‹ Le romantisme français; essai sur la révolution dans les sentiments et dans les idées au XIXe siècleChapitre 40 sur 79 · D. LE GOUFFRE ÉGALITAIRE · texte numérisé non relu

D. LE GOUFFRE ÉGALITAIRE

Le conservatisme révolutionnaire de la bourgeoisie

libérale et des philosophes spiritualistes s’est fait la part belle en exceptant du répertoire des « Droits de l'homme », un droit qui n’est pas le moins substantiel de tous : le droit à la propriété. Mais quoi! les deux Déclarations ne consacrent-elles pas et tous les philosophes spiritualistes et tous les bourgeois libéraux après elles, le « droit de propriété »? Sans doute ! mais il y a une différence digne de considération entre « droit de propriété » et « droit à la propriété ». Le premier appartient au propriétaire et signifie l’intangibilité de sa propriété. Le second appartient à celui qui n’est pas propriétaire et veut dire précisément qu’il a le droit de l’être pour autant que tout autre. Sous peine du plus insoutenable, je dirai même du plus inique sophisme, un partisan des « Droits de l’Homme » ne peut parler du droit de propriété qu’en sous-entendant propriété également répartie entre tous.

Le Contrat ou « quasi contrat » social n’a, en effet, aucune espèce de sens, s’il n’est pas passé entre égaux. Chacun, dit Rousseau, s’aliène avec tous les biens et les forces dont il dispose, à la communauté. C’est-àdire qu’à l’instant idéal de la passation du contrat, toute la richesse existante devrait être divisée à parts égales entre tous les individus . L’opération étant pratiquement impossible, puisque elle devrait être sans cesse recommencée, la « justice « sera également satisfaite si la masse des richesses devient propriété collective. On oublie trop que les prémisses juridiques rigoureuses du socialisme sont chez Jean-Jacques. La conséquence pratique évidente de ces prémisses, c’est

l’abolition de l'héritage. Quelque latitude que la législation socialiste puisse laisser à l’individu d’accumuler par son travail des objets de consommation, elle lui interdit de transmettre et même de former un capital. Tout le capital est collectif.

Je m’étonne que des glossateurs de la Déclaration des Droits de l’Homme, aussi honnêtes logiciens que Paul Janet, pour citer en lui le type d’une catégorie d’esprits, fondent sur le « Droit » tous les droits, sauf un, et celui-ci sur le fait. Contradiction d’autant plus grave, qu’un seul privilège subsistant tend à accaparer pour lui-même l’importance de tous les privilèges abolis. Si ce privilège est la propriété, l’argent tendra à monopoliser toute la puissance sociale qu’il partageait jadis avec la Religion, l’Intelligence, la Science, le Nom, la Profession, les Services. Nous en concluons, nous contre-révolutionnaires, la nécessité de restaurer et d’animer les aristocraties et les privilèges fondés sur des titres spirituels. Un adepte de la Déclaration des Droits n’en peut conclure que l’urgence de supprimer dans ce dernier privilège, la survie, sous une forme particulièrement dure, de tout le Privilège.

Cette conséquence, si évidente et si longtemps niée ou voilée, semble d’ailleurs en voie de s’imposer à tous les esprits ; et l’on ne saurait trop applaudir la franchise avec laquelle M. Aulard, apologiste des principes de 1789, dissipant sans retour la contradiction spiritualiste et libérale, expose la « Déclaration des Droits de l’Homme » aux jugements et aux sentiments que le socialisme mérite d’inspirer.

Qu’est-ce au juste, écrit-il, que ce principe ou ce dogme de l’égalité, objet de l’article Ier de la Déclaration?... Le sens évident de cet article, c’est qu’aux inégalités naturelles il n’est pas équitable que les institutions ajoutent des inégalités artificielles. Un homme naît plus vigoureux, plus intelligent qu’un autre. Est-il juste qu’il trouve en outre dans son berceau une somme d’argent ou une propriété foncière, qui double, triple sa force d’attaque et de défense dans le combat pour la vie? Est-il juste qu’un homme né sot ou méchau t hérite de moyens qui rendront sa bêtise ou sa méchanceté plus malfaisantes ? Est-il juste qu’il y ait, par le fait des lois, des riches de naissance, des pauvres de naissance ? Et l’article 2, en établissant le droit à la propriété, ne disait pas que les propriétés seraient inégalement réparties. Ce bourgeois, c’est-à-dire cet homme qui recevait à sa naissance un privilège économique et un privilège politique, le peuple en 1792 le dépouillera de son privilège politique : ne serait-il pas juste de lui enlever son privilège économique?... On a tort d’opposer au socialisme les principes de 1789. C’est toujours cette erreur qui consiste à confondre la Déclaration des droits de 1789 avec la Constitution monarchique et bourgeoise de 1789. Oui, le socialisme est en contradiction violente avec le système social établi en 1789, mais il est la conséquence logique, extrême, dangereuse (si l’on veut) des principes de 1789, dont se réclamait Babeuf, le théoricien des égaux (1).

J’applaudis, dis-je à cette logique. Oui, la Déclaration des Droits de rHomme, c’est Babeuf. Et cenendant M. Aulard demeure à mi-chemin. La « justice » égalitaire demande infiniment plus qu’il ne lui accorde. Ce reste de timidité conservatrice se glisse dans la distinction des inégalités en « naturelles » et «artificielles » : l’inégalité économique, résultant delà

(1) Aulard, Histoire politique de la Révolution française, p. 47.

propriété héréditaire, appartiendrait à la seconde catégorie, l’inégalité des facultés intellectuelles et corporelles, à la première; en tantqu’ « artificielle », cellelà serait « injuste » et devrait être détruite; en tant que « naturelle », celle-ci est fatale; elle est d’ailleurs, pense M. Aulard, favorable à « l’évolution ». Il me semble qu’il y a là une double méprise.

Tout d’abord, comment qualifier d’ « artificiel » un fait (propriété individuelle et héritage) qui, quelque variables et mobiles que se soient montrés au cours de l’histoire ses modes et ses limites, a existé dans la plupart des sociétés organisées, peut-être dans toutes sans exception. Un tel fait constitue évidemment un produit spontané de la nature humaine et de la vie sociale ; c’est « naturel » et non pas « artificiel » qu’il le faut appeler. Empressons-nous d’observer que ce n’est pas là le moins du monde un motif de le déclarer intangible. La méchanceté, la violence, le dol, la rapine, sont aussi parmi les effets spontanés de la nature humaine et de la réunion des hommes en société. La « justice », qu’on la conçoive à la façon de M. Aulard ou d’une autre façon, est essentiellement une correction de la spontanéité naturelle par la raison. C’est aux lois, aux disciplines par lesquelles l’homme contrarie ou tempère la malfaisance ou le désordre spontanés de la nature, que convient, à proprement dire, la qualité d’ « artificielles » ; elles sont l’œuvre, l’invention, de son industrie, de son art : homo additusnaturœ. A supposer que le régime socialiste fût une merveille, il en faudrait admirer l’artifice ou l’art, par opposition au fait naturel, spontané, de la propriété-vol.

Que M. Aulard propose, comme conséquence rigoureusement impliquée dans la Déclaration de 1789, la suppression de la propriété individuelle et de l’héritage, ce ne peut être à titre d’inégalité « artificielle », mais purement et simplement d’inégalité. Que s’ensuit-il? Que toute autre inégalité, quelle qu’elle soie mérite le même sort, pour autant que le même sort lui puisse être appliqué. C’est l’inégalité qui est l’injustice.

On ne peut rien, nous dira l’éminent historien-philosophe, contre les inégalités « naturelles ». On ne devrait d’ailleurs rien entreprendre contre elles : ce serait « abaisser le niveau, comprimer l’évolution (1) »„ Ce second argument ne compte pas, si inégalité = injustice, ne pouvant y avoir, en bonne idéologie révolutionnaire, d’intérêt supérieur à la « justice ». Mais il est inexact que la législation ne puisse pas s’opposer aux effets «injustes » de l’inégalité des facultés et des aptitudes innées. Cette inégalité est. Mais la « loi » peut tenir la balance, en faisant que le mieux doué ne tire de ses dons nul avantage extérieur de plus que le médiocre des siens. Dès lors qu’elle le peut, elle le doit, sous peine de légitimer la clameur si aisément grandissante des « est-il juste que. ..? » et des « pourquoi pas moi? » Il n’est ni plus ni moins difficile d’empêcher légalement un homme « né » prévoyant et inventif, de constituer par son labeur une réserve de richesse au profit de ses descendants, que d’empêcher légalement le même homme de disposer pour son compte personnel de plus de bien-être, de facilités, de jouissances que son voisin « né » étourdi et routinier. Il (1) Loc. cit.

idÿ st qu’à décréter la jouissance collective des fruits du travail, en exceptant, si Ton veut, du partage, le paresseux et le vicieux volontaires. Il n’est pas impossible d’abaisser légalement l'instruction générale au niveau de la médiocrité, de manière à réduire an minimum les profits de la supériorité intellectuelle. Mille moyens s^offrent au législateur d’annihiler le pouvoir qu’une intelligence et un caractère supérieurement organisés donnent à l’individu de conquérir une situation matériellement et moralement supérieure. La guerre aux supériorités de toute sorte est un programme que de minuscules politiques peuvent remplir admirablement. Ceux qui l’auront adopté trouveront dans la partie la plus agitée de la multitude un appui sûr, un enthousiasme plus impatient qu’ils ne le désirent euxmêmes, tout au moins jusqu’à ce que la ruine de la civilisation ôte le pain à la multitude. Cette perspective fait horreur à M. Aulard. Elle est pourtant celle qu’ouvrent à un esprit qui n’a pas peur de raisonner les principes philosophiques des deux Déclarations. L’inégalité est-elle injuste en soi, en tant qu’inégalité, ou faut-il distinguer entre des inégalités inutiles, et des inégalités nécessaires et fécondes ? Si l’on est du second avis, on est en pleine Contre-Révolution. Avec sa distinction empruntée aux fables de Rousseau, des inégalités « naturelles » et des « artificielles, » M. Aulard voudrait voiler une partie de l’horizon révolutionnaire. Mais cette distinction ne correspond pas à la réalité. Y correspondît-elle, on ne voit pas, étant* admis qu’inégalité est injustice, qu’il fut juste- de laisser subsister des inégalités naturelles dont on peut annuler les effets.

L'Egalité-principe, l'Egalité-fin, c'est la mort. Mais que la nature se montre violemment anti-égalitaire, ce n'est pas une raison de respecter toutes les inégalités qu'elle produit. Au contraire, il n'y a pas une inégalité spontanée que l'art politique et l'art social n'aient à modérer, si leur but c'est d'entretenir dans la société une hiérarchie aussi bienfaisante pour l'inférieur que pour le supérieur. Ni méconnaissance ni superstition de la nature, c’est la formule de l'action et du progrès. En ce qui concerne la propriété individuelle, la nature humaine, la morale, l'intérêt général, la civilisation la veulent avec la dernière énergie. a L’homme, a dit Aristote, a deux grands mobiles de sollicitude et d'amour, c'est la propriété et les affections ». Il ne s’ensuit pas le moins du monde que les institutions ne puissent et ne doivent, en vue d’attacher le plus fortement possible le plus d'hommes possible à la patrie, à la famille, à leurs semblables, à eux-mêmes, rendre moins rude au labeur et à la vertu indigente l'accès de la propriété.

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