‹ Le romantisme françaisChapitre 21 sur 69 · CHAPITRE V LA SENSIBILITÉ DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

CHAPITRE V LA SENSIBILITÉ DE CHATEAUBRIAND

Si l'individualité de l'humeur poussée à l'extrême '

(i; Mémoires doutre-ionibe, éd. Biro \, II, p. a55.

LKS SENTIMENTS ROMANTIQUKS I27

faisait un grand homme, il n'y en aurait pas de plus g^rand. Sous les personnages qu'il a figurés et les vicissitudes de sa vie, on retrouve un fond constant d'indépendance effrénée, un quant à soi impérieux et tenace, une joie d'oiseau sauvage à se saisir à tout pour s'évader de tout. Sur ce fond aucun lien, aucun devoir n'a vraiment mordu. Il perce tous les masques successifs; mais il éclate avec une liberté inouïe dans tout ce queChafeaubriand a écrit avant d'être quelque chose, ou quand il n'était plus rien: dans l'Essai sur les Révolutions et dans les Mémoires d'outre-tombe. Ministre d'Etat, ses proches amis sont à trembler qu'il ne brise tout, comme un jeune homme qui n'a pas fini ses coups de tête. La vieillesse ne le dompta pas. C'est elle qui le vit le plus impatient.

Avec cela, l'esprit le moins chimérique. Il a tout le réalisme des grandes races. Il entend la politique, le commerce, les finances, les voyages, les aventures. 11 connaît les hommes. Mais tout ce qui s'est conté, depuis Platon jusqu'à Cousin, sur le mystère de l'univers, n'existe pas à yeux, bien ou'il ait tout lu.

Cousin me plaît toujours par un certain abandon de style; Quant à sa philosophie, elle ne me fait rien du tout (i).

Après un métaphysicien qui se creuse la tête, ce qui ui paraît le plus niais, c'est, je crois bien, un poète qui bée après l'idéal. « Le grand dadais! », dira-t-il un jour de Lamartine. Ses créations elles mêmes, ses enchanteresses, Atala, Celuta, Velléda, Blanca, Cymodocée, ne sont pas son plus grand amour. Il aimait au

(i) Souvenirs et correspondance de M" Récamier, tome II, p. 384.

laS LE ROMANTISME FRANÇAIS

moins autant le pouvoir « sans lequel, a dit un nohlo esprit de sa lignée (i), la gloire n'est que la fumée (l;i rôti qu'un autre mange. » Le caractère de sa conversation, dit Sainte-Beuve, était le « bon sens » (2).

Froid et sec en matière usuelle, je n'ai rien de l'enthousiaste et du sentimental... Ma perception distincte et rapide traverse vile le fait et l'homme et les dépouille de toute importance (3).

Comment se fait-il que l'occupation passionnée de sa jeunesse ait précisément été ce qu'il y a de plus contradictoire à son inquiète énergie, à sa claivoyance hautaine, aux dons et aux ambitions de sa naissance : la rêverie ? La rêverie est servile, vulgaire et languissante. Qui rêve ? l'esclave aux barreaux de son ergastule, la petite bourgeoise à sa fenêtre, le précepteur de château remonté dans sa chambre. Qui rêve? un sot. Déplorable passe-temps que de demander au clair de lune des promesses de bonheur pour cœurs insatisfaits ! Et néanmoins Chateaubriand a consumé son adolescence dans les vaines constructions de félicité de la solitude. Dans les bois de Combourg, il s'est composé une idole, une féerique maîtresse, sylphide, magicienne, sultane, il s'est vu cherché par elle « à minuit, au travers des jardins d'orangers dans les galeries d'un palais baigné des flots de la mer, asi rivage embaumé de Naples ou de Messine (4) ». Ha

(i) De sa lienée... » Oui, p^ur le magnifique mystère du talent poétifiiie et la fierté de l'humeur, mais non pas disoiisle à l'avaiitaj^e de M. Maurice Barrés) pour la qualité de l'influence morale.

(a) Lflires à Juste Olivier, 1 5 août i838

(?) Mémoires r/'ouCre-loinbf, éd. Biré. t. JI, p. lA?.

(4) Jbid., éd. Biré, t. I,p. i5.^.

LES SENTIMENTS ROMANTIQUES IZg

fatig-ué « la cime des bois » et 1' « étoile du soir » de ses stériles embrassements. 11 a connu la volupté de sentir sa substance se diluer dans les phénomènes physiques.

Je trouvais à la fois dans ma création merveilleuse toutes les blandices des sens et toutes les jouissances de l'âme. Accablé et comme submerg"é de ces doubles délices, je ne savais plus quelle était ma véritable existence; j'étais homme et n'étais pas homme; je devenais le nuag-e, le venl, le bruit; j étais un pur esprit, un être aérien, chantant la souveraine félicité... (i).

Cette habitude de rêves et d'imag'inaires enchantements ne fut pas chez lui la crise d'un âge. Elle tenait à la moelle de son être moral. Toute sa vie, il restera l'élégiaque et l'évocateur passionné de Combourg-. A soixante-treize ans, récapitulant son passé, il disait que comme « les filles de son imag-ination... les réalités de ses jours avaient elles-mêmes la séduction des chimères (2). »

Telle est la double essence de cette âme : âme de breton intraitable, d'aventurier malouin, pour qui la terre ferme est une cage, de corsaire rapace et prodigue qui convoite tous les trésors à sa portée, et quand il les possède, n'y tient plus, qui exulte et grimpe aux mâts dans la tempête; sans piété, sans amour des hommes, mais pleine de fierté et d'honneur. En même temps, âme de volupté et de nostalgie, qui, à peine éveillée au monde, a entendu de toutes parts l'appel de mystérieuses sirènes, qui, dès les bancs

il) Mémoires foulre-tombe, t. I. p. 157. %l Ibid., t. VI p. 175.

l3o LE ROMANTISME FRANÇAIS

du collège, a trop parfaitement pénétré les mélancoliques délices dont les plus tendres poètes païens enveloppent l'amour, et, des sermonnaires chrétiens, retenu surtout « la douceur, le nombre, la grâce » avec laquelle Fénelon ou Massillon décrivent les coupables entraînements du cœur; âme trop tôt grisée, qui a respiré tous les parfums de la passion avant d'aimer, goûté tout le glorieux et le brillant de la vie, avant de vivre, et s'est ainsi pervertie à chérir dans les réalilés, fût-ce les plus vénérables et les plus belles, non les réalités mêmes, mais une image éclatante et trompeuse.

Suivant les directions successives de sa vie, Chateaubriand a été plus sensiblement l'un ou l'autre de ces deux hommes. Mais il a toujours été l'un et l'autre. Ils s'entremêlent dans VEssai sur les Révolutions anciennes et modernes^ cet ouvrage de jeunesse écrit à Londres pendant l'émigration, cratère où bouillonnent déjà toutes ses idées et ses images, et qu'il a plus tard, en le « traitant, prétendait-il, avec une ris^ueur impitoyable » reconnu -' le compendium de son existence comme poète moraliste, publiciste et politique (i). » Imprudent aveu! Cet Essai, c'est un cri de rébellion universelle et de personnalité sans mesure, une déclaration de mépris à toutes les formes de l'institution humaine, à l'existence elle-même, en même temps qu'un appel étouiïé au bonheur et aux enivrements de la vie. L'auteur bat toutes les opiiiions les unes par les autres. Il emprunte au xviii® siècle

(i) Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. i5i.

LKS SENTIMENTS ROMANTIQUES l5|

ses nég'ations, ses insolences à l'égard de la coulunir et des mœurs. Mais il ne sait ce qui est le pins offensant , de la niaiserie des Encyclopédistes à croir ; 'homme bon, ou de leur goujaterie à lui ôter les seules tutelles qui puissent le rendre décent. Il drep.>c' contre l'ancien rég-ime le plus virulent des réquisit»^) .-^ et il accable la Revoliitiondesessarcasmes.il se sert ie toutes les armes philosophiques contre les disciplit'»^s traditionnelles. Et il défie la philosophie de rien instituer. « Toutes ses opinions intérieures, il en convient, vont à l'anarchie et à la destruction de i» société »... Et il abandonne aux autres ces éternelles disputes de la politique et de la civilisation.

Pris en ce qui me reg-arde comme individu, elles me «oni toutes parfaitement indiUérentes, mes mœurs sont de ;a solitude, non des hommes (i).

C'est Rousseau, moins l'utopie, la langueur et la foi au paradis terrestre; Rousseau, mais avec quel autre accent! Ce que l'intempérance du révolté a réduit en poudre, le bon sens du genlilhomme le remet promptement debout :

Tout g-ouvernementest un mal... Mais puisque c'est notre sort d'être esclaves, supportons notre chaîne sans nous plaindre, sachons en composer les anneaux de roi ou de tribuns selon le temps et surtout selon nos mœurs. Kt soyons sûrs, quoi qu'on en publie, qu'il vaut mieux obéii à un de nos compatriotes riche et éclairé qu'à une multitude ig-norante qui nous accablera de tous les maux.

Froide conclusion ! était-ce la peine, pour y revenir,

(i) Essai iur let Réi>olations , éd. de i8a6, t. II, p. 75.

l3a LE ROMANTISME FRANÇAIS

de tant avilir les tribuns et les rois et d'appuyer de tant d'arguments les instincts de destruction? Déconsidérer avec rage et perforer en tous sens ce qui, depuis les origines de l'histoire, soutient et contient l'espèce, en lui conseillant d'ailleurs de s'y tenir, et même avec des lanières toutes prêtes pour les vendeurs de chimères optimistes, n'est-ce pas élever à rencontre de tout son humeur et son âpreté personnelles ? Chateaubriand, sur les démolitions de VEssai, c'est un jeune aiglon qui, d'un champ de débris, lance dans le vide un cri puissant et affirme éperdument sa vitalité.

Avec Atala^ le retour en France, l'apparition du Génie du Christianisme encadrée dans le grand événement de la restauration du culte, le second Chateaubriand, celui des visions et du songe, entre en scène. Qu'est-ce donc qui, déprenant l'athée de la veille de son universelle négation, en a fait l'apologiste du christianisme? En dépit d'un certain.» j'ai pleuré et j'ai cru », gardons-nous de chercher ici un phénomène mystique, une transformation de l'homme. L'âme d'un Chateaubriand, audacieuse, livrée à tous les charmes, sans illusions à perdre, capable d'amertume, mais non de désolation, est la moins exposée à la conversion chrétienne. Aussi bien, est-ce fidélité au christianisme, que de le glorifier comme magnifique répertoire de tableaux et d'images? Il est des mélanges spécieux de genre, de brillantes bigarrures, et, qu'on nous passe le mol, des frelatages, qui imposent au simple bon goût, à la commune raison, les plus urgentes réserves. Qu'on soit ou ne soit pas chrétien, il faut

prendre le chrisliaiiisme, tel qu'il est, dans la nature réelle de sa prétention et de son action sur l'homme, laquelle est sévère, mortifiante, toute tournée vers l'intérieur et directement contraire aux voluptés de l'imagination. Si la religion chrétienne a des symboles pour chacun des événements spirituels qu'il est son but et son essence de susciter, c'est pour subvenir à la faiblesse de l'homme charnel. D'elle-même, elle n'est pas de l'ordre de la chair. Aussi celui qui entend la beauté comme plastique et sensible — et comment l'entendre autrement? -- peut-il reconnaître au christianisme la grandeur morale, mais non la beauté. Caraclère si certain, que le procédé perpétuel et inévitable de Chateaubriand, et dans le Génie, et dans les Martyrs, et dans la Lettre à M. de Fontanes sur Rome, c'est de prêter pour cadre et pour repoussoir aux tristes images chrétiennes, les splendeurs de la vie et de l'art antiques, les grâces de la Fable. « L'humble étendard de la Croix » ne donne tout son effet que planté sur les ruines de Rome. La « beauté» chrétienne se crée, nous allions dire se fabrique, à force d'ingrédients païens et profanes. Le résultat, on le connaît; grand parfois, équivoque souvent, ainsi lorsque Chateaubriand, dans sa fureur d'enguirlander jusqu'au cilice, compare les nonnes aux muses (i). Et quHud dans ce nouveau genre d'édification quelque pa;;e plus incomparable vous arrête, ô âmes dévotes, quand vous pensez avec l'auteur qu' « il eût été bien à plaindre celui qui, dans ce spectacle (le soir en mer, la prière commune à bord d'un vaisseau) n'eût point

(i) Génie du Christianisme, a" partie, livre II, chap. ix.

l34 LE ROMANTISME FRANÇAIS

reconnu la beauté de Dieu (i) », prenez carde, c'est pcuL-ètre du poison que vous savourez.

Quand je peignis ce tableau dont vous pouvez revoir l'en semble dans le Génie du Christianisme, mes sentiments relig'ieux s'harmonisaient avec la scène; mais hélas! quand j'y assistais en personne, le vieil homme était vivant eu moi : ce n'était pas Dieu seul que je contemplais sur le? flots dans la mag-nificence de ses œuvres. Je voyais une femme inconnue et les miracles de son sourire; les beautés du ciel me semblaient écloses de son souffle ; j'aurais vendu l'éternité pour une de ses cyresses (2).

Ne nous y trompons pas ! ce christianisme de Chateaubriand, c'est toujours la sylphide !

Le succès du Génie ouvre la période g-énéreuse et séductrice de cette carrière. C'est alors que Chateaubriand s'engage dans toutes les voies où le suivront, sans aller plus loin que lui, mais, à coup sûr, sans se maintenir aussi haut, l'imagination et l'art du siècle. Il crée René, ce personnag-e qui va occuper de lui toute la littérature et se retrouver dans le cœur de tous les jeunes hommes imaginatifs. Par la magie, la suavité et l'éclat de ses descriptions aussi symphoniques que colorées, il ajoute et peut être substitue à la ferme beauté de la prose française des délices presque charnelles (3). Par ses o;^randes évocations décoratives il inaugure la poésie et la rêverie historiques. La gloire et Tamitié se prodiguent à cette âme avide, prompte à

(i) Génie da Christianisme, 1" partie, livre V, chap. xn.

(2I Mémoires d'outre-tombi', t. 1, p. 3().

(3) Chateaubriand, dii M. Charles Maurras,.. communique au langase, •ux mots, une couleur de sensualité, un g'wùt de chair... \Tiois idée» politiques : Chateaubriand, Michelet, Sainte-Beuve. Appendice).

faire éclat de ses misères, mais qui se tait sur la profondeur de ses plaisirs. Une exquise société, dont entre tous M"i^ de Beaumont et Joubert, qui joint à la délicatesse et à l'expérience raffinée de l'ancienne France cette jeunesse, cette témérité de cœur, à la française aussi, follement amie de toute ardente saillie de l'esprit, où qu'elle aille, de toute brillante intempérance, lui font cette atmosphère d'étroite sympathie, dont un çrand artiste a besoin, qui, épaisse et adulatrice, le corrompt, éclairée et supérieure, comme c'est le cas, l'épure.

Ces années de jeunesse illustre et d'amour, on sait comme il les a romancées dans ce récit d'Eudore, où son habituel éclat se tempère d'une douceur inaccoutumée, de cette beauté d'émotion si rare chez lui. Ce queJoubert disait en reconnaissant les défauts d'Atala: « il y a dans cet ouvrag^e un charme, un talisman qui tient aux doig"ts de l'ouvrier.., une Vénus, terrestre pour les uns, céleste pour les autres, mais se faisant sentir à tous (i) », répétons-le de l'esprit de Chateaubriand à cette époque. Les enchantements qu'il crée et par où il désarme toujours les clairvoyances critiques et les demi-sévérités de ses intimes, )e tiennent captif lui-même. Si ce n'est pas la piété de la Croix, comme on le pense à Saint-Sulpice, qui apaise en lui l'homme d'âpre caprice et de mépris, c'est du moins la piété du beau, la piété de tout ce qu'il chante lui-même divinement : la jeunesse, la gloire, l'amour, le passé, les ruines, la tombe. Un dimanche qu'il venait de lire

(i Joubert, Correspondance, XXVi.

f36 LE ROMANTISME FRANÇAIS

à ses amis une première et moins heureuse rédaction de l'épisode de Velléda, comme Fontanes, qualifié pour rompre le silence, se taisail, Chateaubriand essuya une larme.

En i8i4,la carrière littéraire est achevée, la carrière politique commence. Sainte-Beuve imagine la vieillesse d'un Chateaubriand resté fidèle à la poésie, n apportant dans les luttes civiles que des conseils désintéressés de philosophe, s'atlachant au bien public, mais non auxpaitis, finissant en patriarche des lettres. Hypothèse factice. C'est se le figurer sans bec ni serres. Il n'est pas de ceux à qui l'art suffit. Mais c'est ici que nous apparaît le défaut et le danger social d'une âme, qui, avec des dons de génie, n'est pas d'une seule tenue. Poète insuffisamment possédé par la poésie, Chateaubriand se jette dans les affaires avec la fantaisie ardente d'un poète. Non certes qu'il y patauge ; par ses vertus de race, il est à cent Heues de l'idéologue et du sentimental ; mais s'il en a le jugement, il n'en a pas le caractère, il est impatient de ce qu'elles comportent d'impersonni'.lité, et, pour ainsi dire, de pesanteur; c'est un fastueux, et tous les vrais hommes d'Etat sont des avares. Ce qui détermine ses altitudes publiques, ce n'est pas un intérêt de doctrine et de parti, mais l'éclat, entendez l'éclat retentissant et populaire, du rôle. De là son instabilité, non cauteleuse, il est vrai, mais à coups de théâtre, et sur laquelle il se donnait le chatige par la persistance en quelques formules brillantes et imprécises, tel cet « amour de la religion et de la liberté » dont se parait le libéral enragé de i8u4, comme l'ultra de

LES SENTIMENTS ROMANTKjrns 187

1820. Dans tous les camps où il passa il se réservait un personnage élevé au-dessus des petitesses de ses couipagnons, qui pût élre vu et applaudi des autres camps.

Est-il exaiii'éré de dire que son loyalisme ostentatoire à l'égard de la Restauration fut l'équivalent d'une trahison raffinée? Il aurait pu apporter à la monarchie l'aide de son nom célèbre. Il ne lui en apporta que le fardeau. Combien Louis XVIII eût-il donné du républicanisme déclaré de ce féal serviteur? Chateaubriand s'enchaîna à la légitimité comme un fougueux amant à une vieille femme dont il a eu le malheur de charger sa vie : il lui prodiguait ses serments et l'outrageait de ses airs de victime. Dès i8i5, il la proclamait pourrie, il avait une façon d'en sonder les blessures, à ravir les révolutionnaires achevés. Mais il exigeait un ministère. L'ambition de M. de Chateaubriand, qui constitue une des plus terribles difficultés gouvernementales de l'époque, est-elle au moins un de ces appétits francs et robustes qu'un très gros morceau apaise pour quelque temps? Mais non! ce pouvoir dont la privation le rend implacable, au fond il n'en veut pas. A peine pourvu , il se rend im[;ossible et sincèrement ne parle que de partir. C'est que la poS" session met fin à une jouissance bien plus chère: le caprice et ses fureurs. Aux affaires, le champ est fermé, que l'opposition offre à ses amertumes, à ses sarcasmes. Il ne peut plus que cabaler contre ses collègues. Et il lui faut le grand espace de la publicité à déchirer de ses magnifiques cris de Cassandre. Ministre, comment asséner sur le ministère qui lutte, bien

l38 LE ROMANTTSr.r» r-ANÇAIS

OU mal, avec les difficultés de cliaquejour, son grand chant de mort: « les rois s'en vont, les peuples périssent »? comment cultiver l'ivresse de ses ressentiments et ce pincement sublime du visaiçe?... Le régime de Juillet le vit plus enragé encore. Sa « verve exterminatrice » s'exaspéra de la contrainte que l'honneur du gentilhomme dut s'imposer pour ne pas harceler de ses prétentions la monarchie bourgeoise. Les pages les plus nihilistes de VEssai sur les Révolutions (« orgie noire d'un cœur blessé », les qualifiait-il lui-même) sont déclamation de jeune homme à côté de la dernière partie des Mémoires, ce testament intellectuel, incandescent et glacé comme lui, où il scrute avec une sorte de rage satisfaite les causes de décadence et de mort que l'Europe moderne porte en elle, comme pour les envenimer de sa propre passion et y ajoutercft qu'il peut de définitif et d'irrémédiable. Il ne voulait pas « s'asseoir au bord de la fosse » sans avoir sonné le glas de tout ce qui fut grand et illustre et découragé royalement le monde.

Ce qui donne une saveur irritante à ce caractère, c'est que Chateaubriand, barde de la Religion, de la Légitimité, de la Charte, altier et solennel à souhait dans ce rôle où, en un sens, il ne ment pas, est d'ailleurs le naturel le moins disciplinable, le plus débridé. Le clergé, la noblesse, les conservateurs, illustre clientèle étrangement accordée autour de lui avec la jeunesse romantique et les émeu tiers de Juillet, ne recherchent pas de trop près ce qu'il y a de piété dans sa religion, de subordination individuelle dans son royalisme, de foi en l'homme dans ses idées constitution-

LES SENiniCTS UO.VIANTIQUKS iSq

nelles. Ils font bien. Des grandes institutions ef doctrines humaines Chateaubriand aime le décor, la façade historique, autant dire le passé, la ruine. Gomme gouvernantes réelles et actives de 1 homme moral, il ne les entend même pas; il porte une âme insoumise et libertine. lia une grande manière de tenir le masque et même une grande manière de l'arracher : ce masque ne cache rien de sage, mais rien de vil, des rêves, des caprices, (le folles humeurs, un ennui de prince, parfois un inimilablesourire. Il est sans règle, mais deux passions dominatrices orientent sur deux points fixes la licence de sa pensée : celle de l'honneur, celle du beau, fauî-il y ajouter : celle de l'effet? La première inspire à l'homme public des démissions noblement jetées, soutient sa fidélité laborieuse aux causes perdues. La seconde et, si l'on veut, la troisième, remplacent dans la formation des conceptions, des arguments et des images de l'écrivain, le mobile trop froid pour lui de la logique et du vrai. Décrivant à Joubert une soirée de route : « Je sens bien, écrit il, que si la lune n'avait pas été là réellement, je l'aurais toujours mise dans ma lettre. » Il a constamment et en tout sujet, non seulement comme descriptif, mais comme romancier, peintre Jes passions, doctrinaire politique et apologiste chrétien, « mis la lune ». Mais il la met avec un tel art, et qui mieux est, avec une telle conviction, il a un si bel instinct, sinon d'altérer, du moins de couronner et de panacher le réel, de solenniser invariablement l'idée ou le fait, fussent-ils futiles, par des contrastes, de les raidir d'éclat, que seuls des yeux très expérimentés ne se laissent pas déprendre par

l/jO LE ROMANTISME FRANÇA.IS

cette splendeur charg-ée d'artifice, de la puro et Ij/ale lumière du jour.

On ne doit pas lui être sévère, parce qu'il porte dans l'extrême artifice l'extrême ingénuité. Dans la pompe, qui pourrait exaspérer, de ses attitudes et de ses prétentions, dans le fracas de ses ressentiments, je retrouve ce qu'un maître (i) a nommé « l'éternelle adolescence des poètes et des artistes. » Entre les événements et lui, entre ses actes et lui, se place son imagination, qu'il a brillante et généreuse. Ses irruptions les plus funestes sur les plus dangereux objets de l'ambilion politique en reçoivent une espèce d'innocence. II aimait infiniment plus le glorieux que le solide. Quoi d'étonnant qu'avec cette vertu de projeter sur toutes choses com.me une lumière de théâtre, il n'ait jamais été occupé que de lui-même ? Penser, vivre et agir par imagination, c'est ne pas sortir de soi. Homme politique. Chateaubriand n'a rien cherché au fond que d'assembler des catastrophes autour de sa personne, tout comme, poète, il se sous-entend sans cesse centre des passions et âme des lieux. Si loin que soient pris les objets auxquels il donne du pathé* tique, ruines de Rome ou savanes américaines, il s'agit uniquement du pathétique de sa destinée propre. Quand, l'âge et la politique ayant amorti le feu de son imagination, il ne put plus se faire aimer dans ses songes poétiques, il s'exhiba et se célébra directement, avec une persistance, une inconscience, une âpreté, qu'il est très aisé de railler, mais où je vois sa plus grande candeur. Il serait inique de confondre le moi de Jean-

(i) M. Anatole Fraace, dans le Lys Roage.

LES SENTIMENTS ROMANTIQUES l4l

Jacques, doucereux, suspect, insultant, secrètement conjuré contre tout, avec le moi fastueux de Chateaubriand, roi barbare qui se contente avec des parures. Si la grandeur des terres lointaines, des lieux historiques, des révolutions, des princes et des traités semble toujours être à sesyeuxde l'avoir eu pour témoin, s'il s'étonne sans cesse et « fait miracle » de ce qui est arrivé à cent autres comme à lui, s'il ressent l'univers comme un drame qui se consomme dans une minute de ses propres attendrissements ou de ses dégoûts, une telle énormilé a son beau revers : c'est qu'au moins il ne se complaît à lui-même que rehaussé par les plus nobles cadres de la nature et de l'histoire, qu'il ne divinise pas sa « probité » ou ses ulcères.

Les tempêtes ne m'ont laissé souvent de table pour écrire que recueil de mon naufrage...

Comme le dattier de l'Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher qu'elle fut battue du vent...

Pauvre et riche, puissant et faible, heureux et misérable, homme d'action, homme de pensée, j'ai mis ma main dans le siècle, mon intelligence au désert.

Bonheur ou fortune, après avoir campé sous la hutte de riroquois et sous la tente de l'Arabe, après avoir revêtu la casaque du sauvage et le cafetan du Mamelouck..., je me suis assis à la table des rois pour retomber dans l'indigence. Je me suis mêlé de paix et de «uerre; j'ai signé des traités et des protocoles; j'ai assisté à des sièges, des congrès et des conclaves, à la réédiHcatiou et à la démolition des trônes; j'ai fait de l'histoire et je la pouvais écrire (i).

Il ne me reste qu'à m'asseoir au bord de ma fosse; ?près

(i) Mémoire» d'outre- tombe, t. VI, p. 474 et 476.

l42 LE ROMANTISME FRANÇAIS

quoi je descendrai hardiment, le crucifix à la main, dans l éternité (i).

On connaît sa sépullure sur un rocher dans l'Océan et sans nom. « 11 avait pensé dans un ten.ps à placer son tombeau à Rome, il voulait y reposer dans quelque sarcophag-e antique (2). » Vraiment, à travers toutes les poses et jusqu'au bout, celte âme avait gardé une frafcheur sauvage.

Page 1