NATURE ET ÉTENDUE DE L’INFLUENCE PANTHÉISTIQUE EN FRANCE
Si on me reprochait de résumer arbitrairement l’es prit germanique en un seul de ses caractères, il ne serait pas embarrassant de répliquer que ce caractère en entraîne beaucoup d’autres; mais surtout il suffirait de répondre que c’est par ce caractère qu’il a agi en France. On ne peut appeler autrement que panthéisme le commun élément que l’Allemagne a introduit dans la philosophie de l’histoire de Michelet, les idées politico-religieuses de Quinet et de Pierre Leroux, dans la doctrine esthétique de Taine, dans les rêveries cosmologiques et historiques de Renan. Cet élément, qui ne porte que par abus un nom de système philosophique,est, à vrai dire, le plus profond dissolvant intellectuel. Il apparaît dès lors que le prestige de l’Allemagne, c’était d’attirer le romantisme français à l’extrême
(1) Loc. cit. « Es istdarum vergeblich und unmôglich sie zubekehren; machen müsste man sie, und anders machen, wenn man kônnte.
(2) Ibid, «...wenn nicht sein ganzes Wesen umgewandelt, und sein Herz aùs dem Leibe gerissen werden soll...
de sa propre tendance spontanée, de donner une mystérieuse valeur métaphysique à toutes les libertés, à tous les relâchements, au bout desquels la pensée trouve sa propre décomposition. Subjectivisme, c'est-à-dire règne de la facilité, ou de la passion dans la formation des idées et des théories, dédain des problèmes définis et limités, impuissance à ne point engager l'univers dans toute question, insouciance supérieure de s'accorder avec soi-même, de s'astreindre à la conséquence, incapacité d'opter entre deux contradictoires, bien plus, complaisance satisfaite à prêter également à l'un et à l'autre son sentiment et son jugement, délices de penser dans une région si indéterminée et si fluide qu'il ne s'y saurait, à vrai dire, rencontrer de contradictions ; la philosophie de l’identité universelle et du « devenir » ne promeut-elle pas à une éminente dignité ces commodes pratiques, et ne taxe-t-elle pas d'artifice les disciplines organisées pour défendre l'esprit et la volonté, d'y glisser ? La conquête germanique de l'esprit français a donc été passive plutôt qu'active, au point que les romantiques étaient enivrés de l'Allemagne, avant même de la connaître. « L'impression la plus durable et la plus ancienne qui me soit restée de mon premier abord à la philosophie, écrivait Renan adolescent, c'est l'insuffisance et la grossièreté du posé de la plupart des problèmes, auxquels je
trouvais une mine paysanne et scolastique de là
un instinct secret, un amour sans connaissance qui me porte vers l’Allemagne, pour voir si je trouverais là une forme. En attendant, je la fais en moi, en laissant mon esprit germer ses problèmes sous une
forme naturelle (1) ». Ainsi une certaine horreur, qu’il faut appeler voluptueuse, pour les positions déterminées de la pensée, plaçait d’elle-même en Allemagne le pôle de ce jeune esprit et suffisait pour lui faire écrire une sorte d’allemand.
Mais les mêmes idées, les mêmes habitudes intellectuelles, selon quelles opèrent en France ou en Allemagne, diffèrent autant qu’un brandon placé dans un milieu humide du même brandon placé dans un milieu sec. En Allemagne, la spéculation la plus subversive demeure séparée de l’action par une épaisse couche de docilité, de lenteur; la logique y est naturellement paresseuse. Les Français admettent difficilement de ne pas agir d’après leurs idées, parce qu’ils tirent plus nettement les conséquences de leurs idées et qu’ils ont les nerfs beaucoup plus près de l’esprit. C’est la plus importante cause des grandeurs et des infortunes de leur histoire, et celle qui leur laisse toujours espérer, aux époques malheureuses, une reconstitution nationale rapide. Les révolutions théoriques sont toujours impatientes chez nous de devenir des révolutions politiques et morales. Nous bercer du vague des « idées sans bornes », comme disait Mme de Staël, c’est ce dont nous ne nous contenterons jamais : nous voudrons supprimer au plus vite les bornes. Avec une métaphysique qui était le nihilisme même, et où la jeune école romantique allemande chercha bientôt la justification doctrinale de son essai de fantaisie absolue (Jreie Willkûr) dans les opinions et l’existence (nous dirions, en France : de bohème), Fichte se montre le plus discipliné
(1) Cahiers de jeunesse. Revue bleue du 21 avril 1906.
des patriotes et le plus sévère des moralistes, ehez nous, il ferait profession d'anarchisme en tout. Même dans l'ordre purement poétique, l'Allemagne n'a jamais ressenti de sa déliquescente conception de l’univers, la capiteuse ivresse qu'elle communiqua à une élite de Français. Le ton de Hegel s'harmonise peu au souvenir de passion que Taine garda de la lecture qu'il en fit à vingt ans. Le mode panthéistique de penser et de sentir enseigné par de tranquilles professeurs allemands fut adopté chez nous par les Michelet, les Quinet, les Leroux, les Lamennais, comme un puissant explosif de Révolution. Pour les natures de poètes, les Taine, les Renan, il fut une fièvre.
De la qualité de l'influence panthéistique en France découle la difficulté d'en délimiter le champ. Il serait plus aisé de dire quels esprits y ont été complètement soustraits, soit par la solidité de la méthode, comme Auguste Comte, soit par l'invincible sûreté du goût, comme Sainte-Beuve. L'esprit panthéistique pouvant se définir : usurpation par l'imagination et le sentiment, du rôle de la raison, défaut d'embarras en présence des questions suprêmes, il suffisait qu'on tranchât par intuition, inspiration ou passion, les problèmes les plus étendus que proposent la nature et l'histoire, pour tomber dans des idées bien apparentées aux idées germaniques, sans besoin d'avoir médité pour cela les Fichte ou les Schelling. On s'assurera, en lisant le livre de Renouvier sur Victor Hugo philosophe, qu'il n’est peut-être pas une de ces formes de l’optimisme, du symbolisme et du syncrétisme allemands, que rimpfovisation du poète n'ait réenfantée, comme
elle a reproduit avec la même spontanéité, des visions analogues au nihilisme indou et à l’émanatisme alexandrin, sans que jamais la combinaison demi-instinctive des abstractions et des images soit parvenue à coïncider avec les formules d’une philosophie véritable, comme l’aristotélisme et le cartésianisme. S’il y a tant de Germanie dans Hugo, on peut se demander où dans le siècle on n’en trouverait pas. Une cause qui, indépendamment de cette puissance endémique de l’esprit panthéistique, a beaucoup contribué à y gagner l’intelligence française, c’est la multiplicité contradictoire des sentiments et des attaches qui se sont partagé l’âme de nos générations depuis i8i5. Combien d’hommes disputés entre des traditions contraires, entre la piété pour le passé et les sentiments révolutionnaires, au cœur royaliste et démocrate, catholique et libéral à la fois, ont dû soupirer après une philosophie de l’histoire qui légitimât d’un point de vue supérieur, leurs amours et leurs sensibilités ennemies, et qui ne saurait être que quelque espèce plus ou moins avouée d’hegelianisme. Le bon Ballanche réconciliait l’Eglise et la Révolution en Orphée. Quand il connut Herder, il dut lui être reconnaissant de cette poésie fondante qui ramène la chèvre et le chou à une commune essence.
Je voudrais, après avoir caractérisé l’influence panthéistique en général : i° montrer à quelle condition elle a réduit des intelligences non sans puissance et des âmes non sans qualité, dont elle s’est emparée complètement ; toute une famille encore vivante d’esprits et une pépinière encore fertile d’opinions seront appré-
ciées par là ; 2° y rattacher certaines manières de penser qui, recommandées par l’autorité d’uri Renan et d’un Taine (qui, eux, avaient d’autres, d’éminentes et de glorieuses parties), n’ont pas généralement été prises pour les agents de décomposition mentale et morale qu’elles sont en réalité, et ont pu rallier l’élite peu avertie de plusieurs générations.