‹ Le romantisme françaisChapitre 49 sur 69 · E. LE FANATIQUE · texte numérisé non relu

E. LE FANATIQUE

La femme la mieux pourvue des dons de son sexe trouve moins de bonnes raisons de détester ce qu'elle adorait la veille, qu'il ne s'en présente à l'esprit de Michelet pour flétrir les siècles d'histoire et les monuments humains auxquels il prodiguait naguère « un cœur immense, une tendresse infinie, des paroles

(l) Hitlowt de France, tome I Préf«c« de 18S9, p. zi,.

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î.iiales », La cathédrale gothique a payé chéries crimes des jésuites.

Elle était une « œuvre d'Encelade .. » créée par « le souffle de l'esprit... »

Ce souffle pénétrait d'une vie puissante et harmonieuse toutes les parties de ce grand corps, il suscitait d'un grain de sénevé la végélation du prodig-ieux arbre (i)... le uiirac!e. c'est que cette vég'élation passionnée de l'esprit qui semblait devoir lancer au hasard le caprice de ses jets luxurieux, elle se dévelop[iadans une loi rég-ulière Elle dompta son exubérante fécondité au nombre, au rythme d'une g-éométrie savante; la g"éomélrie de l'art, le vrai et le beau se rencontrèrent (2).

Hélas! cette « g-éomélrie de beauté » n'est plus aujourd'hui qu'un « bâtiment ».

Tout ce bâtiment, vu de près communique au spectateur un sentiment de fatig-ue... Vous diriez d'un faible insecte, marchant, traînant après lui un cortège démembres grêles, qui blessés le feront choir... Naturellement maladive (/a cathédrale) elle exig-e qu'on entretienne autour d'elle un peuple de médecins, ces villages de maçons établis au pied de ses édifices, vivant, engraissant là-dessus, eux et leurs nombreux enfants (3).

« Génie profond..., larmes précieuses..., limpides légendes..., merveilleux poèmes..., merveilleux génie dramatique..., grand fleuve poétique », voilà ce qu'était hier le moyen âge. Et aujourd'hui :

Un état bizarre et monstrueux, prodigieusement artificiel qui n'a d'argument en sa faveur que son extrême durée (4).

(1) Hixtoire de France, t. III, p. ai5.

(3) Ibid., p. 317,

(31 Ibid., t. IX, Introd., p. 78.

(4) Ibid., p. 77.

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A vrai dire, malgré ses longs siècles, il s'est plutôt donné l'air de vivre qu'il n'a vécu : « Le néant fut fécond, créa! »

Est-il noble de conspuer une ancienne piété, en somme d'anciennes parties de soi-même ? Dans un siècle aussi anarchique que le xix*, des consciences plus fermes que celle-ci ont eu à rompre avec de grands p'^jets d'illusion. C'est une cruelle aventure, on en & ""t souvent brisé à janinis.Une âme digne se la parduine à peine, le jour où, parvenue à attirer dans sa pensée nouvelle les éléments de vérité et de générosité contenus dans son erreur, elle s'est reprise elle-même, elle a refait sa vie. Le plus attristant des spectacles que Michelet offre à Michelet lui inspire au contraire fierté sans bornes, délirante allégresse.

Quand je rentrai (dans l'Histoire de France), que je me retournai, revis mon Moyen Age, cette mer superbe de sottises, une hilarité violente me prit, et au xvi^, xvii" siècle, je fis une terrible fête. Rabelais et Voltaire ont ri dans leurs tombeaux. Les dieux crevés, les rois pourris ont apparu sans voile. . . Prêtres et royalistes aboyèrent. Les doctrinaires s'efl'orçaient de sourire (i).

La seule excuse de ces transports, c'est qu'aucune partie profonde, calme, de la personne n'est engagée dans l'une ni dans l'autre des attitudes successives de l'esprit et du sentiment, de telles natures cessant, pour ainsi dire, d'exister à la limite exacte où cesse l'agitation des éléments psychiques. Ces psychologues phénoménistes qui définissent le moi un « polypier d'images » et laissent trop dans l'ombre

(i) T. ï, Préface 1869, p. xu.

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les forces mentales stables et continues d'où dépend l'unité, la cohésion et la puissance de la personnalité, semblent avoir eu pour modèle Michelet et ses pareils* Il faudrait ajouter pour lui: «un polypier d'émotions ». Nous avons dit la saveur de mort de ces évocations pseudo-historiques au temps même où Michelet n'était aux yeux de tous qu'un innocent rêveur du passé, « Monsieur Symbole ». Dans la seconde partie de {'Histoire de France les imag-inations plastiques, sentimentales, psycholog^iques, les facultés d'invention du poète, tout en gardant ce caractère et cette couleur morbides du tempérament, ne vont plus flotter sur les courants de la fantaisie, du rêve et de la curiosité ; elles se systématisent étroitement autour d'une haine maniaque, elles fonctionnent à son service.

11 en résulte un véritable abaissement et pour le lecteur une impression qui serait tout le contraire de celle que produit la beauté morale, si d'ailleurs elle ne se tempérait des égards dus à une débilité exaspérée. Michelet, jusque-là trop individuel, par le devoir qu'il s'impose à présent et qu'il pratique sans une défaillance, de donner aux faits et aux personnages historiques l'aspect le plus glorieux pour sa secte et le plus infamant pour la secte ennemie, cesse de l'être assez. On peut se faire protestant pour des raisons élevées. Celles de Michelet ne le sont pas. Il idolâtre la Réforme comme instrument pour souffleter pendant trois siècles le catholicisme, les mœurs et les pratiques du catholicisme, les croyants du catholicisme, tout ce qui, sans appartenir à la croyance même, en porte la marque ou l'effluve

Telle est la servitude acquise qui s'est ajoutée aux servitudes naturelles de cet esprit.

Humainement, politiquement, philosophiquement, relig^ieusement, toutes les religions ne se valent pas. Mais c'est un mâle plaisir que de reconnaître l'héroïsme, l'énergie de l'âme, l'esprit de sacrifice chez les adversaires de la cause que l'on croit la bonne. Pour moi, fussé-je par croyance et par profession un apologiste du catholicisme, je n'admettrais pas un Plutarque français qui exclut du trésor de la France les sombres joyaux de la bravoure et de la fermeté huguenotes au XVI» siècle. Ni le courage n'est courage, ni la chevalerie chevalerie, ni la bonté bonté, ni le martyre martyre aux yeux de Michelet, quand il les rencontre sous la robe du Jésuite. On chercherait vainement, parmi le torrent d'insultes qu'il leur jette, non pas même une louange, mais un simple aveu de l'abnégation des individus, de leur foi, de leur dévouement jusqu'à la mort à ce qu'ils croient le service de Dieu. La biographie des fondateurs de la Compagnie, des Loyola, des François Xavier, laisse à l'homme le plus libre de jugement à l'égard de leur œuvre, une impression d'héroïsme mystique et militaire, de pureté juvénile. Chez Michelet, tout y excite le prurit de mépriser, de rapetisser, de salir. Loyola est un « Don Quichotte », mais « un Don Quichotte rusé »!

Il avait le nez fort bossu d'en haut, large, aplati par en bas, des yeux battus, déprimés à force de pleurer. Personne n'eut plus le don des larmes; à chaque instant il pleurait par averses et à torrents. Ajoutez à ce portrait des paupières contractées et basses, pleines de rides et de

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plis, OÙ log-eaieat, cachés à l'aise, la passion el le calcul, la force d'une idée fixe (i).

(t M. Michelet s'amuse », dit quelque part Sairîte- Beuve.S'amuse-t-il vraiment? 11 y a bien de la cris[!ation dans ces jeux.

Déshonorer une entreprise pseudo-relig^ieuse. mais proprement satanique — c'est toujours des Jésuites que je parle — qui pour réussir eut toujours et partout à son service « la conjuration toute faite de la nature sensuelle, de l'inlrigue passionnée, de la femme et du désir (2) », voilà qui ne demande pas ung-rand effort cérébral. C'est un dessein plus compliqué que d'appliquer un traitement pareil à une g-rande civilisation, à une g'rande politi(|ue, à une grande littérature, épanouies sous l'empire du catholicisme et, ce qui est plus impardonnable encore, après l'échec du protestantisme en France. Si Michelet pouvait être embarrassé, le XVII* siècle l'embarrasserait. Mais les nécessités de son apologétique trouvent ici à utiliser merveilleusement sa prédilection native pour le « cabinet secret » de l'Histoire. Son procédé général à l'égard de cette illustre époque consiste à en scr ter les anecdotes honteuses, à inventer de ces anecdotes, tant qu'il peut, à éplucher les annales du crime, de la betialilé et de la stupidité humaines, à prendre langue chez tous les valets chassés, à fabriquer des re ^seignements d'alcôve, à colliger en un mot les sanies et à dire : « Voilà ce temps si admiré ».

(«) T. XI, p. 79.

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Les grands faits moraux de l'époque, plus importants qu'aucun fait politique, ils sont tous en trois mots : sorcellerie, couvents, casuistique... Et ces trois mots n'en font qu'un ; ils signifient: stérilité (i).

Par une théorie à lui et qu'il n'éclaircit pas suffisamment, Michelet identifie la casuistique et la sorcellerie, les rapportant l'une et l'autre au parti de ne pas faire d'enfants. Quant aux couvents, pour savoir ce qu'ils étaient alors, rapportons-nous en aux « Capucins » qui « juraient qu'm la Picardie seule (pays où les filles sont faibles et le sang- plus chaud qu'au Midi) la folie de l'amour mystique avait soixante mille professeurs... (2) ». Le concile de Trente les avait réformés, mais à sa manière ! Désormais :

Un seul homme y entrait chaque jour, et non seulement dans la maison, mais à volonté dans chaque cellule... Qu'en résullerait-il? Les spéculatifs en feront un problème, non les hommes pratiques, non les médecins (3).

Pas un acte politique important du règne de Louis XIII et de Louis XIV, dont l'explication ne soit cherchée ou partiellement ou totalement, dans des coucheries, des adultères, des sodomies, tout cela princier et catholique, bien entendu. Sur ces sujets Michelet est intarissable, et il les touche avec une sorte de délectation comparable à celle qui nous frappe si étrangement chez Zola, avec le même pédantisme clinicopsychologique d'autodidacte (oui ! malg-ré ses immenses lectures), disons aussi avec d'instinctives finesses, des

(i) T. XIII. p. 917.

(a) T. XIV, p. r4i.

(3) Ibid., p. 143.

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pénétrations d'odorat, qui n'appartiennent pas à l'auteur de la Terre. Cependant il est de plus de conséquence de peindre presque invariablement malades, ii^-^nominieux ou stupides,les représentants de l'autorité politique et spirituelle dans l'ancienne France que de problématiques Rougon-Macquart.

Outre cette pétition g-énérale, qu'il ne peut s'être produit sous l'influence du catholicisme rien de grand, ni même d'honnête, Michelet s ing^énie pour adresser individuellement au juge criminel ou à l'aliéniste les hommes qui, même sans addition de rigueur personnelle, dans la manifestation de leur foi ou l'exercice de leur devoir, ont écrit, parlé ou ag-i contre la Réforme, en ont seulement déçu les espérances politiques. Que la majesté d'un nom populaire ou trop respecté lui conseille des précautions, son aventureuse psychologie lui fournit des moyens de rapetisser et de dégrader en douceur. Je recommande son portrait d Henri IV.

Un Protée... un mâle, un satyre... indifférent à tout.... qui pleurait d'amour, pleurait d'amitié, pleurait de pitié et n'en était pas plus sûr(i)... toujours capitaine, il avait chez lui son général et il prononçait au conseil les ordres de la chambre à coucher (2).

Avait-il au moins des talents militaires?

Il ne sut pas trop mener les armées, mais il les créait de son charme, de sa vivacité, de son regard.

Voilà les facultés d*un grand roi. — Bossuet gêne

(i) T. XII, p. 379.

(a) T. XIII, p. 4.

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quelque peu Michelet. Dans une Histoire qui donne la première place aux affaires reli^-ieuses, il occupe deux petites pages, et ces deux petites pages ne parlent que de M"« de Mauléon qui fut effectivement l'amie de Bossuet. Amitié irréprochable, dit l'historien. « Ce grand homme qui remplit le siècle de son labeur immense, a merveilleusement prouvé qu'il vécut dans une sphère haute (i). » N'importe! nous n'aurons vu de lui que l'image où il est représenté avec M''* de Mauléon. Et comme il est question ailleurs « du mortel combat de Bossuet et de Fénelon pour Madame de Maisonfort » (2), « chercher la femme » devient la seule méthode critique applicable à ces illustres existences et à ces grandes controverses spirituelles.

Dans la première partie de son Histoire de France Michelet inventait prodigieusement, mais dans le domaine psychologique. Il prêtait aux acteurs de l'histoire des pensées, des calculs, des raisonnements, des frissons d'âme qui donnent sa mesure plutôt que la leur. Voici que sous l'aiguillon de sa Muse exaspérée il invente des faits, et non des petits faits.

La date la plus sinistre, la plus sombre de toute l'histoire est pour moi l'an 1200, le 98 de l'Eglise...

Que s'est-il donc passé? Les prêtres ont institué la confession, « terrorisme épouvantable ». Mais quelle trace, quel monument d'un tel événement?

Malicieuse interrogation ! Vous ne savez que trop vousmêmes comment vous avez fait en sorte qu'il n'y eût point

(i) T. XV, p. a/45.

(a) Ibid., préface, p. xii.

LES IDÉES HOMANTIQUES 4o5

'le monument. Le monument c'est le désert, c'est la disparution subite du g"énie, de l'àme d'un peuple (i).

Ceci est écrit au début du tome IX. Au début du tome XI, ie même fait établi par la même preuve est reporté près de quatre cents ans plus tard. C'est Loyola qui a créé la confession (2). Nous apprenons plus loin que dans je ne sais plus quel couvent « les dames supérieures confessaient ». On cite partout cet « abcès » de François I" et cette « fistule » de Louis XIV qui changèrent le cours de l'histoire européenne. Ces calembredaines ne sont pas plus fortes que cent autres. Déjà en 1680 — «avant la fistule » —

le roi n'ayant plus d'amusement de femmes devint plus âpre. Il mang-ea, but beaucoup. Circonstance grave qui explique sa violence, sa politique à outrance, ses actes provocants contre toute l'Europe, sa g-uerre au pape, sa g'uerre aux protestants (3).

On pardonnerait à ces mille fables, d'être grotesi ques, si elles n'avaient un relent de vilenie.

Henri II, voyant passer le cercueil de son frère qui précédait celui de son père, fit cette bravade parricide : Voyez vous ce bélître ! il ouvre l'avant-g-arde de ma félici-

té (4).

Michelet ne donne pas de référence. Et moi, « j'affirme » qu'il n'a lu cela nulle part. Et ce ne sont là que menus exemples de ce qu'il sème à présent à pleines mains.

(i) T. IX. introd., p. i8.

(a) T. XI, p. 65.

(3) T. XV, p a4i

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Mensong-es, dira-t-on? MM. i'ierre Jaiiet et Georges Dumas repousseraient ce mot. Qu'un homme (et surtout une femme) débite ces torrents d'inventions avec violence, avec éclat, y mette une log^ique irritée, voilà un phénomène très famiher à ces pathologistes de l'esprit. Ils savent qu'il y a là une manière de sincérité absolue. Ils ont éprouvé d'ailleurs combien la douche froide d'une négation où se sent une volonté a vite fait de précipiter de l'apogée de leur inspiration ces poètes de l'hystérie et les laisse incertains. La période d'invention ellrénée de Michelet est précisément celle de sa plus longue solitude. Mais on peut dire que jamais cet esprit ne s'est exposé à la discussion. Pour discuter avec les autres, il faut être capable de discuter avec soi-même. Homme de lettres, professeur célèbre^ il jouissait des plus savantes conversations de Paris. Homme de bibliothèque, il lisait tout. Ces contacts multipliés l'excitaient sans l'instruire. Jamais une idée, un argument n'ont porte dans son intelligence leur contenu. Ce qu'il en reçoit, c'est je ne sais quelles impressions obliques, quelles semences de hasard, qui fécondées par les ténèbres engendrent des fantômes.

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