‹ Le romantisme français; essai sur la révolution dans les sentiments et dans les idées au XIXe siècleChapitre 26 sur 79 · L'EMPHASE AU THÉÂTRE · texte numérisé non relu

L'EMPHASE AU THÉÂTRE

Si nous avons défini avec exactitude la composition des caractères dans le drame romantique, ce drame ne peut être que de la basse comédie ou du mélodrame déguisés. Impossibles, comment ces caractères engendreraient-ils aucune action ? Or, c’est le propre de ces genres, que les situations et les faits s’y engendrent par des rapports tout matériels, mécaniquement, pour ainsi dire, en vue de l'effet de surprise, de gros rire ou de saisissement nerveux chez le spectateur. Les personnages romantiques ne sauraient se produire au théâtre que dans un appareil dramatique fonctionnant par lui-même. Farce ou mélodrame, cet appareil est nécessairement grossier, du moins très humble. L'emphase romantique déploie sur lui un grand manteau

verbal. Mais ce manteau est aussi troué que celui de César de Bazan et laisse voir de toutes parts d’inavouables réalités.

Qu’un valet soit amoureux d’une reine, voilà qui n’est montrable à la scène que pour faire rire, parce que, si ce valet est assez fou pour manifester sa passion, il sera hué par l’office et, s’il n’est pas fou, le sentiment de sa passion expire dans l’idée de sa livrée, laquelle devient le principal personnage de la pièce. Pour nous rendre obtus à l’incongruité esthétique de cette donnée et nous la faire prendre au tragique, il n’est que de nous étourdir. C’est ce que fait le valet romantique Ruy Blas en mettant de formidables r à son amour pour la reine d’Espagne. Son ami, le bohème don César de Bazan, arrête la confidence avec des exclamations bien effarées pour un homme qui en a tant vu.

RUY BLAS

Invente, imagine, suppose.

Fouille dans ton esprit. Cherches-y quelque chose D’étrange, d’insensé, d’horrible et d’inouï,

Une fatalité dont on est ébloui !

Oui, compose un poison affreux, creuse un abîme Plus sourd que la folie et plus noir que le crime.

Tu n’approcheras pas encor de mon secret.

— Tu ne devines pas ? — Eh ! qui devinerait ?

Zafari ! dans le gouffre où mon destin m’entraîne Plonge les yeux. — Je suis amoureux de la reine I

Ciel !

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