CHAPITRE PREMIER LA SENSIBILITÉ ROMANTIQUE
La chimère qui dévore Obermann et Faust (avant la guérison) représente, par rapport aux dissolvantes rêveries de Rousseau, une a^-çravation du mal. C'est le même poison, mais épuré de certains éléments grossiers, quintessencié en quelque sorte, capable dès lors de pénétrer dans les sensibilités les plus fines. Le « bonheur » à la Saint-Preux, c'est, a ditM.Faguet, « le songe d'une nuit d'été d'un maître d'études. » Pâture trop tangible pour Obermann et Faust. Ce qu'ils cherchent, c'est plutôt ce que M""® de Staël appelle, dans un langage atTreux, mais qui éclaire singulièrement notre sujet, « l'ivresse de la nature morale ». Cet ap^ pât de félicité et de délire que nous tend de toutes parts l'œuvre de Jean-Jacques, ils y ont mordu, mais sans convoitise vulgaire, je dirais presque : avec une intention élevée. Ils partagent la langueur de Rousseau, mais sans matérialiser, comme ce plébéien, l'objet de leurs concupiscences. La jouissance seule
sollicite ces âmes peu viriles, maïs sous l'enveloppe de la religion, sous les noms de Dieu, d'Infini, de Vérité. Ils l'attendent d'en haut. Ils brouillent tout, appelant esprit ce qui est matière et sens. Voici, ô lamentable contresens ! des Rousseau métaphysiques, des Rousseau de la vie intérieure. Par eux, la sensualité romantique descend jusqu'à des fibres plus délicates et plus secrètes, ce qui semble la spiritualiser. Parce que tous les genres d'émotions que la saine nature veut distincts, se mêlent les uns aux autres dans leur cœur sans soutien, ils se ci oient sur la voie d'une émotion sans nom, surhumaine, infinie. Ils l'espèrent du silence et du tète-à-tête avec eux-mêmes. D'autres vont au contraire la demander fiévreusement aux occasions de la vie.
On ne vise pas ici l'influence exercée par tels ou tels livres sur une g-énération. On suit les modes et les phases d'une révolution générale de la pensée et du sentiment, dont les progrès se manifestent simultanément par bien des faits litléraires, mais se définissent mieux d'après quelques échantillons privilégiés que par un tableau historique général. Obermann paru en [8o4. ne fut lu qu'à partir de i833. Les Rêveries plus riches encore de sens pour le psychologue, parues en 1799, n'ont, pour ainsi dire, jamais été lues. Mais l'influence romantique est endémique dès le début du xix* siècle. Le romantisme est l'atmosphère d'un temps où l'œuvre de Rousseau derneur ■ sur la voie publique.
Suivons maintenant hors de la solitude ce ma^ raf-* fine. Voyons comment il s'est mêlé, pour les dévoyer
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et les corrompre, à tous les sentiments. Laquelle des passions naturelles de l'homme, le ferment de cette étrang-e passion, suprême à la fois et sans objet, pourrait-il nepasdésordonner et flétrir? De quelle part de déraison chronique va-t-il affecter la conception de la vie?
C'est ce que nous diront, si nous les interrogeons avec une pénétration suffisante, l'auteur à! Adolphe^ l'auteur de René et l'auteur de Corinne.