‹ Le romantisme et l'éditeur RenduelChapitre 24 sur 28 · LA VIOLE DE GAMBA · texte numérisé non relu

LA VIOLE DE GAMBA

Il reconnut, à n'en pouvoir douter, la figure blême de son ami intime Jean- Gaspard Deburau, le grand paillasse des Funambules, qui le regardait avec une expression indéfinissable de malice et de bonhomie.

Théophile Galtieh, Onuphrius.

Au clair delà lune, Mon ami Pierrot, Prète-moi ta plume Pour écrire un mot.

Ma chandelle est morte.

Je n'ai plus de feu; Ouvre-moi ta porte Pour l'amour de Dieu .

Chanson populaire.

KT l'Éditeur renduel 199

Le maître de chapelle eut à peine interrogé de l'archet la viole bourdonnante, qu'elle lui répondit par un gargouillement burlesque de lazzis et de roulades, comme si elle eût eu au ventre une indigestion de comédie italiennne.

C'était d'abord la duègne Barbara qui grondait cet imbécile de Pierrot d'avoir, le maladroit, laissé tomber la boîte à perruque de M. Cassandre et répandu toute la poudre sur le plancher.

Et M. Cassandre de ramasser piteusement sa perruque, et Arlequin de détacher au viédase un coup de pied dans le derrière, et Colombine d'essuyer une larme de fou rire, et Pierrot d'élargir jusqu'aux oreilles une grimace enfarinée.

Mais bientôt, au clair de la lune, Arlequin, dont la chandelle était morte, suppliait sou ami Pierrot de tirer les verrous pour la lui rallumer, si bien que le traître enlevait la jeune fille avec la cassette du vieux.

— « Au diable Job Hans le luthier qui m'a vendu cette corde! » s'écria le maître de chapelle recouchant la poudreuse viole dans son poudreux étui. — La corde s'était cassée.

Bertrand était venu pour la première fois à Paris sur la fin de 1828, lorsqu'il s'était trouvé libre par suite de la suspension du Provincial de Dijon : sitôt débarqué dans la capitale, il était allé frapper à la porte de ses amis politiques et littéraires qui lui avaient plus d'une fois adressé de précieux

200 LIi ROMANTISME

éloges. « C'était un pauvre diable, écrit-il lui-même en parlant de Gaspard, dont l'extérieur n'exprimait que misère et souffrances. J'avais déjà remarqué, dans le même jardin, sa redingote râpée qui se boutonnait jusqu'au menton, son feutre déformé que jamais brosse n'avait brossé, ses cheveux longs comme un saule et peignés comme des broussailles, ses mains décharnées pareilles à des ossuaires, sa physionomie narquoise, chafouine et maladive, qu'effilait une barbe nazaréenne, et mes conjectures l'avaient charitablement rangé parmi ces artistes au petit pied, joueurs de violon et peintres de portraits, qu'une faim irrassasiable et une soif inextinguible condamnent à courir le monde sur la trace du Juif errant. » Ce profil disgracieux était, paraît-il, d'une ressemblance douteuse, même en admettant les droits de la caricature, et Sainte-Beuve oppose à la silhouette trop fantaisiste de Gaspard le vrai portrait physique et moral d'Aloïsius : «... Grand et maigre jeune homme de vingt et un ans, au teint jaune et brun, aux petits yeux noirs et vifs, à la physionomie narquoise et fine sans

xn PREFACE.

dite généreux , n'être d'aucun par leur côté

mauvais.

La puissance du poète est faite d'indépendance.

L'auteur, on le voit, ne se dissimule aucune des conditions rigoureuses de la mission qu'il s'est imposée, en attendant qu'un meilleur vienneYil tâche , il essaie , il entreprend. Voilà tout. Bien. des sympathies, aohles et intelligentes, l'appuient. S'il réussit, c'est â elles et non à lui que sera dû le succès.

Quant à la dédicace placée en tête de ce )np«s X foluAn^ l'auteur, surtout après les lignes qui précèdent, pense 'n'avoir pas besoin de dire combien esi calme et religieux le sentiment qai l'a dictée. Où le comprendra, en préspnce de ces deux monuments, le trophée de l'Étoile, le tombeau de son père, l'un national, l'autre domestique, touj ^ .

deuxsacrés/îl ne pouvait y Evoir place dans son /« / •- . âme que pour une pensée grave, paisible et se-

Les Voix intérieures

Fragment de la préface, avec corrections et addition de Victor Hugo,

pour la première édition (Renduel, 1S37).

doute, un peu chafouine peut-être, au long rire silencieux : il semblait timide ou plutôt sauvage... Singulière, insaisissable nature que les artistes reconnaîtront bien ! Rêveur, capricieux, fugitif ou plutôt fugace, un rien lui suffit pour l'attarder et le dévoyer... Un rayon i éblouit, une goutte l'enivre, et en voilà pour des journées. »

Sur les instances de Sainte-Beuve, Renduel avait accepté ce livre excentrique dont le sous-titre n'ctaîl guère plus clair que le titre : Gaspard de la Nuit, Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callol ; il l'avait même payé, si bon marché que ce fût, mais il ne se pressait pas de l'éditer. D'ailleurs Bertrand nourrissait alors de plus vastes projets et n'entendait que préluder par ces bambochades : ses amis et lui-même se flattaient de voir bientôt paraître quelque roman historique qui aurait remué leur chère Bourgogne; mais un longeffort suivi ne lui convenait guère et le livre destiné à frapper ce grand coup resta toujours en l'air. Cependant la vie se retirait peu à peu de ce corps qu'une maladie de poitrine minait depuis longtemps, et le garçon avait dû à deux reprises se faire

ET l'Éditeur renduel 203

admettre à l'hôpital ; c'est alors qu'il connut toute l'amitié de Sainte-Beuve et le dévouement d'un artiste illustre dont il avait conquis l'affection dès sa venue à Paris : le sculpteur David d'Angers. « Eh! comment ne seriez-vous point malade ? lui écrivait-il de son lit d'hôpital. Votre amitié prodigue et ardente s'est consumée du matin au soir en démarches sans nombre depuis quinze jours pour un pauvre barbouilleur de papier que ses visions chagrines et son orgueil sauvage et insociable gîtent au lit de Gilbert, qui était, lui, parfois, un admirable poète... Vous m'accablez d'une dette qu'une longue vie ne pourra jamais acquitter, et j'ai peut-être si peu de jours devant moi ! »

Sainte-Beuve et David, jugeant leur ami perdu, voulurent se mettre en mesure de rendre à sa mémoire l'hommage le plus profitable, en publiant aussitôt après sa mort son cher volume, le seul vestige qu'il dût laisser de son passage en cette vie. 11 fallait avant tout rattraper le manuscrit qui sommeillait depuis longtemps dans les cartons de Renduel et que celui-ci pouvait bien avoir égaré.

â04 LE ROMANTISME

20 mars (1841).

Mon cher Renduel,

Vous souvient-il d'un manuscrit d'un pauvre jeune homme, Bertrand, que vous avez payé et non imprimé? C'étaient des espèces de petites ballades eu prose. Ce pauvre garçon, pris de la poitrine, a l'air de vouloir mourir; il est à l'hôpital Necker. David, le statuaire, qui s'intéresse à lui, voudrait ravoir le manuscrit. On verrait à le faire imprimer chezPavic, à Angers, qui l'imprimerait gratis. Il ne s'agirait que de le ravoir de vous. Qu'en avez-vous fait ? Tâchez, mon cher Renduel, de vous en souvenir ; cela réjouirait les derniers instants du pauvre jeune homme de songer qu'il restera (juelque chose de lui.

Port-lîoijal va, bien qu'assez lentement ; mais je suis décidé à ne plus faire d'articles et par conséquent à suivre sans désemparer.

J'envie votre bonheur, par ce printemps naissant, à vous qui avez fini par réaliser le vœu d'Horace et du sage.

Mille amitiés,

Sainte-Beuve, Rue Montparnasse, i ter.

Renduel était alors à Beuvron : six semaines après, il recevait la lettre suivante de David d'Angers qui lui annonçait la mort de son ami :

Monsieur,

Le pauvre Bertrand vient de mourir à l'hôpital ; il laisse une vieille mère dans la plus affreuse misère.

QuASIMOnO ENLÈVE LA EsMERALUA

Au meurtre, au meurtre, criait la malheureuse bohémienne. » D'après une lithographie de Tony Johannot.

Elle va vous écrire pour vous prier de lui renvoyer le manuscrit de sou fils ; elle pourra vous envoyer en accompte {sic) la somme de cent francs, restant d'un petit secours que nous étions parvenus à lui faire donner. Sainte-Beuve et moi comptons beaucoup sur votre caractère pour nous mettre à même, en rendant ce manuscrit, d'élever un monument à la mémoire du jeune littérateur dont la vie a été si misérable. Sainte-Beuve fera une préface, et moi je ferai graver son portrait d'après mon dessin. Au moins son nom aura une petite place dans la mémoire des hommes.

Je désire que vous répondiez favorablement à la pauvre mère et vous prie de croire à ma parfaite considération, et à mon entier dévouement de cœur.

David (1).

Paris, 8 mai isil.

Le malheureux Bertrand était mort, en effet, à peine Agé de quarante ans, dans une telle misère, un tel isolement que David avait dû se charger de le faire enterrer et l'avait accompagné seul au cimetière, sous une pluie battante. Renducl n'eut pas de

(1) David, ici, me paraît jouer un peu de la « vieille mère » afin d'apitoyer Rendue], car il écrivait, d'autre part, à Victor Pavie : « Mon bon et cher ami, je te remercie bien de ta généreuse décision à l'égard de l'impression de Gaspard de la Nuit... Quand tu auras retiré tes frais, le reste de la vente sera pour la vieille mère. La mère de Bertrand et ses parents n'étaient pas dignes de lui ; il y a là un drame de famille sur lequel il est mieux de jeter un voile. » {Viclor Pavie, sa jeunesse et ses relations littéraires. Angers, 1S87, p. 234.)

KT l'Éditeur rendlel 207

peine à retrouver ce manuscrit, qu'il rendit, pour la somme qu'il l'avait payé, à David ; la femme de celui-ci le remit soigneusement au net et l'impression en fut confiée à l'imprimeur d'Angers, Victor Pavie, ancien adepte du Cénacle et qui avait conservé les rapports les plus affectueux avec ses alliés d'autrefois, surtout avec Sainte-Beuve et David. « J'espère que vos greniers aussi sont bien chargés, écrivait Sainte-Beuve à Renduel le 30 octobre 1841. On imprime le Bertrand et chez Pavie, très enthousiaste du livre. Ce sera assez élégant. » Gaspard de la Nuit parut effectivement à Angers, mais seulement en novembre 1843, plus de deux ans et demi après la mort du poèteprosateur. « J'ai enfin à votre disposition un volume des Fantaisies de ce pauvre Bertrand, écrivait alors le même au môme. Après bien des retards et des lenteurs que la province sait encore mieux que Paris, l'édition est prête. » Mais ces retards provenaient bien un peu de Sainte-Beuve.

Fidèle à son devoir d'ami, il avait voulu écrire quelques pages en tête de ce volume, et ses nombreux travaux, ses recherches sur Port-Royal, ses démarches en vue de

:>()S Li: noMANTisMi:

l'Institut ne lui avaient pas permis de donner plus tôt cette touchante notice où revit un garçon timide et sauvage, amoureux de l'ombre et du silence, en un mot Pierre Gringoire ressuscité.

« ... Que faisait-il? dit Sainte-Beuve.

A quoi rêvait-il? Aux mêmes songes sans doute, aux éternels fantômes que, par contraste avec la réalité, il s'attachait à ressaisir de plus près et à embellir. Il avait repris ses bluettes fantastiques ; il les caressait, les remaniait en mille sens, et en voulait composer le plus mignon des chefs-d'œuvre.... A travers cela, il avait trouvé, chose rare ! et par la seule piperie de son talent, un éditeur. Eugène Renduel avait lu le manuscrit des Fantaisies dr Gaspard, y avait pris goût et il ne s'agissait plus que de l'imprimer. Mais l'éditeur, comme l'auteur, y désirait un certain luxe, des vignettes, je ne sais quoi de trop complet! Bref on attendit, et le manuscrit payé, modiquement payé, mais enfin ayant trouvé maître, continuait, comme ci-devant, de dormir dans le tiroir. Bertrand, une fois l'affaire conclue et le denier touché, s'en était allé, selon sa

ET l/ÉniTElH RENDUEL 209

méthode, se voyant déjà sur vélin et caressant la lueur. Un jour pourtant, il revint, et, ne trouvant pas l'éditeur au gîte, il lui laissa pour mémento gracieux la jolie pièce qui suit:

A M. Eugène licndtiel.

Page 1