‹ Le romantisme politique de Montalembert avant 1843Chapitre 274 sur 394 · I. NOUVELLES INTERVENTIONS POLITIQUES · texte numérisé non relu

I. NOUVELLES INTERVENTIONS POLITIQUES

Les élections du 2 mars 1839 ayant donné la majorité aux « coalisés », Molé avait démissionné. Unis pour détruire ils se révélèrent incapables de construire, même un ministère. Ce fut un nouveau ministère provisoire, presqué extra-parlementaire, qui à l’ouverture de la session se présenta. En avril, la majorité escomptée ne se dégageait toujours pas. Montalembert débarquant à Boulogne y apprend ces événements. Le 6 avril,« quoique découragé par Tascher et tout le monde » il fait « son coup de tête en s’élevant avec véhémence contre la nomination à la pairie des ministériels rejetés par les électeurs ». Il parle avec assurance, et la Chambre,quoique « ahurie » par son audace, l'écoute bien. Pelet et Villemain le sou-

tiennent « noblement » :. La violence des termes, la susceptibilité d’un pair que sa jeunesse ne désignait pas pour défendre son Corps prétendument outragé, semblent maladroites. Mais cette maladresse est au service d’un idéal : une politique élevée qui respecte les règles du jeu parlementaire, l'honneur de la Chambre haute, l'honneur de la France, qui réagisse contre la dévalorisation croissante des honneurs.

Je sais bien, s'écrie Montalembert dans ce discours, que depuis la révolution de Juillet il y a eu une scandaleuse profusion de faveurs, de décorations et de récompenses ; je sais bien qu’un des derniers ministres a pu dire avec une déplorable vérité qu’aujourd’hui tout était descendu.

Ce mot « terrible » àävait été prononcé par Barthe devant Hochet, en 1838, à propos de nominations abusives de conseillers d'État, et Montalembert, qui l’avait noté ?, se couvre assez heureusement de cette autorité.

La crise s’éternisait. Impatienté par cette impuissance du parlement, il réunit au début de mai une vingtaine de pairs, résolus «à faire enfin acte de vie et de présence dans la crise actuelle ». L'assemblée se tint le 3 chez M. de Schonen ; le duc de Bassano fut nommé président et Montalembert secrétaire. Le Messager éveilla l'attention sur cette organisation du parti parlementaire de la Chambre des pairs. On discuta l'opportunité d’une adresse au roi. Le 5, réunion plus nombreuse encore. Villemain, le général Pelet, Pelet de la Lozère, Dejean au nom des doctrinaires, poussèrent avec Montalembert à l’action, soit sous forme d’adresse, soit sous forme d’interpellation aux ministres provisoires. Cousin et Flahaut, « émissaires de Thiers », torpillèrent ces projets, et Montalembert conclut avec humeur : « Toutes ces grandes puissances parlementaires ont peur du grand jour ? ».

Remarquable, la tentative de Montalembert. Il revient d'Angleterre, plus convaincu que jamais pour avoir parcouru les comtés et entretenu Gladstone, de la supériorité des institutions britanniques. « Seul pays, écrit-il avec la complai-

1. Journal : 6 avril 1839 ; cf. O. C., t. I, p. 180. 2. Pensées catholiques et politiques, À. L. R. — Dossier 115. 3. Journal : 3, 4, 5 mai 1830.

sance assez aveugle d’un amant, où la liberté ait résisté... où il n’y ait rien eu qui ressemble à la pourriture de Louis XV ni à la boucherie de 93... seul pays digne, social 1 ». Il a déjà opposé aux reculades de Molé en politique étrangère, l'éclat des succès diplomatiques de l’Angleterre ?. IL trouve aujourd’hui la France dans une humiliante confusion, un émiettement de partis aux frontières sinueuses ; l’alliance négative de l’extrême droite à la gauche, les rivalités, les intrigues des Thiers et des Guizot, voilà le point auquel ses compatriotes ont réduit le régime représentatif. Où sont les whigs et les tories ? Où l’aristocratique contrepoids des Lords ? Montalembert ne conclut pas que le Parlement, lentement poussé sur le sol anglais, dégénère nécessairement sur le continent. Convaincu de l’excellence intrinsèque du système, faussé selon lui dans le cas présent, un instant il s'emploie à donner à Paris une réplique exacte du mécanisme politique de Londres.

La tentative n’eut d'autre lendemain qu’une remarquable correspondance avec le comte d’Alton-Shée, pair de France, qui avait adressé à Montalembert une brochure intitulée De La Chambre des Parrs dans le gouvernement représentatif. Après avoir dans sa première réponse félicité d’Alton-Shée, Montalembert y formulait une réserve : « je ne sais si vous faites bien de rattacher cette question à la réforme électorale ». Montalembert niait l'efficacité de celle-ci, tant « l’étroitesse » et « la bêtise » des électeurs le dégoûtaient. Quant à la pairie, Montalembert convient que « l'élection A VIE (condition sine qua non) vaut mieux que le système actuel, mais que cette amélioration n’approche pas de l’hérédité, comme garantie d'indépendance et de lumières chez l’individu, de stabilité et d’esprit vraiment politique pour le public ». Il ajoute que le point « essentiel » est la non-constitution de la pairie actuelle par l’article 23 de la Charte, article qu'on peut et doit toucher « autrement que pour modifier les conditions d'admissibilité » 3. Outré par la nomination à la pairie de

Le nes catholiques et politiques, À. L. R. — Dossier 115. 2NOACE LA DMEC 7 . Lettre du 20 septembre 1839 ; publiée par L. Séché : Revue de Paris, 197 décembre 1906, p. 563. 3

huit députés rejetés par leurs électeurs, Montalembert se déclare deux mois après, au même correspondant, plus converti que jamais à la nécessité d’une réforme. Il admet alors, après avoir réfléchi aux motifs invoqués par d’Alton-Shée, la connexion des deux réformes « comme leurre pour le public, et afin de passer la plus essentielle sous le couvert de la moins utile » 1. La réforme électorale ainsi admise, Montalembert découvre une « extrême difficulté » à en établir les conditions. Il propose les cinq suivantes : refus de tout salaire aux députés ?, abolition du cens d'éligibilité, adjonction des capacités, refus (en faveur du scrutin d’arrondissement moins hostile à la grande propriété) de transférer aux chefs-lieux les élections, élévation du minimum des collèges d’arrondisse-

ment ÿ.

Reprenons le cours des événements. La crise ministérielle se prolongeait. Alexandrine de la Ferronnays, le dimanche 12 mai 1839 après-midi, entra en courant chez les Montalembert et leur apprit qu’on se battait dans Paris. L’émeute provoqua ce résultat que le maréchal Soult put enfin constituer un ministère. « Villemain en est, constate Montalembert, jusqu'à quel point sera-t-il fidèle à ses antécédents ? j'en doute un peu (sic), malgré sa grande amitié pour moi et mon penchant pour lui ». Le même jour, le duc de Bassano meurt : «c’est un coup de massue, écrit son jeune ami, à toutes nos prétentions réorganisatrices de la Chambre, et pour moi en particulier c’est une perte { |

Nous reviendrons sur la passe d’armes oratoire qui, dès le 23 mai, mit aux prises Montalembert et Villemain au sujet de la liberté d'enseignement. Le 28, seul, il soutient le comte de Portalis dans sa défense de la propriété littéraire. Repoussant la «sotte » comparaison de Gay-Lussac entre les productions littéraires et les brevets d'invention (« Homère et Papin ! »), Montalembert présente un argument intéressant :

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