M. V. H. LA PLUS FOUTE TÊTU ROMANTIQUE
Caricature de Benjamin Roubaud (1836).
Si Latouche avait protégé de façon très efficace les débuts communs de Jules Sandeau et de George Sand dans la carrière des lettres, il n'en était pas moins regardé en général comme un « mauvais coucheur » . Irascible, ombrageux, rancunier au premier chef, aimant beaucoup à dire du mal d'autrui et un peu à en faire, Henri de Latouche était plus redouté qu'estimé de ses contemporains : on ne l'aimait pas, mais on le ménageait, de peur d'encourir son courroux. Un auteur prit alors ce singulier individu pour modèle, le décrivit de façon scrupuleuse au moral comme au physique — la rareté de ses cheveux même était indiquée — et le transporta tout vivant dans le roman : il s'agit du personnage peu sympathique de Clérambault dans le roman les Intimes, publié en 1831 chez Renduel, et qui dut son succès à l'intérêt de certaines situations, au décolleté de certaines autres. Ce livre, aujourd'hui bien oublié, fît grand bruitquand il parut. Quelques années plus tôt,Michel Masson et Raymond Brucker, gens à l'imagination romanesque, et dont le premier surtout savait faire naître les péripéties les plus émouvantes, avaient publié
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chez Dupont (1828) un roman de mœurs populaires quirenfermaitplusieurs épisodes pathétiques et terribles; il était intitulé le Maçon, — bien peu de gens savent que Scribe a puisé dans ce livre le plan et les scènes de son opéra-comique — et portait sur le titre une signature de fantaisie : Michel Raymond.
C'était la mode alors de signer d'un faux nom ou de ne pas signer du tout les œuvres littéraires. Mérimée publiait sans nom d'auteur la Chronique de Charles IX, et signait sa Guzla et ses scènes dramatiques des noms imaginaires d'Hyacinthe Maglanovich et de Clara Gazul ; Paul Lacroix se transformait en Bibliophile Jacob ; Jules Janin ne signait pas ses premiers ouvrages : la Confession, ï Ane mort et la Femme guillotinée; enfin le comte de Pastoret, publiant chez l'éditeur en vogue ses esquisses du temps de la Ligue : Raoul de Pellevé, adressait cette recommandation capitale à Renduel : « Vous vous rappelez bien qu'il ne doit y avoir sur le titre autre chose que : Par l'auteur bu Duc de Guise à Naples ». Et le vicomte d'Arlincourt lui-même, dont le nom est resté illustre dans les fastes des
crimes imaginaires, cédait au goût du jour en ne signant pas son célèbre roman des Ecorcheurs, publié chez Renduel en 1833; ce qui ne l'empêcha pas d'adresser à son éditeur un billet dont le posl-scriplum doit être unique dans les annales de la librairie : « Mon valet de chambre, qui vous remettra cette lettre, réclame son exemplaire. Tous mes éditeurs lui ont fait ce cadeau, et il tient d'autant plus à cet usage qu'il a eu ainsi la collection de mes œuvres. » Lequel faut-il le plus admirer ici, du maître ou du valet ?
Michel Masson et Raymond Brucker n'avaient donc signé le Maçon que de leurs prénoms réunis. Le roman des Intimes porta la même signature; mais ce pseudonyme de Michel Raymond ne couvrait plus ici les mêmes auteurs : Michel Masson s'était retiré sous sa tente et Brucker avait obtenu pour le second ouvrage le précieux concours de Léon Gozlan. Chose assez particulière, le traité que j'ai sous les yeux fut même écrit en entier de la main de Gozlan, et signé, le 27 janvier 1831, par lui, Brucker et Renduel. Celui-ci achetait le roman moyennant 2000 francs à [payer
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le jour de la remise du manuscrit complet, mais il se réservait le droit de faire corriger par les auteurs les passages qu'il croirait pouvoir donner lieu à des poursuites judiciaires. Gozlan, de son côté, avait posé comme condition expresse que sa collaboration ne serait jamais divulguée, et il attachait une telle importance à cette clause verbale, même après le succès affirmé, qu'il écrivait tout exprès à Renduel pour la lui rappeler.
Mon cher Renduel,
Je présume que le temps de votre publication des Intimes, réimprimés, est proche, si toutefois vous les avez réimprimés. Vous n'avez pas oublié, mon bon ami, la protestation que je vous ai faite de ne jamais avouer ce roman, et l'entrevue où il fut convenu entre nous que vous ne mettriez pas mon nom sur la couverture de la seconde édition et suivantes. Ce que je vous en écris, c'est par simple mesure de prudence, car je sais qu'on doit toujours compter sur votre loyauté en affaires.
Mille amitiés.
Léon Gozlan.
4 mai 1834.
D'autres lettres encore de Gozlan à Renduel sont bonnes à connaître. La première, très vive de forme, indique que l'éditeur
n'aimait pas à prodiguer ses livres en cadeaux, même pour obtenir des articles favorables dans les journaux les mieux assis.
Mon cher Renduel,
J'ai parlé de Musset et je n'ai pas Musset ; je veux lire Notre-Dame de Paris et je ne l'ai pas; j'ai laissé le volume de Sainte-Beuve chez Janin et vous ne l'avez pas réclamé; j'ai fait des articles sur Nodier et j'attends encore Nodier. En vérité, dites-moi si l'on peut amasser plus de griefs sur sa tête ? Envoyezmoi tout cela, je donnerai un franc à votre commis.
Votre tout dévoué,
Gozlan.
La seconde est doublement curieuse, en ce qu'elle montre à la fois quel fanatisme les adeptes duromantismeavaientpourleur chef et combien les échappées politiques de celui-ci les gênaient parfois pour donner cours à leur admiration :
2 décembre 1832.
Mon cher ami,
Dès que le drame de Victor Hugo aura paru, envoyez-moi sur-le-champ un exemplaire, afin que je puisse tenir aux lecteurs du Figaro la promesse que je leur ai faite de publier mon opinion sur le style du Roi s'amuse.
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Attendez-vous à de grands et magnifiques éloges, et à une large compensation des torts qu'a eus peutêtre le journal en attaquant si malencontreusement notre poète. Il ne m'appartient pas d'approuver ou de blâmer ce qui s'est l'ait ; le journal a des nécessités politiques dont je ne suis pas solidaire, mais qu'à la rigueur je dois subir. Ces nécessités sont si puissantes que l'amitié, l'admiration et l'enthousiasme que j'ai voués à Hugo doivent se taire, Victor Hugo se produisant sous une face politique.
Son drame n'ayant, grâce au ciel, aucun rapport avec sa lettre aux journaux, mon indépendance revient et ma justice aussi... J'ai soif de justice; désaltérez-moi avec le drame de Victor Hugo.
Il est écrit là-haut que dans notre singulier journal il sera couronné un jour et crucifié l'autre. Le jour du couronnement est celui d'aujourd'hui : je ferai en sorte qu'il n'ait pas de lendemain.
Votre dévoué,
Gozlan.
Renduel ne fît qu'une seule incursion sur le terrain musical en publiant le livre de d'Ortigue : le Balcon de l'Opéra. Le jeune écrivain méridional, qui sut, durant sa longue carrière, se faire estimer autant pour son savoir que pour son honnêteté, menait alors une vie assez malheureuse à Paris et gagnait tout juste de quoi vivre en portant des études de critique ou d'histoire artistique à différents journaux, surtout au
16 i LE ROMANTISME
National et à la Bévue de Paris. C'était vraiment charité que d'accepter et de payer, fût-ce d'une somme modique, les livres qu'il offrait. Renduel le comprit ainsi : non seulement il édita, en 1833, ce recueil d'articles sur la musique et les musiciens, orné d'unélégantfrontispicedeCélestinNanteuil, mais encore il lui acheta douze cents francs son roman provençal : la Sainte-Baume, qui n'avait pas grand mérite et n'eut aucun succès. La nécessité de vivre avait provoqué et la douce souvenance du pays natal avait facilité cette métamorphose passagère du musicien en romancier.
Parmi les lettres de d'Ortigue à Renduel, celles-là surtout sont intéressantes où il parle de son Balcon de l'Opéra, parce qu'elles dévoilent un nouveau trait de charité intéressée de Meyerbeer. On n'en est plus à savoir combien Meyerbeer, même quand il fut l'auteur unanimement applaudi des Huguenots et du Prophète, était sensible au blâme le plus léger, combien il se faisait petit devant le plus médiocre folliculaire ou le moindre musicien d'orchestre, combien il déploya de diplomatie et dépensa d'argent pour s'assurer les éloges ou dé-
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Les Intimes
Vignette de Tony Johannot pour le roman de Michel
Raymond, 1er volume. (Renduel, 1831.)
sarmer la critique de tous ceux qui pouvaient avoir une influence sur le sort présent ou futur de ses chers opéras. Deux lettres de d'Ortigue en fourniront une nouvelle preuve, et montreront combien la prévoyance de Meyerbeer s'étendait loin dans l'avenir, puisque, dès cette époque, il savait, sous le couvert d'une protection désintéressée, s'assurer la reconnaissance d'un écrivain très peu considérable et qui aurait pu ne jamais acquérir grand crédit.
Il faut dire, à l'honneur de d'Ortigue, qu'il pouvait accepter cet appui sans rougir, car ses jugements élogieux sur Meyerbeer étaient l'expression vraie de sa pensée, et il n'eut aucunement besoin de faire violence à ses opinions pour louer par la suite l'auteur des Huguenots comme celui-ci désirait l'être. La sincérité de son admiration est suffisamment prouvée par ce fait qu'après la mort de Meyerbeer, alors qu'il pouvait sinon réfuter, du moins atténuer ses éloges antérieurs, personne n'étant plus là pour lui rappeler le service rendu, il les confirma, tout au contraire, et consacra trois grands feuilletons des Débats à étudier et à louer la partition de V Africaine. Mais il
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n'en est pas moins vrai que cet encouragement de Meyerbeer venait à point, car Robert le Diable allait être joué à la fin de 1831, et d'Ortigue en devait faire le compte rendu dans la Revue de Paris. L'article fut des plus élogieux, et occupa naturellement une place d'honneur au Balcon de r Opéra.
25 janvier 1831.
Monsieur,
Il m'est venu dans l'idée qu'il convient, ce me semble, de faire une remise aux personnes qui se chargent d'un certain nombre d'exemplaires : c'est bien le moins, n'est-ce pas, monsieur? Je puis donc prévenir celles qui prendront la chose à cœur.
Meyerbeer m'a bien recommandé de tenir secret l'achat de cinquante exemplaires. J'avais oublié de vous le dire. Cela à cause des autres auteurs.
Ne serait-il pas à propos d'ajouter à la fin du volume la table de tous les auteurs, compositeurs et acteurs dont il est fait mention, avec désignation des pages ? Il me semble que cela pourrait aller.
Cette lettre est écrite de Montreuil-sous- Bois, où d'Ortigue s'était retiré pour vivre à meilleur marché. La suivante, de trois mois postérieure, fut expédiée de son village natal, de Cavaillon (Vaucluse), où sa famille l'avait rappelé :
18 avril 1831.
Me voici, mon cher éditeur, à deux cents lieues de Paris. Il m'a fallu obéir aux ordres de ma mère qui a craint que je ne fisse connaissance avec le choléra. Bref, me voilà ici, disposé à aller vous rejoindre dès que vous ne serez plus en aussi mauvaise compagnie. Je passai chez vous le samedi 7 avril, veille de mon départ. Je suis maintenant tout consolé du retard de notre publication. Je n'ai pas la moindre envie de lutter de renommée avec le choléra. Autant donc que je puis l'entrevoir, notre affaire est remise aux approches de l'hiver ou à l'automne. Nous ferons suivre alors le Balcon et la Sainte-Baume. Pour ce dernier ouvrage, je profiterai de mon séjour en Provence pour aller faire un voyage sur les lieux quand il sera terminé; la partie historique et pittoresque y gagnera en exactitude. Ce sera toujours un ouvrage de conscience, bon ou mauvais.
Nos conventions avec Meyerbeer tiennent toujours. Mais je prévois des difficultés de la part de mes parents. Lorsqu'il sera temps de retourner à Paris, ils iront me chercher mille prétextes pour m'empêcher de partir. Je voudrais que vous m'écrivissiez une simple lettre, dans laquelle vous me parlerez de nos engagements relativement aux deux ouvrages ci-dessus. Non pas, remarquez bien, que j'aie besoin d'une garantie personnelle contre vous, mais pour avoir un motif aux yeux de ma famille. C'est en ce sens que j'en ai parlé à Victor Hugo. Je ne sais s'il vous l'a dit. Ainsi, écrivez-moi un mot à ce sujet. Encore une fois, ce n'est pas une garantie, c'est un service d'ami que je vous demande, et, à ce titre, vous ne me le refuserez pas.
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Vous pouvez ajouter, si vous voulez, à votre bulletin d'annonces, un ouvrage historique et philosophique sur la musique dont le titre sera De l'Orgue, par M. J. d'Ortigue, 2 vol. in-8°. C'est Hugo qui a trouvé ce titre, et c'est tout dire. Cet ouvrage est fait en partie.
Adieu, mon cher éditeur; j'attends aussi la suite de Nodier.
Tout à vous de tout mon cœur,
J. d'Ortigue.
Que d'illusions juvéniles en ces quelques lignes ! Non seulement les ouvrages convenus ne parurent qu'après deux ou trois ans d'attente ; mais ce dernier travail, si pompeusement annoncé sous le parrainage d'Hugo, ne vit jamais le jour. Encore un ouvrage à joindre à la liste déjà longue des œuvres promises avec des titres retentissants au dos des publications romantiques et dont les auteurs, souvent, n'avaient pas la moindre idée. Le plus connu de ces livres célèbres par leur seul titre est la Quinquengrogne, de Victor Hugo, et il s'en fallut de peu que le Capitaine Fracasse, de Gautier, ne sortît jamais de ces limbes littéraires. L'Orgue y resta.