IT. DÉFENSE DES ORDRES RELIGIEUX
Je croyais bien savoir à peu près ce qu'était un saint, ce qu'était l'Église ; mais je n'avais pas la moindre notion de ce que pouvait être un moine ou un ordre monastique. J'étais bien de mon temps. Dans tout le cours de mon éducation domestique ou publique, personne, pas même parmi ceux qui étaient spécialement chargés de m'enseigner la religion et l’histoire, personne ne s'était jamais avisé de me donner la moindre notion des Ordres religieux :.
Ce témoignage, que Montalembert rendra vingt ans après, éclaire la mentalité de cette société issue de la Révolution, qui avait ruiné les institutions monastiques en France selon le vœu de Diderot. Il montre quel effort personnel fit le jeune
. pair pour les restaurer dans son esprit d’abord, dans son pays ensuite. Cette double résurrection date en quelque sorte de
L’Avenir avait défendu les ordres religieux, notamment les trappistes de la Meilleraye que Montalembert saluera avec joie Le 18 juillet 1841, lors de son voyage en Bretagne. Pendant son périple de propagande dans le Sud-Est en octobre 1831, Montalembert avait visité la Grande Chartreuse et dans son admirative émotion avait noté la résolution d’ « ouvrir un refuge aux chartreux » s'ils étaient chassés. Quelques jours après, visitant les capucins de Marseille, il prenait cette autre résolution juvénile d'introduire une maison de capucins partout où serait son domicile ?. En 1833-1834, au plus fort de son désarroi, Montalémbert s'était employé avec succès à l’essaimage vers Prague des sœurs de Saint-Charles de Nancy.
Quand il plaidait à Rome la cause de l’Avenir, Montalembert avait, à la prière de l’abbé Guéranger, tenté d'avancer les affaires de celui-ci. L'abbé était lié avec les hommes de l’Avenir ; il avait assisté à la fondation de la première école libre *. Dès 1831, Montalembert avait intéressé à l’achat du
‘ 1. Introduction aux Moines d'Occident, p. x. 2. Note marginale dans l'Itinéraire de 1831. — Archives d’Écotay. 3. Dom Guéyanger par un moine.….., t. I, p. 72.
prieuré de Solesmes le marquis de Dreux-Brézé, ne pouvant lui-même y participer comme il le souhaitait.
En 1833 l’abbé Guéranger avait commencé, en groupant quelques prêtres, une restauration de l’ordre bénédictin, ruiné en France depuis 1792. Dans le calme de leur monastère, Montalembert avait composé l'introduction de Sasnte Élisabeth. Puis il avait prêté au fondateur les six mille francs qui lui manquaient pour acquérir le prieuré loué trois ans avant. De plus, l'amitié de Montalembert et de Guizot suggéra à ce dernier, ministre de l’Instruction publique sous Molé, de pressentir la communauté de Solesmes. Il s'agissait de continuer la Gallia Christiana, nomenclature chronologique des archevêques, évêques et monastères de France. Montalembert négocia heureusement et Guizot, démissionnaire, rédigea un arrêté allouant pour ce travail quatre mille francs par an pendant cinq ans à Solesmes 1.
Le mariage de Montalembert ne rompit nullement l’intimité des deux amis. Tandis que le religieux poussait Montalembert à étudier saint Bernard, le jeune époux préparait à Rome, en 1837, les voies du supérieur de Solesmes « avec une singulière habileté » ?, tant auprès des cardinaux qu’à l’ambassade de France.
Le Père Guéranger partit pour Rome solliciter l’approbation pontificale. Il croisa Montalembert à Florence, mais retrouva Lacordaire dans la Ville. Huit longs mois d’investissement ecclésiastique obtinrent le succès et scellèrent l’amitié des deux prêtres. Ensemble ils revinrent et s’arrêtèrent à Villersexel où séjournait Montalembert chez ses grandsparents de Grammont. Celui-ci exulte :
18 OCTÔBRE. Arrivée inopinée et on ne peut plus heureuse de mes deux excellents et indispensables amis, Lacordaire et le P. Guéranger, tous deux échappés au choléra de Rome, et ce dernier après avoir obtenu le plus magnifique triomphe, l'érection de Solesmes en abbaye, la fondation d’une Congrégation de Bénédictins en
1. Dom Guéranger par un moine... t.I, pp. 151,155-156. Moléetses ministres démissionnèrent en avril 1837: le 15, Molé reconstitua un ministère dans lequel Salvandy remplaçait Guizot à .l’Instruction publique jusqu’en mars 1830.