‹ Le romantisme français; essai sur la révolution dans les sentiments et dans les idées au XIXe siècleChapitre 24 sur 79 · CONCEPTION ROMANTIQUE DE LA NATURE HUMAINE · texte numérisé non relu

CONCEPTION ROMANTIQUE DE LA NATURE HUMAINE

Le romantisme de i83o s’est appliqué à faire prévaloir parle drame et le roman une conception creuse de la nature humaine. La composition des âmes, des esprits et des passions, telle que la littérature romantique a coutume de la pratiquer, implique une notion générale de l’Homme, contraire aux possibilités de la nature. Les personnages romantiques sont des assemblages d’éléments psychologiques, ou fantastiques, ou incompatibles, ensemble qui n’ont de créatures en chair et en os qu’un nom propre.

Ignorance de la nature, psychologie rudimentaire, impuissance à l’approfondissement et à l’analyse des rapports moraux, ce défaut capital qui va presque jusqu’à ôter à la littérature, avec son objet le plus riche et le plus intéressant, toute raison d’être, appartient aussi aux premières époques de l’art. Mais il y naît de causes contraires à celles qui expliquent sa

prédominance dans l'époque romantique. Les primitifs, tant poètes que peintres, peignent sans vérité et sans vie, par inexpérience, roideur, timidité et pauvreté de moyens. Mais ils cherchent le vrai. La falsification romantique est essentiellement tendancieuse, elle procède d'un système, elle ne doute de rien, et, pour donner à l'impossible et à l'absurde moral l’allure du réel et du vrai, elle se livre à une exploitation dévergondée de tous les moyens et artifices d’expression pétris par de longs siècles de littérature et d’art. Les caractères romantiques sont composés comme ils le sont pour démontrer la thèse antisociale.

« J'ai des raisons d'expérience, a écrit George Sand, des raisons puisées dans mes propres entrailles , pour ne pas accepter le fait social comme une vérité bonne et durable, et pour protester contre ce fait jusqu’à ma dernière heure (1). » Victor Hugo énonce dans la Préface des Misérables « qu’il existe, par le fait des lois et des moeurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation , des enfers, et compliquant d'une fatalité humaine la destinée qui est divine... » Dans la Préface d ’Angelo il dit tranquillement que « le fait social est absurde ». « En vérité, je vous le dis, s'écrie dans Stello le docteur Noir, qui représente le «raisonnement », l’homme a rarement tort, et l’ordre social toujours (2) ». Il résulte de telles propositions que l’individu s’élève d’autant plus haut que son esprit demeure plus soustrait aux influences de société, d’éducation et de

(1) Histoire de ma vie , t. III, page 173.

(a, Stello, ch. XIX.

tradition, et que le secret de son âme porte contre elles une protestation plus véhémente. Il en résulte encore qu’il peut se trouver de fait en révolte ouverte contre la morale sociale, mener une existence affranchie des communes règles de la moralité., sans cesser d’être bon, vertueux et pur, au regard d’une certaine morale naturelle et « divine », si même cette libération personnelle n’est pas une condition éminemment favorable à l’éclosion d’une beauté d’âme incompatible avec la soumission aux mœurs. Ces conséquences, les poètes romantiques ne les formulent peut-être pas. Il les personnifient. Ils peuplent leurs fictions dramatiques et romanesques de personnages qui ne sont possibles que si elles sont vraies. Si les sentiments, les passions, les idées, les mobiles, les actions et les situations, familiers à l’imagination du poète romantique étaient des sentiments, des passions, des idées, des mobiles, des actions et des situations humainement possibles, si, à les supposer séparément possibles, il était possible qu’ils se combinassent comme il les combine dans une même âme ou une même destinée, la conclusion n’est pas douteuse : la Civilisation, l’Etat, la Patrie, la Loi, la Religion, la Tradition, la Famille, auraient tort, seraient absurdes dans toutes les bornes qu’ils opposent et les exigences qu’ils imposent à la Liberté sacrée de l’Individu. C’est ce qui ressortira, je l’espère, d’une rapide analyse de quelques-uns des types les plus représentatifs de la littérature romantique.

Le premier sujet de la troupe, c’est une espèce de René déclassé, T « Homme fatal», principalement connu sous les noms de « Didier » et d’ « Antony », mais qui en a bien d’autres. Sous les insupportables phrases de René, il y a une âme réelle et une destinée vécue, âme un peu exaspérante, mais assez magnifique, destinée qui a vraiment fatigué la gloire, l’amour et la volupté. Otez cette âme, ôtez René, et gardez les phrases. Faites-les déclamer de lui-même par le premier venu. Vous aurez, peu s’en faut, l’homme fatal, à la mode de i83o, être de pure pose, à ne le prendre que sur ses propos et ses mines ; mais sous cette vaine enveloppe se dessine un individu trop réel, assez pitoyable, bien différent de celui que le poète voulait imposer à notre imagination. A l’entendre, l’homme fatal est dans la société un étranger et un justicier. Il est d’ailleurs. 11 mesure avec âpreté, comme n’y participant lui-même en rien, le mensonge des mœurs et des lois, la bassesse des intérêts humains. Les sentiments humains lui inspirent des sarcasmes parce qu’il n’admet le sentiment que dans sa pureté céleste. Il est follement spiritualiste et très amer. C’est un ange foudroyé. Il porte en lui un ciel et un enfer.

Dieu voulut, en mêlant une âme à mon limon,

Accompagner mes jours d’un ange et d’un démon (1).

Il est descendu dans des abîmes qui ont laissé à ja-

(i) Marion de Lorme, acte III, scène vi.

mais sur son visage un ténébreux reflet. îl est « pâle » de ce qu’il a vu, « pâle et grave », il porte au front « un pâle éclair égaré ». Au surplus, beau comme Lucifer, paré de toutes les perfections intellectuelles et sportives, mystérieux surtout. Voilà un étonnant chaos de traits. Observons qu’ils conspirent tous à intriguer passionnément des femmes peu averties :

Combien de fois avez-vous aimé? — Demandez plutôt à un cadavre combien de fois il a vécu (i).

Cependant il est difficile de faire évoluer le plus intolérable phraseur pendant cinq actes de drame ou cinq cents pages de roman, sans que sa conduite et ce qui se révèle nécessairement de ses « moyens d’existence » finissent par nous apprendre positivement qui il est. Le superbe et douloureux Antony « aux yeux fascinateurs et à la voix qui charme...., né pour tous les rangs et appelé à remplir tous les états », qui arrête de ses mains gantées les chevaux emballés, que les femmes, à le voir muet et hautain dans les foules, devinent si supérieur à tous les autres, Antony parle comme une espèce de héros, mais il est presque sans ressources, et comment agit-il ? Il force le domicile d’une grande dame qui, avant son mariage, eut quelque faiblesse pour lui sans lui savoir un nom, car il n’en a pas. Il a dans un portefeuille les lettres qu’il en a reçues et un poignard qu’il montre. Il la fait se mettre en route par une supercherie et essaye de la violen ter dans un hôtel. Finalement il la tue dans son salon. « Elle me résistait! Je l’ai assassinée! »Sous

(i) Antony.

l’auréole que lui arrange la phraséologie du bon Dumas, je ne puis m’empêcher de reconnaître un atroce et louche personnage qui se rencontre dans les annales judiciaires, et que M. Maurice Barrés montre à l’œuvre dans un épisode des Déracinés .

Roemerspacher et Saint Phlin le virent s’approcher de Madame Astiné et lui glisser dans la main une carte qu’après une légère hésitation elle garda... Oui, dit Mouchefrin en les rejoignant, c’est ma carte que je lui ai donnée. 11 y en a très peu qui refusent, et quelques-unes écrivent... Crovez-vous donc que les pauvres n’ont pas de belles maîtresses ! Nous valons mieux que les plus discrets : nous sommes ceux qu’on ne croirait pas (i).

Didier, bien que s’exprimant en meilleur style, est plus terne. Bâtard, comme Antony, comme lui sans argent, élégant, spirituel, habile à l’épée, très beau naturellement, il tourne la tête à la plus belle courtisane de son temps, qui pour lui ferme la porte à ses amants riches. Il se dit « funeste et maudit », « fatal « et méchant », il se définit « une force qui va ». Je l’appelle l’amant de cœur.

Les personnages deLelia , hommes et femmes, s’expriment les uns sur les autres, tout le long de deux gros volumes, en des formules telles que celle-ci :

Qui es-tu ?... A coup sûr, tu n’es pas un être pétri du même limon et animé de la même vie que nous! Tu es un ange ou un démon, mais tu n’es pas une créature humaine... Pourquoi habiter parmi nous, qui ne pouvons te suffire et te comprendre (2)?

Cet homme m’inquiète et m’effraie. Quand il m’approche,

(1) Les Déracinés, page 2 33.

(a) Lelia, I.

j’ai froid ; si son vêtement effleure le mien, j’éprouve comme une commotion électrique.

Il y a dos instants où le voyant passer avec vous au milieu de nos fêtes, tous les deux si pâles, si graves, si distraits au milieu de la danse qui tournoie, des femmes qui rient et des fleurs qui volent, il me semble que seuls parmi nous tous vous pouvez vous comprendre (i).

Vous, Lelia, plus grande par votre âme et par votre génie que tout ce qui existe sur la terre (2).

Lelia, dont la vaste et souple poitrine renferme toutes les grandes pensées, tous les généreux sentiments : religion, enthousiasme, stoïcisme, pitié, persévérance, douleur, charité, pardon, candeur, audace, mépris de la vie, intelligence, activité, espoir, patience, tout ! jusqu’aux faiblesses innocentes, jusqu’aux sublimes légèretés de la femme (3). . .

C’est une forteresse que cet ouvrage de votre vertu (4).

Il est des instants où je me hais assez pour m’imagïner être la plus savante et la plus affreuse combinaison d’une volonté infernale (5).

Ton âme est un abîme.

Il faut donc être un héros ou un monstre pour vous plaire ( 6) !

Assurément ce déluge de substantifs et d’épithètes (dans lesquels nous savons certes sentir les palpitalions et les appels d’un tempérament généreux) ne sont applicables à aucun être sublunaire. D’autre part, les personnes qu’ils sont sensés caractériser, bien que l’auteur ne les désigne pour la plupart que d’un prénom poétique et ne détermine ni le temps ni le lieu de leur existence, ne sont pas des allégories platonb

(1) Lèlia, VII.

(2) Ibid., IX.

(3) Ibid., XIV.

(4) Ibid., XVI.

(5) Ibid., XXXV.

(6) Ibid., IX.

cîennes. Ils vivent et agissent d’une certaine manière. Car c’est une action, et épuisante, que de s’enivrer perpétuellement de paroles, de faire d’éternelles confidences, de recommencer infatigablement l’histoire de sa propre personnalité, depuis l’instant où Dieu la créa« dans un jour de colère ou d’apathie ». Ajoutez que ces gens-là vivent la nuit, ne connaissent pas ceux qui leur donnent à dîner, s’aiment très publiquement, intéressent l’univers à leurs crises de cœur, font des retraites ostensibles et passagères dans un couvent, menacent fréquemment de se suicider ; et le terrible roman ne va plus offrir à la glose du scoliaste d’apocaljptiques difficultés. Bas bleus en rupture de mariage, bonnes Hélènes des lettres et des arts, comédiens et comédiennes qui ne distinguent plus tout à fait la scène de la vie, génies sans œuvres, prêtres sans église, mages sans disciples, virtuoses en tous genres, tous se livrant au reporter, tous cultivant l’exaltation, le cabotinage et la neurasthénie, — ce n’est pas ce monde-là que George Sand a voulu peindre. Mais ce qu’elle a peint se situe de soi-même dans ce monde-là.

Il arrive aussi que cette phraséologie de héros romantique, vide, mais qui appartient, par son factice même au naturel ou à la condition de certaines personnes, ce qui fait du poète un réaliste bien malgré lui, soit mise dans la bouche d’un personnage à qui elle sied comme une lyre à un garde national. « Mon souffle, s’écrie le Jacques de George Sand, fait-il tomber en poussière tout ce qui l’approche ?... N’y a-t-il rien de vrai, rien de solide dans la vie que cette divinité qui marche devant moi en détruisant tout sur son

passage et en ne s’arrêtant nulle part. » Or qu’est-ce que cet homme possédé des furies ? Un ancien capitaine qui a assez de confiance en lui-même pour épouser une jeune fille de dix-sept ans et qui en est très bourgeoisement trompé avec un amant de dix ans plus jeune que lui. L’aventure, qui pourrait être ridicule, est pathétique parce que les âmes sont assez nobles et se disputent à leurs passions. La déclamation l’écrase. Le dénoûment (Jacques se suicidant non par chagrin, mais par principe) est de la frénésie pure. Mais il est instructif de voir, dans cet exemple, la manie romantique gâter plus qu’à moitié un très bon roman de la vie de province, très humain, sorti de la veine naturelle et sereine de l’auteur, et non seulement indiqué, mais très poussé en certaines parties. Les discours et gestes à la René, du moment qu’ils ne sont que superfétation et placage, n’offrent plus aucun intérêt. Assommants dans des ouvrages indécis, comme Jacques , entre le vrai et le faux, un certain relent de canaille ou de bohème les rend au contraire très curieux à suivre dans ceux, comme Antony, Lelia , où le romantisme coule à pleins bords.

Ce que je voudrais avoir montré, c’est comment, dans le personnage sympathique du romantisme, une réalité assez vile à laquelle le poète ne songeait pas, reprend nécessairement ses droits sur la chimère sublime qu’il s’imaginait créer. Il se flattait de peindre un esprit étranger et supérieur aux principes, aux convenances et aux sentiments de l’état social. Il aboutit à nous montrer un réfractaire ou un déchu.

La glorification, je dis plus, la déification de l’irrégulier, du paresseux, de l’impuissant, de l’insurgé et même du criminel, n’est pas seulement, dans la littérature romantique, le résultat involontaire d’une psychologie étourdie. Elle est le thème formel où se complaît ouvertement une psychologie folle. Aventuriers de profession, escrocs, bandits, forçats, assassins, bouffons, truands, courtisanes, débauchés, défroqués de toutes robes, outlaws de toutes lois, abondent dans cette littérature, et leur caractère commun est la grandeur morale. Quelle que soit la tare qui les ravale aux yeux des hommes, les brouille avec les lois, les mœurs et la gendarmerie, c’est elle qui, en les libérant des routines de l’opinion et des petitesses de l’intérêt, restitue à leur cœur l’immensité de l’Océan et à leur jugement la suprême hauteur philosophique. Léone Léoni, noble vénitien, élevé par les accidents de sa jeunesse au rang de filou international, d’assassin et de souteneur, « est un corps robuste animé d’une âme immense; toutes les vertus et tous les vices, toutes les passions coupables et saintes y trouvent place en même temps. Supérieur aux autres hommes dans le mal et dans le bien... grand et généreux... personne n’a jamais voulu le juger impartialement (i). »

Trenmor (dans Le lia) « né grand, mais âpre, rude et terrible... comme un de ces arbres du désert qui

(x) Cf. le personnage de Teverino dans le roman de ce nom.

se défendent des orages et des tourbillons », boit effroyablement. Mais « Fivresse brutale lui causait... un besoin inextinguible des joies de Famé » ; et il « cherchait vainement la cause de ces larmes qui tombaient au fond de sa coupe dans le festin » (i)... Dans une crise d’alcoolisme il tue sa maîtresse à coups de bouteille ; il n’y avait pas dix secondes qu’il s’était passé en lui « quelque chose d’inconnu jusqu’alors », qu’il avait eu, « au milieu des fumées de Fivresse, la révélation des sympathies auxquelles toute nature saine aspire..., qu’un monde nouveau était passé comme une vision entre deux flacons de vin. » Condamné au bagne, il en sort transfiguré, comme le Christ du tombeau, a plus haut placé dans la vie morale qu’aucun de nous î »

Il est étonnant qu’ Alfred de Musset n’ait pas toujours été préservé par sa distinction de ces orgies puériles de l’esprit. Une fois au moins, dans la conception de son Rolla, il a été parfaitement absurde. C’est un fait des plus précis que Jacques Rolla est un jeune bourgeois qui a horreur de travailler; la chose est même dite en excellents vers des contes de La Fontaine :

Un gagne-pain quelconque, un métier de valet Soulevait sur sa lèvre un rire inextinguible.

Ainsi, mordant à même au peu qu’il possédait.

Il resta grand seigneur tel que Dieu l’avait fait.

Rolla est donc un paresseux gai. L’espèce en est charmante, mais n’a pas précisément de rapport avec Hercule fatigué de sa tâche éternelle.

(i) Lelia , VIII.

Rolia n'aime pas faire deux fois de suite la môme chose.

L’habitude, qui fait de la vie un proverbe.

Lui donnait la nausée,

en quoi il est aimable compagnon, mais non pas, comme le dit Musset, sans plus de motif, « grand, loyal, ntrépide et superbe ». Son propos familier,

Qu’il se ferait sauter quand il n’aurait plus rien, suffit-il à nous donner l'idée

. . . d’un noble cœur, naïf comme l’enfance.

Bon comme la pitié, grand comme l’espérance ?

Je pense plutôt qu'il jouait aux courses. Enfin il se tue, comme il l'a dit, chez une fille. Et c'est à ce stupide fait divers que tant de sublimes images et invocations préparatoires (les dieux païens, le Christ, la « cavale sauvage », Faust, Voltaire et « son hideux sourire... ») que nos cadets, j’espère, savent par cœur comme nous, s'efforcent de prêter une sorte de majesté morale; c’est de ce personnage banal comme les cafés à deux heures de la nuit, que je dois être convaincu que son âme dépassait infiniment son destin!

L’armure qu’il portait n’allait pas à sa taille.

Exceptionnel chez Musset, gâtant en partie la Confession d’un enfant du siècle , trop souvent imposé à l'artiste de bon aloi qu'était George Sand par les arrière-pensées de la révolutionnaire et de la prêcheuse qu’elle ne cessa à peu près d’être que dans la vieillesse, ce procédé de composition psychologique,

l’union des incompatibles dans un même caractère, a été à peu près le seul dont se soit servi Hugo. Je crois qu’il lui fut moins recommandé par les tendances de son cœur que parles convenances de son esprit; il s’en éprit pour sa simplicité élémentaire, pour l’énormité des effets qu’on en pouvait tirer en ne le pratiquant pas à demi. Il en fit une magistrale extravagance et il crut naturellement l’avoir inventé.

L’Idée qui a produit le Roi s'amuse et l’idée qui a produit Lucrèce Borgia, sont nées au même moment sur le même point du cœur. Quelle est, en effet, la pensée intime cachée sous trois ou quatre écorces concentriques dans le Roi s amuse? La voici : (Soit dit en passant, il n’y a pas d’écorces du tout, cette « pensée intime » fait un bruit d’enfer). Prenez la difformité physique la plus hideuse, la plus repoussante, la plus complète ; placez-la où elle ressort le mieux, à l’étage le plus infime, le plus souterrain et le plus méprisé de l’édifice social ; éclairez de tous côtés, par le jour sinistre des contrastes, cette misérable créature; et puis jetez -lui une âme et mettez dans cette âme le sentiment le plus pur qui soit donné à l’homme, le sentiment paternel. Qu’arrivera-t-il? C’est que ce sentiment sublime, chauffé selon certaines conditions, transformera sous vos yeux la créature dégradée; c’est que l’être petit deviendra grand ; c’est que l’être difforme deviendra beau. Au fond, voilà ce que c’est que le Roi s'amuse (i). »

Etranges conséquences d’une bosse ! L’amour paternel, naturel et prévu chez un homme droit, est-il donc miraculeux chez un bossu? L’esthétique de Hugo ne s’en montre pas moins en ceci fort savante, mais d’une autre manière qu’il ne dit. Les grimaces de

(i) Préface de Lucrèce Borgia.

l'horrible nabot entretiennent chez le spectateur une émotion physiologique qui relève, au besoin, l'intérêt intrinsèque de ses sentiments et de ses discours. L'auteur a mis un singe devant sa pièce. Au surplus, Hugo se fait tort à lui-même d'une absurdité. La difformité de Triboulet est physique, mais aussi morale. Il nous est représenté aussi avili de conscience que de corps, artisan de ruses scélérates, entremetteur de crimes, haineux, lâche, insultant de ses sarcasmes un vieillard dont on a déshonoré la fille. Ainsi l'ange de l'amour paternel habite non seulement un corps contrefait, mais une âme ignoble.

« La boue, mais l'âme», dit un titre de chapitre des Misérables. C'est la formule de la psychologie romantique. Chez Lucrèce, chez Triboulet, une unique vertu fleurit sur la fange du cœur et s'élève jusqu’à des hauteurs d'héroïsme à jamais inaccessibles aux honnêtes gens. Mais qu’un être tout à fait abject soit un héros complet, qu'une complète grandeur de l’âme s'associe à des conditions de vie qui, selon les plus évidentes lois de la nature humaine, en impliquent nécessairement la dégradation et semblent n'y pouvoir laisser de place qu'à la hantise de la pièce de vingt francs et à la terreur de la chiourme, voilà des coups de génie plus frappants encore ! Les conceptions romantiques tirent leur prodige de la vulgarité de l'expérience qu’elles démentent. Ruy Blas, dont la grande pensée de jeunesse a été celle de Rolla : «à quoi bon travailler 1 (1)» mais qui a fait une autre fin :

Un jour mourant de faim sur le pavé,

(i) Ruy Blas , acte I, scène m.

«Fai ramassé du pain, frère, où j’en ai trouvé,

Dans la fainéantise et dans l’ignominie (1),

Ruy Blas, valet volontaire cPun grand seigneur sans scrupules, se montre, quand l’occasion s’en présente, le seul serviteur honnête de l’Etat et le seul galant homme de toute la cour d’Espagne. Il est, pour un monde pourri et de la putréfaction duquel il subsiste, la révélation bien inattendue de la conscience.

Claude Gueux (2), détenu pour vol dans une maison centrale, qui assassine le directeur de la prison à coups de hache pour punir celui-ci de l’avoir séparé d’un jeune co-détenu qu’il aimait et qui lui donnait tous les jours la moitié de sa ration, est d’ailleurs un « honnête homme » — « doux, poli, modeste, mesuré, choisi comme un lettré » — « un véritable saint »,un « cerveau rayonnant » qui, à peine sous les verrous, inspire à ses compagnons une vénération incroyable, au point d’être parmi eux « une sorte de pape captif avec ses cardinaux ». Aussi méprisable que Claude Gueux est noble, le directeur a pour lui « une haine de pouvoir temporel à pouvoir spirituel ». Aussi l’assassinat de ce directeur n’est pas un assassinat, mais un « verdict » que Claude ne porte qu’après « avoir soumis honnêtement ses raisons aux hommes justes » qui l’entourent. Le plaisant ou plutôt l’instructif de la chose, c’est qu’Hugo avait emprunté les éléments de son récit aux plus récentes annales judiciaires, s’engageant dans sa préface « à dire les choses comme elles étaient », mais falsifiant librement toutes les cir-

(1) Ruy Blas, acte I, scène 111.

^2) Le Dernier Jour d’an condamné.

au

constances de la cause, de manière à faire du plus sinistre « cheval de retour » une espèce de Socrate, de Brutus et de François d' Assise de l'infamie.

Le clown Gwymplaine {l’Homme qui rit ) qui amuse la foule avec sa bouche fendue jusqu'aux oreilles, son ami le bateleur Ursus ne sont pas seulement de braves et inoffensives créatures, ce qui serait d’une touchante vraisemblance; ce sont des penseurs profonds, des âmes dont la sagesse triste et la pitié s'égalent à toute la douleur de ce monde; et, sans le bon loup Homo qu'ils montrent dans les foires, il n'y aurait guère qu'eux d'humains dans toute l'Angleterre.

Ce n'est pas assez qu'une courtisane soit une bonne fille. Il faut que le désintéressement dans l'amour soit sa vertu spécifique et qu'on ne puisse bien connaître que chez elle le sublime de cette passion {Marion de Lorme). Ce n'est pas assez que le désordre de l'existence puisse avoir du pittoresque. Il faut qu’il soit la condition et le signe du génie. Désordre et Génie est le sous-titre d'un drame romantique.

« Victor Hugo, a dit un analyste aigu, Emile Hennequin, (et une telle observation définit l’éternel et monotone ressort de toute la psychologie romantique) atteint au plus bas de sa profondeur en concevant des âmes géminées, partagées en deux moitiés distinctes et généralement contradictoires, par une absolue fissure; cette simple mécanique intellectuelle.... est la

plus complexe qu’Hugo ait jamais conçue (i). » Ce jugement indigne l’érudit éditeur de la Préface de Cromwell , M. Maurice Souriau.« Peut-on, observe-til, traiter de mécanique intellectuelle une conception de Famé si profondément vraie qu’elle est celle du catholicisme même, cette merveilleuse école de psychologie où Fon a si profondément creusé Fâme humaine? Que dit son meilleur poète?

Mon Dieu, quelle guerre cruelle!

Je sens deux hommes en moi (2) ! »

M. Souriau plaisante. Le catholicisme constate avec toutes les religions et les morales civilisées, il démêle plus finement qu’aucune autre la dualité ou plutôt la multiplicité de la nature humaine, l’antagonisme de la raison et de l’imagination, de la volonté et de la passion, des inclinations sympathiques et des inclinations égoïstes, des unes ou des autres entre elles. Ses meilleurs moralistes excellent à suivre et à démasquer les avatars infinis du combat intérieur qui n’existe plus chez le démon, malice incarnée, ni chez Fange, vertu parfaite, mais qui est la condition de l’homme. Or, c’est ce combat, cette mêlée de la conscience, c’est-àdire l’homme lui-même, à quoi la psychologie romantique se montre complètement aveugle. Elle superpose ou juxtapose Fange au monstre infernal^ elle réunit deux abstractions, deux absolus incon-

(1) Hennequin,£’sscîs de critique scientifique, page i3i. J’ai supprimé après le mot « intellectuelle » les mots suivants : « résumée en un conflit de deux natures », qui sont un évident lapsus d’expression; car si Hugo montrait conflit, il serait un psychologue et la défense de M. Souriau fondée.

(2) Maurice Souriau, La Préface de Cromwell. Introduction, page 1 44«

ciliables, dans un même individu, lequel, engendré de la sorte, n’est à vrai dire qu’une entité étrangère à la vie, incapable de mouvement et d’évolution. Observons en passant qu’ici réside la cause interne qui condamne Victor Hugo écrivain à tant abuser delà répétition et de l’antithèse : de l’antithèse, parce que l’entre-deux de délibération et d’inconscient, de liberté et d’instinct, de bien et de mal, où se jouent tous les drames et toutes les comédies de la conscience humaine, échappe complètement à son observation, qui n’existe que par rapport au matériel ; de la répétition, parce que ses conceptions, n’offrant aucune matière à l’analyse, n’offrent aucun sujet au « développement ».

Si l’on voulait à tout prix trouver à cette impossible conception de la nature humaine quelque précédent dans la philosophie ou la religion, il faudrait en rapprocher l’hérésie chrétienne du Quiétisme. Le Quiétisme — sous une certaine forme excessive tout au moins — enseigne que l’âme peut atteindre un tel degré de pureté, une telle intimité de commerce avec Dieu, qu’elle n’ait plus qu’à se réfugier en toute quiétude dans les douceurs de sa vie propre, se désintéressant des gestes du corps qui se passent désormais en dehors d’elle et ne sauraient lui être imputés à péché. La vertu romantique est précisément de cette qualité contemplative et transcendante; elle n’est aucune vertu définie, mais quelque état indéfinissable et supérieur, quelque influence de l’idéal, incompatible avec la limitation des vertus vulgairement positives. C’est pourquoi on la rencontrera principalement à Venseigne

2 li\

des libres mœurs. La théorie est impétueusement affirmée par George Sand. Ce Jacques , qu’elle admire « de révoquer en doute les éternelles lois de l’ordre et de la civilisation (i) », d’être trop « indompté » pour « lier son honneur et sa conscience au rôle de père de famille » (2), elle le salue, à ces titres mêmes, « colosse de vertu farouche ». Vertu romantique évidemment. Ailleurs, parlant de « celui que la société repousse et abandonne » non à cause de ses malheurs, mais de ses fautes volontaires et de sa persévérance dans ces fautes, elle se demande « si entre la suprême bonté et lui il ne s’établit pas un commerce plus pur et plus doux que toutes les sympathies humaines et que toutes les protections sociales (3) ». Interprétation bien mystique de la delectatio morosa que certains élégiaques savourent dans la déconsidération. A propos de Rousseau, George Sand énonce que le « crime » qu’il commit « en abandonnant ses devoirs de père » ne devrait pas nous empêcher de le «vénérer », alors même qu’il n’aurait pas « expié ces jours d’erreur par de longs et cuisants remords ». Car dans ce cas encore il nous faudrait « vénérer en lui la vertu qui, après ces jours malheureux, vint rayonner dans sa pensée »... Dans sa pensée seulement; mais justement la pensée sublime ne descend pas à l’action.

Son amour subit pour des vertus qu’il n’avait pu pratiquer encore et qui n’étaient pas immédiatement praticables (elles ne le furent pas pour Piousseau lui-même) (4)

(1) Jacques. IL

(a) Ibid., VIII.

(3) Teverino , chap. X.

(4) On pourrait croire cette parenthèse de notre fait. Elle est dans le texte.

ne pouvait être compris que par des esprits évangéliques de la trempe du sien (i).

Le Quiétisme romantique n’était pas seulement affaire de roman. Il s’appliquait aisément à la vie réelle. En 1 833, le plus célèbre des poètes français ayant fait une évasion quasi-publique hors du mariage, ne se contentait pas que ses amis s’abstinssent de le juger. Il demandait le prix Monthyon. « Je n’ai jamais commis plus de fautes que cette année, écrivait-il à l’un d’eux, et je n’ai jamais été meilleur (2). »

Les forçats sublimes, les paresseux de génie, les empoisonneuses angéliques, les monstres inspirés de Dieu, les comédiens sincères, les courtisanes vertueuses, les saltimbanques métaphysiciens, les adultères fidèles ne forment qu’une moitié, la moitié sympathique, de l’humanité selon le romantisme. L’autre moitié, la méchante, est fabriquée par le même procédé intellectuel, sous la suggestion du même instinct de révolution. Elle comprend tous les détenteurs ou représentants d’une partie d’autorité ou de discipline quelconque, politique, religieuse, morale ou intellectuelle, rois, ministres, prêtres, juges, soldats, gendarmes, maris et critiques. Il est extrêmement rare que la psychologie romantique 11’associe pas ces qualités et ces fonctions à l’infamie, à la perversité, à la corruption, à la cupidité, à la stu-

(1) Réflexions sur Jean-Jacques Rousseau.

(2) Edmond Biré, Victor Hugo après i83o, tome J, page 98.

pidité,tout au moins à une basse médiocrité. Le mari, dans les romans de George Sand, est nécessairement une brute tyrannique ou un benêt. Les juges dans le théâtre et le roman de Victor Hugo, sont ou d'hypocrites paillards, ou de sinistres tortionnaires, ou de serviles ministres des vengeances ecclésiastiques et royales ou des têtes de bois.

Il était tout à la fois en ce moment sourd et aveugle ; double condition sans laquelle il n’est pas de juge parfait (i).

Ses rois, Louis XI, François Ier, Ferdinand le Catholique, Louis XIII, Louis XIV, Henri IV luimême (dans la Pitié suprême ) sont des hyènes, des porcs, des tigres ou des dégénérés, non pas à titre individuel, mais pour ainsi dire, par définition, en tant que rois.

Un roi, c’est un homme équestre Personnage à numéro En marge duquel de Maistre Ecrit: Roi. Lisez: Bourreau.

... Le roi, ce faux nez auguste Que le prêtre met à Dieu (2).

Ce qu'il dit à un évêque dans les Châtiments résume sa pensée sur l’âme d'un dignitaire de l'Eglise en général :

Ton diacre est trahison et ton sous-diacre est vol.

Vends ton Dieu, vends ton âme !

(i) Notre-Dame de Paris, liv. VI, ch. 1.

(a) Chansons des Rues et des Bois.

Allons, coiffe ta mitre, allons mets ton licol.

Chante, vieux prêtre infâme (4).

On me fera remarquer que ces vers furent écrits par Hugo dans une heure de colère. Sa psychologie du prêtre existait dès i83o, époque où il n'était pas un ennemi de l'autel, mais où le romantisme imposait déjà à ses conceptions, sans le commander encore à ses sentiments, le plus pur dévergondage révolutionnaire. Claude Frollo ( Notre-Dame de Paris « figure sévère, front large, regard profond »,dont la jeunesse a été dévorée par « une véritable fièvre d'acquérir et thésauriser en fait de science », qui a creusé successivement la théologie, le droit canon, la médecine, les arts libéraux, le latin, le grec et l’hébreu, Claude Frollo porte sous ces saintes apparences et dans ces occupations toutes spirituelles, des fureurs du sexe capables de s'exaspérer jusqu'à l'assassinat, d'ailleurs aussi athée qu'Antony et Claude Gueux sont spiritualistes. Voilà pour le sacerdoce. Dans Homodei, le vil espion à’Angelo , Hugo nous avertit qu'il a voulu symboliser le « pamphlétaire » de Paris. Mais le pam phlétaire, il ne nous le laisse pas ignorer., c'est Nisard, c'est Mérimée, c'est Sainte-Beuve, c'est quiconque apporte à l'examen des ouvrages de l'esprit le souci des lois intellectuelles et esthétiques imposées au « génie » lui-même, au nom du vrai et du beau. Prétention mensongère d’après Hugo, et qui ne sert de masque qu'à l’impuissance et à l’envie. Le critique est un crapaud gonflé de venin. Il n'est pas jusqu'à l’aristocratie du nom ou de la fortune que ce poète mort

(1) Les Châtiments.

rmilti-millionnaire et qui s’était fabriqué une généalogie fausse, ne se plaise à solidariser avec le vice, rignominie ou la bêtise. C’est le thème de Y Homme qui rit .

En résumé,, l’autorité sous toutes ses formes est usurpation, brigandage, attentat contre la nature humaine, tout au moins simagrée. Ceux qui l’exercent ou y participent forment donc nécessairement une portion corrompue, méchante, stupide, ou tout au moins et en tout cas carnavalesque, du genre humain.

Que si quelque représentant d’une institution, d’une tradition, d’une règle, obtient par aventure de la Muse romantique, un sort moins infamant, c'est qu’il est reconnu par elle « supérieur » à son emploi, qu’il en a discerné l’absurdité ou la bassesse, qu’il gémit secrètement d’être ce qu’il est, qu’un remords épouvantable le saisit, qu’il est à demi-révolutionnaire ou le devient. Le Jacques de George Sand est un mari sublime. Aussi prend-il honte de son état et se suicidet-il discrètement. Le policier Javert des Misérables , dont nous allons reparler, est un policier inexorable, mais un honnête policier. Aussi trouve-t-il son chemin de Damas. La générosité d’un forçat en rupture de ban le fait douter de la justice de sa consigne et il se jette dans la Seine.

La revue des monuments les plus significatifs de cette psychologie anarchiste serait longue. Comme les figures qu’elle avilit sont souvent des figures historiques, et parfois de très nobles ou de très grandes, il y faudrait joindre un jugement moral sur cette façon d’user de la liberté du poète, particulièrement dans le

domaine de l’histoire de France. Mais il est un écrivain qui a déployé dans ce système de dégradante insulte à l’égard de toutes les puissances directrices, de toutes les institutions, disciplines et traditions formatrices du passé civilisé et spécialement national, un génie autrement subtil, savant, passionné et, si j’ose dire « prenant » que Victor Hugo. C’est Michelet, que nous rencontrerons dans le prochain livre. L’ordre d’inventions morales que nous n’indiquons ici qu’à gros traits, il nous le fera connaître dans ses ressources, ses nuances et ses artifices infinis.

L’absurdité radicale qui caractérise la conception romantique de l’homme et du monde moral ne tient pas — est-il besoin de le dire ? — à une malchance qu’aurait eue l’époque de i83o d’abonder en imaginations dévergondées et en esprits nés chimériques. 11 y faut voir l’effet d’une cause générale, d’un obscurcissement philosophique issu lui-même d’un bouleversement politique, et sous l’empire duquel les esprits individuels pensent et vivent, d’une éducation dont nous savons les sources et qui glorifie l’inéducation, d’un a priori faux qui les expose au faux dans toutes leurs démarches. Mais j’ai réservé la part de justesse et de vérité que l’heureux naturel de chaque écrivain a pu défendre contre la contagion de la chimère et répandre en pages ou en lignes solides, belles ou charmantes, dans des ouvrages troubles et gâtés. Il n’y a d’égal à l’insanité de Lelia que la finesse montrée par

George Sand dans l’observation des mœurs et des caractères, quand, oublieuse de ses théories, elle s’abandonne à son intelligence, à sa grâce et à son tact social.

Les plus ardents admirateurs de Hugo ne prétendent pas qu’il brillât par la perspicacité psychologique. Grand poète en partie arraché, lui aussi, à son naturel, à son vrai domaine d’excellence, par le vertige romantique, personne ne soutiendra qu’il eût vocation d’analyste moral. Et pourtant une fois, dans son œuvre, il s’est montré profond scrutateur d’âmes, non pas par simple accident et bonne fortune de style, comme ce poète qui fit un beau vers dans une mauvaise tragédie, mais par une conséquence du point de vue moral où il s’est placé et qui l’a élevé de beaucoup au-dessus de son niveau habituel. Gomme ce point de vue est précisément anti-romantique, l’exemple confirmera nos assertions sur le principe général de l’absurdité du romantisme en fait de psychologie. Il s’est trouvé que peignant par aventure dans les Misérables un évêque qui est un saint, Mgr Myriel, un criminel qui redevient honnête homme sous l’influence révélatrice de la charité chrétienne, Jean Yaljean, un gardien de l’ordre public qui est un héros, Javert, c’est-à-dire trois personnes qui honorent par leur vertu le vieil idéal religieux ou militaire qui leur fournit une inflexible discipline du cœur et de la volonté, il s’est trouvé, dis-je, que Victor Hugo a exécuté les seuls portraits vrais qui soient sortis de sa plume. La scène où Mgr Myriel s’agenouille devant un vieux conventionnel régicide et antichrétien pour luideman-

der sa bénédiction, répugne; ici secret sophisme, telles pensées vaguement panthéistiques que Fauteur lui prête incidemment jurent avec tout le reste du tableau. Eliminons ces touches malséantes et postiches, ces inévitables et gauches reprises du romantisme sur la vérité: il reste une figure pure, persuasive, très réelle, que comprendront, que reconnaîtront peut-être, ceux que leur éducation n’a pas laissés étrangers aux secrets de la vie chrétienne dans sa suavité et son rayonnement catholiques. Jean Valjean est-il possible? Hugo nous le fait accepter. Ce n’est pas, comme l’horrible Claude Gueux, une synthèse forcée de galérien et de héros. Nous assistons au progrès obscur par lequel cette âme formidablement simple se libère du bagne pour entrer dans l’humanité ; nous voyons le pardon du prêtre qu’il a volé et failli assassiner en retour d’une hospitalité imprudente, imposer aux ténèbres haineuses de sa pensée un rayon auquel il n’est pas en leur pouvoir de se fermer violemment.

Quand Jean Valjean était sorti de chez l’évêque, il était en dehors de tout ce qui avait été sa pensée jusque-là. Il ne pouvait se rendre compte de ce qui se passait en lui. Il se roidissait contre les douces paroles du vieillard. « Vous m’aviez promis de devenir honnête homme. Je vous achète votre âme. Je la retire à l’esprit de perversité et je la donne au bon Dieu. » Cela lui revenait sans cesse. Il opposait à cette indulgence céleste l’orgueil qui est en nous comme la forteresse du mal. Il sentait indistinctement que le pardon de ce prêtre était la plus formidable attaque et le plus grand assaut dont il eût été encore ébranlé ; que son endurcissement serait définitif s’il résistait à cette clémence, que,

s’il cédait, il faudrait renoncer à cette haine dont les actions des autres hommes avaient rempli son âme pendant tant d’années et qui lui plaisait ; que cette fois il fallait vaincre ou être vaincu, et que la lutte, une lutte colossale et définitive, était engagée entre sa méchanceté à lui et la bonté de cet homme (i).

Quant à Javert, son étonnant suicide à part, qui est, lui aussi, comme la clause de style du romantisme, ceux-là seuls nieront sa forte réalité qui ne conçoivent pas que la perfection du loyalisme professionnel arrive chez quelques-uns à dominer et à vaincre invariablement tous les autres mobiles de la volonté.

Créations assez lourdes, tout d’une pièce, à demi abstraites, si l’on veut, que le poète édifie pierre à pierre plutôt qu’il ne les fait mouvoir. Elles n’en ont pas moins l’authenticité humaine, parce que les idéaux qu’elles personnifient, abnégation chrétienne, discipline militaire, sont eux-mêmes créateurs. Ce sont des types d’ordre : ils confèrent une forme à l’âme qui se soumet à eux. 11 est d’autres types d’ordre intérieur, d’autres principes d’unité pour le cœur et l’esprit. Ce n’est, en tout cas, que dans la mesure où il se conforme à une règle objective, que notre être acquiert cette continuité et cette cohérence psychiques sans lesquelles il n’est pas de personnalité véritable. Hugo n’a pas, comme eût fait Balzac, emprunté à l’observation concrète les éléments de ses personnages. Il est parti de l’abstrait et il n’en est pas sorti. Il a déduit toutes les grandes conséquences d’une certaine règle de vie, et de toutes ces conséquences il a

(x) impartie, livre I, ch. xin.

fait la substance d’une conscience individuelle, mais en admettant, ce qui est l’antipode du romantisme, que cette conscience tire de la loi à laquelle elle se subordonne une supériorité extraordinaire. Je répète que, procédant ainsi, il a été, pour une fois, un peintre moral fort et vrai. Une fantaisie de vénération à l’égard de l’autorité et de l’ordre lui a donné autant de pénétration et de vérité dans la peinture de ses représentants que la philosophie révolutionnaire, qui est son inspiratrice coutumière, met d’aveuglement et de folie dans la plupart de ses inventions psychologiques. — Ce n’est là qu’une exception à peu près unique dans son œuvre. L’auteur de cette première partie des Misérables (tout le reste du livre roule dans le feuilleton) est aussi Fauteur singulièrement dépourvu de noblesse et incroyablement léger de X Homme qui rit .

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