Le Livre des Pèlerins Polonais, p
vous entendez donc les libéraux se prendre de querelle sur les deux Chambres, et sur la Chambre héréditaire, et sur la Chambre élective, et sur le mode d'élection, et sur le salaire du roi, et sur la liberté de la presse, n’admirez pas leur sagesse, c’est la sagesse de la loi ancienne.
Ce sont des Pharisiens et des Saducéens qui se disputent sur ce qui est pur ou impur, et qui ne comprennent pas ce que c’est que d'aimer et de mourir pour la vérité...
Et quand ils parlent de votre guerre pour le salut des nations, ils ne nient pas que vous ayez bien agi, mais ils disent que c'était mal à propos, de même que les docteurs reprochaient au Christ d'avoir osé guérir les hommes le jour du sabbat et s’écriaient : Est-il permis de guérir le jour du sabbat ? Est-il permis, pendant la paix de l’Europe, de faire la guerre à la Russie ? ?
Le poème est couronné par une poignante litanie :
Par le martyre des trente mille guerriers...
Par le sang de tous les soldats...
Délivrez-nous Seigneur...
Accordez-nous la guerre générale pour la liberté des peuples... Accordez-nous l’indépendance….
Ce lyrisme de haut vol emporte Montalembert bien loin des sciences politique et théologique. D'où le ton de sa Préface datée du 21 avril 1833. La France, y est-il amèrement déploré,
livrée à d’eff-ontés jongleurs, forcée de renier par leur bouche sa destinée, et de mentir aux espérances du monde ; forcée de subir comme siennes les doctrines cyniques de corruption et d’arbitraire que promulguent ses représentants et ses chefs : épouvantée par les théories les plus sanguinaires et non moins oppressives de ceux qui aspirent à leur succession ; exploitée par une horde d’administrateurs éclos du despotisme impérial ; par une magistrature qui semble commissionnée pour tuer la loi dans l'estime des hommes, par des parquets tenant à la fois de la nature du laquais et de celle du bourreau, flétrie au dehors par sa diplomatie, au dedans par sa police, dans son intelligence et sa foi par l'Université, dans sa conscience par la torture du serment, elle expie sous de vils Césars le triste matérialisme que le dernier siècle a introduit dans ses lois et ses mœurs. Infidèle depuis trop longtemps aux principes qui font la vie des sociétés, on dirait que des eunuques ont été
1. Le Livre des Pèlerins Polonais, pp. 123 sq. (18° parabole).
chargés de lui faire subir l’antique supplice de la femme adultère : ils l’étouffent dans la boue.
Mais s’il plaît à Dieu, c’est elle qui les y étouffera…. 1,
D'ailleurs deux écueils signalés, le despotisme des rois et l’égoïisme des bourgeois soi-disant libéraux, marquent la voie médiane où Montalembert entend toujours naviguer : «le meurtre de la Pologne et son abandon par la France ont formé le point culminant de la tyrannie brutale d’une part, du libéralisme matérialiste de l’autre » ?, ce dernier étant accusé d’avoir empêché d’agir les hommes du « juste milieu ».
Avec la même outrance est ensuite exprimée une critique assez aigre :
Ce n’est qu'un épisode atroce du système qui enlace dans ses réseaux l’Europe entière. Le christianisme s'étant éteint dans le cœur des peuples, la chrétienté s’est dissoute ; il n’y a plus de solidarité entre les nations, chacune d'elles est restée en proie à son gouvernement, c'est-à-dire à des hommes héréditaires ou élus, peu importe, qui ont tué dans leur âme toute foi sociale, détrôné et bafoué toute morale publique, et transformé tous les liens qui constituent une nation en un mécanisme de fer glacial et tranchant ?.
Une « légalité oppressive.. s’est substituée au sentiment réel du droit. » ; un « nationalisme rétréci... a usurpé la place de la fraternité des peuples et de la sociabilité chrétienne » #.
Enfin, après avoir au début justifié son admiration, sa sympathie pour la Pologne par le caractère religieux de l’insurrection, par le fait «que jamais peuple n’a payé si cher le prix de son dévouement et de sa noble confiance en Dieu et dans le genre humain »5, Montalembert conclut dans un acte d’invincible espérance : « (les nations) savent que leur destinée s’achève ici-bas ; il leur faut une justice, une vengeance dès ce monde. Aussi Dieu n’a-t-il jamais refusé cette justice aux
peuples qui l’ont méritée... » 6, 1. Le Livre des Pèlerins Polonais, pp. LXVI1 sq. ) 2. Tbidem. p. Lvrx.
3. Tbidem, p. Lvurr. 5 ï 4. Tbidem, p. Lxxin et O. C., t. IV, p. 247.