PLUMIER EX ARGENT CISELE
(Appartient à Madame la Duchesse de Chartres)
Coiiiiniiniqué par M. Vever
LA TOILKTTK lEMIMNE l\Ô
bijou vraimenl est une chose exquise. Au sommet d'une tour crénelée, une châtelaine, l'air pensif, interroge l'horizon, tandis qu'une de ses mains flotte doucement sur le grand léviier qui lève vers sa maîtresse son nniseau [)ointu et fin, avec un air de partager la mélancolie qui. on le devine, emplit le couir de la Jeune femme. On ])eut rêver là-dessus à l'infini. >ous n'y avons pas manqué. Toute l'histoire des croisades y a défilé, avec maints épi sodés pittoresques ou pathétiques. Comme il fallait s'y attendre, un enragé a proposé de terminer la soirée par la lecture de la Chasse du Burgrave et du Pas d'armes du roi Jean. On l'a costumé en page, et il a déclamé les deux morceaux avec une afféterie ridicule cl une emphase grotesque, comme un mauvais acteur de mélodrame. Il déclamait devant le bijou ])osé sur une table. Bien puéril. Mais bonne soirée malgré le lecteur, et jolie provision de sensations fines ».
Le dilettante ajoutait, après avoir analysé quelques-unes de ces « sensations fines » : <( Il est dommage seulement que de si jolies choses soient condamnées à devenir assez rapidement banales ». L'expression n'est pas très claire; mais il est assez constant que bientôt la plupart des Parisiennes élégantes eurent un bijou moyen âge, comme M'"" S*** : et le « nouvel Alceste » le consignait dans son Journal, en bougonnant :
« lo janvier [i835]. — Je ne peux plus, dans son salon, baiser la main à une femme sans embrasser à pleine bouche un chevalier, un page, ou quelque grand lévrier eUlanqué et poussif ; et quand je relève la nuque, il y a souvent une affreuse tête de gargouille qui, du haut du corsage où on l'a agrafée, a l'air de se moquer de moi avec sa vilaine grimace de singe...
« Je ne suis pas déjà si fanatique de cette Noire-Dame
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<((' Paris, donl tout le monde ma rcl)altu les oreilles : mais pour peu que ça dure, c'est à envoyer à tous les diables jSoireDame, et la Chronique de Charles IX, et VÉeolier de Cliiny, et tous ces hideux romans historiques, et le romantisme lui-même pardessus le marché ! Des bijoux nioyen âge, il en pleut, c'est un déluge, sur les chapeaux des femmes, sur leurs corsages, aux doigts, aux poignets ! Quand donc s'en mettront-elles aux chevilles, comme les Peaux-Rouges ■' »
Sans nul doute, les femmes n'allèrent jamais jusquelà. Mais on vit des ferronnières encercler les fronts de leur mince ruban de métal ou dor.
« Voilà qui est décidé, ma chère et bonne maman, » écrit le 8 février i8o'i, Louise de B***. lajeuue Parisienne que nous connaissons déjà, « nous irons au bal de la marquise et nous aurons sur le front une belle ferronnière. Oscar me l'a laissé choisir, elle est superbe, et je suis sûre que vous l'auriez choisie aussi. En voulez-vous le portrait P C'est un simple cercle d'or, très mince, et il y a, au milieu, un joli pelit page, tout petit, qui joue d'un amour de mandoline minuscule. J'aime bien mieux cela que des choses plus lourdes et plus voyantes... » comme celles, n'en doutons pas. qui ornent le front de quelques amies, — lesquelles donc portaient aussi des ferronnières.
Il est question de cet ornement gothique dans la Vie de Joseph Delormc : il en est question aussi dans Balzac ' et
I. Les Paysans {Œuvres complètes, \\\ , p. o!i'i). Il s'agit même d' « un solitaire de dix mille francs •>■>, porté <( en ferronnière » par Madame Gaubcrtin. — On sait que Fanny Elssler confirma le succès de la ferronnière, — dont on peut voir d'assez beaux spécimens dans l'ouvrage de Vever. La Bijouterie française an xix" siècle, pp. 3^3, •>A')>., 277. 289. — Cf. Barbey d'Aurevilly, le Chevalier des Toucties. cliap. IV. Histoire des Douze : « ... ce beau front (d'Aimée de Spens) à la Monna l.isa, au centre un peu renflé duquel le rayon de la lampe
LA TOILETTE IKMINLXE f\~
dans Eugène Suc. « Pendant un entracte, M. de Montai est sorti de la loge de cette duchesse (de Miremont) ; paj)a, voyant çà, a sauté dehors de notre loge en disant à maman : »' Je vais tacher de happer le comte au passage et de le lamcner ». Alors maman a lire de toutes ses forces ses mancheltes et la pointe de son corsage, et puis elle a dit à miss Hubert : « Ma féronnière est-elle bien au milieu de mon front, miss Hubert? n — « (lela est vrai. puis(|ue madame votic mère avait trouvé joli et coquet de joindre à uu chapeau à plumes une féronnière de diamants.), dit la gouvernante avec uu sérieux comique». {T/iéii'sc Danoyci', chap. i\).
Eugène Sue était fort au courant, comme on sait, detoutes les élégances de son époque. L'usage de la feirounière s'était donc rapidement généralisé, — (ont comme celui tles bijoux moyen âge'.
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La toilette romantique exigeait, enlre autres qualités^ une taille souple, fine, une taille «guépée». On essaya de tous les moyens pour se la donner, quand on ne l'avait pas naturellement, au risque de compromettre sa
qui y luisait atlacliait coniiiie une féronnièro d'opale». Pour que le bijou fournit ainsi des comparaisons, il fallait bien que l'usage en. eût été alors fort répandu.
I. Encore en i8'i'i, Froment-Mouricc exposait << broches et bracelets ornés de motifs gothiques et désignés sous les noms de la Esmeralda. Jeanne d'Arc », etc. Yever, La Bijouterie J'rançaise au \i\^ siècle , p. 174. Et parmi les bijoux que l'artiste avait envoyés à l'exposition de Londres de i85i, « on remarquait une châtelaine de stylegothique en argent, avec des figures en ronde-bosse représentant le dépari d'un croisé prenant congé de sa dame sous un portique ogival ». Cité par Yever, ib., p. 17Ô.
santé et souvent de façon irrémédiable. Mais il sera plus à propos de traiter eette intéressante question au moment où nous parlerons de l'air et de la physionomie f^ue le romantisme mit à la mode, et qu'il fut du meilleur goùi d'offrir aux yeux de ses contemporains. ^
On ne peut pas dire que la vogue de la toilette romantique ait été éphémère. Cependant elle est en diminution sensible dès i833 ou i836. C'est alors que les premiers romans de George Sand commencent à porter leurs fruits, et que la lioune apparaît. Or celle-là ne met pas précisément sa gloire à rappeler le moyen âge. Elle ne vit pas dans le passé. Elle vivrait plutôt dans le lendemain, dans le surlendemain même, si c'était possible. Elle affecte en tout cas « de dédaigner les grâces féminines ». et rien ne lui plaît comme h l'exceiTtricité tapageuse ». d Cavalière et chasseresse, cravache levée, botte éperonnée, fusil à l'épaule, cigare à la bouche, verre en main, toute impertinence et vacarme, elle prend plaisir à défier, à déconcerter en ses extravagances un galant homme ' ». Dès lors, adieu les berthes, les fanfreluches, et tout ce qui rend la toilette légère, vaporeuse, en donnant à qui la porte la gracieuse apparence d'un « charmant fantôme de légende ». La lionne affecte les façons masculines, garçonnières, et s'habille en conséquence. Ln vrai romantique se détournerait d'elle avec tristesse et pitié : il ne la comprendrait pas. C'est qu'aussi bien, en fait de toilette du moins, le règne du romantisme est à peu près fini aux