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Le roseau de fer; roman

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LE

Claude Lahoche avait ouï dire que l'homme d'énergie devait commencer sa journée par un réveil brutal, les jambes jetées hors des couvertures chaudes, sans l'alanguissement rêveur de la grasse matinée. Résolument il se leva.

— Méchant, fit une voix endormie.

Claude sursauta. Il se souvenait maintenant de cette femme qui avait voulu coucher là après cette causerie de camarades où, seule de son sexe, elle était restée bien sage, les mains sur les genoux, avec ses grands yeux bleus limpides qui ne comprenaient pas et son front de vierge encadré de

bandeaux noirs. Du diable s'il se rappelait son nom : Maria... Rosa... Julia... Il s'était couché la tête lourde d'avoir trop bu et trop discuté ; la bouche mauvaise et le cœur brouillé, il avait hâte d'être seul, d'effacer jusqu'au dernier vestige de cette soirée gâchée.

— Habille-toi, fit-il.

— Déjà !

Elle le regardait avec un air de regret tendre, ime épaule ronde et rose émergeant des draps fri- [ es, les yeux couverts de mèches brunes qu'elle écarta d'un geste las. Gomme il ouvrait un volet, elle but un rayon de soleil qui dardait droit sur elle, puis y fit briller ses ongles, jouant avec cette poussière de soleil.

— Oh ! laisse-moi, supplia-t-elle. Ce serait si bon de dormir dans toute cette lumière, tu me trouverais en rentrant, nous dînerions ensemble.

Il haussa les épaules.

— Je t'avais dit de ne pas rester hier; tu vas me mettre en retard, c'est ridicule.

Il soufflait dans sa cuvette ; elle en profita pour s'accorder quelque répit et regarda autour d'elle, de ses grands yeux d'enfant. C'était la chambrette classique de l'étudiant soigneux et rangé : une large table couverte de cahiers et de brochures, des livres alignés par rang de taille sur une étagère d'acajou, un tableau noir, un fauteuil, des chaises et une étroite toilette de zinc. Sur la cheminée un plâtre exhibait le sourire d'une Pierrette moderne

aux seins découverts, le chignon haut. Des chromolithographies épinglées cachaient les lèpres du papier pisseux ; une d'elles représentait une compagnie de musiciens russes à cheval, l'autre un parlementaire prussien tendant une lettre à un colonel français, sur un monticule couvert de neige.

— Tu es bien ici, remarqua-t-elle, c'est gentil. Elle prit un bouquet de violettes fané sur la

table de nuit et le respira.

-. Claude !

— Quoi?

— Je vais me mettre à t'aimer.

L'ayant gardée toute une nuit sous son toit sans la toucher, car il était chaste, d'une chasteté intransigeante de prêtre, il crut à une ironie; puis la présence de cette créature à l'heure où d'habitude il commençait sa journée le gêna ; il lui en voulait, il ne savait au juste de quoi, d'appartenir à tout le monde, d'apporter là ce coin de chair rose et ce parfum de violettes.

— Te lèveras-tu, à la fin?

Tranquille, habituée aux rebuffades, elle souleva les draps et sortit du lit. Claude qui regardait sournoisement fut ébloui. Le nu féminin qu'il voyait pour la première fois lui serrait la gorge d'une angoisse, lui donnait la sensation d'étouffement qu'éprouve un enfant étiolé, planté trop vite devant l'immensité de la mer.

En s'habillant, elle fureta, trouva que les parents de Claude dont les photographies étaient sur la

cheminée avaient l'air distingué et fit une moue de circonstance quand il lui eut appris qu'ils étaient morts ; elle ouvrit un volume :

— Prête-moi un bouquin. Que lis-tu là, VOdyssée...

— Gela ne t intéresserait pas.

— C'est cochon?

— C'est du grec.

— Ce n'est pas une raison ; j'ai eu un Grec pour ami...

Impatienté, il l'aida, laçant le corset, accrochant les agrafes de la robe; elle se laissait faire, préoccupée de l'outrage fait à sa beauté, de cette nuit vertueuse...

— Tu étais souffrant, hier ?

— Oui, un peu... Mais va donc. Qu'est-ce que tu fiches ?

Il ne se calma que lorsqu'elle fut gantée, prête à sortir.

— J'habite rue Gay-Lussac, tu sais, au 31 . Tu n'auras qu'à demander mademoiselle Julia.

— C'est entendu. Au revoir!

Il lui mit un baiser sec sur le front, ferma la porte avec un soupir de soulagement et ouvrit toute large la fenêtre pour chasser les relents de la veille : philosophie, nicotine et une fine odeur de violettes qui persistait; il prit le bouquet qu'il jeta dans un seau, puis effaça sur son tableau noir ces mots griffonnés : « Claudio lascia le donne e studia la matematica. »

Le chiffon en main, il réfléchit. Aubryes avait ^crit cette phrase en plaisantant, à la suite d'une discussion dans laquelle Claude avait blâmé l'instinct charnel et proclamé la supériorité de l'homme vierge. L'autre, éternel amoureux, brûlant de passions éphémères, aussi vite éteintes qu'allumées, niait, parce qu'inexpérimentée, la psychologie misogyne de Lahoche. A son intention, il avait copié le conseil donné par la courtisane Zulietta à Jean- Jacques Rousseau, pauvre homme suant de peur après une nuit libertine : Laisse les femmes. . . Claude s'étudia dans la glace. Jean-Jacques chez Zulietta? Non! Il examina ses dents fortes et blanches et vérifia la fraîcheur de son teint qu'une nuit de fumerie n'avait pas altérée. «Je suis un solide gaillard» , pensa-t-il, fier de la robustesse de ses bras, de sa barbe ondée, de ses fines moustaches blondes, de la largeur de sa poitrine et, aussi, de la froideur nette de sa pensée. Dans la glace il salua l'image du solide gaillard, vêtu d'une longue redingote boutonnée, coiffé d'un haut-de-forme ancestral. Avingthuit ans il en paraissait bien quarante, avec sa longue barbe, la gravité de son être méthodique et lent...

En tous cas, il avait su inspirer un désir; c'était sa première bonne fortune ; lapassion, par exemple, d'une grande dame ou d'une actrice réputée l'eût flatté davantage. Telle quelle, Julia devait s'y connaître en hommes ; elle l'avait remarqué, cette pensée lui mit au creux de la poitrine une chatouille vaniteuse.

D'un coup d'oeil il consulta son carnet qui portait à côté d'annotations de pensums ces deux noms : Nawkeyns et Jorde, deux de ses élèves qui avaient terminé avec lui leur huitième au lycée Mirabeau et prenaient des leçons supplémentaires, le premier par insuffisance, le second pour se perfectionner.

Claude aimait ces répétitions qui, trois fois par semaine, coupaient l'oisiveté de ses matinées libres. Nawkeyns habitait avenue Van Dyck, Jorde rue de Lille. Là, il jouissait du luxe insolent de l'hôtel du financier; ici, il humait avec respect l'odeur d'encre pourrie et d'humidité qu'exhalait l'appartement du vieux grammairien Hippolyte Jorde. En marchant, il fendait la foule avec la brusquerie des gens que hante une idée fixe. Sans même s'en apercevoir, il eût renversé une femme ou piétiné un enfant; il ne voyait pas les gens qui l'entouraient et restait insensible à ces grâces, à ces élégances ou à ces misères qui ne le touchaient pas. Provincial déplanté, la foule lui semblait hostile, son œil terne, fixé sur des visions d'avenir, ne goûtait aucunejoie, ni la gaieté d'une botte de chrysanthèmes lilas et jaunes, ni la tache claironnante d'un corsage. .

Devant l'hôtel, il s'arrêta, épousseta ses souliers avec son mouchoir et toussota afin de préparer sa voix qui prenait une intonation spéciale pour chaque situation ou degré de fortune ; coupante avec les subordonnés, cette voix se faisait douce, tremblante un peu avec les supérieurs ; il y mettait tout un art savant et compliqué.

— Monsieur Raymond est là?

— Dans la salle d'études, attendez un moment. Il s'assit sur un pouf au milieu d'un vaste hall

entouré de glaces, où une chaise à porteurs Louis XV avoisinait une chaire gothique. L'obscurité était presque complète. Dans un boudoir proche, il perçut des silhouettes agitées, entendit des voix: « Je n'attendrai plus; je vais chez l'huissier. » — «Allez-y donc, chez l'huissier. Dis donc, Wanda, il va chez l'huissier !» — « Laisse-le faire, Jay il verra ce qu'il lui dira l'huissier... » Cet huissier revenait en leit-motiv, au milieu de gesticulations furibondes.

— Si monsieur veut me suivre...

Avec le valet de chambre qui le conduisait, le professeur échangea un sourire. Bizarre maison dorée de haut en bas, avec son escalier monumental éclairé par un héraut de bronze monté sur un cheval grandeur nature ; tour de Babel de tous les styles où les salons d'un luxe second Empire étalaient une orgie de soie grenat et d'ors éclatants ; maison où le moindre tapis valait cinq cents louis et où l'on ne trouvait pas trente francs pour payer la cuisinière ! Et malgré les gains considérables et suspects de Jay, c'était Wanda qui les apportait souvent ces trente francs, grâce aux restes d'une beauté rousse dont elle gardait encore des épaules nacrées, une chair lasse et tentante de quadragénaire bien conservée.

— Vovez purée! chuchota familièrement le

valet en ouvrant devant Claude la porte de la chambre d'étude.

C'était une grande pièce éclairée par de larges baies vitrées, des brise-bise verts tamisaient le jour, l'appareil de travail était somptueux, depuis une gigantesque mappemonde au pied d'ébène, jusqu'à l'immense bibliothèque. Un divan circulaire large et bas ménageait les repos. Sur un antique lutrin en bois doré s'ouvrait un atlas souillé d'encre et de taches huileuses. Le bureau, supporté par quatre gnomes massifs, était superbe ; le jeune Nawkeyns, pensif, s'y accoudait. Son père se disait Américain, sa mère Suédoise. L'union de cette belle créature avec ce lad engraissé avait donné un vilain résultat. Raymond Nawkeyns, épais et balourd, avait une épaule plus haute que l'autre, les jambes en cerceaux ; une calotte de cheveux châtains mangée par place coiffait sa tête de rat, aux yeux noirs et vifs quand leur feu ne s'éteignait pas sous l'abaissement rapide des paupières ; ses mains d'ouate blanche, peloteuses, palpant les feuilles de papier comme des billets de banque, étaient déshonorées par des ongles crasseux. De perpétuelles souffrances causées par des abcès, des clous saignants, des panaris et des écrouelles le rendaient mauvais et il trouvait encore le moyen d'accentuer la laideur de son individu par une houppelande marron râpée et un foulard jadis blanc dont il entourait son cou douloureux.

Claude n'espérait pas faire pénétrer une date ou

une idée dans ce crâne de Kalmouk. La séance se passait en lecture, une lecture que l'enfant écoutait à peine, envahi par une torpeur. Quand ce fut fini, il sortit, d'une boîte en bois de santal, une couleuvre qui s'enroula autour de son bras.

— C'est Féridjé, annonça-t-il.

— Charmante ! s'exclama Lahoche en reculant.

— Elle va prendre son bain, regardez !

Il saisit la bestiole qui se tordait, la frappa contre un baquet de chêne rempli d'eau, la maintint au fond du liquide et la sortit au bout de quelques secondes, démesurément gonflée, la queue écrasée, ne remuant plus qu'à peine, sa petite langue noire et fourchue frétillant.

— Elle changera de peau plus vite, maintenant ; elles sont amusantes quand elles changent de peau. Vous avez vu mes souris ?

Cétait, dans une autre boîte, un couple de souris blanches. La mère venait d'accoucher et veillait sur un tas de larves grouillantes, toutes roses, des petites souris sans poils, aux museaux de monstres. Il en prit une et la jeta à un gros chat noir qui la happa tandis que la mère s'agitait désespérément. L'enfant restait impassible ; ses mains grasses et blanches torturaient sans qu'on s'en aperçût, délfcatement.

— Vous avez toute une petite ménagerie, fit le professeur écœuré.

— Oui, j'ai aussi des grenouilles vivantes pour Féridjé. C'est joli de la voir les avaler; elle leur

suce une patte, puis une autre, puis la tête... Papa va m'acheter des taupes...

En se retirant, Claude croisa Nawkeyns qui reconduisait un monsieur avec de chaudes poignées de mains, des rires : « Vous comprenez : l'huissier, l'huissier, c'est bien vite dit; on n'y gagne jamais rien. Encore, si je ne vous fixais pas de date ! »

Rue de Lille, la scène changea. Sous le porche, le professeur fut souffleté par un vent humide. L'escalier large et branlant fleurait l'urine et les fruits pourris. Ici, à la bonne heure, c'était le sanctuaire du travail, un asile de paix et de silence.

Les veilles prolongées, les études abstraites avaient conduit Hippolyte Jorde à une paralysie dont les manifestations étaient bizarres. Le vieil universitaire avait perdu la mémoire des mots et les remplaçait par des termes militaires. Ainsi il disait carabine pour mouchoir de poche et appelait sa femme la cantinière ; la maison était un bastion et Georges, son fils, le conscrit. De l'avis unanime, M""- Jorde était une sainte. Longue, sèche, moustachue, le nez en arête, le corsage sévère orné d'un camée à tôle de Minerve, elle soignait cette ombre de mari avec un dévouement sublime, employant pour se fairj comprendre le vocabulaire martial dont il se servait, ce qui donnait lieu à des dialogues de ce genre:

— Le conscrit est enrhumé ?

— Oui, il est rentré trop tard au bastion, il aura pris froid .

LE ROSEAU DE FER ii

Cet intérieur maussade était éclairé par la présence d'une fille dont la naissance coïncidait avec l'entrée de Jorde à l'Institut. Elle avait vingtcinq ans et s'appelait Amélie. Petite, immatérielle, tant elle avait les poignets fins, le cou mince, son visage était à la fois angélique et volontaire ; ses bandeaux lisses laissaient apparaître un front pur et blanc ; les arcs de ses sourcils se rejoignaient signe de jalousie selon laphysiognomonie vulgaire; elle avait le nez de sa mère, mince et long, une bouche aux lèvres fines dont la courbure esquissait la moue des enfants prêts à pleurer. Sans coquetterie, elle portait toujours la même robe de serge bleue, trop courte, qui laissait voir l'attache grêle de ses chevilles et de ses bras ; un corsage étriqué serrait sa poitrine creuse. Elle était si timide quelle s'enfuyait toujours après avoir ouvert à Claude : elle glissait dans l'ombre du logis austère, se plaisant aux rudes besognes, dévorée, eût-on dit, par une flamme d'activité qu'elle dépensait en labeurs déménage. Cette fois, cependant, elle resta et d'une voix musicale :

— Y a-t-il longtemps, demanda-t-elle, que vous n'avez vu M. x^ubryes?

C'était par Charles dont les parents étaient bien avec le vieux Jorde, que Claude avait obtenu cette le(;on.

— Je l'ai vu hier, mademoiselle.

— Il faudra lui dire qu'il vienne.

Toute rouge a avoir taux parlé, elle s'esquiva el

Claude pénétra dans la salle à manger où le père et le fils l'attendaient.

Au sortir de l'hôtel clinquant ettumultueux des Nawkeyns, ce fut pour l'àme classique de Lahoche un réconfort que cette pièce sobre et pauvre. Sur la table ronde, couverte d'un tapis en reps vert, Georges travaillait, mioche anémique au teint blanchâtre, aux paupières jambonneuses et aux épaules étroites, abruti par les thèmes grecs et les lectures arides. Sa mère avait été sa nourrice ; il avait dû téter de l'encre au lieu de lait. A côté de lui, dans un grand fauteuil que mettaient en marche deux manivelles disposées sur les bras, l'antique gloire universitaire se ratatinait, bonhomme au rictus voltairien, vêtu d'un complet gris qui rappelait l'uniforme des maisons centrales et coiffé d'une casquette à oreillettes. L'unique note artistique était donnée par un tableau qui représentait des lièvres pendus à un clou et un compotier où des poires qui avaient la jaunisse alternaient avec des figues noires et des groseilles rouges.

Claude s'inclina sans que le père Jorde fit bouger un muscle de son visage durci par des prunelles pâles et fixes, un visage mort où des poils blancs, drus et brillants avaient poussé, ce qui contribuait à lui donner l'aspect d'un vagabond jeté hors de prison avec sa livrée, sur la grande route. L'heure de leçon devait être bien pleine. Quand on fermait livres et cahiers cinq minutes trop tôt, leparalytique sautait :

— Ce n'est pas le temps de l'exercice. Il manque cinq baïonnettes !

D'ailleurs l'enfant était docile, résigné à suivre la carrière illustrée par ses aïeux et orgueilleux de son nom. Ainsi, certains petits êtres dans des familles prédestinées, réincarnent leurs ascendants, ne s'écartent jamais du chemin suivi avant eux et s'ingénient, dès qu'ils marchent, à poser exactement leurs pieds dans les empreintes de leurs prédécesseurs. Claude retrouvait le visage morne de l'ancien sur le visage de son élève, une face dénuée de joie, de fraîcheur, de santé, ternie par le reflet des vieux livres. L'horloge sonnant, il se leva :

— Maître, je vous présente mes hommages.

— Adieu, fantassin. Ah ! ça ne va pas!

— Vos douleurs?...

— J'ai le demi-tour qui bat le rataplan dans mon paquetage et je ne puis plus défiler, non, je ne puis plus...

Claude n'essaya pas de comprendre ; il gagna l'antichambre, devina une forme dans le noir, entendit une voix :

— Vous n'oublierez pas ma commission, monsieur. Vous direz à M. Aubryes qu'il n'est pas gentil...

Il salua dans la direction de la voix, vers la forme qui s'était déjà évanouie, promit à l'ombre de gronder Charles et se trouva dehors, désorienté. Une longue journée s'ouvrait devant lui, vide. Il ne travaillait plus depuis sa sortie de Normale et

depuis que la hantise des examens ne fouettait plus son apathie. Le déjeuner, dans un bouillon, lui prit deux heures. Il tenta de flâner ; le soleil plus calme l'incitait à une promenade dont il repoussa bientôt l'idée, rebuté par les omnibus bondés et la longue •queue qui stationnait à l'entrée du Métropolitain.

Mieux valait rentrer chez soi ; il s'y résigna et monta le boulevard Saint-Michel. Du ciel transparent tombait une mollesse printanière, la langueur des premières journées tièdes, mais il restait insensible à ce charme. Ce qu'il reprochait à la nature, c'était un peu ce qu'il reprochait à Julia : de n'être pas belle pour lui seul. Malgré sa culture, l'arrachement du sol natal, l'intellectualitéde son métier, il avait l'instinct de propriété du paysan, la haine du bien commun, de la joie offerte à tous. Que lui importait la caresse de ce soleil dont profitaient comme lui ce garçon de café, cette boutiquière, cette chienne aux mamelles indécentes, vautrée sur l'asphalte chaud ? Il était doué de la force singulière qui consistée tout ramener à sa propre individualité; ce qui s'en éloignait n'avait sur lui aucune attirance. II abhorrait dans ces promenades dominicales non le heurt de tant de laideurs endimanchées, mais la sensation pénible d'être perdu dans la foule, pauvre individu semblable aux autres, sans cette beauté victorieuse qui fait se retourner les femmes. Galopépar une rage sourde, il remonta à son cinquième, s'accouda à sa table et coordonna ses pensées.

Chaque fois qu'il réfléchissait ainsi, une image l'obsédait, celle d'une jeune fille, Geneviève Lureau, fille de vieux amis de sa famille chez lesquels il avait été invité deux fois, dans de grandes solennités. Il la revoyait la première fois, gracieuse envers lui, à peine débarqué de sa province, l'invitant à assister à une symphonie burlesque qu'elle dirigerait quinze jours plus tard. Il était venu, l'avait admirée de loin battant la mesure avec une fougue amusante de tzigane et les douze musiciens, des jeunes gens, semblaient en extase à ses pieds. Eblouissement de provincial? Premier amour?... Peut-être.

Symptôme inquiétant : tout d'elle lui était demeuré familier, depuis le parfum qui s'exhalait de ses cheveux jusqu'à ses pieds longs et minces, drôlement chaussés de souliers de curé, à boucles de strass.

Geneviève ! Geneviève ! Il gémit le nom tout haut, lui trouvant une consonnanceparticulière, tendre et virginale. Pourquoi ne prétendrait-il pas à elle? Il s'agissait de la capter lentement et solidement, de la retenir, elle si gaie et si coquette, par tout ce qu'il avait en lui de grave et de pondéré. Cette conquête qu'il n'avait même pas tentée, car il n'avait échangé avec elle que des mots insignifiants, il y songeait chaque jour avec ferveur. On l'eût stupéfié en lui apprenant que la jeune fille venait de se fiancer, avait disposé d'un cœur qui ne lui appartenait plus, puisqu'il se l'était approprié par la pensée. Elle lui

était réservée par le fait qu'il l'avait remarquée et choisie ; il devait tôt ou tard l'emprisonner dans sa poigne, se révéler à elle sous l'aspect inattendu d'un maître. Sans doute ignorait-elle, riche et insouciante, la lutte sourde, l'implacable volonté du pauvre qui veut parvenir ?

Quand il s'aperçut que ses pensées tournaient à la mélancolie, il tenta de les chasser en corrigeant des devoirs d'élèves. Cette besogne terminée, il prit d'une main distraite un cahier sur lequel il avait jeté des notes destinées à un fablier . Il s'y montrait le Buffon des cuistres : « La gazelle, charmant animal à l'allure vive et légère. — Le singe, quadrumane malicieux et dont tous les fabulistes se sont plu àfaire l'image même de l'ingéniosité. » Jadis il avait esquissé un drame racinien qui commençait par ce vers : « 0 toi, divin héros dont le cothurne d'or... » et qui en était resté à la première page. Passant à des sujets plus conformes à ses aspirations, il avait tenté de refaire V Emile pour la société moderne en signant modestement : « Un professeur », mais les choses et les gens, les faits et les idées ne lui inspiraient que des phrases brèves et des adjectifs surannés. Il en eut conscience, repoussa ce fatras et l'image de Geneviève s'imposa de nouveau... Elle frappait à la porte, glissait vers lui silencieusement, du pas de fantôme d'Amélie Jorde, venait le trouver à sa table de travail et posait sur son épaule sa main de pianiste aux doigts spatules, la chair dépassant l'ongle.

main enfantine à l'index éclairé par une énorme opale. La Muse et le Poète! La mise en scène de la Nuit d'Octobre! Quelle folie tombait donc de ce ciel où couraient maintenant de gros nuages roux?

— Monsieur Lahoche.

— Qui est là ?

— La concierge. Je vous fais à dîner ?

— Oui.

— Du ragoût?

— Si vous voulez.

Il le connaissait ce ragoût du dimanche, des morceaux de ficelle qui nageaient dans une sauce fade. Une colère le saisit, enragée, contre cette pauvreté que ne compensait ni une joie vulgaire, ni cette fête intime de la pensée dont rayonne le foyer des laborieux. Sa jeunesse se révoltait malgré tout, voulant sortir de la cangue où il l'enserrait férocement ; mais l'explosion de volupté de Chérubin était chez lui un vomissement acre de bile et de fiel. Ah ! les revanches à prendre ! Geneviève, là-bas, qu'il convoitait ardemment devenait l'ennemie ; il lui briserait les poignets pour qu'elle ne pût s'échapper, avec son rire léger. De nouveau le paysan se réveilla, dur à la femriie. Il chipota son dîner d'une fourchette distraite, puis se mit à sa fenêtre et jeta un regard sur le boulevard Saint-Michel.

Déjà les réverbères s'allumaient, jaunes dans la clarté pâle du jour mourant. Il fut étonné du changement subit, théâtral du ciel: il restaitbleu d'un

côté, d'un bleu dur d'imagerie religieuse, la lune y étalait son plat d'argent, versant une lumière douce et blême; la lueur verte d'une étoile scintillait tout près ; de l'autre côté, d'un nuage incandescent, tombait une pluie d'or si violente que les toits et les vitres des maisons voisines en étaient incendiés. Brusquement les clartés s'éteignirent, se fondirent en un crépuscule rose. « Qu'ai-je donc ? » se demanda-t-il, frissonnant. Dans un vague besoin d'écrire des choses tendres, des vers d'amour, il tourmenta encore sa plume dans ses doigts, puis la jeta d'un geste nerveux et tomba sur son lit.

Alors, dans les draps tirés à la hâte, sur l'oreiller à peine retapé, il chercha le parfum de violette, l'odeur de chair nue delà femme qui, la veille, avait dormi là.

« Mon bon, ça y est. Thèse brillamment passée dans l'effarement des « maîtres « stupéfaits de ma hardiesse; — car il paraît quej 'ai laissé pointer de la hardiesse dans ces pages de plate prose. Je vais annoncer la nouvelleauxLureaudès demain. Veuxtu m'accompagner ? Passe me prendre à deux heures chez moi. Tout ton, ravi : Docteur Charles Aubryes. »

Le succès d'un ami n'élaitpas fait pour enchanter Claude, qui était doué d'unejalousiepeu commune. Pourtant ce court billet lui causa un réel plaisir.

Jamais il n'eût osé retourner seul là-bas, dans cette villa de Neuilly où son rêve avait pris corps pour la première fois. Chez Aubryes sa joie tomba, soufflée par celle de Charles qui exultait :

— Maintenant je vais commencer à vivre. Saistu que mes pauvres vieux se saignaient aux quatre veines et qu'il était grand temps de me débrouiller seul si je ne voulais pas les voir crever de faim dans le trou où ils vivent en escomptant pour moi la gloire de Pasteur et la célébrité de Charcot? Je veux leur donner raison.

— Que comptes-tu faire ?

— Je ne sais au juste ; ou me serrer le ventre et viser les grandes découvertes, le professorat, ou bien chercher la clientèle, devenir le médecin des dames. Tu sais combien je les aime, ce serait très amusant: un cabinet capitonné comme un boudoir, où les odeurs d'iodoforme seraient chassées par le Chypre et où le fauteuil d'opérations aurait la grâce moelleuse d'un divan d'actrice. Tu vois cela d'ici : un bureau plein de ces petits objets dont vous gratifie la reconnaissance féminine, et moi là-dedans, une redingote pincée à la taille, des souliers vernis, prenant un accent de cabot pour persuader à chacune de mes clientes que je suis amoureux d'elle et que sa diarrhée est la maladie la plus poétique du monde î

— 11 va falloir choisir.

— Je commencerai honnêtement [par travailler, par essayer d'être un vrai savant, utile à l'huma-

nité. Ne souris pas, j'ai en tête de grandes choses^ tu verras...

— En attendant tu t'es mis sur ton trente et un.

De fait, Charles qui était coquet, avait particulièrement soigné sa mise. Il portait une dorsay grise très ajustée, qui faisait valoir sa sveltesse. De son faux-col très haut émergeait sa tête fine aux traits irréguliers mais rayonnants d'intelligence ; il avait le teint olivâtre, d'épais cheveux noirs séparés par une raie prolongée derrière la tête. Devinant une amertume au ton de Claude, il s'écria :

— Toi, tu es un homme sage, tu ne dépouilles pas le professeur, mais tu dois avoir diantrement chaud avec ce costume et ce chapeau !

— J'ai l'habitude^ répondit sèchement Claude en mettant des gants de suède, d'un marron chocolat. A propos, ajouta-t-il, j'ai des reproches à te faire de la part d'Amélie Jorde ; elle voudrait te voir...

— Ah! elle t'a dit...

— Encore un cœur conquis. Don Juan !

— A Dieu ne plaise, c'est une bonne camarade, une confidente exquise. Pauvre petite ! Alors elle t'a parlé de moi. J'irai sans faute cette semaine.

Il paraissait soucieux, mal à l'aise, indisposé par l'évocation de cette créature effacée qui lui faisait un reproche de son indifférence.

— Tu ne peux savoir, toi, toute la pitié que j'éprouve pour ces êtres humbles, résignés, qui s'étiolent au fond d'appartements bourgeois, (jui apaisent leur besoin d'aimer en des tâches serviles

OU répugnantes. C'est elle qui couche le père Jorde, qui le conduit aux cabinets ; elle fait la cuisine, aide l'unique bonne, ravaude les chaussettes ; sans bruit, comme le bon génie silencieux de ce triste foyer, elle y met un remue-ménage de jeunesse, une gaieté preste d'oiseau-mouche. Elle m'intéressait ; nous avons parlé ensemble longuement, et j'ai eu la joie de trouver au fond de ce cloître de la rue de Lille, dans cet antre de pédantisme, la plus délicieuse âme de femme que je connaisse...

— Peste, tu t'emballes !

— Non, je ne l'aime pas et je m'en veux de ne point l'aimer, car elle est supérieure en tout, mêm« physiquement. As-tu remarqué : elle a l'aspect d'une peinture de primitif.

En conversant ils descendirent et le tramway les mena à Neuilly, dans la rue paisible et cossue où habitaient les Lureau.

C'était, derrière l'habituel jardin aux pelouses correctes avec ses plates-bandes de géraniums et ses massifs d'hortensias, un hôtel spacieux et confortable. Le professeur reconnut le salon dans lequel il avait pénétré jadis, bredouillant et rougissant, et fut satisfait de se sentira l'aise, assoupli par quelques mois de vie parisienne.

— Prévenez mademoiselle Geneviève que c'est moi, dit Charles à la femme de chambre.

Claude fut ulcéré de voir que le jeune homme était là chez lui, demandant Geneviève comme s'il n'était venu que pour]elle. Déjà cette ambiance de

confort l'envahissait d'un bien-être. Là, c'était là qu'elle vivait et tout parlait d'elle. Musicienne, elle jouait sur ce piano à queue, sur cet orgue ; ses doigts couraient le long des cordes de cette harpe dorée ; elle se servait de cette mandoline. On la sentait présente partout, à l'arrangement moderne de ce salon surtout, où elle avait refoulé dans les angles les vieux meubles de famille, un fauteuil Restauration, une crédence aux ridicules appliques. C'était elle sans doute, qui avait voulu cet ameublement où courait toute la gamme des jaunes, depuis le jaune mourant du tapis jusqu'au jaune paille des rideaux de soie. Sur un socle tournant s'érigeait un groupe convulsionné, deux corps tordus en une étreinte de meurtre et d'amour, un groupe de bronze à l'admirable patine. Et c'était aussi une débauche de fleurs : des tubéreuses dans un épais vase d'argent sur lequel ressortaient de curieuses chauves-souris aux ailes décharnées, des roses dans un vase rose, d'un rose fouetté de blanc de chair transparente ; des œillets dans un de ces vases de porcelaine japonaise qui sont doux à toucher comme une peau soyeuse ; des anémones dans un surtout de terre-cuite formé par une bande d'amours ivres dansant en rond, la main dans la main. Sur la cheminée un immense bouquet de roses dont les pétales tombaient un à un, semblant compter les secondes, figurait l'horloge de cette serre tiède.

Tant de grâce intime impressionna Claude. Il:

enviait l'indilTérence aisée de son compagnon quand Geneviève parut. Elle avait une robe de drap blanc, un collet de velours mauve sur lequel luisait un mince collier d'opales. Elle portait à la ceinture une touffe d'orchidées qu'elle caressa au moment où Claude s'inclina devant elle, comme si elle eût répugné à lui tendre la main, En se relevant il la détailla âprement, avec la rancune qui lui venait de cet accueil, de ce « Bonjour, monsieur » indifférent. Il la croyait mieux, vraiment. Elle avait des cheveux trop blonds, trop flous, le nez vulgaire, retroussé, des lèvres fortes, une bouche trop grande, des prunelles grises, de minces lignes de sourcils ; il observa une ride surprenante sur ce front de vingt ans.

— C'est, vous docteur? Ah ! c'est gentil de nous faire votre première visite. Alors, finis ces soucis d'examen ? Vous devez respirer plus large — en attendant la gloire !

— C'est un bien grand mot. Ah ! si mes moyens étaient à la hauteur de mon ambition !

— Bah ! L'ambition est le premier point, le reste est une affaire de travail, de difficultés matérielles à vaincre. Homme, il me semble que si cela m'avait chanté, j'eusse pu avoir du génie. Mais je ne suis qu'une femme ! Alors j'ai fait de tout : des vers, mon journal, un roman ; j'ai peint des aquarelles, sculpté, composé de la musique savante et des opérettes, j'ai joué du piano, du violon, de l'orgue, de la mandoline et des castagnettes. Maintenant, je passe à la

pyrogravure et un lautar d' Armenonville m'apprend à taper sur le cymbalum. Tout cela n'est pas le métier, le métier unique qui vous accapare, vous sauve de l'ennui.... Charles se récria :

— Allons donc, le métier, mais c'est l'ennemi, le refuge des égoïstes qui portent sur le cœur comme ces voitures de déménagement : « Je suis capitonné ! »

— Qu'en pensez-vous, monsieur ? demanda à brùle-pourpoint Geneviève en se tournant pour la première fois vers Claude.

— Je pense selon Descartes, mademoiselle, que l'ordre affranchit la pensée, qu'il y a temps pour tout, qu'un homme bien équilibré doit faire plusieurs parts de son existence et que l'on peut être un grand travailleur et un excellent mari.

— Claude, tu as un idéal bourgeois que je t'envie, gouailla Charles : la rentrée après le labeur, le dîner prêt et la femme souriant dans l'odeur du fricot. Eh bien! non, je suis plus romanesque. D'abord si j'aimais, je ne travaillerais plus...

— Ah ! fit simplement Geneviève.

Puis, changeant de conversation :

— Vous voulez bien dîner ici tous les deux. C'est entendu, n'est-ce pas? Je suis si contente d'avoir quelqu'un avec moi, je m'ennuie tant...

D'un geste machinal elle tourna la tête, montrant dans le jardin M. Lureau occupé à châtier un superbe colly. Il les aperçut :

— ' C'est vous, Charles ! Tiens, bonjour M. Lahoche. Quelle surprise !

Kt relevant une face énorme, congestionnée, où une moustache rousse en brosse flamboyait parmi les marbrures d'un teint apoplectique :

— Mon nouvel élève : Stentor. Imaginez-vous que ce saligaud-là fait ses ordures contre les arbres et se frotte le derrière dedans ! Je vais t'y mettre le nez, cochon !

— Madame votre mère? interrogea Claude.

— Elle a une migraine atroce, vous ne la verrez sans doute pas aujourd'hui.

Claude, petit à petit, rentrait en possession de lui-même, la petite fièvre qui lui brûlait les paumes calmée, son émotion évanouie. Ce que Geneviève éprouvait pour Charles, il le devinait, ce n'était pas de l'amour, qui se dissimule mieux, mais une amitié de grande sœur, née d'une longue communauté de goûts. Il pressentait que rien jusqu'alors n'avait troublé leur camaraderie et que, si Charles éprouvait pour elle un sentiment plus vif, il le l'ii avait soigneusement caché. Cette constatation l'eùhardit. Dès qu'il put placer un mot, il parla des Nawkeyns, Jay étant en relations suivies avec M. Lureau. Il conta la scène du créancier, dépeignit cet étrange intérieur, ce fils crasseux dans son cabinet de ministre et les feuilles avec frais de contributions traînant parmi les cartes de visite, sur le plateau en vermeil de l'antichambre.

— Une impudeur, oui, un besoin presque physi-

que d'étaler ses tares, un prurit de dettes et de dépenses qui leur fait dévorer une fortune avec l'insouciance des lazzaroni mangeant leur sou quotidien contre un mur chauffé par le soleil, tout cela dans un désordre stupéfiant : l'autre jour Wanda s'est aperçue qu'elle n'avait plus d'autre chemise que celle qu'elle portait et qui était sale. Elle la donna à sa femme de chambre. « Lavez-la, mafille^ je vais me recoucher ! »

Geneviève riait. Maintenant elle s'était retournée franchement vers Claude et l'étudiait, trouvant qu'une certaine séduction se dégageait de ce garçon froid, à la parole enveloppante et qui avait un don assez heureux de description dans la rosserie.

La conversation se resserrait, devenait très animée quand la porte s'ouvrit devant un M. de Rouverolles et sa mère, vieille dame au teint de panade et aux yeux morts, une espèce de momie drapée de voiles noirs, impressionnante et qui hochait la tête d'un mouvement doux et sénile. M. de Rouverolles avait quarante ans, portait des lunettes et semblait un ridicule' petit garçon barbu et moustachu.

Puis, coup sur coup, ce furent des irruptions de jeunes fdles, des amies qui embrassaient Geneviève avec de grands rires faux, en jetant un coup d'œil de côté vers Claude qu'elles n'avaient pas encore vu là. Naw^keyns entra seul, ganté de blanc, la redingote au vent et papillonna au milieu de cet essaim. Le salon se peuplait. M. et Mme Lureau restaient invisibles, mais Geneviève faisait délicieuse-

ment les honneurs, étant à toutes les conversations, jetant un mot là, répondant d'un sourire à une galanterie, supérieure à toutes ces petites qui la regardaient avec admiration car elle était déjà femme, possédant un sens critique et artistique si développé qu'à l'âge où les jeunes filles ne se passionnent guère que pour les questions d'amour ou de toilette, elle tenait tête pendant des heures à des adversaires obstinés , entretenait pour certaines personnalités des haines vivaces, combattait pour les modernes, les novateurs avec une belle foi intolérante. Elle présenta une nouvelle arrivante, mince et souple, fort jolie, malgré sa mise simplette, son pauvre chapeau couvert de fleurs communes :

— Mademoiselle Marthe Durand, notre future grande tragédienne qui vient d'être admise au Conservatoire ! Tu vas en avoir des succès, chérie !

M"^ de Rouverolles prit son face-à-main, lorgna la jeune fille, puis considéra inquiètement son fils, craignant sans doute un coup de foudre, la puissance infernale des créatures de théâtre ; mais il paraissait indifi'érent, elle se rassura et ce fut une insipide conversation où la vieille dame parla, non sans aigreur, des métiers convenables ouverts aux femmes : les modes, les postes et télégraphes, conversation que Geneviève coupa d'un énervé : « Mais madame, Marthe est honnête et elle a cinq sœurs à nourrir. » Nawkeyns intervint :

— Moi, je suis pour l'art. Mademoiselle, vous

me permettrez d'aller vous applaudir le soir de vos débuts. Vieil abonné de la Comédie, si mes conseils...

— Qu'étudies-tu ? interrompit Geneviève.

— Phèdre.

— Pauvre chou. Vas-tu assez patauger là-dedans toi qui es faite pour les rôles modernes avec ta belle nature vibrante...

Marthe approuva, parla drôlement d'une de ses ^mies, encroûtée au Conservatoire depuis trois ans et qui avait dit, un jour qu'on lui présentait un Hamlet d'une traduction différente de celle en usage : « Je n'en veux pas, il n'est pas de Shakespeare, celui-là!... » Claude crut bon de protester :

— Il faut pourtant apprendre l'orthographe de son art, mademoiselle. Unlittérateur n'est pas complet s'il ignore le grec et le latin ; un peintre est insuffisant s'il n'a pas été à Rome ; une actrice est mauvaise si elle n'a point passé par le Conservatoire.

Vers six heures les Rouverolles, mère et fils, se retirèrent ; peu à peu tout le monde partit.

— M. Lahoche est professeur, dit Genevière à Marthe ; il va te donner des éclaircissements précieux pour Phèdre.

De suite la voix de Claude s'éleva : « Voyezvous, Mademoiselle, on pourrait passer dix ans sur ces mots : « Que ces voiles me pèsent!.. » Que ces voiles me pèsent, c'est toute la douleur^ tout l'accablement... »

Geneviève conduisit Charles dans l'embrasure de la fenêtre où régnait un jour très doux, filtré par les fins rideaux :

— Venez par ici, vous... Ah! mon grand, que c'est gentil d'être venu et que ces gens m'embêtent!

— Notre ami le professeur ?...

— Un professeur !

— Nawkeyns.

— Un escroc !

— M. de Rouverolles ?

— Un imbécile !

— Peste ! vous êtes dans une crise de misanthropie aigiie.

— Misanthropie dans un sens étroit : ennemie de l'homme. Ils me paraissent tous bêtes et fades, sauf vous, mais vous êtes un camarade...

— C'est-à-dire pas un homme.

— Mieux que cela. Si vous saviez combien ils m'assomment tous avec leur air avantageux, leur fatuité qui me donne envie de leur crier : « Je vous trouve affreux et idiots ! »

— Aimez-moi.

Elle le fixa une seconde.

-r- Ne plaisantez pas.

— A Dieu ne plaise, c'est une proposition comme une autre, poliment formulée et acceptable. Si vous ne répondez pas non tout de suite, je vous jure que je me mettrai à vous adorer, mais je veux votre autorisation...

Il parlait d'un ton dégagé avec, à peine, un léger

tremblement dans la voix ; elle crut qu'il lui proposait un flirt sans conséquence.

— J'ai besoin, fit-elle gravement, d'une consultation plus sérieuse.

— C'est vrai ! Que ressentez-vous?

— Un mal curieux : l'effroi de l'avenir. Je devine que je vais commettre une bêtise, par une sorte de sentiment indéfinissable...

— La paresse de vivre...

— C'est cela, une paresse qui vous fait précipiter les événements pour être tranquille après, pour ne plus remuer, ne plus songer à l'inconnu... Je veux en finir le plus tôt possible, épouser n'importe quoi, puisqu'il le faut, puisqu'on est forcé de suivre la banale destinée des autres. Vous comprenez, on rêve d'indépendance quand on a quinze ans ; après on se résigne. . .

— Mais ce serait une trahison !

— Contre qui ?

— Contre vous-même, contre moi !

La voix de Claude retentissait toujours : « Phèdre, c'est dix femmes, c'est vingt femmes ; il faut étudier chez elle la passion, la maternité, la jalousie... »

— Comprenez-moi, fit tout bas Geneviève, je suis peut-être à part, oui, il doit me manquer quelque chose.. . C'est très difficile ce que je vais vous dire là, mais je parle au camarade, n'est-ce pas? et au médecin ; prenez vos yeux de docteur...

— Indifférents?

— Amicaux... Donc, j'ai lu des romans, toutes ces petites m'ont chuchoté à l'oreille... Je sais qu'à mon âge on devrait éprouver des émotions qui me manquent. Charles, je vais être brave : eh bien ! la pensée d'appartenir à un homme m'est odieuse, l'idée qu'il disposera de moi, m'imposera sa présence, ses caresses, pouah ! Je rêve de je ne sais quelle union impossible, sage et chaste...

— Adressez-vous à Lahoche, fit durement Charles, touché dans cet orgueil physique qui rend insupportables à tous les hommes de semblables confidences. Claude, continua-t-il, pourra piquer à son chapeau un bouquet de fleurs d'oranger.

11 se radoucit, tout en restant ironique :

— Rassurez-vous cependant, il viendra un moment où toutes ces répugnances s'évanouiront sous le souffle d'un quidam qui sera probablement indigne de vous. Pour avoir voulu vous en évader, vous rentrerez plus bêtement encore qu'une autre dans le sort commun. ..

— Comme vous me dites cela !

— J'avais rêvé, moi aussi. Je m'imaginais que notre camaraderie, comme vous dites, nous mènerait insensiblement à autre chose, que j'opérerais moi-même cette révolution qui fera de vous une amoureuse, oui, mademoiselle, une a-mou-reuse. Je m'étais trompé, je retire ma candidature. Que n'ai-je un uniforme, hein ! une culotte rouge et de beaux galons et un cheval que je ferais danser devant vous, comme dans les romans de M. Feuillet?

— Charles !...

— Il ne s'est pas trompé, allez, celui qui a dit : « Il n'y a pas les femmes, mais la femme ». Je le sais, je sors de mon rôle, je ne suis plus le petit ami rigolo et complaisant qui sait valser, distraire à la rigueur d'une minute d'ennui et servir de partenaire dans une de ces conversations à fleur de peau, à fleur de nerfs, où il y en a toujours un qui souffre, sous les paradoxes et les plaisanteries. Celui-là, c'était moi...

La virulence d'Aubryes saisit Geneviève ; ces reproches la cinglaient. Que ne la regarda-t-il, presque conquise déjà, séduite par ce ton nouveau ! Mais il continuait, plus âpre :

— Oui, vingt fois, cent fois que je viens ici avec l'envie de vous crier : a Je t'aime ». C'aurait été gentil, cela aurait évoqué chez vous la vision sinistre du jeune homme en chemise et en caleçon venant, un bougeoir à la main, surprendre la jeune épousée qui « grelotte en son lit froid. » Geneviève, si je vous disais que j'ai toujours travaillé pour vous, pour amasser de la gloire et la jeter à vos pieds... Mais aimez-vous la gloire seulement? Non, je vous prédis comme séducteur un commis de magasin qui aura de jolies moustaches.

— Que racontez-vous donc là-bas? interrogea Marthe qui en avait assez de Phèdre et des explications filandreuses de Lahoche.

— J'étais en train, répondit Charles vivement, d'expliquer à Geneviève un phénomène psycholo-

giqueparles cartes de restaurants. Celles de 1830 portaient les liqueurs féminines pre^férées à l'époque: crèmes de vanille, de rose, de thé, vespetro ; celles de nos jours : vin, genièvre, curaçao. Voilà qui explique bigrement la décadence de la sentimentalité. Je me demande ce que sera l'amour quand les femmes en arriveront à l'absinthe pure.

— Et M. Lahoche t'a donné de bons conseils ? demanda vivement Geneviève à Marthe, pour faire cesser ce persiflage.

— Excellents.

— Ah ! Phèdre, mademoiselle, Phèdre, délira le professeur, c'est une musique..., une musique dont les accords seraient intelligents.

— Vous n'êtes pas tendre pour la musique, remarqua Geneviève. Moi qui voulais vous chanter un lied de Heine sur un air de Schumann. Charles a pour Heine le même culte que l'impératrice Elisabeth.

— Le poète des désillusionnés...

— Le poète de la boue, sans idéal, observa Claude.

— Versez quelques larmes sur la poussière d'une chose morte et vous aurez de la boue, repartit Charles. C'est un mot de petits journaux...

Tous se turent et la mélodie s'exhala. Claude fut surpris de voir les yeux de Charles briller de larmes, mais il ne l'interrogea point. On avait heurté ses opinions littéraires, jeté des cailloux sur ses idoles et il se sentait étranger dans ce milieu...

La musique a le don particulier d'exaspérer les sentiments ; tandis qu'elle remuait chez Geneviève une tristesse infinie, venue du langage si nouveau de son ami, du changement que ces paroles amèneraient dans leurs relations, tandis que Marthe tentait de retrouver dans la mélodie quelque chose de l'âme ardente de Phèdre, l'ambition de Lahoche s'exaltait. Le chant d'abord sauvage et martelé devint langoureux. Le gros bouquet de roses pleurait toujours ses pétales et, dans la pénombre envahissante, l'étreinte du groupe de bronze vert semblait plus douce, apaisée, réduite à la tendresse d'un baiser d'adieu.

Claude portait successivement ses regards sur la pianiste, sur ces fleurs et sur ces choses et il se rassurait, croyant voir partout une pensée d'amour, la surprendre dans le jeu pâmé de Geneviève comme dans les objets qui l'entouraient, modelés et patines, eût-on dit, par une main caressante. Elle s'arrêta brusquement, un domestique paraissant.

— Allons dîner. Charles, donnez votre bras à Marthe.

Elle-même appuya son poignet sur celui de Claude et ils passèrent dans la salle à manger où déjà M. et M"' Lureau étaient installés. M"" Lureau avait la tête couverte d'une mantille et supportait de son index maigre un front pesant de migraine. Lureau était flanqué à gauche de son colly, à droite d'un grand Saint-Bernard qui avait posé sa patte sur la nappe. De suite Lahoche, empressé, ouvrit une

oreille admirative aux méfaits, longuement narrés, du colly :

— Il a l'horreur des vagabonds, des palefreniers et des facteurs, c'est une bête aristocratique qui ne boirait pas dans une écuelle de porcelaine grossière...

Mais M""* Lureau ouvrant la bouche pour se plaindre que le mouvement des chiens lui fît mal, il les renvoya en bougonnant : « Ils ne bougent pas! Je n'ai pas tant de distractions, s'il faut maintenant que je me prive de mes chiens ! » . Geneviève lui jeta un regard si froid que Claude devina l'antipathie de la jeune fille pour son père. Celui-ci se montrait aimable vis-à-vis de Lahoche dont le titre de professeur lui plaisait. Il confessa ne rien savoir qu'un peu de science hippique et vétérinaire puisée dans les manuels et il amena le professeur à parler de lui — ce qu'il fit avec une modestie compassée.

Marthe était un peu isolée, tenue à l'écart par cette méfiance instinctive des bourgeois contre les gens de théâtre. Claude se demandait même comment on la recevait encore; il n'admettait pas qu'une femme de ce genre n'eût pas au moins trois amants et ne pouvait se représenter un journaliste qu'avec une actrice sur chaque genou.

La conversation traîna après le dessert. M""* Lureau s'était esquivée, n'en pouvant plus, le doigt toujours fixé sur sa tempe fragile, ayant absorbé, outre deux œufs mollets et des cachets d'antipyrine,

des gouttes amères, des poudres et des pilules, drogues qu'elle tirait d'un arsenal pharmaceutique disposé devant son couvert.

: — Nous partons, Claude? proposa Charles.

— Si tu veux.

— Brigands, fit M. Lureau, vous allez faire la nocel

— Non, répondit mollement Aubryes, un tour avec des amis. •

Mais M. Lureau n'en démordait point. Il avoua, regretter les belles années perdues à chasser, à dresser des chevaux, çt se levant, il envoya des bourrades aux jeunes gens, leur demandant s'ils ne voudraient pas l'emmener.

— Vous êtes stupide, glissa Geneviève à Charles,

— Pourquoi?

— Vous le savez bien... Je vous défends d'aller vous amuscT en sortant ; je veux que vous rentriez en ruminant votre rage... Mon pauvre grand, qui s'embarrasse ici de son béta d'amour-propre! Baissez les yeux, vous allez me fusiller. C'est cela, maintenant vous êtes beau... votre main... allons...

— Fille de dompteur...

— Dompteuse moi-même. Tenez, vous accompagnerez Marthe et puis vous rentrerez chez vous. C'est promis?

Et tout haut, sans attendre la réponse :

— Marthe, ces messieurs vont te ramener. A

bientôt, monsieur Lahoche..,

Elle les accompagna jusqu'à la porte. Quand

Charles entendit cette porté se refermer, il senti1> son cœur peser plus lourd dans sa poitrine. Marthd chez elle, il proposa à Claude une promenade, alluma silencieusement un cigare et ils restèrent sans mot dire, jouissant de la soirée splendide, le long des avenues désertes, éclairées par les lueurs violentes de quelques automobiles qui s'enfuyaient. Près de Courbevoie, des bouffées d'orchestre leur parvinrent.

— Il y a un beuglant là, allons voir.

C'était, au milieu de cabanes louches où luisaient des zincs d'empoisonneurs, la grâce mièvre et fanée d'une guinguette de la Révolution. L'étroitesse de la façade peinte d'un rouge sanglant, délayé déplace en place par les pluies, donnait au frêle édifice l'aspect d'un échafaud qu'on eût décoré d'amours joufflus, d'attributs musicaux et auquel un bourreau facétieux eût accroché trois lampions, vert jaune et bleu. Il venait de là, par caprices, des rots de hautbois, des soupirs de clarinette enveloppés de grosse caisse. Un titre : le Liseron, peint en petites fleurs sur une banderolle de bois découpée annonçait les champêtreries débitées à l'intérieur.

Comme ils écoutaient, l'orchestre cessa, la barrière s'ouvrit, vomissant le flot des spectateurs qui s'écoula dans la nuit. Les femmes en cheveux appuyaient leur poitrine contre le bras des hommes nonchalants, la pensée sans doute vers les seins plâtreux des cabotines. Un adolescent à taille onduleuse, la casquette surabaissée, avait planté d'un

geste vainqueur la gloire d'une pivoine dans l'entrebâillement de sa braguette.

— Fuyons, dit Charles. As-tu sommeil ? Non... Je te propose une vadrouille à Montmartre.

Au trot vacillant d'un fiacre de nuit, ils commencèrent la tournée, Charles fiévreux, riant trop fort, parlant trop haut, Claude promenant là le rêve tenace qui le ramenait à Geneviève. Quoiqu'ils fissent, l'image de lajeune fille s'interposaitentr'eux; ils la sentaient présente :

— Buvons, disait Charles; garçon, deux cocktails!

— Toi, lui fit observer sentencieusement Claude, tu me rappelles la phrase terrible appliquée jadis à Poë : « Il buvait comme ayant en lui quelque chose à tuer : a worm that ivould not die. Tu as quelque chose à tuer?

— Peut-être.

— Geneviève?

— Ah ! non, mon vieux, ne me reparle plus de cela. Nous ne sommes pas ici pour nous embêter. Eh ! maître d'hôtel, appelez-moi Yvonne !

— Tu connais une femme ?

— Il y en aura sûrement une de ce nom.

En, effet une Yvonne arriva, avec des cheveux roux, des bijoux faux et des dents douteuses. De suite elle leur fit remarquer qu'elle avait de la peine à se tenir assise, à cause d'un clou mal placé : « J'ai mis un cataplasme dessus, j'attends qu'il soit mûr». Pcr crainte d'autres détails ils s'en débarrassèrent.

— Attends, cria Charles avec unepointed'ivresse,

je vais appeler la plus vieille, la plus laide. Psitt ! la mère!

Une espèce de sorcière au chapeau de soularde londonienne planté sur un chignon gris et qui déambulait le long des tables, quêtant là une cigarette, là le fond d'un verre de bière, là une pièce blanche, s'avança en titubant.

— Voilà, mon mignon. Attends que je mette ces vinet sous dans mon bas.

Elle retroussa une jupe sale sur des jambes éti- <jues.

— Vous me payez quelque chose ?

— Ce que tu voudras. Gomment t'appelle-t-on ^

— Sherry, parce que j'en bois beaucoup. Autrefois on m'appelait chérie, voilà la différence. C'est pour rire que vous m'invitez, n'est-ce pas, messieurs, car pour autre chose, avec des frimousses comme ça de chérubins du bon Dieu, vous devez en faire des béguins !

Elle passa sur ses lèvres une langue épaisse.

— J'sais c'que c'est, j'ai pas toujours eu soixante ans. J'ai fait la noce avec le prince Citron etMyiord l'Arsouille qui se déchaussait au bal de l'Opéra et posait son pied nu sur le rebord de la loge; j'y étais, messieurs, un pied de moumoute sans un cor ni un durillon ; c'est tel que je vous le dis.

Ici un hoquet dont elle se montra satisfaite, le ponctuant de cette plaisanterie :

— Messieurs, dames, le fumet ne vous incommode pas '!

— Elle est crevante, Sherry, s'écria Yvonne qui trinquait avec des dames seules, à la tignasse coupée et aux feutres masculins. Dis done, tu m'as chipé mes amants !

— Laisse ; j'te dis que j'ies /ais. Oui, mes amours, j'ai claqué dans les cent mille en un jour à Baden- Baden. Maintenant f, i fi; n, i ni ; vous ne voudriez pas? Eh ! bien, les autres ne veulent pas non plus ; alors je me console. Alfred, du sherry ! Les garçons sont très gentils pour moi, messieurs, aussi je vous serais obligée de donner un bon pourboire à Alfred...

— Quelle heure? demanda Charles à Claude.

— Cinq heures.

— Allons nous coucher, va, c'est lugubre...

A la sortie ils s'arrêtèrent une seconde, surpris par l'air frais, par la clarté diffuse qui commençait à tomber. Le Paris matinal et laborieux s'éveillait dans la jeune lumière.

— Comme je vais bien travailler ! s'écria Aubryes.

Un courage neuf naissait en lui, surgissait de tant de déceptions, de vilains spectacles, comme cette aube frémissante sortait du ciel glaireux, brouillé de nuages. Il s'imposa un devoir : oublier ce qui n'était pas sa tâche, se consacrer tout entier au sacrifice, faire de l'amour avec son mépris de l'humanité, de l'amour avec ses désillusions, ses rancunes, ses haines, de l'amour sans récompense, sans but, de l'amour imbécile et glorieux !

Charles avait installé une clinique gratuite dans un appartement du boulevard des Batignolles. Il y soignait surtout les maladies mentales et nerveuses et la salle d'attente était toujours pleine, le quartier abondant en créatures détraquées par la débauche et par l'alcool. Il apportait à cette mission un zèle de néophyte ; son désir de guérir était tel qu'il suggérait un peu de force et d'espoir au malade en lui répétant : « Je ne veux plus que vous ayez mal, vous m'entendez, je ne veux plus. » Emu par le défilé incessant de tant de malheureuses martyrisées dans leur chair et dans leur cœur, il leur parlait avec une telle douceur pitoyable qu'elles se méprenaient parfois sur ses intentions. Quelquesunes, enceintes, se roulaient à ses pieds pour qu'if les fît avorter, menaçaient de se jeter dans la Seine s'il les repoussait, juraient de travailler pendant des mois pour lui apporter de l'argent. Et c'étaient des bonnes en tablier et en bonnet, des ouvrières^ des gamines de quinze ans, avec des nattes dans le dos, qui criaient : « Papa me tuera, monsieur, c'est sûr ! » Devant ces désespoirs, il comprenait que toute parole serait vaine, tout conseil inutile : « Je ne puis pas, répétait-il, laissez-moi, vous prenez le temps des autres. » Doucement, il déliait les

doigts qui s'accrochaient à lui, réclamant l'opération libératrice: « Si vous le vouliez, vous me sauveriez! » Elles lui jetaient un regard affolé. Quoi! il ne voulait pas ; cette dernière planche de salut croulait! Quelques-unes l'insultaient : « Si j'étais riche, si je pouvais vous payer, vous ne feriez pas tant de manières. Ah ! les hommes, vous vous soutenez tous, vous êtes incapables d'effacer le mal qu'un de vous a fait... »

Le triste envers de l'amour ! Et quand il s'intéressait à l'une d'elles, lui demandait son histoire, il n'obtenait parfois que des réponses grommelées : « On n'est pas à confesse, ici ! » ...Jusque-là il trouvait de la défiance, l'instinct de la brute qui se défend contre le bien qu'on lui veut. Souvent, après d'admirables périodes de labeur qui le jetaient à sa •table de travail toute une nuit après une journée écrasante, une paresse invincible l'engourdissait. Un sang un peu lourd coulait dans ses veines, l'astreignant à un repos effrayant, absolu, une prostration complète après un grand effort. Abattu sur son canapé, un linge trempé d'eau froide sur le front, il était incapable d'un mouvement, d'une pensée. A côté, dans le salon, des toux timides retentissaient, le rappelant à la nécessité d'agir. Un sursaut de volonté le dressait ; de nouveau il se levait, s'effa- ^•ait pour laisser entrer la misère anonyme. La vue de la douleur était pour lui un stimulant, le coup de fouet de la douche glacée, après l'assaut. Quelles Iragédies valaient les simples drames, maladroite-

ment contés, comme celui que lui bégaya cette femme entrant dans son cabinet les mains tordues, les yeux baignés de larmes. Elle avait contracté une maladie nerveuse, une sorte de danse de Saint-Guy indécente qui la contraignait, lors des crises, à virevolter sauvagement en relevant ses jupes, dans un besoin fou de montrer son sexe. « Une peur que j'ai eue auprès de mon mari agonisant... Il s'était levé, m'avait pris le bras avec ses doigts de squelette qui m'entraient dans la peau... Il voulait... comprenez-vous, monsieur, c'était trop horrible... Une sueur froide lui mouillait le visage et sa respiration nétait plus qu'un râle. . . Je reculai et il tomba mort sur moi, me tenant toujours... » Elle ajouta qu'elle avait deux fils ; l'aîné de quatorze ans qui savait, lui, le terrible mal, et un bébé de cinq ans qu'elle avait toujours pu éloigner au moment où la crise survenait. Et voilà que, la veille, elle n'en avait pas eu le temps et qu'elle avait dansé sa danse hideuse devant les pauvres enfants cloués contre le mur, blêmes et tremblants. Et le petit, qui était en train de lui réciter une fable, le petit, dont les dents claquaient de terreur, continuait la fable, la crise terminée, comme si rien ne s'était passé, comme s'il n'avait rien vu, mais d'une voix meurtrie, brisée... « Je finirai par mourir de honte... Songez qu'ils ont vu... c'est horrible... et pourquoi, voulezvous me dire? Qu'ai-je fait de mal ? Suis-je donc maudite? »

11 la connaissait cette phrase éternelle : « Suis-je

donc maudite? », cette interrogation qu'on lui posait comme un reproche de ne pouvoir guérir, soulager au moins, par la simple apposition de ses mains, par le fluide de sa volonté. Ses rêves étaient hantés par les mille formes de la douleur humaine, depuis la désolation poignante de cette mère, jusqu'au ricanement d'une vieille à moitié folle qui payait en grimaces, en cancans échevelés sa consultation. Celle-ci avait été étoile de la danse en ttalie et vivait de quelques aumônes. Chaque fois, elle tenait à évoquer son ancien métier en esquissant un entrechat pour « monsieur le médecin », tentant des pointes sur ses chaussons de Strasbourg, la jupe pincée entre le pouce et l'index, gracieusement. Son nez était rongé par un cancer qu'elle nourrissait avec un morceau de viande et, d'être aussi abjecte après avoir été si belle, cela l'amusait comme une bonne farce qui se perpétuait. Il restait un peu de femme dans ce monstre, de la coquetterie: un ruban dans ses cheveux moisis, une fleur de jais sur ses chaussons. Sans cesse elle revenait, éprise en vieille amoureuse des yeux noirs et interrogateurs d'Aubryes et, après des révérences de dévote, la coulée d'un masque cafard sur son visage brûlé d'alcool, dévasté par le mal immonde, elle risquait des plaisanteries salées, puis ordurières, demandait par exemple à monsieur le médecin s'il ne lui déplairait point de passer une nuit avec elle ! Une autre avait eu un enfant à treize ans et avait jeté le fœtus aux cabinets. Son

amant l'avait dénoncée à la police pour se délivrer de ses obsessions. Les juges indignés, malgré la cuirasse professionnelle, avaient accordé à la malheureuse le bénéfice de la loi de sursis et voilà qu'au premier baiser que lui donnait le fils de ses maîtres elle s'abandonnait encore, sans forces contre le désir masculin, et de nouveau ses entrailles tressaillaient. « Ce n'est pas juste, répétait-elle, je vais me fiche un coup de couteau dans le ventre. »

C'étaient aussi des maux incompréhensibles : un homme auquel on était forcé de lier les mains pour qu'il ne prisât pas de cocaïne, habitude qu'il avait contractée durant un rhume de cerveau, manie maintenant, qui le laissait hébété ; une adolescente qui croquait du charbon, de la craie, une névrosée qui mangeait des excréments... Maux ironiques : un sergent de ville qui s'évanouissait de terreur quand il était seul, entre quatre murs ; un fort de la Halle que le toucher, la vue même du velours faisait entrer dans une sorte de crise épileptique... Il observait le stigmate infaillible de décadence : la névrose pénétrant dans le peuple, annihilant les plus saines énergies, affaiblissant les muscles solides, corrompant le beau sang rouge...

Pour se reposer, le médecin allait souvent chez les Jorde après le dîner. Le paralytique était couché; le petit Georges écrivait ses devoirs sous la direction impitoyable de sa mère. Jadis elle avait pris ainsi son mari sous sa tutelle, forçant sa médiocrité à un travail acharné; on ajoutait que, d'un

tempérament de feu, elle achevait, la nuit, de tuer physiquement l'être débile dont elle harassait l'intellect... Le père fini, elle reportait son ambition «nragée sur l'enfant.

A l'autre bout de la table, les mains seules éclairées par la lueur calme de la lampe, Amélie travaillait.

C'était pour elle qu'il venait, pour trouver un réconfort dans cette pureté. Il la traitait en petite fille quand ils n'abordaient pas ensemble quelque haut problème philosophique ou moral. On n'était jamais arrivé à la considérer comme une femme ; elle avait grandi en silence, ignorée. Personne ne s'occupait d'elle, on lui achetait tous les ans quelques mètres de drap dont elle se faisait une robe et, comme on lui achetait toujours le même drap, elle se faisait toujours la même robe, hâtivement, bousculée par un remords de trop s'occuper d'elle. Jamais elle n'avait assisté à un bal, elle n'avait point d'amies, son linge était râpeux; elle dédaignait les raffinements de toilette, les heures passées devant une glace, mais son esprit s'était librement développé. La bibliothèque lui était ouverte; on ne s'étonnait pas plus de lui voir entre les mains le Petit Carême de Massillon que le Satyricon de Pétrone; elle savait tout ce que peut apprendre un homme; elle avait tout lu, sauf ces romans qui reflètent la vie à la façon des bulles de savon, en lui faisant perdre forme, proportions et couleurs ; les traités de médecine et les livres de philosophie

lui avaient enseigné cette vie dont elle avait acquis» dès l'adolescence une idée très nette, exempte de mirages.

Parfois elle avait lu des œuvres amoureuses et s'était amusée à envoyer à leurs auteurs des lettres de dissection froide où, d'une plume aiguisée, elle crevait leur pauvre imagination.

Gomme les autres femmes sont attirées par l'irréeî et le mensonge, elle aimait la vérité, la cherchait passionnément et avait coutume, pour chasser les bouffées voluptueuses qui pouvaient troubler son cerveau et sa chair de vingt ans, de se perdre en des équations algébriques qui, disait-elle, lui « lavaient l'âme ». Sur ses cahiers d'écolière, entre deux problèmes, elle jetait souvent une pensée fine, une observation saisissante et Charles, quand il venait, ouvrait ces cahiers, bien qu'elle résistât, et s'extasiait : « Pourquoi n'écrivez-vous pas^ sérieusement? » Mais elle se récriait : il la prenait donc pour une créature exceptionnelle? Sa joie était de raccommoder les bas et de faire la cuisine, le reste: distraction d'une minute d'oisiveté; elle lui disait sa véritable vocation : soigner les malades point par sensiblerie, mais par un besoin d'êtredirectement utile...

— Hystérie du dévouement, osa lui reprocher Charles un soir qu'il se sentait bêtement agacé par toutcequecettecréatureavaitd'insaisissable, d'hostile au désir masculin. Cela l'énervait de la sentir supérieure; il enviait son détachement, sa puissance

de travail et il insista : « Vous êtes de celles qui se penchent sur des plaies comme sur des bouches. » Elle sourit : « Médecin, va! » Il s'irrita :

— Je vous verrai au bal, au théâtre, avec des diamants et des robes suaves...

— Non, mon ami.

— Si. La Nature se vengera. Que diantre, vous êtes une femme, il n'est pas permis de vivre ainsi en marge.

— Etes vous bien sûr que ce ne soient pas les autres qui vivent en marge?

Elle lui dit cela avec une douceur qui l'attendrit. Il riposta plaisamment.

— C'est entendu ; si j'étais ministre, j'accrocherais là, sur votre poitrine, la croix de la Légion d'Honneur...

Ils étaient seuls, M""* Jorde couchant le petit dès dix heures et l'aspergeant d'eau glacée, afin que cette hygiène compensât le surmenage qu'elle lui imposait.

— Vous entendez cela d'ici, continua-t-il, le prix Montyon, La Marseillaise...

Elle riait. Sans y songer, comme avec un camarade, il la prit dans ses bras, déclamant :

— Venez que je vous donne l'accolade,^ Mademoiselle. Vous avez bien mérité...

Il s'interrompit, sentant qu'elle s'abandonnait sous son étreinte.

— Eh bien! Amélie...

Les yeux clos elle roulait sa tête sur l'épaule du

jeune homme : « Oh ! Charles ! Charles ! » Une grande douceur l'envahissant, il pencha la tête et but aux lèvres de la jeune fille un long baiser ; elle avait les lèvres chaudes, délirait un peu :

— Gardez-moi, voulez-vous?

Il la berçait toujours, semant de calmes baisers sur son front, sur ses paupières : « Votre mère va revenir. — Ma mère ? — Oui, il faut être bien sage, ma chérie... »

Elle se redressa, le fixa un instant, puis eut un rire égaré :

— C'est vrai, ma mère ! Oh ! vous êtes sage, vous, très sage ; moi je suis folle ; il faut que vous sachiez...

Mme Jorde rentrait.

— Amélie, ton père a besoin de toi.

Ce fut fini... Pendant quinze jours Charles ne revint pas rue de Lille. Quand il reparut et qu'il se retrouva seul vis-à-vis d'Amélie, il voulut connaître sa pensée, savoir si réellement elle l'aimait ; elle fît semblant de ne pas comprendre. Elle étudiait maintenant, dit-elle, les philosophes allemands.

— J'ai délaissé tous les romans, tous.

— Comme indignes de vous?

— Oui.

De nouveau, il se sentit jaloux. Ne se souvenaitelle plus de leurs baisers ? Il l'avait crue à lui, pourtant.

— Allons ! laissez cette tapisserie. . . une seconde. . .

— Que voulez-vous ? demanda-t-elle bravement. Il lui avait pris les mains, elle les relira, puis :

— Je serai à vous, demain, chez vous, dit-elle. Ils n'ajoutèrent rien ; elle reprit sa tapisserie.

Quant à lui, une voix ironique chantait à ses oreilles : « Tu as fait une sottise ! » Il souhaita qu'elle ne vint pas, car il ne l'avait jamais aimée. Ce qu'il cherchait dans la femme c'était le luxe, les jupons lie soie parfumés, les dentelles^ les fards, les bijoux •t tout ce qui fait l'amour délicat, élégant...

Il ne l'aimait pas ; il la sentait supérieure : elle lui faisait l'efFet d'un garçon studieux, avec sa poitrine creuse, ses poignets plats. La nuit qui précéda leur premier rendez-vous il songea à Geneviève avec ferveur. Ah ! la robe de Geneviève ! Le retroussis de son chignon ! et son parfum ! Et elle était vraiment femme celle-là, et, quoiqu'elle parût froide et détachée, tout en elle et autour d'elle indiquait la préoccupation de l'amour...

Du lycée Mirabeau, Claude passait au collège Louis XIV, voisin de la maison de Charles, sur les boulevards extérieurs. Par des relations puissantes, il avait obtenu cetavancementinespéré. La première communion pourun enfantdévot, lepremier rendezvous pour un sensuel, la première ligne imprimée pourun écrivain, ne sont pas aussi fertiles en émo-

lions concentrées que ne le fut le jour béni où, avant la rentrée, il alla rendre visite au proviseur.

Le collège était immense ; il ressemblait à la fois à une caserne, à un hôpital et à une prison. L'intérieur l'enchanta, égayé par une cour d'honneur aux verdures somptueuses. Un atrium de marbre conduisait au bureau du proviseur. Très impressionné, Claude frappa.

— Entrez ! susurra une voix faible.

Le nouveau venu pénétra dans une vaste pièce, cirée à aveugler, ornée d'une cheminée monumentale et d'un vaste bureau surmonté par un buste antique, derrière lequelgrimaçaitun petit vieillard, dont la ressemblance avec un Léon XIII défroqué frappa le professeur. Cette momie universitaire s'appelait M. de Lernonville, un nom de Berquin ; le propriétaire de ce nom sirupeux était glabre, reluisant, calamistré, vernissé, portant en accroche-cœurs deux grosses mèches d'argent poli. Sa figure papale et mobile sortait d'un large faux-col ; tout lui était trop large : ses manchettes pour ses menottes d'enfant, son pantalon pour ses petites jambes osseuses et sa redingote ensanglantée d'un gros ruban pour son corps étique.

Il adressa un geste bienveillant à Lahoche en continuant d'écrire, et Claude discret se détourna, s'obstina à contempler la bibliothèque fermée par d'hermétiques rideaux grenats, mais dont un battant entrebâillé laissait voir, parmi quelques classiques dépareillés, une carafe, un flacon d'eau de

mélisse, un verre, un pot à eau et une serviette bordée de rouge.

Comme des oiseaux s'égosillaient à côté, dans un peuplier, M. de Lernonville alla fermer les fenêtres soigneusement, sans bruit. Gela fait il daigna parler, avec des gestes fébriles, une impatience de tout son être, des mouvements nerveux pour tirer ses manchettes, mordiller sa lèvre inférieure, tapoter le parquet du bout de sa bottine, accompagnant ce manège de coups de tête brusques comme en ont les oiseaux qui ne peuvent regarder en face. Il causait familièrement, sans citations, d'un ton d'homme du monde qui étonna Claude. La description du collège qu'il lui fit d'une voix mouillée, à la façon d'un maître d'hôtel annonçant les meilleurs plats du menu, lui arracha un mouvement d'admiration très bien joué, peut-être sincère. Cette ambiance de supériorité hiérarchique le mettait dans des abîmes de vénération. Le bureau, énorme, l'emplissait aussi d'admiration — le bureau, signe de la toute-puissance administrative.

— Oui, vous avez une chance peu ordinaire d'être ici à votre ège, continuait M. de Lernonville.

Pensez donc, mon jeune homme, telle de nos classes, par les élèves qu'elle contient, vaut dixsept millions I

Il eut un rire crépitant, ferma son bureau à clef, saisit son chapeau et emmena le professeur dans lo vestibule aux bancs de marbre et aux dalles sonores.

— Vous comprenez bien, chuchota-t-il, que dans ce palais on ne peut traiter les élèves comme des galopins d'école communale, avec leurs chemises qui pendent et leurs bérets en loques. Il faut des ménagements ! Un doigté ! Souvenez-vous que ces jeunes gens doivent être surtout — comment diraisje... — renseignés...

— Je comprends, hasarda Claude. Il faut être moderne.

— Non pas ! Ah ! l'exécrable mot ! J'entends par renseignés qu'ils doivent être hommes du monde et pouvoir soutenir n'importe quelle conversation sur n'importe quel sujet : que pas un d'entr'eux, par exemple, n'ignore un nom marquant de la littérature, accompagné de quelques titres d'ouvrages. Comprenez-vous ? Qu'ils aient une idée de tout, mais en s'appuyant toujours sur les fortes bases antiques. Je voudrais qu'ils suçassent le lait classique, trempé d'un doigt de Champagne contemporain. Imaginez la louve romaine transformée en appareil automatique et versant de l'extra-dry à nos nourrissons... Il ne s'agit pas de bouleverser, mais de rajeunir. Je ne suis point un adversaire de tout progrès. Ainsi l'on a parlé d'exercices physiques, j'ai immédiatement poussé le système jusqu'aux plus extrêmes limites. Cet enseignement brutal et militaire a du bon ; une, deusse, une, deusse : ils sont au moins disciplinés et dociles et vous abattent une composition française comme ils feraient demi-tour à droite, par principe ! Vous dire qu'ils sont extraordinaires,

non ; néanmoins ne désespérons pas, toutes les générations se ressemblent, j'en ai tant dirigé ! On voit des cancres parvenir à l'Académie et des lauréats du Concours général finir égoutiers ; mais ne le répétez pas ! Communiquez-leur sur tout des sentiments, suivez-bien le programme, restez dans le vague, dans les généralités, pour qu'ils ne froissent pas, en rentrant chez eux, les convictions de leurs parents. Nous sommes libéraux. Que cela ne vous empêche pas de leur donner l'idée de leur situation sociale ; il est nécessaire qu'ils sachent de votre bouche ce qu'ils sont et ce que l'avenir les appellera à diriger. J'estime contribuer ainsi à l'apaisement social. Chacun à sa place. Dans les écoles de pauvres, les professeurs devraient faire entrer dans la tète de leurs élèves, comme un clou qu'on enfonce dans du bois, les désirs raisonnables qu'ils peuvent formuler, à quoi ils doivent restreindre leur ambition...

— Comme vous avez raison ! s'exclama Lahoche, enthousiasmé.

M. de Lernonville s'arrêta :

— Voilà justement votre maître d'études, M. Merle. Il n'est pas mauvais que vous entriez en rapports avec lui. Hep ! Merle!

Et celui-ci s'avançant :

— Je vous présente M. Claude Lahoche, le remplaçant de ce pauvre Campion. Vous voudrez bien lui donner quelques détails sur les élèves ; je vous laisse, messieurs.

11 leur fit un ample salut, d'une grâce souple et

glissa d'un pas ecclésiastique le long de l'atrium.

Lahoche, en présence d'un subordonné, redressa les épaules qu'il avait légèrement ployées pour écouter plus attentivement M. de Lernonville. Il se livra à un court examen du maître d'études: c'était un grand diable à figure bouffie de mauvaise graisse, la peau tirée par une barbe rèche dont chaque poil prenait naissance dans un bouton ; deux doigts de sa main droite, culottés par la nicotine, prouvaient l'amour immodéré du pion pour la cigarette endormeuse de misère et compagne des isolés. Claude ne fumait pas, estimant que cette habitude mène à la boisson, la boisson au vol et le vol à l'assassinat. Il se représenta immédiatement M. Merle montant à l'échafaud et le considéra avec dégoût. Claude abhorrait la pauvreté, surtout celle qui n'a plus la force de se farder, la pauvreté crue, sans mensonge, la bohème, comme il disait avec une moue méprisante. Et c'était la bohème cette redingote élimée, aux coutures blanchies, à la jupe déchiquetée ; de la bohème, ces semelles juteuses et ce chapeau fatigué. Dans ces marbres, dans ces blancheurs de stuc, ce costume blasphémait.

M. Merle n'était pas obséquieux.

De suite il s'épancha en confidences amères, trompé sans doute par l'aspect juvénile du nouveau professeur :

— Ah ! monsieur ! Vous allez voir quelle triste classe ! Des]petits jeunes gens qui se moquent de vous, qui affichent des bagues, des melons dernier

genre, arborent des Gicérons reliés en maroquin blanc et des serviettes aux chiffres en or. Ils ne travaillent que contraints et forcés, se réservant pour les six semaines qui précédent leur baccalauréat et pendant lesquelles ils se gavent, comme ces voyageurs qui font un repas plantureux avant de s'embarquer — afin de vomir plus aisément après. Les chefs de bande : Vrigny, un fils de cocotte bête et vicieux et Schrœder, le fils du banquier, un porc...

— Ouais, fit Lahoche.

— Le pauvre père Gampion, votre prédécesseur, en est mort, mort aussi de n'avoir pu, après trentequatre ans de loyaux services, décrocher seulement les palmes académiques.

— Que ne réclamait-il?...

— Il essayait, monsieur. Souvent, en compagnie de son camarade Terrier — autre paria — il allait jusqu'au ministère. Ils voulaient exposer leurs griefs, mais chaque fois Terrier restait à la porte, paralysé par la peur. Le père Gampion, plus brave, arrivait jusqu'au fonctionnaire compétent, rougissait, s'excusait, remerciait et filait comme s'il avait eu le feu au derrière. Et les deux pauvres vieux revenaient bras dessus, bras dessous : « Tu lui as parlé? » demandait Terrier avec admiration. « Oui, et ferme, je te prie de le croire. » Puis ils couraient sur les quais, s'enfouissaient dans les boîtes, achetaient des bouquins et reprenaient le collier...

Le métier l'a tué, par toutes les infamies et les injustices qu'il comporte. Il l'aimait pourtant, ce

métier de malheur ; il mendiait les amitiés des^ voyous de sa classe et donnait des répétitions pour rien — pour rien ! — à ceux qui voulaient bien s'intéresser un peu à son cours. Terrier agit de même ; il a repris aussi les disciples de son vieil ami, par respect pour sa mémoire... Eh ! bien, monsieur, ces êtres inofîensifs sont gratifiés de dossiers formidables, des dossiers secrets fabriqués par M. Serregras, prédécesseur de M. de Lernonville et par M. de Lernonville lui-même. Un de ces dossiers^ celui du mort, n'a plus d'utilité. On a dû le ficeler avec cette mention : Décédé. L'autre subsiste, prêt à s'enfler de nouveaux mensonges. Si vous voyiez l'air effaré de Terrier, le chapeau de travers, des livres et des brochures dans toutes ses poches, quand il vient vers moi, bégayant : « Merle, dites donc Merle, il paraît qu il vient encore d'envoyer un dossier secret contre moi. Mais que peut-il raconter ? » Et les inspections générales, les reproches de- M. l'Inspecteur, des reproches cinglants comme des coups de fouet sur la pauvre vieille bête de somme, harassée de travail et ne comprenant ni la rancune ni la haine, ni même la simple et humaine méchanceté...

— Il y a des gens, remarqua Lahoche, qui se croient toujours persécutés.

— Méfiez-vous de M. de Lernonville, continua M. Merle sans faire attention à cette phrase oblique ; c'est un être nul et dangereux, un médiocre venimeux, pourvu d'une âme de mouchard. Très snob

par-dessus le marché, il se rase à l'américaine et vit uomme un dandy s'il croit penser comme un Romain. Il a d'ailleurs totalement oublié le latin et l'amour qu'il professe pour cette langue morte ressemble au fétichisme de certains sauvages pour une idole éloignée de leurs regards. S'il le savait monsieur, il répondrait : « 7, fiH^ » aux mioches qui demandent à s'éloigner un instant. Il exerce ses hautes facultés à une surveillance de garde- <îhiourme...

— Oh ! oh ! murmura Claude.

— ... Il s'est employé à garder intacte ici la vieille tradition qui fait du maître d'études un paria. Nous sommes nourris de crapauds qui constituent le plus clair de notre nourriture ; on nous donne si peu de pain que j'achète tous les jours une boule de son que j'emporte sous mon bras au réfectoire — protestation muette qui m'a fait noter comme un détestable esprit. Pourtant il y avait quelque chose en moi, un quelque chose qu'ils ont démoli lentement par ces petites luttes quotidiennes qui useraient l'homme le mieux trempé.

Claude jugea que c'était suffisant ; il prit son ton le plus sec pour déclarer :

— Vous reviendrez à de meilleurs sentiments, je l'espère pour vous.

M. Merle fut fixé. Il eut un frisson à la pensée de tout ce qu'il avait raconté et jugea le bloc de pierre qu'il avait essayé d'attendrir.

— Je me suis confié à vous, monsieur, dit-il, et

j'ai sans doute été plus loin que ma pensée, pardonnez-moi. Je n'ai jamais été heureux; songez à mon existence, enfermé sans cesse avec des gamins qui me détestent... Le réfectoire et le dortoir finissent par vous donner la nausée et l'on deviendrait méchant à moins. Permettez-moi encore de vous recommander un élève.

— Quel nom?

— Emile Roulant, un pauvre être qui m'intéresse; il me rappelle mes débuts ; vous discernerez bien vite en lui une vive intelligence, une précocité qui vous stupéfiera.

— C'est bien, nous verrons.

Et Claude toucha son chapeau, laissant M. Merle planté sur ses jambes, avec son gros ventre ridicule.

Au milieu de ces êtres dont il devinait les tendances, le caractère, le professeur évoluait à l'aise. Il ne détestait pas les petites intrigues qui permettent à un nouveau venu agile et souple de se faire bien voir. Pour mener à bien ces complications, il était servi par le sens politique et policier des rondsde cuir qui s'ingénient à créer des inimitiés dans leurs bureaux, à fomenter des bisbilles dont ils profitent; il avait l'âme hiérarchique et bassement ambitieuse, possédant la force terrible de ne songer qu'à lui, de n'être troublé par aucune conviction, aucune passion. A ses heures d'exaltation ambitieuse, il se devinait prédestiné à passer sur les autres avec la sûreté aveugle d'un de ces énormes

rouleaux qui écrasent les cailloux sur les routes. Quand il sortit du collège, une image morale et satisfaisante le hanta : d'un côté M. de Lernonville maître dans son palais, propret, souriant, d'une vieillesse affable et décorée; de l'autre, cette espèce de vieil étudiant débraillé , avec ses boutons empourprés, ses doigts souillés par la nicotine...

Copier ceci, combattre cela. La formule était simple, facile à suivre; il l'adopta.

L'enfance de Charles : une enfance méditative, studieuse, animée par la seule joie de la puberté, un éveil des sens faisant soudain de ce petit garçon malingre et réfléchi un adolescent dont la parole enveloppante retenait les femmes charmées. Une jeunesse passée au sixième d'une maison de la rue Sainte-Cécile d'où l'on entendait à la fois l'orchestre du Conservatoire et l'orgue de l'église Saint-Eugène. Sur le même palier que ses parents habitaient ceux de Lahoche, dont le père était répétiteur à Rollin, tandis que celui de Charles, après avoir échoué dans vingt métiers, s'usait les yeux sur des copies dramatiques. Epris de songes, de la vie factice du théâtre, Charles avait fait ses premières lectures des vaudevilles que son père transcrivait d'une belle écriture grasse et ferme. Goulu-

ment, avant que les auteurs toujours pressés vinssent chercher leurs manuscrits, il lesparcourait avec précaution pour ne point tacher le beau papier écolier soyeux où s'étalaient, sous les indications de scène, de si magistrales raies à l'encre rouge. Cela ne rapportait pas de quoi vivre. Sa mère, le tablier aux reins, déformée par les travaux manuels, tentait en vain de donner au taudis l'aspect confortable de l'appartement d'autrefois , avant qu'Aubryes, comme elle appelait son mari, eût perdu leur petite fortune à la Bourse. Le pécule englouti, ce pauvre homme, de facultés médiocres et de caractère faible, s'était aperçu soudain qu'il n'avait pas de métier. Jusqu'à son mariage il avait vécu chez un oncle fort riche et avare qui le laissait se débrouiller depuis.

Au milieu de cette détresse subite, Charles était né. Alors que chez d'autres une naissance est saluée par des fêtes, sa venue occasionna le départ des derniers objets de luxe du ménage pour le Montde-Piété ; les couverts d'argent, la pendule et un motif de marbre représentant Sisyphe roulant son rocher y passèrent. Devant le berceau où vagissait l'enfant, Emile Aubryes qui, avec sa barbe grisonnante, ses yeux bons et un peu fous de myope, son gros nez chaussé de lunettes brillantes, figurait assez mal un lutteur, dit à sa femme, en brandissant le poing vers un ennemi imaginaire :

— Je vais travailler, tu verras, je finirai par trouver une situation ; j'ai mes amis.

— Va chez l'oncle Pidoux, répondit sa femme.

Ah! cet oncle Pidoux, l'homme riche de la famille, un ancien ouvrier aux mains noires, à la figure cauteleuse, n'ayant d'autres parents qu'eux et qui refusa d'être le parrain de l'enfant, par crainte d'emprunts à venir. L'oncle Pidoux ! Que de fois Charles entendit prononcer ce nom tout bas, avec une terreur superstitieuse, comme celui du Messie, de l'être providentiel dont la mort assurerait enfin le repos, le bien-être, grâce à l'héritage. Quoiqu'il refusât de voir sa famille, tous les ans Charles lui écrivait au 1" janvier, sur une feuille achetée spécialement, bordée de dentelles et agrémentée de fleurs peinturlurées. Pendant huit jours on espérait une réponse ; les heures de courrier étaient attendues avec une impatience fébrile, mais le papier à dentelles, l'application de Charles dans les pleins et les déliés savants, la suscription même : « Monsieur Pidoux, ancien fabricant, 27, rue de l'Entrepôt », n'arrivait pas à attendrir ce monstre qui vieillissait entre deux bonnes aux allures équivoques. Un jour M. Aubryes le rencontra.

— C'est toi, lui dit le vieillard, sans autre formule, que fais-tu ? Es-tu content?

— Mon Dieu, je bibelote, avait répondu en balbutiant Aubryes.

— Bonne chance, mon garçon !

Et il était parti. Ce verbe : bibeloter était choisi par le brave homme pour expliquer ses étranges besognes. Bibeloter, cela signifiait placer de tout : des décalcomanies, des filtres, des faux cheveux, des

livres grivois, des jouets à quatre sous ; porter les faits-divers, dont il était témoin, aux journaux, faire la comptabilité chez une herboriste et remplacer deux fois par mois le contrôleur d'un théâtre des boulevards. Bibeloter, cela signifiait travailler quinze heures pour gagner quatre francs — ou perdre douze sous, les jours où les courses en omnibus étaient vaines, où les gens le renvoyaient avec maussaderie.

Quant aux « amis » qu'il évoquait gravement, ils étaient deux : Samy, un banquier véreux qui l'emmenait promener dans sa Victoria, le traitait d'imbécile, de pantouflard, lui proposait défigurer dans des opérations malhonnêtes et lui refusait un louis sous prétexte « que cela brouillait et n'avait jamais sauvé personne ». Autre ami. Barbeau, canaille à face de musaraigne, et si affairé, si supérieur, si ironique, que jamais Aubryes n'avait osé réclamer sa protection.

Au bout de quinze ans de cette existence, il avait, poussé par le contrôleur, commencé son métier de copiste et s'en était tenu là, mal payé, ayant la clientèle des auteurs de bouis-bouis excentriques dont les droits ne couvraient souvent pas les frais de copie. Le pauvre homme, de tant de déboires,. de tant d'humiliations essuyées, avait conservé une àme de courtier. Humble, soumis, effaré, il n'ouvrait pas une porte chez lui sans avoir l'air de s'excuser de la liberté grande et saluait son concierge comme s'il avait eu à espérer de lui une commande importante.

Il était question de retirer le petit du collège et -de le mettre en apprentissage, quand l'oncle Pidoux mourut, laissant soixante-dix mille francs à son neveu, cinquante mille francs à chacune de ses bonnes, cent mille francs à sa ville natale et autant à l'Assistance publique.

Las, épuisé par tant d'efforts stériles, achevé par la déconvenue de ce maigre héritage, Aubryes qui était né à Grèvecœur, alla finir ses jours tout près, à Beauvais, ne pouvant consentir à s'exiler en pleine campagne. « Je veux que tu aies une profession sérieuse, déclara-t-il à son fils, tu resteras au collège. »

Charles avait quatorze ans. Le père dô Lahoche qui s'intéressait à lui, consentit à le pousser, à lui apprendre les méthodes du travail, à compléter l'enseignement maladroit du collège. Sous sa direction, l'enfant progressa, d'une intelligence plus vive que celle de Claude avec qui il s'était lié étroitement, mettant dans cette camaraderie l'ardeur, la confiance qu'il apportait en toute chose. Claude, au <;ontraire, se renfrognait, jaloux des succès de •Charles, de la sympathie qu'il provoquait.

Leur liaison commençait h se refroidir quand l'internat de Charles les sépara. Années mornes, dans le regret de la première jeunesse et du tiède foyer maternel. Il n'était pourtant ni gai ni luxueux, ce sixième donnant sur une cour en puits, mais <5'était toute la gaieté de Paris, dans les bruits qui montaient jusqu'à eux, une cacophonie où Charles se reconnaissait : quelque éclat de voix fraîche

enveloppé de musique, c'était le Conservatoire proche dont on voyait les lucarnes ouvertes sur les toits ; l'heure sonnait dans un tintinnabulement grave, c'était l'horloge du Comptoir d'Escompte ; enfin les portes un instant ouvertes de l'église voisine laissaient monter parfois jusqu'à lui une dernière bouffée d'orgue. Charles buvait tous ces bruits tandis que la plume de son père grinçait sur le papier et que sa mère, poussant la propreté jusqu'à la manie, frottait, balayait, essuyait, en un branlebas perpétuel de tapis secoués, d'eau répandue, de plumeaux brandis. Pauvre nid, soit, mais nid quand même, loin duquel il sentit le froid mortel de l'isolement. Il regretta les soirées d'été passées sans lumière, par économie, dans des bavardages sans fin, les nuits d'hiver quand, le père ayant posé sa plume, Charles lisait des vers à haute voix, sous la clarté calme delà lampe, dans la chaleur engourdissante du poêle. De quelle tendre pitié l'enfant aimait son père, il le sentait si faible, si résigné ! secoué par l'infortune, humilié par les uns, bafoué par les autres, n'ayant plus de fierté que pour ce fils dont l'âme ardente l'étonnait, dont l'acharnement au travail l'inquiétait un peu. Il avait été si malheureux; une fois, un lampiste auquel il proposait un nouveau système de becs incandescents l'avait jeté dehors d'un coup de poing : il était rentré en se frottant l'épaule endolorie et disant à sa femme: « Il m'a fait mal, tu sais ! » d'un ton qui fit que Charles sortit, alla trouver le boutiquier et

lui décocha un coup de poing terrible en pleine figure. Gela fit toute une histoire; les parents furent contraints à des excuses.

Les enfants n'aiment leur mère que lorsqu'ils arrivent à l'âge d'homme, quand la science âpre de l'amour leur fait comprendre l'enveloppement de tendresse dont ils ne s'étaient pas aperçus jusqu'alors et dont l'absence les laisse meurtris à jamais, exposés à la vie comme à un courant d'air glacial — sans l'asile du divin manteau qui les protégeait.

Seul, Charles travailla. Pourtant, malgré l'acharnement de l'étude, l'homme se levait lentement en lui, dans un besoin d'amour qui lui mettait une lâcheté au cœur. Bientôt sa tâche s'en ressentit, troublée par de» songes sans fin. Il resta pur jusqu'à seize ans, puis noua une aventure avec une grisette. Celle-ci, contrecarrée dans ses sorties par des parents soupçonneux, lui proposa le double suicide classique. Il accepta d'emblée, marcha en souriant vers la Seine, où ils devaient disparaître enlacés. Sur la berge, il se pencha et vit dans l'eau noire, aux clapotis sinistres, la double image de ses pdrents ; il recula, revint à la réalité et persuada à la petite qu'il valait mieux attendre.

Tel il était en ce jour de gaminerie dramatique, tel il devait rester. Entre ses livres il glissait des photographies de femmes et portait des fleurs séchées dans sa tunique. Il aima une Anglaise fade qui lui apprit les énervantes délices de l'amour

platonique ; il jeta joyeusement aux quatre vents les trésors d'un jeune cœur inépuisable, mais ne tomba jamais dans ces basses aventures de rue ou de lupanar qui mettent une souillure ineffaçable au seuil des existences sentimentales.

Seulement il n'attacha plus aucune importance aux paroles et aux actes d'amour. On l'eût bien étonné en lui disant que l'homme était fait pour une passion unique ; il disait : « Je t'aime » avec d'autant plus de facilité qu'il était sincère chaque fois et avec toutes. La vertu lui sembla bientôt quelque mensonge inventé par les littérateurs. Quoi ! Il avait glissé de brûlantes déclarations dans les mains gantées de filoselle de pensionnaires au maintien virginal, séduit des femmes authentiquement mariées; rien .ne s'était jamais opposé à son désir — il n'avait jamais eu le temps d'être trompé ni de souffrir. Un regard de femme l'avait jeté frissonnant de peur, mais crâne en apparence, dans une cage où des fauves hurlaient ; il avait attendu le petit jour dans des placards, affronté la rage de maris dupés, la haine de parents déshonorés, d'amants trahis ; les lèvres n'avaient pour lui que des sourires et des baisers ; si jeune, il cherchait encore un peu sur les seins de ses maîtresses l'abri maternel dont il était privé et ne trouvait près d'elles qu'indulgence et bonté, comme si chacune d'elles eût été un peu sa mère, vraiment. L'amour venait à lui avec un cortège d'insouciance et de plaisirs ; il en prenait l'habitude funeste. Il mettait

une intention câline, une fausse douceur dans ses paroles, même quand elles s'adressaient à quelque fille laide et honnête dont il n'eût pas voulu ; il apprit à mentir parce que les mensonges sont bienfaisants, permettent les ruptures faciles, où pas un reproche n'accompagne les larmes. La femme ne tarda pas à devenir pour lui une bête très simple, à croupe voluptueuse, au front étroit ; avec elle les moyens les plus simples, toujours les mêmes, réussissaient. Il habillait sa maîtresse avec une dextérité de femme de chambre, drapait sa jupe avec l'art d'un couturier à l'âge où les autres tremblent devant le corps balourd d'une fille qui va les initier...

Du jour où il vit Geneviève, il interrompit toute intrigue ; les autres femmes lui semblèrent repoussantes et banales auprès d'elle. Gomme il la sentait éloignée par son luxe, par son monde, différente des créatures qui s'étaient données à lui jusqu'alors ! Il eut la force surhumaine de jouer auprès d'elle la comédie d'une amitié indifférente, un peu railleuse. On peut supposer quel fut le supplice de cet adolescent, privé de tout plaisir, claustré dans un collège rébarbatif, avec cette idée fixe qui le torturait. Désorienté quand il sortait et ne pouvait se rendre auprès d'elle, il alla dans des brasseries et prit un goût singulier à la boisson. L'absinthe surtout l'allégeait, lui faisait couler une chaleur dans les veines, lui donnait une demi-ivresse loquace où ses pensées s'affublaient d'oripeaux

clownesques ; en même temps sa timidité disparaissait sous l'influence de l'alcool ; il se disait : V Dimanche j'irai voir Geneviève, je la prendrai par la taille et je l'embrasserai dans le cou. » L'idée de ce col mince, de ce cou de vierge pur et blanc dégagé par le chignon haut, par l'échancrure du corsaee, le troublait... Mais le dimanche il arrivait à Neuilly en possession de tout son sang-froid, bien décidé à ne rien tenter. D'ailleurs, quand il se trouvait près d'elle, cette sensualité, exaspérée par l'absence, s'atténuait. Avec cela il blasphémait, plaisantait l'amour, jouait une navrante comédie de dureté alors qu'il pleurait en baisant un mouchoir qu'il lui avait volé ou en respirant un bouquet qu'elle lui avait abandonné par jeu. Elevé dans une incroyance absolue par un père athée, il concentrait l'obscur besoin de religiosité qui sommeille au fond de l'homme le plus affranchi sur une idole féminine qui l'appelait mon camarade et lui serrait la main avec une sécheresse affectueuse. Son culte était secret. Lahoche, qui recevait ses habituelles confidences avec la mine jaune d'un meurt-de-faim devant le soupirail d'un grand restaurant, ne put même s'en douter.

Telle de ces maisons banales, ouvertes à tout venant, en plein Paris, cache un coin ignoré où un homme en proie à un rêve plus fort que l'humanité se consume en silence. L'âme de Charles, joyeuse en apparence, était semblable à l'une de ces maisons ; elle avait aussi son coin de mystère où il recelait l'image de Geneviève.

Et c'était ce coin là de son âme qu'il aimait, car de l'adolescent grisé d'amour avait surgi un homme simple et sensible, chérissant la douleur qui saignait en lui, goutte à goutte.

Charles se préparait à ausculter un mendiant à tête de modèle, un admirable vieillard à barbe de papa Bon-Dieu, accompagné de son fils, grand diable d'une vingtaine d'années, coiffé d'une toison crépue et dont la seule occupation consistait à conduire le vieux chez les peintres et à le ramener.

— Jacopo, prends ma veste, mon petit. Monsieur le Docteur, c'est une mauvaise toux que j'ai attrapée en posant. Oui, on a voulu me mouler le torse et la glaise m'a gelé les os. J'ai soixante-quatorze ans, monsieur le Docteur. Jacopo, tire ma chemise, mio caro, pas si fort, diavolo, tu me brises.

Une pluie mêlée de grêle tambourinait les vitres dans un bruit de tonnerre ; le cabinet devint obscur, le médecin sonna.

— Apportez-moi une lampe.

— Bien, monsieur. Une dame attend monsieur, ce n'est pas pour une consultation.

— Demandez-lui son nom.

Saisi d'une appréhension, il appuya son oreille

contre la poitrine, puis contre le dos da modèle. Celui-ci geignait.

— Dites-moi si je mours, nonsieir le Docteur. Hé ! Jacopo, raconte un peu ce que je tousse el ce que je crache...

La bonne reparut :

— Mademoiselle Amélie Jorde, annonça-t-elle. De stupeur, Charles lâcha sa serviette. Ainsi

c'était vrai, elle réalisait sa promesse, elle venait s'offrir à lui !

— Rhabillez-vous, ordonna-t-il doucement au vieillard.

— Hé ! qu'est-ce que j'ai, monsieur le Docteur? Un remords le prit devant l'effarement du vieux,

un souci professionnel qui lui fît recommencer l'examen trop hâtif : « Dites à cette dame dattendre », ordonna-t-il. Après cinq minutes il déclara : « Ce n'est pas grand'chose. Prenez cette bouteille, vous boirez tous les matins un petit verre ; si cela ne A'a pas mieux, je vous reverrai... »

La bonne revenait, précédant Amélie ; il serra silencieusement la main de la jeune fille, tandis que le vieux sortait avec des génuflexions, dans un trémolo de remerciements émus. Quand ils furent seuls, Charles poussa un cri :

— Ah ! comme vous êtes mouillée ! Quelle folie de sortir par un temps pareil ; approchez-vous du feu, mais vous allez attraper mal ! Pourquoi n'avezvous pas même pris un parapluie ? Et vos bottines qui sont à jeter !

— Kst-ce que j'ai songé à tout cela ? fit-elle, d'un ton de reproche.

En effet il lui parlait de sa voix ordinaire comme si, un peu cavalièrement, elle était venue lui rendre visite, sans autre intention que celle de causer quelques instants, loin de la surveillance de ses parents.

— Oh ! mais je ne veux pas que vous restiez ainsi ; on va vous apporter une robe de chambre, des pantoufles...

Elle passa son mouchoir sur son visage trempé d'eau :

— Non, n'appelez pas la bonne, servez-moi vousmême, donnez-moi votre robe de chambre.

Il hésita devant cette impudeur inconsciente, puis, envahi par une immense pitié, s'agenouilla devant elle. Elle était venue avec son pauvre chapeau dont la paille aplatie par l'averse était molle et pâteuse, son éternelle robe de serge bleue crottée jusqu'au corsage. Il la déchaussa, tira les bas et posa un baiser sur chacun de ses pieds qui étaient minces et jolis. Elle le regardait avec un sourire enivré et il sentit sur ses cheveux la caresse humble, puis appuyée d'une bouche chaude.

— Chaufîez-vous bien, là.... Levez-vous.

Il lança à la volée le lourd paquet de ses hardes. Maintenant, elle était en chemise et en pantalon, d'une gracilité telle qu'on eût dit une fdlette de douze ans, grandie trop vite, une pensionnaire au jupon grossier, au linge rude. 11 lui passa une ample robe de chambre :

— Vous ne voulez pas prendre du punch ou un peu de thé ?

— Non, rien. J'ai Tair d'un garçon, n'est-ce pas ?

— A présent il faut que je vous gronde ; vous pouvez vous tuer en faisant des courses pareilles, sous l'orage. Quelle petite tête brûlée !

— Ne me parlez pas ainsi.

— Pourquoi ?

— Je vous assure, vos paroles me font mal : je sens que vous me reprochez d'être là, que vous tentez d'éluder l'explication franche que nous nous devons. J'ai réfléchi, allez, avant de venir, mais je n'en pouvais plus ; quand vous m'avez prise dans vos bras, l'autre jour, j'ai bien senti que j'étais votre chose... Je parlais de vous à la maison, rien que pour répéter votre nom et nos causeries me laissaient morte , comme si quelque chose se cassait en moi après votre départ. Tant de fois vous êtes arrivé, puis reparti sans songer que vous me laissiez là, toute seule !... Je me serais résignée s'il en avait toujours été ainsi, mais votre étreinte m'a fait croire à autre chose... J'étais si malheureuse chez moi ; je ne pouvais même plus lire ; tous les livres sont factices ; un vrai roman, voyez-vous, serait celui dont chaque ligne aurait la palpitation d'un cœur de femme...

— Elle s'arrêta, haletante; puis, comme il avait l'air ému de cet aveu naïf, elle continua :

— Nous autres nous ne vivons que quand nous aimons, et c'est d'une vie triple, absurde et si

bonne avec des hontes et des élans, des terreurs et des joies.... Charles! si vous saviez ce que j'ai été jalouse de vous, jalouse à en mourir — mais qu'importe, elles n'ont pas été ce que je serai pour vous. Il lui répondit du ton paternel, enveloppant, mais autoritaire dont il parlait à ses malades :

— Ma mignonne, les livres vous ont mal appris la vie ; comment assumerais-je la responsabilité d'une compagne, moi qui commence à peine à me diriger — et si mal ! Songez à notre existence compliquée, salie par les besoins d'argent. Triste cage où notre amour s'étiolerait vite. Nous avons pu faire un beau rêve...

— Ce n'est pas un rêve puisqu'il ne tient qu'à vous de le réaliser. Ah ! Charles, nous avons souvent parlé tous les deux d'un monde supérieur, dégagé de tous les soucis vils, n'existant que pour le bien et pour le travail, vous m'aviez confié votre amertume de voir cet idéal si mal compris par les femmes. Oh ! je me souviens, vous m'avez dit : « La femme n'apprécie que ce qui peut s'acheter avec de l'argent; elle a des sens rudimentaires qu'émeuvent seulement les impressions directes... » Vous chercheriez, m'avez- vous dit, chez votre compagne ce détachement suprême, qui est selon vous, le privilèges des hommes. Eh bien, sciemment, j'ai fait litière de tous mes préjugés, de mon amour-propre même, puisque vous me repoussez presque...

— Amélie!...

— Si ; vous avez peur. De quoi ? Quand je vous déplairai, je m'en irai. Je ne vous coûterai rien qu'un peu de nourriture et je serai votre bonne, rien que cela si vous voulez. Avez-vous cru que je venais chercher le mariage? J'ai, mieux que vous, le mépris du monde et de ses lois; j'ai cherché le sens de la liberté absolue ; j'ai dépouillé la femme et je viens à vous tranquillement, j'abandonne les miens sans regrets ni remords pour l'homme que j'ai choisi. Renvoyez-moi, je rentrerai à la maison...

Elle ne pouvait croire qu'il ne l'aimât point ; ne l'avait-il pas embrassée sur la bouche, longuement!.. Elle croyait qu'il la désirait et il y avait dans ses yeux une lueur d'attente effrayée.

Comment la repousser? Sa défroque jetée dans un coin du cabinet ne semblait plus mettable. C'était la dernière étape de ces hardes trempées qui ne séchaient point et répandaient par la chambre une odeur de misère.

— Saurez-vous, lui dit-il, partager tant d'épreuves? Vos parents?...

— Ils ne s'occuperont pas de moi. D'ailleurs, je leur ai laissé une lettre leur expliquant tout. Je leur suis indifférente. Je tenais à la maison la place d'une femme de ménage; on en prendra uneautre^ voilà tout. Alors, vrai? vous voulez de moi?

Il la prit dans ses bras, ému d'une tendresse fraternelle. Una lâcheté, une pitié molle l'envahissaient. Il n'eût pas plus osé la renvoyer que si elle avait été sa maîtresse pendant des mois ; il ne

sentait aucun frisson de volupté à la tenir ainsi enlacée, si menue, dans la vaste robe de chambre. « N'aimant point cette âme exquise, songeait-il, comment puis-je exiger que Geneviève m'aime, moi qui suis pour elle ce qu'Amélie est pour moi : un petit être aimant dont l'esprit m'attire sans me séduire , dont la chair n'a pas daffmités avec la mienne. »

Dans sa détermination de la garder, il y avait encore du métier, ce besoin de guérir qui le faisait pleurer de rage devant une maladie incurable, le départ d'un malade désolé, le quittant sans être soulagé. II la baisa encore sur la bouche, d'un nouveau baiser pitoyable qui voulait dire : « Je te garde » , caresse donnée à un pauvre petit chien perdu qui vous suit depuis des heures...

Elle serait venue par un de ces jours de soleil oii il se sentait alerte et gai qu'il n'eût pas refermé les bras sur elle, mais, outre le sentiment qui lui faisait l'adopter dans une douceur mélancolique, il éprouvait l'égoïste besoin de n'être plus seul, d'être consolé à l'heure mauvaise de la solitude et de l'ennui. Elle était venue par un jour sombre de pluie...

— Vous égaierez mon logis, mon triste logis de célibataire qui sent la poussière et le renfermé. Vous y mettrez des fleurs...

— Dès demain, fit-elle, aujourd'hui je veux être toute à toi...

Elle n'avait pas une caresse ; elle se sentait un

peu importune. Gomme chez elle, elle se fit toute petite, effacée...

Dès ce jour, la bonne, la concierge, toute l'indiscrète domesticité de la maison devina la présence, plutôt qu'elle ne s'en aperçut, de ce petit oiseau familier. Charles lui-même s'en doutait à peine ; leurs enlacements étaient brusques, sans fièvre^ sans raffinements. Les sens de cette vierge s'éveillèrent à peine sous la caresse un peu indifférente, la caresse de pitié du jeune homme. Elle l'aida dans sa tache miséricordieuse, trouvant un plaisir à panser des plaies, à compléter matériellement, de ses mains agiles, l'œuvre du médecin. Tous deux furent bientôt environnés d'un respectnuancé d'une sorte de dédain : il avait des redingotes râpées, elle avait repris sa robe de serge aux coutures blanches et son pauvre chapeau aplati. On crut qu'il avait des visées électorales et on expliqua par cette ambition tant de dévouement impayé. L'ingratitude ne les troublait point ; ils étaient habitués aux infirmités humaines. Leur récompense était dans cette griserie qui vient des excès d'activité. Tant de labeur faisait passer les journées avec une rapidité galopante, dans l'oubli des vaines préoccupations, des soucis mondains. Charles ne retournait pas chez Geneviève dont la pensée cependant sommeillait toujours au fond de lui, latente et douloureuse. Il était retenu par la honte bête d'une vie aussi peu élégante. Aux yeux de la jeune fille, il n'eût voulu apparaître qu'auréolé de luxe, avec

quelque maîtresse d'une étincelante beauté. Il se cacha aux yeux du monde et employa des ruses pour éloigner Claude.

Au bout de quelques mois les ressources manquèrent. Là-bas, à Beauvais, le père Aubryes consacrait son maigre revenu aune invention qui l'enthousiasmait, un ballon dirigeable qui lui apporterait la célébrité et la fortune. Les envois d'argent se firent de plus en plus rares, accompagnés de lettres folles auxquelles la mère ajoutait hâtivement des post-scriptum navrés : « Il nous ruine, je t'en supplie, dissuade-le de ces projets. »* Charles n'en avait pas le courage. Pourtant la situation s'aggravait, les clients se glissaient à la consultation gratuite qu'il ne voulait pas abandonner, considérant que c'eût été une désertion au devoir qu'il s'était imposé. On renvoya la bonne. Ce fut Amélie qui ouvrit la porte, qui fit le ménage. Elle redescendit ainsi, naturellement, à la place qu'elle occupait chez ses parents.

Ici, la besogne était plus pénible encore. En cachette, elle s'oignait les mains de vaseline, désolée de sentir sa peau calleuse désagréable au toucher; ses ongles se déformèrent, elle dégageait une légère odeur de transpiration et d'eau de vaisselle. Charles remarquait parfois des flocons gris attrapés en époussetant et accrochés à ses cheveux. Sans s'apercevoir de sa gêne il soufflait dessus, lui disait en plaisantant : « Ma chérie s'estmal coifTée aujourd'hui. » Ah! la blessure que peut faire

un hommeavec ces mots : « ma chérie » prononcés d'une certaine façon ; mais il la poignardait sans y prendre garde. Peu à peu il s'accoutuma à ne plus voir une femme en elle ; il lui prenait le bras comme à un camarade ; elle était si peu femme, en effet ; il voyait quelle enlaidissait et n'en soupçonna jamais la cause. Le soir il s'endormait, tandis qu'elle restait dans la cuisine, s'épuisant en lessives éreintantes pour épargner les quelques sous de la blanchisseuse. Quand il sortait, appelé par un malade, elle frottait le parquet ; jamais il ne se demanda comment ce parquet auquel il ne voyait jamais toucher pouvait reluire comme une glace ; puis il se déshabitua de la caresse, de ce contact qu'elle ne réclamait plus, heureuse d'un baiser pris entre deux portes quand elle avait eu le temps de faire un bout de toilette. Il accepta que, devant les clients, elle lui parlât comme une bonne, à la troisième personne, et elle lui dit elle-même qu'il n'était guère convenable qu'ils sortissent souvent ensemble, puisqu'elle ne devait être que sa domestique.

Cependant leur pauvreté s'aggravait de jour en jour. Quels sacrifices leur permirent de garder leur logis, leurs quelques meubles, l'apparence de respectabilité nécessaire aux carrières dites libérales! Elle mangeait à peine, se refusait un morceau de pain, un doigt de vin pur. Et Charles était incapable d'un effort pour sortir de cette détresse. La grande majorité de ses malades riches ne le payait

point : n'avait-il pas une réputation de- philanthrope, déjeune savant dégagé des vaines contin* gences? D'ailleurs il ne travaillait plus. Le moyen de travailler, quand le souci d'une échéance proche vous talonne, quand on se demande comment on pourra le lendemain faire des visites aux quatre points cardinaux de Paris sans se permettre le luxe d'un omnibus?

Un ressort s'était brisé en lui ; il s'enlisa, n'ouvrit plus un livre et rumina une amertume de raté précoce. Par un sentiment commun aux intellectuels, il avait besoin d'une certaine idéalisation d'existence sans laquelle son activité s'éteignait. Ce n'était rien cette présence de souris, cette passivité de femme aimante, c'était un trouble cependant, un agacement provoqué par la moindre question : « Que fais-tu? », « A quoi penses-tu ? » Jadis, il discutait longuement avec elle de questions morales et sociales, s'émerveillait de trouver chez cette jeune fille à l'aspect de sainte bretonne, un interlocuteur documenté, une raison virile qui s'opposait parfois victorieusement à la sienne. Gela aussi était fmi, tué par ces conversations : « Auras-tu assez pour payer le boulanger demain ? — Combien faut-il ? — Sept francs soixante. — Je n'ai plus que cent sous. — Ne t'inquiète pas, mon mien, je m'arrangerai. » Elle l'appelait mon mien et il était si peu à elle ! Une nuit elle s'éveilla quoiqu'elle fut brisée de fatigue, mais la lourdeur du regard écrasant que Charles appesantissait sur elle lui fit

ouvrir les paupières. La bougie était restée allumée, il avait lu une grande partie de la nuit ; le livre posé sur la table, il la contemplait fixement; elle saisit le reproche de ce regard et fondit en larmes. Sans lui dire un mot, il la prit contre lui, but ses larmes et la rendormit avec de vagues mots d'amour.

Pourtant, d'heure en heure, le désastre devenait plus irréparable. Charles eut recours à Claude. Il lui confessa tout. Claude s'étonna : les Jorde disaient partout qu'Amélie était à la campagne, auprès d'une parente malade.

— Ya chez eux, lui dit Charles, déclare-leur qu'elle est prête à revenir, je ne puis plus la garder, je suis accablé de dettes, je cours au suicide.

Mais Claude revint porteur d'une mauvaise nouvelle ; dès les premiers mots, le paralytique l'avait interrompu :

— C'est une Marie-Salope qui couche avec la garnison, qu'elle y reste !

M""^ Jorde s'était montrée implacable ; elle avait bien d'autres soucis en tête : Georges se préparait au baccalauréat. A la fille prodigue, la maison resterait fermée, pour toujours. Nul attendrissement chez ces êtres ; le petit Georges lui-même ne parlait plus jamais de sa sœur.

— Ah ! mon pauvre vieux, mon pauvre vieux, sanglota Charles, aide-moi, secours-moi!

En la circonstance, Claude lui donna un conseil très net. Il s'agissait de tout expliquer à la pauvre

lilie et de la flanquer dès le lendemain à la porte ; les parents seraient bien forcés de la reprendre. €barles, prostré, eut la force de répondre qu'il ne ■commettrait pas cette infamie : « Es- tu retourné chez les Lureau ? interrogea-t-il. — Oui. — Et Gene- Tiève Tïe t'a pas parlé de moi ? — Non » . Pour clore l'entretien, le professeur eut un grand geste découragé qui signifiait : « Mon ami, tu te noies et tu refuses la perche que je te tends ; à ton aise ! » InlérieTarement il se réjouissait d'être aussi bien préservé de ces orages.

Ce fut alors que Charles, acculé par la misère, alla jusqu'au crime. Il écouta la première créature qui lui offrait de l'or pour la débarrasser d'un fardeau gênant. L'opération terminée, il s'abrutit avec rie l'absinthe pure et passa une heure, complètement ivre, à hurler. « Je m'en fous ! » , répondant à la voix secrète qui lui reprochait son forfait. Les réputations dans ce genre se font vite ; il eut une clientèle et le boulanger fut régulièrement payé.

Amélie qui avait tout deviné ne le questionna poiTit. Elle s'alarmait de le voir taciturne, refusant de sortir, tremblant au moindre coup de sonnette, puis, comme on se fait à tout, elle se fit à cela. DaTïs un certain monde on connaissait le métier qu'il pratiquait et Ton croyait que sa philanthropie étarit destinée à masquer le reste, l'immonde besogne. Toutes ces malheureuses étaient les bienvenues, elles donnaient ce qu'elles pouvaient; il acceptait les écus de la servante, les louis de la

prostituée, les billets de banque de la femme mariée. Ses rêves étaient hantés par des sexes béants au fond desquels il allait tuer la vie. La vieille danseuse au cancer qu'il avait jetée à la porte de son cabinet, exaspéré par ses cajoleries séniles, le poursuivit un jour qu'elle était saoule, de ce mot sinistre : « Hé ! le Docteur Mort-aux- Gosses! » On ricanait sur son passage. Il prit peur...

Mais avec un remord grandissant, un prurit de travail le saisit. Il se consacra aux maladies nerveuses, à la fragile mentalité humaine. Son cerveau lui servit d'abord de champ d'étude; il s'étudia avec un soin effrayant et publia un admirable livre aussi littéraire que médical, un livre de science et de psychologie où une âme désemparée criait son désespoir à travers les sèches observations et les diagnostics impitoyables du praticien.

Ce livre venait à son heure. Charles s'était penché sur l'âme moderne ; il avait compris le désastre futur que prédit ce mot de neurasthénie, annonciateur de quelque démence générale, d'un vent de folie qui bouleversera l'humanité. Lui-même était un sujet incomparable. II se décrivit, conta ce qu'il avait vu, pour mettre en garde les générations futures, pour préconiser le remède d'une société meilleure, disant que plus d'énergie ne pouvait jaillir que de plus de vérité, — de plus d'amour aussi. Les journaux s'emparèrent des anecdotes qu'il rapportait, mirent au jour ses jugements, amplifièrent son cri d'alarme, et il parut à ses con-

Irères un révolutionnaire monstrueux. Jalousant le bruit qui se faisait autour de son nom, ils lui reprochèrent de l'avoir cherché en s'éloignanl de la science pure et traitèrent son œuvre de roman. Quand il était appelé en consultation au chevet d'un malade, il souffrait de la politesse froide de ses collègues, du ton dont ils lui disaient : « Vous vous occupez beaucoup de politique, je crois ? » Pour certaines gens, en effet, tout ce qui sort du domaine étroit où ils s'agitent, tombe dans celui de la politique. Politicien, le magistrat qui essaie d'éclairer par un peu de pitié les ténèbres du Gode;^ politicien, le littérateur qui ne se contente pas de chatouiller les vices ou de faire rire, mais qui essaie sinon de résoudre, du moins d'envisager la question sociale ; politicien, le savant qui tente de vulgariser ses découvertes, d'apporter un peu de bien-être à ceux qui souffrent ; politicien, le poète qui ne traite pas exclusivement de petites fleurs et de petits oiseaux!... Que n'a-t-onpas gâché avec ce mot?

Une critique outrageante, un blâme de journal infime jetaient Charles dans la désolation. La haine que suscita son livre le fit reculer. Hanté par le remords de l'odieuse besogne à laquelle il s'était livré, il senferma plus strictement que jamais.

S'ennuyant, il tomba de plus en plus dans ce vice idiot auquel t'entraînait un inexplicable penchant naturel : il but. Amélie était forcée de retirer le verre de ses mains tremblantes ; elle le conjurait

de ne pas se tuer, se jetait à ses pieds, restait là, dans une pose d'adoration, de supplication ferventes. Il trouvait rarement l'ivresse, mais un état d'àme particulier qui ne manquait pas de charmes. Il fallait tout cet alcool pour ennuagerson cerveau, lui faire perdre la vision aiguë des choses. Un être vulgaire y eût trouvé la plus abjecte des fins ; cette habitude néfaste lui abîma la santé, mais laissa son intelligence nette ; il n'y trouva niTapaisemen-t complet, ni l'oubli définitif, il vieillit seulement et ses tempes s'argentèrent. Puis il eut la sensation que sa jeunesse était finie, qu'il devait renoncer à tout bonheur. La gloire ne se présentait à lui que sous son aspect le plus rude ; ses théories ne le classaient point parmi ceux qui récoltent, mais parmi ceux qui combattent et doivent lutter jusqu'au bout. Cette atmosphère de poudre excite les uns et paralyse les autres ; chez lui le caractère n'était pas à la hauteur de l'esprit, il se découra- :gea. Pourtant, quel isolement complet, propice aux enfantements laborieux, aux œuvres longues et solides ! Geneviève n'était plus qu'un cher souvenir, plein d'amertume. Plusieurs invitations adressées par les Lureau étaient restées sans réponse, ou bien il avait envoyé deux mots d'excuse, sur une carte. De même il avait consigné sa porte à Claude. En face d'Amélie, il attendait. Quoi ? Il ne savait au juste : un incident imprévu, une fortune tombant du ciel, qui lui permettrait de vivre à sa guise.

La torpeur de certaines gens vient de l'estomac, la sienne venait du cœur : cette déviation subite dans la ligne jusque-là pure de sa vie, son abaissement, tout cela était né de l'indifférence amicale de Geneviève. Seul l'amour de cette femme pouvait sauver cette intelligence. Elle lui manquait autant que si elle lui avait appartenu pendant des années ; vingt fois il fut sur le point d'aller le lui crier, mais son orgueil surnageait, indomptable, au milieu de ce naufrage.

Ce fut à cette époque qu'il voulut renoncer à sa clinique. Pour la première fois Amélie se permit un reproche.

— C'est mal, fit-elle.

— Beati pauperes spiritu, répondit-il avec un mauvais sourire.

-^ Jaime mieux être pauvre d'esprit que de sentiments !

— Jai passé, expliqua-t-il, la crise de générosité. Ne vois-tu pas mes cheveux blancs et, sur mes tempes, des pattes d'oie? Je veux être tranquille, tu m'entends, pouvoir acheter dans quelques années une maisonnette avec un jeu d'eau et des boules qui refléteront le paysage. Nous aurons des panamas, tu me broderas des pantoufles ; on m'appellera le bon docteur. Quant à mon prochain je m'en moque, tu m'entends !

— Charles !

— Quoi, Charles? Ah! je comprends, ce qu' t'avait attiré en moi, c'était le Saint-Vincent de

LE ROSEAU DE FER &ï

Paul laïque, la Providence du pauvre et je descends de mon piédestal. Il faudra t'habituer au bjon" homme tel qu'il est.

— Soit, fit héroïquement la jeune fenHue, mais, travaille.

Il eut un geste évasif qu'elle crut comprendre.

— Que temanque-t-il ? La liberté? Jeté lareada. Tu es libre, comprends-tu ? As-tu besoin de l'amour d'une autre femme, prends-la, que m'importe ! Je ne suis plus jalouse, j'accepte d'avance la place que tu m'assigneras ; introduis cette femme ici et je la servirai, mais je ne veux pas que tu te dégrades,, que tu deviennes semblable aux autres^, j'aimerais mieux partir de suite, retourner là-bas...

— Ma chérie, balbutia-t-il...

Il ferma les yeux pour sentir la délicieuse brûlure des larmes qui y affluaient. Il avait pu méconnaître la femme, quand une femme lui apportait une pareille abnégation ! Ah ! triple fou,, triple sot!...

Elle riait contre lui, heureuse : « Laisse-moi, je sens l'eau de javelle. » Il huma cette odeur humble, qui lui sembla meilleure que tous les parfums : « Sors, dit-elle, amuse-toi ; pourquoi ne retournerais-tu pas chez les Lureau ? » Enfantinem^ent, elle lui refit son nœud de cravate :

— Tu es si beau^ mon mien, je ne veux pas te garder pour moi seule, vois tes amis, vas dans le monde.

— Et toi ?

— Je t'attendrai. Tu ne sais pas ce que c'est bon d'attendre. Les soirs où tu sors, je me couche tard ; bien entendu, je ne m'endors pas, je guette les bruits de la rue ; la porte cochère se ferme une fois, deux fois, ce n'est pas toi; Theure passe, je prends un livre et ton nom danse entre les lignes. Enfin, je reconnais ton pas dans l'escalier, je me dis : « C'est lui! » et je ferme les yeux avec une joie... une joie... comme si tu avais couru un grand danger et que j'aie failli ne jamais te revoir...

— Tu trouves de la douceur, même dans les peines de la vie, dit-il en lui caressant les cheveux d'une main distraite, la pensée ailleurs...

Nawkeyns venait d'éprouver un grave désagrément. Jusqu'alors il avait mené de front des spéculations de Bourse assezheureuses et un métier obscur de banquier en chambre, opérant un peu à la façon de ces anciens escompteurs qui florissaient vers 1830, un abat-jour vert crasseux sur les yeux, au fond de quelque taudis du Marais. Les affaires allaient mieux au fond de ces masures infectes qu'en l'hôtel ruisselant de dorures de l'avenue VanDyck. Filouté par des emprunteurs peu délicats, ce boursier confortable, à la face si grave, correctement encadrée de favoris courts, prit soudain l'aspect

d'un caissier véreux sur le point de fder en Belgique. Gardant sur ses affaires le mutisme jaloux des gens qui échafaudent des combinaisons malpropres, il n'avait pas mis Wanda au courant de ses transes.

— N'as-tu pas la colique ? lui demanda-t-elle, le voyant verdàtre, les prunelles désorbitées.

Il se récria : jamais il ne s'était mieux porté; quant aux affaires, elles étaient excellentes.

Un après-midi, il donna l'ordre d'enfouir rapidement ses effets dans une malle ; lui-même entassa ses papiers dans une valise, embrassa son fils et prévint sa femme qu'il partait pour une quinzaine de jours.

— Je n'ai pas d'argent, observa Wanda.

Il tira de sa poche cinq louis : « Mon reste! » A deux heures, il s'était présenté en Bourse et avait été exécuté dans les formes Certaines affaires se règlent par la simple inscription des ordres sur les carnets du client et du courtier. Ces ordres avaient été désastreux ; Naw^keyns n'ayant pas le premier sou pour payer, déchira tout simplement les feuilless de son carnet qui portaient l'opération en cause. Ce procédé ne fut pas du goût de ses créanciers qui l'attendirent et le jetèrent à coups de bottes au bas des escaliers. Arrivé là, Nawkeyns ramassa son chapeau, s'épousseta et s'en fut porter plainte au commissariat spécial où il demanda aide et protection. Puis il réfléchit et conclut qu'il valait mieux se laisser oublier. Maigrement lesté de quelques

billets il prit, après avoir quitté sa femme, le train de Belgique et s'en alla tenter la fortune sur une table de trente-et-quarante.

Seule, M""^ Nawkeyns se demanda comment, avec ces cinq louis, quarante-neuf sous qui lui restaient en poche et trois cent sept francs qui constituaient les économies de Raymond, elle paierait les trente cinq mille francs qu'elle devait à sa couturière, six cents francs à sa femme de chambre et trois termes arriérés à son propriétaire. Elle ne pouvait rien vendre ; ses meubles somptueux, ses objets d'art, depuis le héraut de bronze à cheval qui gardait l'antichambre, jusqu'à la grenouille en vejre filé qui garnissait sa liseuse, appartenaient à une maison de crédit qu'elle payait tant par mois, comme une grisette solde son mobilier de pitchpin. Ses bijoux étaient loués également à un joaillier qui avait pour spécialité ces sortes d'opérations, mais qui faisait surveiller étroitement ses clientes, par crainte d'un départ inopiné. Vendre la moindre de ces choses équivalait à une escroquerie. D'ailleurs, sans ses bijoux et sans ses meubles, elle devenait une dame assez mûre , aux cheveux jaunes , dénuée d'attirance. Elle sentait tout cela : elle devinait également que la fuite de Nawkeyns inquiéterait le propriétaire et qu'elle se trouverait bientôt dans quelque chambre meublée, munie d'une vingtaine de pauvres louis, avec ce gamin sale et apathique qu'elle ne pouvait d'ailleurs souffrir.

Mais elle était femme de ressource, ayant de qui

tenir. Son père n'était autre que ce fameux comte de Haudekerke qui défraya par ses aventures la vieille chronique galante. On contait sur ce gentilhomme des anecdotes inoiiies. Vers la fin de son existence, il remettait souvent la petite, qui avait quinze ans, entre les mains d'un camarade de cercle qui conduisait l'enfant à Mabille et au Palais-Royal. Lui-même courait après les quelques pièces de cent sous qui lui permettraient de figurer au « tableau » des joueurs de baccara. Un soir, il fut repoussé de partout ; le caissier lui refusa le moindre prêt ; le croupier se déroba ; les valets de chambre, trop sollicités, lui opposèrent une fin de non-recevoir obséquieuse mais formelle. La partie était grosse ; le banquier perdait ; les cartes, l'or, les billets, les jetons de nacre, sous l'électricité aveuglante, attiraient le comte invinciblement. II se rua dans les cuisines, avisa un marmiton qui lavait des assiettes.

— Je suis le comte de Haudekerke, lui cria-t-il ; as-tu des économies?

— Oui, monsieur le comte.

— Combien?

— Deux cents francs.

— Les as-tu là?

— Oui.

— Prête-les moi.

L'homme s'essuya les mains à son tablier et chercha au fond d'un portefeuille crasseux les deux billets qu'il tendit au vieux joueur. Deux heures

après, celui-ci gagnait vingt mille francs, qu'il reperdait en trois banques. Dans cet intervalle, le marmiton, nouveau dans le Cercle, avait appris par les plaisanteries de ses camarades le triste sort qui était réservé à ses économies. A cinq heures du matin, blême et serrant les poings, il attendait son débiteur dans le vestibule. Dès qu'il le vit, il lui barra le passage :

— Mon argent !

— Jai perdu. Tu l'auras demain.

— Il me le faut tout de suite.

— Me laisseras-tu passer, maraud ?

Cette épithète de l'ancien régime mit le marmiton en fureur. Il se jeta sur le comte et le bourra de coups si violemment appliqués que le gentilhomme, la poitrine défoncée, les dents en marmelade, se coucha en rentrant, pour ne plus se relever.

Wanda avait grandi dans ce milieu bizarre, appris à lire dans des manuels de jeux et griffonné ses premiers bâtons sur les cartons imprimés en rouge et en noir appelés « permanence », que l'on distribue dans les salons de roulettes. Son père mort, elle « fit » les villes d'eaux, saluée encore par quelques dames du monde, sauvegardant une ombre de respeclabilité et n'affichant pas d'amants ostensibles, pour l'excellente raison qu'ils étaient tous mariés.

Elle fit la connaissance deJayNawkeyns à Trouville, où il était modestement employé à tirer la

mécanique des petits chevaux. Elle lui trouva l'air distingué, toujours en habit, avec des mains de chanoine, des bagues irrésistibles, un air pour lui couler en douceur : « Le sept a des chances aujourd'hui, chère madame », qui lui chavirait le cœur. Elle l'enleva ; ils voyagèrent et commencèrent la conquête de Paris sous le couvert d'un mariage dûment légalisé par le maire et sacré par l'église. Et voilà qu'elle sortait de son rêve, à quarante-neuf ans!

Rentrée avenue Van Dyck, elle se soulagea les nerfs en calottant copieusement Raymond, qui demandait si « pôpa » rentrerait bientôt. Elle lisait machinalement le Figaro , quand ses yeux tombèrent sur cet écho : « Le radjah de Badourkha, S. A. le prince Methan vient d'arriver à Paris. Le radjah est un des princes les plus colossalement riches de l'Inde ; on évalue sa fortune à quatre cents millions. Il est descendu, avec sa suite, d'un faste tout oriental, au Grand Holel. »

Une inspiration désespérée vint à la baronne. Elle revêtit sa robe la plus délirante et attendit sur les boulevards la sortie du prince Methan, qu'un interprète complaisantlui désigna. Pendant trois jours elle recommença le même manège, incendiant l'Altesse de son regard le plus brûlant, dont elle l'accompagnait jusqu'à son landau. Le prince, un gros homme à barbe de jais, l'air d'un Marseillais placier en vins, avec sa bedaine, son gros pardessus de molleton marron, son pantalon de Casimir blanc, serré

dans des bottines à élastiques, n'avait a'oriental qu'un turban magnifique et, sur sa cravate toute faite, un brillant de la grosseur du Régent. Celte femme, qui se trouvait sans cesse sur son passage, l'intrigua. Il lui dépêcha son secrétaire, auquel il la désigna du bout de sa canne avec cette phrase laconique : « Quel prix ? »

Le secrétaire fit la commission et Wanda s'esclaffa en Parisienne évaporée, trouvant la plaisanterie drôle, bien qu'un peu forte.

— Voici ma carte, dit-elle en feignant de se remettre à grand' peine de cet accès d'hilarité. Veuillez dire à Son Altesse qu'elle excuse ma curiosité déplacée et qu'elle nous fasse au baron et à moi le plaisir de prendre une tasse de thé dans un salon qui a la réputation de figurer parmi les plus amusants de Paris...

Elle salua le secrétaire sur ces mots, adressa une révérence souriante au radjah étonné et remonta dans la Victoria de louage qui l'attendait.

Toutes ses espérances se réalisèrent; le prince vint, la trouva seule, admira fort son hôtel et fut enchanté de découvrir une femme qui parlait anglais et lui paraissait résumer toutes les grâces de la Parisienne. Réduit jusque-là aux seuls régals faciles des musics- halls, il trouva que Wanda rehaussait ces plats insipides par son épice de femme comme il faut, connue et titrée. Elle joua avec lui la comédie de la persécution, se dit ruinée par un mari noceur et joueur et lui tira trente mille

francs d'une demi-heure d'ivresse passée sur un divan. Le propriétaire futpayé, la femme de chambre aussi ; l'hôtel, lugubre pendant cette période de disette, reprit son train d'enfer ; les cuisines flamboyèrent à nouveau ; les soirées succédèrent aux réceptions et les five o' clocks aux dîners d'apparat. Le prince Methan payait royalement. Il régla d'un trait déplume les factures de la femme et les différences du mari. Celui-ci parlait déjà de revenir quoique le radjah, peu habitué aux nuances de la vie européenne, l'eut remplacé, parlant haut, couchant là, affichant un laisser-aller terrible. Il fallait pourtant ménager une rentrée à Jay qui s'ennuyait et menaçait de tout casser. La baronne résolut alors de frapper un grand coup en donnant un bal masqué danslequel son mari réapparaîtrait. Elle méditait depuis longtemps un costume de nuit à robe de tulle noir lamée d'or et sous lequel elle serait en maillot.

Ce fut un bal historique, le bal, un peu, de la Vie parisienne où les bottiers se déguisent en amiraux suisses et les gantières en femmes du monde. Elle invita des amis de son père, ses anciennes relations de villes d'eaux, de vieilles camarades tombées dans le besoin et qui firent des miracles d'ingéniosité pour décrocher des costumes qui sentaient le camphre et la naphtaline des marchandes à la toilette.

Nawkeyns reparut, sans favoris et déguisé en clown ; il comptait se faufder sans trop faire jaser,

grâce à la gaieté de son costume. Le prince ne fut pas peu étonné de voir apparaître le baron Nawkeyns qu'il commençait à considérer comme un mythe, sous la forme inattendue d'un Footitt à culotte jonquille dont le derrière figurait une lune grimaçante ; la sueur de son visage faisait couler le fard dont il était peinturluré ; ses sourcils pleuraient des larmes noires sur ses paupières et le vermillon de sa bouche se mélangeait au blanc gras de son menton dans une boue rosâtre d'un aspect atroce.

— Il fait chaud cette soâr ! glissa-t-il plaisamment au prince qui, par un privilège de maître de maison, avait gardé sa redingote et ne se signalait que par son énorme turban.

Il y avait là d'étranges individus qu'une invitation inopinée avait tirés de leur solitude, de leur oubli, qui avaient secoué leur poussière de momie et s'étaient décidés à cette sortie dernière. On y pouvait remarquer des célébrités du Second Empire accueillies par des chuchottements de grosses dames : « Gomment c'est lui ! Il n'est donc pas mort ? » Ce fut ainsi que parut Mellot, l'ancien dandy, sombré dans les malheurs de la politique et qui retrouva un regain de jeunesse à se promener, le claque sur la cuisse, envoyant de son gant un salut à ces ruines qui furent la jolie Lisette; Betty Klings, l'Anglaise à chair de morte froide et dure ; Emma la bouquetière et Charlotte Réval, l'impeccable écuyère du Cirque.

Un petit homme maigre et chancelant, costumé «n abbé de cour, fit sensation. C'était une curieuse physionomie de vieillard. Sa tête glabre semblait trataillée dans le chêne par un couteau ironique qui eût accentué les méplats, courbé un nez trop Lourbonnien vers un menton galochard, creusé les tempes, taillé une bouche interminable et enfin, dans un accès d'énervement joyeux, dessiné partout, sur le front, sur les paupières, sur les joues, des milliers de petites rides fantasques dont pas une n'avait imprimé un pli profond de chagrin, d'amertume ou de souci. « Qui est-ce ? Qui estce? » chuchotait-on sur son passage. On le connaissait bien, mais seulement de le voir au Bois où, chaque jour, il promenait en voiture sa vieillesse dolente. Quelle voiture! Une calèche immense dont la caisse jaune paille affichait de larges arm)iries ; l'intérieur était capitonné de satin bleu, la poignée de la portière affectait l'élégance de ces cols de cygnes dont on fait les robinets de salles de bain. Le tout avait l'air de sortir d'un musée de province, jusqu'aux laquais en culotte courte, vêtus d'habits à la française trop larges ; les chevaux grands comme des chameaux secouaient leur gourmette d'or avec un rictus macabre ; ils portaient des roses-thé artificielles au frontail et esquissaient sur des jambes chancelantes de vaines tentatives de pas espagnol. On le connaissait bien, mais on ne le reconnaissait plus. Fardé, corseté, précieux, il avait la manie de saluer les horizontales, pas les

pauvres, les débutantes en fiacre, mais les arrivées, les célèbres qui ne daignaient pas toujours lui répondre. Il saluait quand même ; son chapeau tromblon gris galonné de noir prenait un panache, des ailes ; il y joignait un sourire ineffable : « Bonjour, belle ! » Et les deux chevaux, dans leur encensement solennel, semblaient, eux aussi, saluer et sourire de leurs dents jaunes.

Wanda lui dépêcha un valet de pied : « Je n'ai pas annoncé monsieur; qui dois-je?... » Doses doigts fins, le vieillard chifî'onna son jabot, puis, d'une voix indéfinissable où l'ironie se mêlait au regret: « Annoncez le feu duc de Gherpray-Barfleur! » Ce fut un brouhaha, une ruée devant ce fameux personnage en qui l'on ne retrouvait plus rien du Gherpray-Barfleur d'autrefois, avec sa barbe opulente, ses yeux étincelants ; ses yeux, comme ceux des enfants et des gens qui vont bientôt mourir, fixaient l'au-delà, un point vague dans l'infini. « J'ai couché avec pendant trois ans, murmura Betty Klings à l'oreille de Gisette, et je ne l'aurais pas reconnu! » « Et moi, soupira Gisette, je l'appelais chouchou dans l'intimité... Ghouchou!... »

— Monsieur le duc, dit la baronne en s'inclinant, voici mon fils.

Raymond était déguisé en coq. Un coifTeur lui avait appliqué à l'aide de colle forte de longues plumes bleues sur les joues et sur la gorge, torture effroyable qui donnait à l'enfant une grimace navrante.

— Talis mater, qualis filius. Il est charmant votre petit coq, s'exclama le duc de Gherpray-Barfleur avec son sourire hoffmannesque.

La devise ne mentait point, M""" Nawkeyns était affligeante; on eût dit quelque mystérieuse comtesse de Gastiglione, sortant, au bout de trente ans de solitude, pour exhiber un costume des Tuileries et la décadence d'une chair jadis glorieuse. Son maillot mal rembourré laissait voir un mollet difforme, un genou grossi par les rhumatismes ; un étroit corselet de pierres fines comprimait mal sa poitrine flasque ; les fanons de sa gorge étaient insuffisamment couverts par un collier de perles d'ambre à quintuple rang, de très mauvais goût et sans valeur, mais que le prince Methan lui avait offert comme un joyau de famille auquel il tenait beaucoup. Elle traînait après elle une queue de gaze noire lamée d'or et des étoiles d'or parsemaient ses cheveux blonds. Dans l'intimité du cabinet de toilette, elle s'était sans doute trouvée ravissante grâce aux lumières savamment disposées, au jeu de glaces favorable ; au milieu de ce salon crûment éclairé par un énorme lustre électrique, elle comprit le désastre et regretta de n'avoir pas choisi un costume montant dont les plis auraient avantagé sa démarche restée jeune. Il lui fallut un effort de volonté pour garder le maintien affable de la maîtresse de maison.

— Superbe ! lui dit le radjah en passant. Elle lui envoya un « Merci ! » reconnaissant.

— Pas VOUS, rectifîa-t-il brutalement, là, cette jeune fille.

Wanda se retourna et vit Geneviève. Celle-ci avait choisi un costume fantaisiste de Merveilleuse. La jupe était un étroit fourreau de soie gorge de pigeon serré à la taille par une énorme ceinture à bouquets pompadour, d'un rose fondu ; ses pieds étaient chaussés de mules grises à haut talon ; un réticule à la haute monture d'or curieusement ouvragée et bossuée d'améthystes pendait à son côté ; elle était à peine décolletée, portant un de ces exquis fichus de mousseline et de dentelles, qui encadrent si chastement une poitrine vierge. Gantée de hauts gants de Suède blanc, elle tenait de la main gauche un face-à-main d'écaillé blonde incrusté de son chiffre en brillants ; de la droite, elle s'appuyai sur une grande canne de jonc enrubannée, au pommeau d'or : sous un cabriolet de forme amusante, chargé d'une guirlande de grosses roses et doublé de soie bleu-de-ciel, des boucles s'échappaient, gaminement roulées et poudrées à frimas.

Seule, elle n'avait pas l'air déguisé, aussi à l'aise qu'en une robe de bal ordinaire. Un cercle admiratif se fît autour d'elle, un vide, dans le silence jaloux des femmes. Elle s'arrêta, porta d'un geste adorable son face-à-main à ses yeux amenuisés et veloutés, puis sourit à Wanda qui s'avançait, le cœur crispé.

— Mes parents sont un peu souffrants et ne m'ont pas accompagnée, mais je tenais à venir. . .

La baronne la remercia, tout en la conduisant au prince Mcthan qui la fixait de ses yeux de braise et tint à ce qu'elle s'assît auprès de lui. Mais elle semblait chercher quelqu'un, le face-à-main obstinément dressé. Methan voulait lui dire quelque chose de très fin et de séduisant que son ignorance de la langue française lui rendait pénible à trouver; il lui décocha enfin : « Vous avez une croupe admirable ! y> compliment qui fit se lever Geneviève, effarée. Claude passait, coiffé d'un chapeau pointu de Diafoirus.

— Charles n'est pas arrivé ? demanda-t-elle.

— Je ne l'ai pas vu.

— Yiendra-t-il ?

— Je ne sais.

— Off'rez-moi votre bras, voulez-vous !

Elle quitta le radjah sans s'incliner tandis que Claude, ravi, lui expliquait le sujet de la conférence qu'il allait faire sur les femmes dans la comédie de Molière.

Cependant Wanda se multipliait, furieuse de son costume, des étoiles d'or qui tombaient de ses cheveux, des lames de sa robe qui jonchaient le parquet ; quelqu'un ayant marché sur sa traîne, elle arracha d'un geste fou le lambeau de mousseline qui pendait, piqua une épingle fébrilement. Les femmes, devinant sa détresse, lui parlaient sur un ton de fausse compassion qui l'énervait.

Nawkeyns était vexé, il ne connaissait pas grand monde et semblait un invité, tous les hommages

allant au radjah. Tannoire, un farceur à froid, lui avait joué un mauvais tour : « Quel est ce monsieur ? » lui avait demandé Nawkeyns en lui désignant M. Dupont d'Arcole, président des comités bonapartistes, dissimulant sa gravité naissante sous la perruque de Yalère. « C'est un de mes amis; voulez-vous lui faire plaisir, dites-lui : Ce costume de duc d'Enghien vous va à ravir. » Nawkeyns, ignorant et la qualité de son interlocuteur et le drame des fossés de Vincennes, fit la commission et ne reçut en réponse qu'un coup d'œil de mépris et ces mots aigres : « Monsieur, vous faites le pitre à ravir. »

Naw-keyns pirouetta, flairant une gaffe, Que les invités de sa femme étaient donc assommants, depuis le duc de Cherpray-Barfleur, qui lui disait, montrant le troupeau gélatineux des « anciennes » : « Très drôle, mon cher, cette idée d'avoir reconstitué la vieille garde ! » jusqu'au radjah qui lui répétait famitièrement : « Vous êtes-z-hideux en clown, monsieur Nawkeyns, très-z-hideux ». Pour tenter une diversion, il organisa une table de jeu, où le prince Methan perdit en cinq minutes tout l'argent qu'il avait sur lui. » Monsieur Nawkeyns, prêtez-moi donc cent louis. » Jay rétourna en souriant ses poches de clown : « Attendez, mon prince, je vais chercher là-haut... » Il courut, fiévreux, les demander à Wanda, qui ne les avait pas, la fête l'ayant mise à sec, et il finit par les grappiller de droite et de gauche : « C'est pour un tour très

drôle, vous verrez. » Un quart d'heure après, le prince pontait vingt-cinq louis à l'écarté contre un ami de Nawkeyns, un pur, ancien commissaire des jeux dans les casinos. La gêne, le froid mortel qui envahit les bals où se coudoient des mondes trop mélangés disparaissaient, tant la foule était dense. Claude et Geneviève ne purent arriver à valser et se promenèrent.

— Charles n'est pas là ? demanda-t-elle encore.

— Non... Il a bien autre chose à faire !

— Allons dans ce petit salon, reposons-nous un peu.

Elle le regarda bien en face :

— Que se passe-t-il donc?

— Je ne sais si je dois vous dire...

— Je suis son amie, je puis tout entendre, Je vous en prie... 11 a une maîtresse?

— Oui.

Elle secoua ses boucles : « N'est-ce que cela ? » Il reprit vivement :

— Pas une maîtresse ordinaire, il a enlevé une jeune fille,

— Ah !

Sous la gorgerette de linon, les seins de Geneviève se soulevaient.

— Qui ? demanda-t-elle.

— MademoiselUe Amélie Jorde,

— Ce n'est pas possible, voyons...

— Je l'ai vue ; ils vivent maritalement. Peut-être va-t-il l'épouser.

Il lui dit tout, leur vie gênée, le besoin d'argent qui pressait Charles, son désir de ne plus revoir personne, de s'isoler dans cette passion incompréhensible. Et l'émotion de Geneviève grandissait^ sans qu'elle pût s'expliquer ce qui se passait en elle, l'obscur chagrin qui lui gonflait le cœur. Elle interrogea encore : « Elle est très mal, n'est-ce pas, sans rien de féminin, sans élégance ? » Claude répondit : « Parlons de vous », mécontent de cet entretien, remarquant l'agitation de Geneviève, la façon dont elle pétrissait son mouchoir ; il osa lui dire pourtant des choses vaguement complimenteuses qu'elle n'écoutait pas ; soudain elle l'interrompit en murmurant d'une voix étranglée : « Le voilà ! »

Poussé par Amélie, qui l'avait supplié de sortir, poussé aussi par le désir de revoir Geneviève,, Charles était venu en effet. Il avait choisi un costume Louis XVI, un costume de voyage ou de cheval, sobre et sombre. D'étroites bottes de cuir souple montaient plus haut que ses genoux ; il avait une sorte de redingote en velours noir aux boutons de jais et un gilet ample sur lequel tranchait la blancheur crème d'un jabot de dentelles. Rasé complètement, il portait une perruque poudrée dont la queue était nouée par un ruban de satin noir. A peine pouvait-on le reconnaître, mais ce costume avantageait merveilleusement sa sveltesse, faisait ressortir la pâleur mate de son teint, la grâce impérieuse de son masque fin.

— Très réussi, cher! ricana Lahoche. Nous parlions de toi, justement.

— Qu'en disiez-vous ?

— Du mal. Nous disions que tu nous fuyais.

— Je traverse une mauvaise période et j'ai horreur d'imposer mon spleen aux autres. Vous me gardez rancune, Geneviève ?

— Du tout, répondit-elle avec effort, mais je vous laisse, j 'ai des tas de valses inscrites sur mon carnet.

— Vous ne voulez pas de moi pour cavalier ce soir?

— Plus tard.

Elle laissa les deux amis seuls. Claude relisait ses notes hâtivement, préparant sa conférence. Charles, au milieu de ce luxe bête, de ces déguisés qui avaient l'air de fous graves, se sentit dépaysé. Quelques mois d'isolement, de vie pauvre, de travail, avaient suffi à lui faire perdre l'habitude du monde. Il se mêla aux groupes. Tannoire, fumiste réputé, avait conté l'histoire de Dupont d'Arcole et la gaffe de Nawkeyns. On en riait. Heureux de ce triomphe, il narrait ses meilleures farces : « Ah ! la fumisterie, il faut la pratiquer en psychologue pour sonder la vanité, la bêtise, la cupidité humaines. Je suis avec un camarade, je croise deux dames et je m'écrie de façon à être entendu : « Elles sont jolies toutes les deux, mais je préfère celle qui est enceinte... » Et les deux dames de jeter les yeux sur leur abdomen, persuadée chacune que c'est d'elle que j'ai parlé... »

Une pauvre petite laitière, disgracieuse, l'air maladif, avec un Donnet d'ouvreuse sur la tête et un tablier empesé, regardait tristement les couples valser. Elle ressemblait à Amélie... Charles en eut pitié, l'invita ; elle dansait mal, émue ; c'était son début dans le monde, elle avait fait son petit costume toute seule, sans doute, à la lueur d'une lampe maussade, en se promettant des délices de cette soirée, et voilà qu'on la délaissait, tandis que les autres étaient entourées.

— Très gentil ce petit costume de bergère !

— De laitière, rectifia- t-elle en rougissant de joie. Vous trouvez, monsieur ?

A ce moment, Geneviève passait ; elle valsait divinement, Charles sentit son odeur diris lui fouetter le visage : « Nous nous arrêtons, mademoiselle?... »

Pourquoi Geneviève souriait-elle? Il en fut vexé. Elle se moquait de lui, de sa danseuse. La résolulion bien nette lui vint de se séparer à jamais du monde pour lequel il. n'éprouvait que mépris. De nouveau la petite laitière, avec ses seins maigres, son aspect de souffrance, évoqua en son esprit Amélie qui l'attendait. Il reconduisit la jeune fille à sa place, salua et fila droit au vestiaire où il réclama son manteau.

— Vous partez ?

Geneviève se dressait devant lui.

— Vous le voyez.

— On vous attend ?

— Peut-être.

— Vous ne voulez pas me consacrer cinq minutes ?

Il s'efforça de prendre un ton dégagé :

— Mais si, avec plaisir.

— ... A moins, continua-t-elle, que vous ne préfériez rester sur l'impression de votre dernière danseuse.

— Je vous ai connue moins dure, Geneviève.

— Serait-ce le coup de foudre ?

— Mon Dieu, observa-t-il en lui offrant le bras, je me demande ce que je viens faire, ici, moi, avec ma sentimentalité stupide que je ne puis laisser au vestiaire. Je perdrais sans doute mon temps à vous expliquer que je les aime infiniment, tendrement, les laides, les petites sans le sou, les parias de notre jolie société. Ce soir j'ai commis une bonne action, tout le monde ne pourrait en dire autant.

Ah ! sil avait su à ce moment la regarder, saisir l'amour dans ce regard qu'elle voila de son face-àmain pour lui cacher une buée de larmes ! II lui semblait si beau dans ce costume sombre, si différent des autres avec sa voix vibrante, son lyrisme. Ils faisaient tous deux un couple charmant, on se retournait pour mieux les admirer et elle était plus séduisante encore, de toute l'émotion qui la gagnait. Il s'enflammait :

— Vous ne savez pas, vous, vous rentrez en voiture dans votre voiture; vous ignorez la terrible sortie à pied. Tout-à-l'heure, elles ont tout

i08 LE ROSEAU DE FER

oublié, celles dont vous vous moquez, tout, et le ménage qu'il faudra faire et les fournisseurs hargneux et l'échéance et la robe salie qu'on pliera avec un soupir pour ne plus la remettre avant longtemps, car cela coûte encore les gants et les retapages ; tout-à-l'heure elles étaient vos égales dans la danse et dans le plaisir et voilà que la vie va les reprendre.

Il s'attendrissait sur lui-même en s'apitoyanl ainsi :

— ... Pour elles, la sortie d'un bal c'est un peu la sensation de sortir du bain, le contact de l'air après la tiède caresse de l'eau. La rue, la rue grossière que vous ne connaissez pas leur fait peur, leur répugne plus que jamais. Et tandis que votre cheval vous emporte, elles trottinent, frissonnantes et humiliées devant la maman qui s'essouffle et le père qui ne comprend pas...

— Vous entendez me prouver que je suis un phénomène de méchanceté, c'est convei\u...

— Je vous demande pardon ; ma gaieté a été soufflée comme une chandelle...

— Je sais que vous êtes malheureux.

Il se méprit sur le sens de ce mot, se redressa, outragé :

— C'est ce cuistre idiot qui vous a raconté cela î Eh bien ! il s'est trompé, je ne suis pas malheureux l mais autant les médecins qui ne s'occupent que du corps sont gais et insouciants, autant ceux qui s'occupent aussi de l'âme sont inquietset tourmen-

lés. Ne parlons plus de tout cela. Je ne vous ai même pas dit que vous étiez adorable.

— Laissez ce soin au radjah !

— Ah ! il vous a...

Il serra les poings à se faire entrer les ongles dans la chair.

— Oui, il m'a envoyé un petit compliment de sérail à faire rougir un bataillon de houris. Mais qu'est-ce que cela peut vous faire, maintenant que vous êtes un homme presque marié?... Mes compliments...

— Décidément, Claude a parlé.

— Il a eu raison. Je ne comprenais pas votre désertion ; à présent je suis fixée, cela vaut mieux.

Pourquoi disait-elle cela si nerveusement? Gêné, il se tut. En marchant, ils étaient arrivés dans le boudoir de Wanda. Une fenêtre était ouverte sur le parc Monceau. Geneviève s'y accouda, livrant sa tête au vent, et il se mit auprès d'elle. Souvent, dans les bals où ils se retrouvaient, ils s'arrangeaient pour passer quelques instants ainsi ; leur corps restait dans le bal, dans l'animation de la fête, leur pensée suivait leurs yeux dans le noir, bien loin. A l'horizon une fenêtre seule était allumée au haut d'une maison : « Des amoureux ou un travailleur », gouailla Charles. Elle ramena sur sa gorge la dentelle de son fichu.

— Nous sommes décidément au déclin de notre jeunesse, murmura-t-elle sans le regarder. Nos costumes sont même impuissants à nous donner une illusion. Savez-vous qu'ainsi vous avez l'air

d'attendre l'arrivée d'une chaise de poste qui nous enlèverait tous les deux ; cela se passe de la sorte dans les romans et sur les chromo-lithographies ; dans la vie on est plus sérieux et si l'on commet une bêtise, on la fait laidement.

— Merci.

— N'y voyez pas d'allusion personnelle.

— Seriez-vous romanesque, ce soir?

— Dieu non ! La chaise de poste serait un fiacre à galerie, notre château un hôtel 'meublé ; il vous faudrait retirer votre perruque et votre habit de velours ; j'aurais demain les cheveux dépoudrés et je ne pourrais sortir dans la rue qu'habillée comme tout le monde. La fugue serait triste...

— Vous avez des choses une vision réaliste.

— Exacte, tout bonnement. Voyez-vous, les hommes sont plus gâtés que nous par la littérature; ils la retiennent mieux, ils s'en imprègnent davantage, étant de naturel moins impulsif. Quand certains nous parlent, c'est par bribes de roman ou de journal ; ils ne se rendent même pas compte que nous nous en apercevons. Est-ce que vous croyez que je l'ai prise pour sincère, votre tirade de toutà-l'heure ? Alloue donc, vous aviez éprouvé une contrariété, une défaite d'amour-propre et vous avez pleuré sur vous-même en pleurant sur les autres ; c'est ce que vous appelez de la pitié.

— Puisque vous êtes si sagace analyste, vous devriez savoir qu'aimer quelqu'un, c'est l'aimer jusque dans ses défauts et ses ridicules.

— Suis-jc donc forcée de vous aimer ?

— Dans le sens le plus atténué du mot, oui. Je ne vous demande pas autre chose. Geneviève, vous m'êtes nécessaire, je vous le jure, ne me laissez pas descendre jusqu'à une déclaration, mais je suis sincère : sans vous je suis amputé de quelque chose, il manque une raison d'être, un stimulant à mon ambition. Nulle autre n'occupera jamais ma pensée que vous, je le sens bien...

— Pourtant vous avez mis entre nous l'irréparable...

Il allait lui dire : « Aimez-moi et vous verrez ce que comptera cet irréparable », mais il eut conscience de l'odieuse lâcheté de ces paroles et il se tut. Geneviève, pendant ce silence, se mordait les lèvres ; enfin, elle éclata d'un rire contraint :

— Vous ne pouvez pourtant pas prendre toutes les femmes! Ah! mon pauvre Charles, vous avez une âme de cabot ; vous vous montez le bourrichon en racontant des histoires et vous restez en plan quand on vous colle au pied du mur. Ce n'est pas bien de jouer comme cela avec le cœur des petites filles. Heureusement, je vous connais, je sais qu'il ne faut jamais vous prendre au sérieux. Pourtant...

Une colère montait dans sa voix :

— ... Pourtant une autre fois, choisissez un autre sujet quand nous causerons, un peu par pudeur pour vous et beaucoup par respect pour moi.

Il s'inclina, prêt à prendre congé.

— Cela ne nous empêche pas de danser cette

valse, dit-elle. Nous nous sommes expliqués. Je ne vous en veux plus.

Ils avaient si souvent valsé ensemble que le mouvement était devenu pour eux machinal. Ils partirent, muets et enlacés, du boudoir d'où l'on entendait la musique très voilée, assourdie par les tentures. Elle éprouva un singulier plaisir à danser avec lui ; avec lui seulement elle se sentait soulevée par quelque chose de plus fort que la danse et la musique ; c'était une harmonie complète dont la joie lui faisait fermer les yeux à demi. Ce soir-là, elle défaillit presque ; il dut la sentir faiblir dans ses bras car il la serra contre lui, balbutiant :

— Ma Geneviève!...

De toutes ses forces elle se roidit, évoquant la pensée de cette femme qu'il allait rejoindre, qu'il réveillerait dans un baiser si elle dormait, si elle ne veillait pas, jalouse de lui, de celles qu'il avait approchées durant cette nuit. En valsant, elle le conduisit dans la salle du bal où leur rentrée provoqua des sourires. Tout le monde s'était aperçu de leur absence, sauf Claude qui venait de terminer sa conférence et s'épongeait le front au milieu d'un cercle de dames mûres qui gloussaient en le félicitant.

Nawkeyns était monté se coucher par crainte de réclamations indiscrètes des invités auxquels il avait emprunté cent louis ; Raymond, devant une glace, arrachait avec une grimace de souffrance les dernières plumes qui restaient collées à son visage.

Les valets de pied avaient ouvert les portes de la salle à manger où un souper était préparé. Claude se précipita ; il avait à son bras Marthe Durand, ravissante dans le péplum de Phèdre, avec ses bandeaux lisses, son front de neige, ses bras nus, sans un bijou.

— Comment, tu étais là?

— Oui, répondit vivement Geneviève, nous soupons tous les quatre, n'est-ce pas? A moins que... j'ai envie de faire une folie... Si nous nous en allions souper ailleurs, qu'en dites-vous? Je les trouve ignobles, ces gens qui mangent ; regardez l<e radjah qui jette par terre ses os de poulet...

— Entendu, acquiesça Charles, filons à l'anglaise.

Ils s'esquivèrent prestement. Les femmes de chambre des jeunes filles attendaient en dormant ; elles les renvoyèrent, prétextant que M. Nawkeyns les reconduirait.

— A la Paix, jeta Charles au cocher.

Il expliqua qu'il y avait bal à l'Opéra et que des fenêtres d'un cabinet on pourrait voir la sortie. Claude, qui suivait passivement, fut ravi de cette escapade qui le mettait en complicité avec Geneviève, un peu ennuyé seulement de faire couple avec Marthe Durand. Les deux hommes étaient sur le strapontin : Claude en face de Marthe, Charles en face de Geneviève. Celle-ci baissa la glace pour respirer l'odeur de plaisir qu'exhalait Paris en cette nuit de carnaval. On lui jeta au visage une poignée

de confettis qu'elle épousseta en riant; elle eut voulu se mêler à la foule, serrée contre Charles, crier, chanter... Il la regardait tristement, il lui dit : « Malin celui qui pourrait vous comprendre. » Elle répondit : « Ce n'est pas si difficile que cela, » et se rencoigna au fond de la voiture, les genoux entre ceux du médecin qui s'efforçait de ne lui faire sentir aucune pression, pour qu'elle ne pût se méprendre...

Au restaurant, elles se mirent à la fenêtre tandis que les hommes commandaient le souper. « C'est très convenable, très vertueux », fit tout bas Geneviève à Marthe. » « Il ne manquerait plus quecefut le contraire ! s'exclamala jeune fille. Qu'as-tu donc ce soir? » — « J'ai envie de faire des bêtises. » Puis elle se retourna vers Charles : « Nos initiales sur la glace, hein ? Tenez, prenez ma bague. » Il inscrivit : « G. et M., Ch. et G. » Elle lui lança un sourire ironique : « Vous disposez de moi ainsi. Savez-vous si je ne suis pas venue pour M. Lahoche?

M. Claude, je vous autorise à être très aimable. Voyons, êtes-vous poète? Non! Et bien fai*^s-moi une déclaration en latin ; ce ne serait pas banal... Dans la langue de Virgile !» — « Je te trouve très Ohé! Ohé! observa Marthe en riant. » — « Le cadre m'inspire. D'abord, je veux du Champagne. » Elle but sa coupe d'un trait.

— Nous avons commandé de la bisque.

— Bravo! Dites donc, est-ce vrai ce que l'on ra-

conte sur les propriétés du potage bisque? demanda-t-elle.

— Quoi donc? interrogea Claude, gouailleur.

— Eh ! mais, il paraîtrait que cela vous donne... Elle s'arrêta.., Charles la regardait, elle dit encore : « Vous êtes embêtant, vous ; vous êtes triste comme un bonnet de nuit. » Puis elle se tut, avec une grosse envie de pleurer, une barre d'angoisse qui lui ferma la gorge, l'empêcha de manger. Les hommes étaient gênés, ne sachant au juste quelle attitude prendre, un peu ennuyés de l'escapade ; on avait pu les voir monter dans ce cabinet, on pouvait les voir en descendre. Marthe sauva la situation en disant des vers, tandis que le garçon enlevait les plats à peine touchés. L'actrice avait une voix chantante et prenante, au timbre grave : « Vous devriez venir réciter quelque chose au concert des folles à la Salpêtrière, proposa Charles, Vous feriez une bonne action et assisteriez à un spectacle curieux. — C'est cela, nous l'accompagnerions, s'écria Geneviève, il y a si longtemps que j'ai envie de voir cela ! C'est singulier, les fous m'attirent... »

— Allons, fit Charles, vous finirez par m'aimer, je suis sûr de mourir fou.

Il parlait d'un ton léger, en clignant de l'œil pour mirer le chatoiement d'émeraude de son verre de liqueur.

— En voilà, une conversation de carnaval, reprocha Claude. Mademoiselle Lureau ferait mieux de nous jouer quelque chose de gai, au piano.

Mais Geneviève secoua la tête : « Au contraire, Charles, vous nous intéressez. C'est très bon d'aller jusqu'au fond de sa mélancolie ; arrivé là, on donne le coup de talon qui vous ramène à la lumière, à la vie ». — « Vous parlez comme M. Bjôrnstierne- Bjo'rnson, fit Claude, émoustiilé par les vins, nous sommes ici pour nous amuser. Vous ne connaissez pas de chansonnettes ? — Charles, vous avez soigné des hystériques? demanda Geneviève. » On frappa du cabinet voisin : « Ça va-t-il, là-dedans ? » gronda une voix de fiiîe. — Très bien ! criaLahoche pour montrer qu'il savait faire la fête, et chez vous ? — On me pince la fesse ! » Marthe esquissa une grimace de dégoût ; à deux reprises, Claude avait posé sa bottine sur son soulier ; elle l'arrêta d'un regard froid. On apporta des cigarettes blondes que les jeunes filles allumèrent maladroitement, mâchant le tabac; tous fumèrent quelques instants en silence, rêvant... Puis la conversation reprit, le médecin parla longuement de son prochain ouvrage, de ses études, au grand étonnement du maître d'hôtel, stupéfait d'un pareil entretien entre déguisés, dans un cabinet particulier. Geneviève buvait les paroles de Charles, elle se mit auprès de lui et lui entoura le cou de son bras, enfantinement : « Vous qui savez voir tant de choses, lisez donc dans ma pensée. » Il frissonna, secoué dans les moelles par la légère caresse de ce bras nu. — « Ma science s'arrête à vous, vous le savez bien... » L'heure commença de sonner. « Au dernier coup, proposa Geneviève, on s'embrasse et on s'en va ! » Ils se

levèrent, il était cinq heures du matin, Claude baisa Marthe sur le front, Charles effleura de ses lèvres le poignet de Geneviève. Elle eut un rire nerveux : « Quelle passion ! Sur le poignet ! » et saisit sa canne enrubannée : « Faites chercher une voiture et rentrons vite. » Comme Claude et Marthe passaient devant elle, Charles l'arrêta un instant, la pressa contre lui, d'une étreinte folle : « Ma Geneviève? » Elle se redressa : « Il y a entre nous l'irréparable. » Il supplia : « Je vous adore. » — « Non, non, c'est une autre..., c'est vous qui n'avez pas voulu... » Marthe cria : « Viens-tu, Geneviève? » La voix reprit, du cabinet voisin : « Hé, Geneviève ! c'est un nom de pucelle ! « Un homme sortit pour regarder, un gandin débraillé, très ivre, qui fixa insolemment Geneviève : « Monsieur! » hurla Charles, la main levée. La porte se referma sur des rires. « Donnezmoi votre bras, demanda Geneviève. » Elle se pressa passionnément sur ce bras d'homme, jusqu'en bas... Avec lui, avec lui, mon Dieu ! elle se sentirait toujours ainsi protégée, au-dessus de la vie, au-dessus des laideurs, des insultes...

Dehors il faisait un froid sec, un de ces froids méchants et sournois qui tuent les misérables sans gîte. Sur la place déserte, un chiffonnier remuait des confettis, dans l'espoir de trouver quelque chose. Cet être difforme s'était déguisé, lui aussi ; nain^ la figure envahie par une barbe grise en broussaille, il portait un habit noir graisseux, un haut de forme défoncé, traversé d'une plume rouge, et soa

crochet était fait d'une vieille cravache. Quand il vit les jeunes gens sortir, il les héla : « On va faire dodo avec les gonzesses ! Faudra penser à bibi. »

— Nous reconduisons Charles, ordonna Geneviève, ne levez pas le strapontin.

Elle s'assit sur ses genoux, tandis que Marthe s'installait sur ceux de Claude. Devant lui, Charles admira l'attache pure du cou de Geneviève :

— Je pense, bégaya-t-il, à ces vers d'André Chénier : « Un cou blanc délicat — se penche et de la neige effacerait l'éclat. »

D'un mouvement plus fort que lui, il effleura la nuque blonde de ses lèvres. Elle tressaillit, se révoltant plus encore contre son propre trouble que contre cette caresse, et le pria tout bas de cesser. Quoi qu'il sentît le poids léger de son corps, quoiqu'il respirât son parfum, elle lui devint étrangère ; il se figura qu'elle le détestait et le fiacre roula dans le silence.

— Alors nous irons tous les quatre à la Salpêtrière, murmura-t-elle.

— C'est convenu, puisque cela vous intéresse.

— Eh bien, descends, fit Lahoche, tu es arrivé, Charles ouvrit le coupé, se dégagea des jupes embaumées, serra les mains qui se tendaient, descendit et recula, le sang au cœur : Amélie était là, en jupon gris, des chaussons aux pieds ; d'une main elle tenait un pot à lait, de l'autre une boite à ordures et elle adressait à son amant des petits clignements d'yeux, esquissait des saluts aux dames

qui étaient dans la voiture, à Geneviève... Violemment, Claude ferma la portière et le coupé fila...

— Tu t'es bien amusé ? demanda Amélie. Il proféra une injure ignoble :

— Qu'est-ce que tu fous là, avec ta boîte à ordures et ton pot à lait ? Monte donc, nom de Dieu !

Elle était embarrassée, il lui arracha la boîte des mains, grimpa les escaliers ainsi, en seigneur dixhuitième siècle, les mollets battus par la boîte en fer blanc, où stagnaient encore des légumes pourris. Et, couché, il enfouit dans l'oreiller, qu'il mordit de colère, son visage empourpré de honte bête

Charles et Claude se promenaient dans l'immense jardin de la Salpétrière sans que le premier trouvât un mot à dire à son compagnon. L'amitié a ceci de semblable à l'amour que le premier détachement est définitif. A certains signes, Charles avait reconnu que Lahoche visait Geneviève, qu'il attendait une minute d'ennui, de lassitude, pour s'imposer à elle ; il ne pouvait lui pardonner cela, cette rivalité posée en dessous, avec une sournoiserie têtue. Jusqu'alors il l'avait considéré comme un de ces camarades dont la platitude intellectuelle vous repose. Il étudiait en lui le développement patient de l'ambition; il observait l'ingrate floraison de ces facultés médiocres concentrées vers un seul but,

avec une méthode implacable. La nature de Claude était exactement l'opposée de la sienne : il était sûr que s'il admirait un tableau, jouissait d'une musique, se délectait à la lecture d'un livre, Claude trouverait ce tableau exécrable, la musique discordante et le livre assommant. Cet étalon d'idées moyennes était assez appréciable pour un être qui mettait tout son intérêt dans des études psychologiques ; ces contradictions n'amoindrissaient d'ailleurs pas l'espèce d'affection pitoyable qu'il lui portait. Il est assez rare, en effet, que nos amis de cœur soient ceux-là dont les aspirations et les goûts sont conformes aux nôtres. L'ami d'un laborieux, en proie à de hautes spéculations, ne peut être qu'un écouteur, un esprit inférieur et matériel. Dans les discussions sociales ou philosophiques qu'ils avaient ensemble, l'opinion de Claude concordait toujours avec celle de la foule; il en tirait d'ailleurs vanité. Mais soudain, cet individu neutre, efFacé, voué, eût-on dit, aux rôles de confident, prenait une place, s'immisçait entre Geneviève et Charles: ce dernier le sentait confusément et malgré la sourde rancune qui lui venait, il ne pouvait s'empêcher de trouver son rival dangereux, bien planté, avec sa carrure solide de paysan, son teint clair, sa barbe soyeuse et ondée.

— Elles tardent bien, fit-il.

— Oui, répondit Claude ; la représentation commence à deux heures et il est deux heures et quart.

Autour d'eux les hospitalisées se promenaient^ profitant de la douceur de la température pour dégourdir un peu leurs vieilles jambes. Ils écoutèrent des bribes de conversations : « Elle est jolie votre nouvelle surveillante? — Oh ! oui, elle a des yeux qui « mangent les hommes ! » Et ce dialogue entre deux commères finaudes, aux museaux de souris : « Viendra-t-elle nous voir aujourd'hui ? — Je n'en sais rien. — Elle a peut-être un amoureux. — Non. — Ah !.. . elle est sage ?. . . — Je pense. . . elle est toujours avec le même ! » C'était encore la pensée de l'amour qui allumait ces bavardages séniles, mettait une flamme dans ces yeux morts... Du jardin, les vieilles entendaient les ululements des folles et cela ne les troublait pas, ne leur faisait pas retourner la tête. Sans les cris qui, de temps à autre^ perçaient l'air, on eût dit quelque béguinage, quelque retraite de contrée morte, avec ce paysage avare, ces maigres arbres, ces vieilles en bonnets qui complétaient l'illusion. Toutes se ressemblaient, que leur passé eût été de fête ou de peine, de travail ou de joie : au fond de ces cœurs éteints^ de cette chair flétrie, la femelle restait tapie, avec ses instincts mauvais ; ainsi des querelles terribles éclatent souvent entr'elles, des haines couvent qui ne se terminent que par la mort ardemment espérée d'une des adversaires. Entr'autres phrases qu'il happa au passage, Charles retint celle-ci : « Elle a mis des bas de fil ! Si ça ne fait pas pitié ! » Toutes avaient des bas de laine, de gros bas tricotés ; une

coquette sans doute en avait passé de plus fins, en prévision des visites qu'amènerait la fête des folles. Pour elles, le passé n'existait plus : la femme est toute à l'heure présente ; il y avait là sous cet uniforme anonyme, la courte jupe de bure et le caraco, d'anciennes courtisanes qui avaient suscité des tragédies, gaspillé l'or, l'amour et dont la pensée était toute aux minuscules incidents de cette vie prisonnière, en commun....

— J'en arrive à croire, pensa Charles tout haut, que l'intelligence de la femme est dans sa beauté.

— Hein? Quoi ? sursauta Claude.

— Rien.

Ils regardaient la queue des hospitalisées venant chercher leur soupe. Une d'elles tapa avec sa cuiller sur la marmite qu'elle tenait à la main pour faire retourner Charles et celui-ci reconnut la sorcière qu'il avait jetée à la porte. Elle lui fit son habituelle révérence, plus humble encore que de coutume, mais susurra férocement entre ses dents : a Eh ! Mort-Aux-Gosses ! ». Il frémit et se détourna, « Que dit-elle ? — Je ne sais pas ; c'est une femme que j'ai soignée dans le temps. »

Quand il aperçut la silhouette de Geneviève suivie de Marthe, le médecin eut peur. Ferait-elle allusion au tableau ridicule de son existence intime qui lui avait été révélé par hasard? Mais non, elle lui donna sa franche poignée de main coutumière, ajoutant : « Nous avons un trac stupide... » et ils passèrent dans l'amphithéâtre Charcot, accédant

par un étroit couloir à une estrade au fond de laquelle des chaises avaient été disposées. Lapartie libre était réservée aux artistes. Les folles étaient massées sur les gradins en pente roide de l'amphithéâtre.

De loin, on eût juré un pensionnat de grandes ; elles ne parlaient pas, ne bronchaient point, dans l'attente du plaisir promis. La plupart avaient mis des châles clairs, noué un ruban au sommet de leur chignon : certaines s'éventaient avec nonchalance, d'un air de princesses fourvoyées. Sur chaque rangée se détachait le tablier à bavolet d'une infirmière et, tout en haut, le voile noir, le bonnet de veuve écossaise de la surveillante-chef. Il fallait fixer cette grappe humaine avec attention pour voir, parmi les visages frais et indifférents, les faces obèses des idiotes, Ihébétude démente des hystériques, la roideur inquiète des épileptiques.

Geneviève remarqua une gamine ravissante dont les grands yeux purs semblaient attristés par une honte — et qui la regardait. Une pensée exquise lui vint : elle détacha de son bouquet de corsage une branche de lilas blanc qu'elle remit à une infirmière : « Soyez donc assez aimable pour la porter à cette petite, à gauche..., celle qui est frisée, oui.. » L'enfant avait vu le manège ; elle battit des mains, prit la fleur, la baisa et la planta sur son fichu en criant d'une voix maladroite : « Mer-ci ma-dame. » Geneviève lui sourit, gagnée par une émotion brisante. Autour d'elle, sur l'estrade, des médecins, des journalistes, des internes à blouses blanches

s'empressaient auprès des dames. C'était, en face du silence apeuré des folles, dans un tumulte de chaises secouées, un froufroutis de jupons de soie, le bruit vain d'une soirée mondaine : « Mounet viendra? — Espérons-le, nous avons déjà deux artistes de l'Eldorado et M"' Lynnès, de la Comédie- Française. — Elles ont l'air bien calmes, bien tranquilles... — Et moi qui n'osais pas venir. — Est-ce vrai, docteur, que certaines seraient capables d'assassiner?— Qu'allez-vous chanter? — Moi je vais leur dire quelque chose de gai. — Nous sortirons ensemble, n'est-ce pas, je vous ramène. Et demain, que faites-vous? » Demain! Pour les malheureuses, murées dans ce cloître, il n'y avaitpas de lendemain, tous les jours se ressemblaient, tragiques... Une cloche sonna et le morne troupeau tressaillit. « C'est l'heure de la douche, expliqua Charles à Geneviève. — Rapprochez votre chaise de la mienne. — Vous avez peur? » Elle secoua la tête. Non elle n'avait pas peur, mais elle éprouvait l'instinctif besoin de le sentir auprès d'elle; elle eût désiré qu'il lui prît la main, qu'il la gardât longtemps dans la sienne.

Le concert commença. Une harpiste joua un air mélancolique, d'une langueur énervante. Sur les gradins de l'amphithéâtre on entendait râler des souffles oppressés.

— Chaque vibration de cordes correspond à leurs nerfs, murmura Charles, tenez, voilà une première crise.

En effet, une folle s'agitait. Un cri qu'elle voulait

proférer l'étranglait ; il sortit enfin, aboiement lugubre, raclé au fond de la gorge. Les infirmières s'élancèrent : « Continuez ! continuez ! » fit quelqu'un à la harpiste, tandis que l'hystérique se débattait, éructant : « Vous n'allez pas me faire chiasser, vous ? »

— Geneviève, allons-nous en, si cela vous impressionne trop, proposa Charles.

— Non, restons ; vous même vous êtes tout pâle.

A la dérobée il chercha sa main, la prit, la garda, comme pour associer leur pitié devant cette immense détresse humaine. « Ainsi vous n'aurez plus peur, mon petit enfant ! » expliqua-t-il en souriant pour Lahoche qui avait jeté un regard sévèrement interrogateur sur leurs mains unies.

Mais la femme calmée^ une autre se leva, une vieille, atrocement chauve, la face parcheminée, avec des prunelles d'encre : « Elle est ici depuis trente-deux ans souffla un interne ». Son cou maigre se tendait de cordes gonflées. Sa tête avait des mouvements saccadés de bas en haut, et de ses pauvres mains, elle faisait des gestes d'orateur pour rire, des gestes qui expliquaient, qui s'excusaient...

Enfin la petite aux yeux purs, à qui Geneviève avait donné une branche de lilas, se lamenta doucement, en une plainte d'enfant effrayée. Un passage particulièrement mélancolique l'avait bouleversée ; elle sanglotait en serrant contre sa poitrine un chifl'on informe qui figurait un bébé ou un

amant, quelque chose qu'elle cajolait, qu'elle couvrait de baisers haletants, sans interrompre sa plainte pâmée. « Un comique, vite un comique! » réclama un commissaire. Le comique parut, titubant, le torse serré dans un veston trop étroit, le nez rougi, un petit melon défoncé sur la tête. Il fut salué par un rire énorme, sans cascade, un rire qu'arrêta net la ritournelle du piano. Les mots poivrés, les allusions grivoises furent comprises, saluées d'applaudissements ; on le rappela cinq fois ; il dut dévider son répertoire, déchaînant du délire quand il esquissait une danse grotesque ou une grimace.

La petite qui intéressait Geneviève n'écoutait plus. Elle arrangeait ses chiffons comme une poupée ; elle les coucha dans sa robe, les couva de son regard triste, ne voyant plus qu'eux, n'entendant rien, toute entière attachée à ces lambeaux d'étoffe qui matérialisaient son rêve de tendresse et de maternité.

— Mademoiselle, c'est à vous.

Marthe se leva, s'inclina gracieusement. D'abord elle avait voulu réciter des vers de Victor Hugo, puis une inspiration lui étant venue à la dernière minute, elle annonça : « La Cigale et la Fourmi », et récita simplement la simple fable. On lui fit une ovation, elle dut dire encore le Loup et l'Agneau^ puis la Mouche du Coche... C'était l'entr'acte...

— Partons-nous, demanda Geneviève...

Ils s'en allèrent à pied, silencieux, la voiture les

suivant et entrèrent au Jardin des Plantes. Geneviève s'arrêta devant une petite lionne qui lui rappelait, par toute sa grâce nostalgique, l'enfant de la Salpêtrière. Toute seule dans sa cage, elle se frottait au grillage, câlinement. Sa tête était déjà forte, mais son corps jaune, rayé de noir sur le dos, semblait appartenir à quelque chat maigre, aux pattes lourdes. Elle poursuivait sans conviction une balle de caoutchouc qui lui servait à aiguiser ses griffes et ses crocs ingénus ; elle s'arrêta, lécha sa balle, posa dessus une patte caressante, comme pour demander pardon à cette chose d'avoir été brutale tout-à-l'heure ; puis elle abandonna la balle et tourna vers les visiteurs sa petite face triste ; d'un afîaissement écrasé, elle se coucha, croisa l'une sur l'autre ses pattes de devant, fronça les sourcils et bâilla. A ce moment, un puma sortit de sa grotte dans une cage voisine et bondit contre le grillage qui le séparait de sa compagne d'exil ; celle-ci le rejoignit et, à travers l'obstacle, ils se léchèrent en ronronnant...

Les bêtes, les fous eux-mêmes étaient donc mus par le même besoin de tendresse ! Jamais Geneviève ne s'était sentie si seule... Claude et Marthe cheminaient devant eux ; elle et Charles allaient sans mot dire, dans l'odeur chaude des fauves ; l'ombre d'Amélie était entr'eux et le jeune homme ne se méprenait pas à l'espèce d'animosité rancunière que lui témoignait son amie.

— Qu'avez-vous? lui demanda-t-il pourtant; vous paraissez sombre...

— Je n'ai rien. Pourquoi d'ailleurs tant vous intéresser à moi, maintenant que vous avez charge d'une autre âme...

Il ne releva pas lallusion.

— Je voudrais vous voir heureuse, n'est-ce pas mon droit ?

— Et pour cela ?

— Pour cela je désirerais savoir les raisons de votre tristesse. Il est dit dans la Sonate à Kreutzer : « ...Chercher la blessure de la vie... »

— Ce n'est pas une blessure : une plaie se panse et se referme; ce qui ne pardonne pas, c'est le mal organique. Si je savais au juste la raison de ma souffrance, j'en serais guérie de suite, par ma simple volonté.

Il eut envie de s'écrier : « Mais n'êtes-vous pas jalouse, tout simplement, oui jalouse de moi que vous aimez et ne sentez-vous pas que je vous aime... »

Pareil cri, resté sans réponse, eût été du dernier ridicule, il le sentit, balbutia : « Il est plus convenable que nous nous séparions ici. » Ils se quittèrent.

Chez elle, Geneviève ne put dîner. Cette phrase que Charles lui avait dite lui revenait sans cesse à la mémoire : « Il faut chercher la blessure de la vie. » Elle revoyait le visage puéril et passionné de cette enfant démente serrant les pauvres chiffons dans ses bras ; elle revoyait la petite lionne nostalgique frottant son nez de velours contre celui du puma et elle comprit enfin que, tardivement, le

même besoin avait germé en elle, aiguisé par la jalousie admirative que lui inspirait Charles. Le décor familier qui l'entourait lui fit horreur ; elle monta dans sa chambre pour ne pas entendre les ronflements de son père qui dormait après le dîner, le visage empourpré par la digestion. En montant, elle devina plutôt qu'elle n'entendit derrière elle le pas glissant et feutré de sa femme de chambre : « Venez avec moi, Honorine, vous m'aiderez à me déshabiller, je me sens très fatiguée. »

Rapidement la servante la précéda, alluma dans la chambre deux bougies dont la clarté s'épandit, douce et incertaine, sur les tissus et les meubles laqués vert d'eau et ce décor moderne, si pimpant pourtant, à peine assombri par des cuivres d'or rouge, parut funèbre à la jeune fille.

— Mademoiselle a fait une bonne promenade ?"

— Je suis allée au Jardin des Plantes, avec M. Aubryes et M. Lahoche.

Honorine sourit. Presque muette ailleurs, elle gardait pour cette conversation du soir toutes ses pensées, toutes ses confidences, invariablement noyées dans des flots de larmes car elle avait l'attendrissement facile ; c'était à propos de tout et de rien, de la perruche qui ne mangeait plus, du chien qui avait la patte cassée, du petit de la fruitière qui était tombé malade, des larmes intarissables et régulières... Geneviève eut une pensée enfantine :

— Qui préfères-tu, lui demanda-t-elle : M. Lahoche ou M. Aubryes ?

— M. Lahoche, dit-elle, me paraît plus sûr...

— Mais tu aimerais Charles?...

— C'est-à-dire que je lui céderais peut-être... seulement j'épouserais l'autre.

— Tu as une morale ! D'ailleurs on ne m'a pas demandée, rassure-toi.

— Pourtant M. Charles...

Elle n'acheva point, Geneviève haussait les épaules, irritée :

— Il est occupé ailleurs ; il a une maîtresse comprends-tu. Tu es bête, ma pauvre fille, aussi bête qu'avec ton Jean.

— Si mademoiselle savait ce que c'est bon d'être bête !

Jean était le fiancé d'Honorine ; il était très loin, en pleine campagne, meneur de bœufs et gars de ferme ; il lui écrivait des lettres copiées dans le Parfait Secrétaire et qui, de passer des mains de ce Daphnis d'étable dans celles de cette Chloé d'office, sentaient la bouse et l'oignon quand elles arrivaient à Geneviève. C'étaient des phrases torturées qui s'embrouillaient dans des cris de passion et des formules de politesse : « Je suis à toi, mon Honorine, et me dis votre serviteur dévoué. » Ces lettres qui trahissaient une flamme de désir comme le baiser goulu d'un marié de campagne évoque la brutale étreinte, dépassaient la servante et allaient toucher la maîtresse, intéressée par ce roman.

— n t'a écrit ?

— Non, mademoiselle, il ne m'écrit plus. Trois

SOUS, c'est le prix d'un demi-setier à l'auberge. Alors, je l'ai moi-même prévenu de ne m'écrire que s'il était en mauvaise santé ou si nous ne nous entendions plus ; de cette façon je suis contente tout de même de ne rien recevoir... Les hommes ne sont pas comme nous !

Ah ! cette phrase, cette phrase qui sonnait un glas dans le cœur de Geneviève : « Les hommes ne sont pas comme nous ! »

Quoiqu'elle fît, elle les considérait comme des ennemis auxquels une force inconnue, un sort méchant la destinaient. Elle avait eu l'exemple de son père, tyran domestique, incapable d'énergie au dehors et la réservant pour son foyer où il la dépensait en colères stupides, rossant les meubles à coups de cravache, brisant la vaiselle, prouvant sa supériorité d'une manière si tonitruante que sa femme avait gardé de toutes ces scènes une perpétuelle migraine ; sans reproches d'ailleurs, sans un mot de réponse, la pauvre femme s'était habituée à plier, hâtant les repas en ne mangeant point afin d'éviter les diatribes ponctuées de coups de poing sur la table pour un poulet mal cuit ou un potage froid. Dans l'imagination de Geneviève enfant, un homme était un être terrifiant, parlant fort, sentant la pipe et l'écurie et dont les baisers raclaient la peau.

— Bonsoir, Honorine, vous pouvez vous retirer.

Seule maintenant, elle était seule, en longue robe de nuit, les cheveux dénoués, les pieds nus dans •des mules d'hermine. Au-dessus de son lit, un

432 LE KOSFAir jm fer

long crucifix pendait, avec une branche de bms^ poussiéreuse. Autrefois elle couvrait ce Christ de baisers emportés, en promettant de prendre le voile ; la puberté de ses quatorze ans avait éclaté ainsi en une crise de passion religieuse qui, disparue, l'avait laissée insensible à l'autre passion ; elle ne voyait que les bas-côtés médicaux de l'amour charnel, l'appareil risible du mariage, l'étreinte sans poésie, le baiser derrière lequel attend le viol ; il y avait du sang et des cris, des plaintes sans écho et des tortures sans joie au fond du précipice où elle entrevoyait sa couche de mariée.

Elle tendit Toreille, écoutant la femme de chambre qui relisait avant de s'endormir, à mi-voix, d\i ton sourd et traînard dont on effraie les enfants la nuit, la dernière lettre, cent fois déjà épelée, couverte de larmes et de baisers furieux, la dernière lettre au gars Jean. Et la lecture était coupée de temps à autre par un soupir, un reniflement. Honorine pleurait de joie et d'inquiétude aussi, songeant peut-être à la poigne terrible du gars, une patte qui s'était faite molle et doucereuse pour tracer des mots sur le papier, mais qui se rattraperait plus tard... « J'espère que tu es en bonne santé.... moi je suis ton fiancé qui pense à toi... euh... euh... et qui t'envoie son souvenir... »

Pauvre Honorine ! Geneviève éprouvait"pour elle la compassion qui l'avait saisie à la Salpetrière. Les femmes, toutes les femmes lui semblaient martyrisées, incomprises, elle songea à ses amies...

Dans cette môme chambre, elles se réunissaient

souvent et la soie des tentures exhalait encore faiblement l'odeur des cigarettes russes que certaines fumaient en cachette. Louise, Marie-Anne, Thérèse, Gertrude... Il y avait entr'elles des liens formés par ces moments d'e^xpansion où l'on dit plus que sa pensée, où l'on se découvre en parlant des émotions neuves, des sensations inédites... Louise avait un drôle de corps plat et maigre, un chignon audacieux, la minceur souple d'un gymnaste ; elle imitait les grandes actrices, tirait l'épée et le pistolet, montait à cheval et le soir, en guise de prière, exécutait deux culbutes sur son lit parce que cela lui semblait original de blaguer par cette gambade toute une journée vertueuse. Or, Louise gardait au fond de ses tiroirs des carnets de bal, des gants qui avaient serré certaines mains. Une fois Geneviève, indulgente, un peu dédaigneuse aussi, avait vu l'audacieux chignon s'agiter sur une tête que secouait un gros sanglot. Elle avait les secrets de Marie- Anne qui était éprise de son dentiste ; de Thérèse qu'attirait un acteur de l'Odéon au galbe néronien ; de Gertrude aussi, placide et sentimentale, une véritable allemande aux reins larges, à la mâchoire carrée et qui, tant il y avait en elle d'aspirations éthérées et de désirs matériels, semblait ruminer de l'idéal.

Geneviève n'avait jamais donné de forme à son rêve. Elle eût voulu que Charles l'attirât, la con- <iuit peu à peu, l'amenât par étapes insensibles à ■œ baiser sur les lèvres qui lui paraissait la plus

grande preuve d'amour, le don de tout son être intime. Charles n'avait pas compris ; il était semblable aux autres.

Les autres! Tous lui déplaisaient : les adolescents parce qu'ils étaient trop près de l'enfance, trop égoïstes, sans caractère, sans intellectualité ; plus âgés, ils lui eussent apporté un cœur éprouvé, gâté par des souvenirs, l'inconnu d'un passé où ils avaient peut-être prononcé des mots d'éternité ; elle surprenait dans leurs yeux des gouffres d'ombre, de mauvaises lueurs. Le désir mâle la rebutait, gelait sa chair de dégoût. Elle eût voulu un amant vierge, par susceptibilité morale autant que par pudeur physique : un maître soit, mais pas un professeur ; son cœur se soulevait à la pensée des expériences qui aboutissaient au lit conjugal.

Elle songea à Charles, en ce moment près d'Amélie...

Puis elle chassa cette pensée, sourit de la préférence d'Honorine... Claude!.. Claude n'avait pas eu de maîtresses, lui, il considérerait sa femme future avec le respect grave qu'il témoignait pour les choses saintes et établies. Il lui apparaissait austère, à la façon de ces pasteurs protestants qui se marient par devoir et pour faire souche de descendants. Pas de surprises, pas de heurts, une union grise, calme... Et pourtant, si elle se trompait, si plus tard cela ne lui suffisait plus, si l'Amour était inéluctable ?

L'insomnie, l'inquiétude la firent se lever ; elle

LE ROSEAU DE FER ^ 3a

passa un peignoir en pongé dont l'étoffe était fraîche et rude à la peau, ouvrit la fenêtre et livra comme à une douche sa tête à la caresse du vent. Jamais la nuit ne l'avait prise ainsi, ne l'avait émotionnéede la sorte ; elle se souvint des quelques chers morts qu'elle regrettait et qu'elle aurait crus là, dans cette obscurité dense.

— Mademoiselle, vous êtes malade ?

— Non, mais je ne puis dormir.

Souvent elles se parlaient ainsi, à travers la cloison. En retrouvant son lit froid, Geneviève eut l'impression de terreur qu'elle éprouvait toute petite, dans le grand hôtel endormi...

— Et toi, as-tu sommeil ?

— Non, mademoiselle.

— Alors causons ; dis-moi une histoire de chez toi, veux-tu? Une belle légende...

— Je n'en sais qu'une : la légende de Folgoët.

— Va.

Elle se pelotonna pour mieux écouter, attendrie par la voix malhabile d'Honorine, sa voix lente et chantante de nourrice bretonne contant une histoire de loup-garou à son nourrisson...

— C'était un innocent qui s'appelait Salaiin. Il était vêtu de loques, avait une barbe d'ermite et était si pauvre, si pauvre qu'il se nourrissait de racines et buvait dans les ruisseaux. Comme il n'aimait ni les filles, qui se moquaient de lui, ni les gamins, qui lui jetaient des pierres, il s'était

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réfugié dans les bois de Xesneven, près d'une fontaine : * Ave Maria, disait-il aux passants, .Salaûn a zr.eb bara I » ce qui veut dire : SalaiiB, mange du pain. Jamais il ne prononçait une phrase sans y mettre le nom de la Vierge. Un jour on le trouva mort et on l'enterra près de la fontaine. Gomme on l'avait surnommé Folgoët, le fou du bois, on dit « Folgoët est mort » et l'on n'y pensa plus.

Mais voilà qu'un lys poussa à l'endroit où il avait été enterré et le lys portait ces mots en lettres d'or : « Ave Maria. » Des hommes fouillèrent le sol et virent que la racine sortait de la bouche de Salaiin.

Mademoiselle devrait aller là-bas en pèlerinage ; elle retrouverait la fontaine derrière le maître-autel de l'église et Salaiin exaucerait ses vœux.

— J'irai, Honorine, merci!

Tout se tut. Geneviève songea au symbole de cette légende : l'amour du mendiant s'exhalant après sa mort en ces lettres mystérieuses, inscrites sur la pure corolle d'un lys. Ah ! emplir sa vie d'une adoration fervente, terrestre ou divine, fixer sa pensée sur un but adoré, s'emplir le cœur d'une foi unique, pour que cet amour se dégage des basses réalités comme le lys du fou breton émergeait delà terre des morXs î

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TX

Charles mettait la dernière main à un ouvrage, suite et complément logique à son premier livre et qu'il intitulait : Le Retour à la Santé. Il n'y parlait presque plus du mal et exposait longuement le remède. Le livre s'annonçait bien ; il y travaillait la nuit, ne voulant pas empiéter sur le temps réservé à sa besogne professionnelle. Après le dîner, il vagabondait un peu en fumant quelques cigarettes et remontait vite, fouetté par le désir du labeur. Amélie allumait la lampe dans le cabinet de travail, posait sur la table une cafetière et un bol, car il avalait d'énormes quantités de café pour rester éveillé et lucide, puis elle disparaissait, sachant que sa présence, le simple glissement de sa robe, •énervaient son amant. Il y avait, au fond de ce travail de bénédictin, une âpre douceur, venue surtout de l'isolement, de ce téte-à-tête farouche avec la science. Ce fut pour Charles une véritable contrariété quand le hasard d'une de ses promenades quotidiennes le mit face à face avec Claude.

Quand ils furent chez lui :

— Je venais justement te voir, lui dit le professeur.

— Ah ! tu es très gentil.

Il dissimulait à peine sa maussaderie, devinant que la belle séance de travail qu'il se promettait serait irrémédiablement gâchée, perdue dans l'ennui d'une conversation indifférente qu'il suivrait avec peine, l'esprit ailleurs : « Mademoiselle Jorde va bien ? — Très bien, merci. — Tu fais un nouveau livre ? — Oui. — Quand j'aurai le temps, j'en écrirai un aussi. En somme, Horace n'a jamais été bien traduit ; mais Horace ne t'intéresse pas, tu es un homme d'après-demain. — Et toi un homme d'avanthier. . . — Je m'en flatte, je vois quand je me retourne, un champ immense dont je connais les ressources, que je sais inépuisables ; si je regarde devant moi, je ne vois plus rien que le chaos. Tu peux rire, après tout tu avances à la façon de ces chevaux auxquels on met des œillères... et puis le passé c'est l'histoire, l'avenir c'est la politique... — Tu enseignes cela à tes élèves ? — Parbleu ! »

Charles, d'un geste nerveux, rangea ses papiers, les enfouit dans un tiroir et leva la mèche de la lampe pour mieux contempler son interlocuteur. Dans quel but était-il venu ? Sans doute pour l'espionner, aller raconter ensuite à Geneviève les détails de son existence, de sa liaison avec Amélie. H eut envie d'être grossier, brutal, de le planter là en prétextant l'urgence de son labeur, mais il se contint et Claude se taisant, ce fut lui qui reprit la conversation :

— Cela ne t'effraie pas, la pensée de ta responsabilité, de toutes ces âmes que Ton t'a confiées ?

Le professeur avança sous la clarté de la lampe sa main aux ongles carrés, semée de poils blondset ferma lentement et solidement cette main symbolique :

— La poigne ! Tout est là ! Il n'y aurait sur terre ni révoltés, ni révolutionnaires, ni ratés, si les éducateurs prenaient à tâche d'enfermer leurs élèves dansl'étau d'une discipline de fer.

— Mais on n'apprend pas à penser ?

— On apprend ce qu'il faut penser. Les maîtres de nos jours sont des idéologues épris de formules creuses, de mots abstraits. Ils ont des opinions qui ne peuvent pas s'exprimer en style noble, en langage classique, comprends-tu? Oui, oui, il y a des opinions d'écriture décadente et des théories qui demandent la prose majestueuse et cadencée du grand siècle. Alors, c'est l'anarchie... Je suis de ceux qui réagissent, estimant que le professeur a devant lui une masse inerte qu'il a le devoir de pétrir à sa guise.

— Tu dois être un maître dur.

— J'accomplis ma tâche.

— Es-tu suivi ?

— Certes !

— Sans être aimé ?

— On n'aime pas un éducateur, on le subit, c'est suffisant. Plus tard, ces enfants me seront reconnaissants de les avoir mis en garde, de leur avoir présenté le péril de certaines utopies et des mauvaises littératures. Je n'interprète pas Virgile en citant Karl Marx et Gicéron en évoquant Kropotkine.

— Et ils prendront des exemples d'existence ^dans la vie des premiers Romains ! Je les vois déjà sortir de tes mains, écœurés par les livres, lassés par l'étude, n'ayant appris ni à penser, ni à analyser, mais bourrés de formules sèches et d'images rébarbatives. La vie amoureuse? Attends un peu, les filles vont la leur apprendre avec des séances à un louis la pâmoison. La vie sociale ? les parents leur en ont donné une idée par des aphorismes de ce genre : « Il ne faut pas être honnête au point d'être «ot ; il faut marcher sur les autres ,si l'on ne veut point être écrasé par eux », etc., etc. Ils n'auront jamais été jeunes ; ils cligneront éternellement des yeux offusqués devant la vérité, tout cela parce qu'il ne se sera pas trouvé un maître pour fustiger leur égoïsme bourgeois, leur bêtise atavique... Ah! tu crois leur apprendre quelque chose! mais songe à tout ce que tu leur tais !

— Ce n'est pas, déclara orgueilleusement Claude, •ce que m'a dit le ministre ce matin.

Charles comprit alors la raison de cette visite faite pour lancer cette phrase au bon moment, il reprit ses papiers dans son tiroir et les étala sur la table.

— Tu vas travailler, je te laisse...

— Bonsoir, mon vieux.

— Bonsoir.

En descendant, le professeur tremblait d'indignation. Quel accueil ! En tout cas il savait ce qu'il voulait savoir, Amélie était toujours là ; c'était une

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chaine soFrcfe (font le malheureux ne se cMpêtrerait pas facilement. Il s'agissait maintenant d'aller chez les Lureau, de conter à Geneviève cette visite et aussi son entrevue avec le ministre. Oh! une chance inespérée : Planchet, un de ses condisciples, avait été nommé chef de cabinet et il était allé le voir dte suite. C'avait été une attente impressionnante daus le salon vert, décoré de ces tableaux officiels où l'Education est représentée sous la forme d'une matrone anx yeux de génisse, coiffée de lauriers en carton et protégeant des chérubins en saindoux. Au bout d'une demi-heure, un huissier à l'air d'appariteur de pompes funèbres était venu le chercher et Pavait annoncé à l'a porte du cabinet de Planchet : « Monsieur Claude Lahoche ». Il s'inclina, respectueux, supprimant tonte familiarité, tout tutoiement, impressionné par l'ameublement Empire, l'acajou reluisant, lesbronzes dorés. Et Claude ne s'était pas encore redressé que le ministre parut; le personnage était de bonne humeur et tendit au jeune homme une de ces larges pattes électorales habituées aux poignées de mains : « Un cigare ? je les paye deux sous et ils ne sont vraiment pas mauvais ». Planchet frotta une allumette et Lahoche jugea discret de se retirer sur une nouvelle poignée de mains. Dans la rue, il écrasa le feu de son cigare contre un mur et serra ce souvenir malodorant dans son portefeuille, comme un amant emporte le mouchoir parfumé de sa maîtresse. Il sentait aucreux de sa poitrine cette singulière chatouille

physique qui vient des grandes jouissances d'orgueil. En réfléchissant, il lui sembla qu'il avait été trop familier ; il aurait dû murmurer en prenant congé : « Monsieur le Ministre, je suis votre très obéissant serviteur. » Naturellement, son échine se pliait, d'une souplesse accomplie. Dans la trop •grande précipitation de sa course, sa redingote s'était ouverte ; il s'arrêta, se reprocha ce dévergondage d'allure et se reboutonna, pour la vie. Mis à la porte, il eût été moins joyeux, mais ne se serait point découragé et aurait tenté de revenir par la fenêtre. Il était de la même race que ce M. de Bernis, lequel, jeté brutalement dehors par un ministre avec cette phrase : « Vous n'aurez rien, monsieur! », répondit placidement : « Monseigneur, j'attendrai ». Doué d'une patience et d'une ténacité d'Auvergnat, il avait résolu ce curieux problème de rester, adulte, un bon écolier suffisamment sage et sournois, avec une apparence de franchise, appliqué à sa tâche, chérissant les récompenses et les <îompliments. Le Devoir lui apparaissait sous la forme d'un devoir qu'il s'agissait de remplir proprement, de sa plus belle main, sans trop se préoccuper du sens.

Sous un prétexte quelconque, il monta chez le proviseur. Celui-ci dormait sans doute sur son vaste fauteuil, car il bredouilla, la bouchepâteuse :

— C'est vous, mon ami ; vous voyez, je pensais, je réfléchissais...

Il se redressa avec ses petits mouvements secs

d'oiseau effaré quand Claude lui conta sa visite au ministre: « C'est très bien... Un bon garçon ce ministre, oui, très épris des traditions... D'ailleurs vous avez des élèves hors ligne... » Il les nomma : « Tournus, Marescolle, Tisseur et Roulant. » A ce dernier nom, Claude sursauta ; Roulant, un irrégulier, un fantaisiste qui ridiculisait les méthodes et qui puisait son aplomb dans un commerce d'amitié bien incompréhensible, bien blâmable avec M. Merle. M. de Lernonville fouettait l'air de sa règle : « Vous ne savez pas. Merle se marie, cet imbécile. Je vais l'envoyer chercher, il vous expliquera. » Et Merle fît son apparition, particulièrement laid ce jour-là, les boutons flamboyant, les cheveux collés par le cosmétique, répandant un nuage de pellicules sur le collet de sa redingote usée : « M. Merle, cela ne va pas, cela ne va pas du tout ! Nous sommes très mécontents. Je crois que votre prochain mariage vous trouble. — Non, monsieur le proviseur — Si, M. Merle, et puis vous manquez de tenue, les élèves rient de vous. Je connais toutes vos histoires : le pain que vous apportez ostensiblement au réfectoire, entr'autres ; je pourrais vous donner le titre du journal que vous lisez à l'étude... » Lahoche approuvait par une attitude grave et pincée. « Monsieur le proviseur, je fais mon possible. » M. de Lernonville tira ses manchettes : « Je me demande ce que ce sera après. . — Après quoi, monsieur le proviseur ! — Après votre mariage. » Ce mariage revenait en leit-motiv^ nettement désap*

prouvé. 5. Il épouse la Me d'une: crémière- V »expliqua M. de Lernonville quand le pauvre diablte* se fut retiré. H ajouta à l'adresse de Lahocbe un: « Allez mon bon, continuez, faites votre tâche !■ » pareil à l'encouragement d'un propriétaire lançant son molosse sur un vagabond. Claude ne s'y méprit point et se montra plus dur que jamais vis-à-vis dte ses élèves. Sa discipline tourna à la rigueur prussienne et Roulant en fut la première victime parcequ'il était le plus laid, le plus mal vêtu, le pluy paUvre et le plus rêveur. L'enfant, rebuté par ce maître hostile, succombait sous le fardeau des pensums ; les outils lui manquaient, il se servait de vieux dictionnaires achetés au rabais chez un bouquiniste, de traductions périmées, de grammaires hors d'usage; il fut un de ces parias de collège qui deviennent fous, idiots, ou s'engagent sous la bannière sanglante des révoltés. Lahoche, pour com^ parer l'enseignement de jadis avec l'enseignement d'aujourd'hui, ayant lu un après-midi à sa classe un passage du Petit Chose^ Roulant allait luf crier : « Mais monsieur, c'est moi le Petit Chose ! » quand une honte amère le retint. On apprend la haine, comme cela, à des enfants de quatorze ans. Puis, c'était l'histoire de son amitié avec M. Merle, une amitié nouée par une terrible matinée d'hiver. Le maître d'étude sortait de chez sa fiancée et se promenait devant le collège, pour la joie de marcher sur la neige vierge, quand il vit de loin Roulant, qui grelottait sans pardessus et battait gau-

chement la semelle contre un mur. Il s'arrêta au moment où l'enfant retirait son béret : « Mais vous devez avoir froid! — Oui m'sieur. — ■ Qu'avezvous donc, vous pleurez ? — C'est à cause de ce que vous me dites, m'sieur. »

M. Merle fut bouleversé : « Ne pleurez pas, allez, je devine votre chagrin, il y en a d'autres que vous qui souffrent d'être pauvres et vous en avez des années en perspective pour vous rattraper ! »

Et l'autre continuant de chigner^ oppressé par des sanglots, il ajouta, le cœur fondu dans une pitié paternelle : « Soyez fort, bon sang ! N'allez pas faire dans l'avenir un romantique et un tendre comme moi; je vous le dis mon petit, ils vous boulotteraient. Des coups de poignard pour des coups de poing, voilà ce qu'il faut aux grands, réservez ce que vous avez de bon en vous pour les petits. Moi j'ai eu le tort de tendre mes joues à toutes les gifles. J'ai été un respectueux, un attendri... Ah! foutre, pas de ça, vous m'entendez, rentrez vos larmes et travaillez ferme pour vous, pas pour eux. — Je travaillerai, monsieur, je vous le jure. »

M. Merle, de sa canne, creusait des hiéroglyphes dans la neige. Simplement, pour le petit qail'écoutait, il retraça son passé, les heures perdues dans la petite chambre monacale du lycée ou mangées avec des camarades, dans d'insipides parties de cartes. En quinze ans, il n'avait pu s'habituer à sa cellule, à cette chambre hostile où sa malle demeurait toujours comme à l'hôtel. Il s'expliqua lumi-

neusement — il se connaissait bien, il avait tant songé pendant les longues heures d'étude, les soirées de paresse somnolente où la pensée engourdie touche à tous les sujets : « Mon cas, tenez, je le rapporte toujours à une scène de mon enfance : Mon père étant parti à la chasse, je le suivis, je lui servais de chien, de rabatteur et de porte-carnier. Ce jour-là il tua un oiseau qui, à distance, ne me parut pas plus gros qu'une alouette; j'avais de bonnes jambes, je courus à la recherche du gibier, mais quand j'arrivai devant, je m'arrêtai, tout tremblant, c'était un énorme oiseau de proie qui, dressé surnaturellement quoique blessé à mort, poussait des cris horribles, le bec large ouvert, les prunelles flamboyantes, les griffes tendues vers l'ennemi. J'appelai : « Papa ! Papa! » Mon père accourut ; il était d'un naturel bonasse et même compatissant, mais la révolte exaspérée de la bête le fît entrer dans une colère enragée. Il tomba à coups de bâton sur l'oiseau et, sans égard pour son plumage, le réduisit en une bouillie sanglante où l'on ne distinguait plus que l'énorme bec et les griffes de fer. Comprenez-vous ? C'était la haine de la haine, la révolte contre la révolte, la répression plus sanglante et plus injuste que i'insurrection ; c'était le besoin des médiocres de ne se heurter qu'à des résistances faibles, l'horreur de l'excès, du vaincu qui agonise en cherchant encore à mordre... Seulement une inoff'ensive alouette aurait été tuée quand même, alors il vaut mieux se débattre, tenir tête à l'ennemi, bravement...

Le petit réfléchit, se livra, lui aussi, à des confidences, incité par le calme du boulevard, presque silencieux, la neige ouatant son tumulte : — Je suis orphelin, je vis avec mon grand-père, qui achève de s'exténuer pour me permettre d'achever mes études. « Laisse-moi, me dit-il, quand je le conjure de s'arrêter, de songer un peu à lui, laissemoi, fourbis ton épée, mon gars... » C'était un peintre de talent qui, après des errements classiques, suivit le groupe impressionniste. Lui, n'eut pas le courage d'attendre le succès, lâcha pied et, bafoué par les uns, renié par les autres, se livra aux plus infimes besognes. « Fourbis ton épée, mon gars! Le soir, quand j'étudie, il arrête un moment les fines hachures dont il couvre son dessin et lève sur moi ses pauvres yeux flétris, alors je me dis : « Oui, sois tranquille, mon pauvre vieux, je la fourbis, mon épée, et je te vengerai. »

— Bravo ! sourit M. Merle, soyez fort et vous serez aimé des femmes.

L'adolescent eut un léger haussement d'épaules, accompagné d'un regard indéfinissable. M. Merle commença : « Quoi, si jeune, vous êtes déjà désabusé? Pourtant... » puis il s'arrêta. A quoi bon ! A la jeunesse fougueuse et romantique dont la passion s'était évaporée en mots, avait succédé une génération froide et résolue, ennemie des poètes, mettant des mathématiques dans les utopies, de la réalité dans les rêves. Sa pitié d'un instant évanouie, il voyait en Roulant un petit bonhomme

rageur et têtu dont la revendication ne s'exhalerait pas en alexandrins et qui ne pardonnerait jamais à la femme sa frivolité. « Nous sommes vraiment loin l'un de l'autre, gémit-il. — Pourtant, vous m'aviez dit tout à l'heure d'être fort!... — Oui, vous avez raison, vous autres les larmes vous cuirassent; nous, elles nous faisaient fondre; vous êtes dans le vrai... Allons, au revoir... ».

Et il s'échappa, humant dans sa moustache hirsute le parfum tiède qui y était resté, le parfum de sa fiancée dont les joues s'approchaient si gentiment de ses lèvres qui jusque-là n'avaient pas connu un baiser d'amour... On eût dit que ses supérieurs flairaient aussi ce parfum-là, Claude surtout, qui l'avait vu parlant avec Roulant et qui en fit de suite un rapport au proviseur.

Tout de même, le professeur envia le sort de ce misérable, quand il apprit qu'il allait se marier. Le mariage était pour Claude la satisfaction immédiate, toujours prête, de désirs dont le bouillonnement contenu commençait à l'inquiéter. Ce Merle aurait à sa disposition de la chair jeune et fraîche, tandis que lui en serait réduit longtemps encore à des insomnies vaguement erotiques, sur son lit solitaire. Sa pensée retourna ainsi, par une pente insensible, aux songes de l'adolescence ; il achetait des romans polissons, allait jusqu'à éprouver de vagues sensations aux secs récits des amours classiques et faisait collection de feuilles graveleuses dont les illustrations retroussées lechatouil-

îaient. Il rapportait toutes ces excitations malsaines à la pensée de Geneviève et se figurait que c'était de l'amour, n'imaginant rien au-delà. Le mystère du sexe, de la procréation, l'attirait et lui faisait peur, aucune lecture, aucun dogme ne pouvant le soutenir dans l'inconnu angoissant de l'amour. Il avait peur du ridicule, des vilaines maladies et, au seuil des maisons de tolérance où il se ruait, stimulé par une lampée de vin et une lecture grivoise, la terreur le clouait net, comme un patient à la porte d'un dentiste.

— M. Lahoche ! M. Lahoche ! cria la concierge, tandis que Claude achevait de dîner, donnez-moi donc l'adresse du docteur Aubryes, c'est pour la petite d'en dessous, qui a accouché hier et qui se sent mal. Je n'ose la quitter, tant elle souffre; si vous pouviez prévenir votre ami...

— C'est bien, j'y vais, fit Lahoche en jetant sa serviette.

Il bénissait cet imprévu qui tombait dans sa vie sous la forme de la brave femme effarée ; il n'était pas fâché non plus de montrer au docteur qu'il comprenait, lui aussi, à sa façon, les devoirs de solidarité humaine. Mais Aubryes n'était pas là ; appelé, lui dit Amélie, au chevet d'un malade, il ne serait libre que dans une demi-heure. « Si vous

voulez entrer, lui proposa la concierge, quand il revint, cela lui fera plaisir à cette femme, de voir qu'on s'intéresse à elle. » Certes il s'intéressait, non à la femme, mais à ce fruit sorti de ses entrailles, à cette mystérieuse entrée dans la vie, plus angoissante que la mort. Il jeta un coup d'œil sur l'appartement, identique au sien, avec, en plus, les japoneries, les fleurs'artificielles poussiéreuses, le décor des logis de filles pauvres, où tout le luxe semble concentré sur le lit, énorme, surplombé par un baldaquin prétentieux. Il flottait là-dedans une odeur sure et entêtante de lait de femme et de sang. Dans le clair obscur, il ne voyait qu'un sein blême émergeant des draps et une tache rose qui était un front d'enfant. Une voix s'exhala, faible et enrouée : « C'est vous, madame Poupe, avec le médecin? J'ai eu mal! si vous saviez, — Ce n'est pas le médecin, ma belle, c'est un voisin qui vous veut du bien et qui a été chercher le docteur... — Merci, monsieur, murmura la femme en remontant instinctivement sa chemise et en arrangeant ses cheveux. — Vous n'avez plus mal ? » demanda Claude. Elle renversa sa tête sur l'oreiller, et, avec l'atroce sourire des agonisants, ce sourire qui crispe les lèvres exsangues sur les dents serrées : « Oh ! non monsieur, je vous remercie, cela va mieux, je suis bien là, avec mon amour. Le voyez-vous, monsieur? Approchez la lampe, mère Poupe, que monsieur le regarde. II a des petits cheveux, des petits poings. Tout à l'heure

j'ai voulu qu'il me donnât un coup sur la poitrine, pas fort, pour ne pas lui faire mal. Et ses pieds ! Je voudrais lui voir ouvrir les yeux ; je suis heureuse, heureuse... » Elle disait cela de sa voix étranse, défaillant au fond de la gorge, comme ces mots prononcés au moment du stupre.

Et Claude vil l'enfant.

Quelque chose se gonfla dans son âme sèche, quelque chose qui eût ressemblé à de la pitié, si cela avait été conscient : « Je l'ai appelé Fernand, comme son père. — Le père, sait-il? — Pourquoi faire ? » Elle saisit l'enfant avec ce geste farouche de possession qui semble allonger les ongles en griffes, au bout des doigts maigres : « Il est à moi, n'est-ce pas ? » Et c'était vraiment son seul trésor, la seule chose qui lui appartînt dans ce banal garni où les meubles avaient été usés par d'autres qii'elle, d'autres disparues, tombées plus bas, peut-être... Par quel miracle cette chambre de prostituée s'éclairait-elle, purifiée par l'apparition de ce petit être? Et le grand lit, témoin d'étreintes vénales, défoncé par la crise de maternité comme par une lutte amoureuse, n'était plus qu'un blanc berceau d'où sortait un souffle pur.

La femme se redressa : « Je vais lui donner son biberon ; je n'ai pas de lait... J'ai peut-être trop pris de sales choses pendant neuf mois ; on est forcée n'est-ce pas, mais de l'absinthe, jamais... Auguste voulait... » Elle reprit, craintivement: « Ce n'est pas un mauvais garçon, mais il a de la famille très

bien, son père est dans l'administration, il ne peut rien pour moi; il m'a dit qu'il reviendrait me voir plus tard, que pour le moment il était trop impressionnable... » Claude regardait toujours l'enfant que le halo de la lampe entourait d'une auréole : « Regardez-donc, observa la mère, on dirait le petit Jésus dans sa crèche. » Le professeur fut ému un instant à la pensée de ce que deviendrait cette roseur tendre et cette adorable faiblesse, puis cette idée figea sa compassion ; il songea qu'à la place du père il aurait fdé lui aussi, pour que quelque assassin flétri par les tribunaux ne vînt pas un jour, mélodramatiquement, se réclamer de cette paternité problématique. L'arrivée de Charles interrompit sa méditation : « Tu m'as fait demander? — Oui, une bonne œuvre à accomplir. — C'est bien. — Je remonte chez moi ; viens me dire bonsoir tout à l'heure... » Claude avait hâte de fuir ce spectacle. Un orgueil lui vint en songeant que lui aussi enfanterait non un paria, un vaincu, mais un être qui porterait son nom, qui perpétuerait sa race. Jusque-là il avait considéré Geneviève comme l'amante, le doux corps qui étancherait sa soif de baisers ; il complétait maintenant cette vision. Ah ! un enfant beau et harmonieux, né de son accouplement avec Geneviève ! Il en tressaillait au plus intime de luimême, se cabrant contre les retards apportés à la réalisation de ses vœux, contre la froideur de la jeune fdle, si distraite toujours...

— Eh bien, mon vieux?

Perdue, fit laconiquement le médecin ; les

forces sont épuisées, le corps est détraqué, usé jusqu'à la corde.

— Ah!

— Tu la connais?

— Non...

Et Charles ajouta :

— Je pars un voyage ; je profite donc de l'occasion pour te faire mes adieux.

— Où vas-tu?

— En Orient, soigner les pestiférés.

— C'est très beau. Et tu annonces cela froidement !

— Il n'y a pas de quoi faire des phrases et poser au héros, Je veux prouver que je ne suis pas un littéraire, un Imaginatif comme ils me le reprochent, voilà tout.

— En cas... d'accident... si je puis t'être utile... si tu as une recommandation...

— Merci. Je disparaîtrais sans laisser de traces; rien n'a été profond dans ma vie, ni amours ni haines, moi, mort tout continuerait très bien, ne t'inquiète pas. Allons, au revoir.

— Bon courage et prompt retour 1

Charles parti, Claude sauta de joie comme il n'avait pas sauté depuis sa prime enfance...

Il retomba lourdement sur ses talons. Ivresse! Tous les atouts se mettaient dans son jeu ; l'adver-

saire éclipsé, il s'agissait d'agir dans la solitude ou allait se trouver Geneviève. Désormais plus de rival, la tâche serait facile ; au bout, c'était l'argent, la gloire, l'amour. Cet idiot de Charles ne trouverait pas cela au chevet des pestiférés. Et puis il l'avait bien dit, il pouvait mourir... De suite Claude se représenta suivant l'enterrement avec une mine de circonstance et baisant, au retour^ la main de Geneviève, émue et consentante.

Charles n'avait pas donné à Claude les véritables raisons de son départ. Maintenant toutes les critiques qu'on pouvait lui adresser le laissaient insensible ; il vivait de cette vie intérieure si pleine, si intense que connaissent les hommes d'étude cloués devant leur table de travail par une passion laborieuse. Que lui importaient donc les suffrages ou les calomnies !

A Geneviève seule, il réserva sa confidence. Elle lui faisait les honneurs d'un boudoir qu'elle venait d'installer dans une ancienne lingerie et pour lequel son père lui avait acheté trois Fragonard délicieux et deux terres cuites de Clodion; tout y était menu, vieillot, depuis le clavecin aux pein-

LE ROSEAU DE FER 1 o5'

tures naïves jusqu'à la bergère de soie à bouquets; elle respirait là ce parfum du xviir siècle qu'aiment tant les femmes parce qu'il s'y joint le relent acre des tueries et que le moindre objet de ce temps semble fleurer le sang et la bergamotte.

— Suis-je bien installée dans mon coin ? J'y mourrais volontiers vieille fille, pour peu que vous^ vinssiez me distraire de temps en temps ; vous seriez mon bel esprit, Glitandre jasant avec Philis...

— Hélas ! Geneviève, Glitandre s'en va... Elle pâlit légèrement.

— Pour longtemps ?

— Oui.

— La plaisanterie est stupide...

— Je ne plaisante pas.

— Pourquoi partez- vous ? demanda-t-elle avec une sorte de colère.

Elle crut qu'il allait répondre : « A cause de vous, parce que je vous aime et parce que vous me désespérez... » L'annonce de cette séparation l'avait tant émotionnée qu'elle se fût jetée dans ses bras,, mais il marchait de long en large, d'un air préoccupé :

— Je vous dirais bien une des raisons de ce départ, si vos méchants yeux m'y autorisaient... Hélas ! il y a autre chose, une réalité horrible...

H s'effondra sur un pouf, mit sa tête dans ses mains.

— Ah ! je ne dis cela qu'à vous, parce que vous êtes mon amie, n'est-ce pas, et que je n'ai pas le

droit de vous cacher ma souffrance ! Geneviève ! Geneviève ! je deviens fou l

Il avait crié les derniers mots, il acheva sourdement, se parlant à lui-même :

— D'autres diront que j'ai bu ; c'est vrai, j'ai bu, j'étais si malheureux, un peu à cause de vous, de ma destinée gâchée. Mais c'est surtout mon métier, l'analyse suraiguë des maladies intellectuelles... On en arrive à ne plus distinguer le dément du raisonnable ; entre quatre murs des fantômes vous assaillent, toutes les visions que d'autres^ les malades vous ont racontées. Imaginez que je me sois penché sur un goufTre trop longtemps ; j'ai le vertige et cela me mène droit à la folie...

Elle esquissa un geste.

— Oh ! ne me rassurez pas ; ce serait en vain. J'ai diagnostiqué mon cas aussi froidement que s'il s'agissait d'un autre. Vous savez que je consacrais ma journée à des études expérimentales et que le soir je classais tout cela... Voyons, comment me suis-je aperçu?... Ah ! oui, une nuit en écrivant, il me sembla que quelqu'un entrait, quelqu'un qui regardait par dessus mon épaule. Je me retournai, il n'y avait personne, mais le noir de mon cabinet me sembla peuplé et j'avais peur, peur comme un enfant, de cette peur qui fait claquer des dents et hurler d'angoisse. J'allai à la porte, la fermai soigneusement et m'assurai ensuite, en la tirant plusieurs fois à moi, qu'elle était bien close. Le lendemain cela recommença. Je sentais un dédouble-

ment curieux : le moi ordinaire songeait à sa tâche, continuait le travail machinal de la pensée, tandis, qu'un moi retourné à la bête rôdait farouchement par la chambre, tirant les portes d'un mouvement furieux pour que le spectre ne put se glisser par une fente. J'ai souffert comme un damné, sans en rien faire voir à personne...

— Alors? demanda Geneviève, d'une voix tremblante.

— J'ai voulu en finir, je me suis adressé à mon maître, le professeur Ghaudon. Il m'a dit la vérité que je réclamais de lui: « La crainte de devenir fou peut suffire à provoquer un ébranlement cérébral. Il faut vous arracher à votre milieu. Voulezvous une lettre pour mon ami Belliot qui va étudier la peste en Orient ? Il sera enchanté de vous avoir et vous reviendrez guéri, » J'ai accepté... J'abandonne tout, Geneviève, etje viens vous dire adieu.

Geneviève hocha la tête ; elle ne pouvait parler^ en proie à une émotion infinie. Gomment n'avaitelle pas observé la douleur que décelaient ce visage amaigri, ces yeux rentrés et brillants de fièvre ?

— Mon ami, dit-elle, je vous demande pardon.

— De quoi ?

— J'ai pu être injuste envers vous ; mais je le regrette aujourd'hui, de toutes mes forces ; j'éprouve le plus grand chagrin...

fille s'arrêta, suffoquant : « Dire que je n'ai rien pu pour vous, que je n'ai rien su voir. » Il ressen-

tit un immense bonheur ; quoi qu'elle fît, il resterait le seul homme pour elle, comme elle était la seule femme pour lui. « Ne tournons rien au tragique, dit-il, tout cela se terminera le plus bourgeoisement du monde. » Et il lui fit remarquer le joli reflet du .store rose sur les nudités d'un Fragonard. Puis il reprit : « Il faudra m'oublier. Reprenons-nous à distance ; pour vous c'est une vilaine minute dont le souvenir s'effacera vite. Quand je reviendrai je serai peut-être guéri, mais si vieux, si vieux!... Et vous aurez été toute ma jeunesse...

— Et si vous mourez? s'écria-t-elle.

— Je ne mourrai pas.

Il retroussa un peu sa manche et défit un bracelet grossièrement ouvragé.

— Un joyau de famille, qui me portera bonheur. J'ai fait graver dessus ce mot de Gœthe : « Il faut vouloir mourir pour mourir », et celui-ci de Joseph Glanville : « L'homme ne cède aux anges et ne se rend entièrement à la Mort que par l'infirjnité de sa propre volonté. » La pression de ce bracelet sur mon bras me rappelera que l'énergie triomphe de tout.

— Et... cette personne ?...

— J'ai assuré son sort pendant mon absence...

— Ah ! elle vous attendra !

Il allait ajouter : « Vous ne me demanderiez pas de la trahir ! » mais elle lut cette interrogation dans son regard. Il lut dans le sien : « Moi aussi je vous

aurais attendu, j'aurais compté les minutes qui me séparaient de vous ; avec quelle joie ne vous auraisjepas retrouvé? » Entre eux les mots étaient vains; ils se comprenaient mieux en se taisant, leurs siiences étaient enveloppés de sympathie et de tendresse. Ce fut un moment de mélancolie dont ils goûtèrent âprement le charme. Autour d'eux tout souriait : l'ombre rose, les tableaux clairs, les soies fanées ; l'heure sonna, grêle, à une pendule de Saxe et quand les cinq coups eurent tinté, il vit les yeux de Geneviève baignés de larmes : « En entendraije sonner loin de vous ! » murmura-t-elle. D'un élan il se jeta à sespieds, bégayant : « Je vous jure, je vous jure... » Un pas le fit se redresser. « Vous, docteur? » C'était M. Lureau. Charles hâta l'entrevue, énervé par la présence de ce gros homme roux qui fouettait de sa cravache ses bottes vernies en s'extasiant sur la bravoure du médecin : « Hé ! Hé ! le ruban rouge ! Avouez que cela ne vous déplairait pas. » Charles se leva, prétextant de nombreux préparatifs, la gorge serrée :

— Geneviève, permettez que je vous embrasse, cela me portera bonheur, là-bas.

H lui effleura la joue de ses lèvres et lui murmura en un souffle : « Adieu, ma jeunesse ! »

— Adieu, Charles, répondit-elle gravement. Les deux hommes se serrèrent la main. C'était

fini.

— J'ai le pressentiment que nous ne le reverrons pas, déclara M. Lureau à sa fille, comme ils ren-

traient dans le salon. Quel imbécile de s'en aller quand il fait si bon chez soi ! Et les gobe-mouches croiront qu'il se dévoue pour l'humanité ? Ah ! ouiche, je le connais moi ! Un ambitieux, rien de plus, et qui se croit épatant alors qu'il n'est même pas arrivé à me guérir d'un rhumatisme.

Et il fouetta sa botte d'un coup de cravache supérieur, qui en disait long.

Claude était persuadé que l'on apprenait à aimer comme on apprenait le grec et le latin. Comptant mettre à profit l'absence de Charles pour conquérir Geneviève, il se décida donc à parfaire ses études en se mettant à l'alphabet de l'amour. La même crainte salutaire l'éloignant toujours des filles, il crut arriver à ses fins quand un de ses élèves, Jean Barville, le présenta à sa mère. Celle-ci était une de ces cocottes sérieuses et rangées que l'on appelle madame, qui ont un intérieur sérieux et confortable, rognent sur les comptes de leur cuisinière et ne reçoivent que des couples réguliers, mais besogneux, en quête de bons dîners. A la fin d'un de ces repas où assistait le professeur, une sauterie avait été organisée. M'"" Barville, un peu grise de Champagne, parlait plus haut que de coutume. Très

jolie, brune au teint mat, au profil régulier, elle pouvait avoir trente-cinq ans et affectionnait les ravissantes toilettes d'intérieur dont l'élégance un peu floue masquait l'épaisseur de sa taille lasse. Ce soir-là elle était toute en blanc, n'ayant d'autres bijoux que d'énormes perles en bagues, en collier,' en un sautoir même, qu'elle chiffonnait de ses doigts un peu gras, aux ongles carminés. Claude n'en avait jamais tani. vu et écarquillait des yeux éblouis, ne se décidant pas à prendre congé. Bientôt il resta seul avec le « tapeur » qui sirotait une orangeade, fatigué d'avoir défdé tant de valses : « Attendez un peu, dit M"^ Barville, avec un sourire nerveux, j'ai envie de faire des folies. Monsieur, jouez-moi encore un quadrille... vous allez voir, M. Lahoche... »

Elle se mit au bout du salon, secoua la tête pour éparpiller ses boucles brunes et, brusquement, ramassa ses jupes avec un rire nerveux ! Claude vit ses jambes d'un dessin sûr et sec, des jambes de Diane chasseresse, gantées de soie noire ; sur les jarretières il remarqua de gros bouquets de violettes de Parme, indécents à cet endroit... « Ollé! Ollé ! fit-elle. Plus fort, allez donc!... »

Tandis que le malheureux s'exténuait sur le piano, elle virevolta, la jambe haute parmi les fanfreluches des jupons, dansant le cancan classique par une lointaine réminiscence de Bullier où elle avait débuté. Tout un passé chahuteur et insouciant lui remontait à la tête avec le fumet du vin de

Champagne. La longue robe d'intérieur, si somptueuse et si honnête, cette robe de grande dame, cinglait l'air aux sons du quadrille endiablé comme sa robe de quatre sous jadis, parmi les rires canailles des étudiants. Enfin elle se jeta sur un canapé, haletante, et le tapeur en profita pour s'esquiver. Claude s'approcha d'elle, congestionné :

— Vous avez une jambe !...

— J'en ai même deux ! rectifia M"' Barville en souriant. Mais qu'avez-vous, M. Lahoche, vous paraissez inquiet?...

— J'ai... j'ai que vous avez tort... de pareilles fantaisies... moi qui déjà...

— Mais comme vous êtes rouge ! Il faut aller vous coucher, nous avons assez ri ce soir et bien trop fait les fous î

Il tenta un geste qu'elle arrêta d'une tape sèche :

— Voyons î regardez-vous dans une glace ! Il n'est pas permis d'être congestionné à ce point ; vous avez l'air d'un homard.

Il balbutia :

— C'est vous...

— Un conseil : Avez-vous lu Sterne ?

— Vaguement.

— C'est un tort, vous y auriez vu ceci : « Pour que la femme ne s'aperçoive pas de votre fièvre, faites-vous tirer quelques onces de sang derrière les oreilles. «

Elle ne cessait de rire, montrant à quel point elle dédaignait ce pauvre homme qui lui avait servi de jouet. Enfin, elle se fit maternelle :

— Tenez, mes doigts... je vous permets de les embrasser ; pas si fort, oh ! le brutal qui m'entre les bagues dans la peau...

Elle lui donna une petite claque amicale sur la joue et ne se dérangea pas pour l'accompagner. Quand il se trouva dans la rue, il se sentit glacé et enfiévré à la fois ; dans le fiacre il rumina des voluptés tristes, des pensées de vengeance, tandis que le véhicule descendait les Champs-Elysées déserts à cette heure et où les arbres gémissaient, secoués par la bise aigre.

Il se souvint alors de Julia, de cette femme qui avait passé une nuit à ses côtés et qui l'avait désiré... Pour capter Geneviève il n'était pas besoin d'une éducation sentimentale très approfondie ; il lui suffisait d'apprendre les gestes essentiels, le reste viendrait naturellement.

Dès qu'il fut chez lui, il écrivit à la jeune femme un court billet qu'il lui fit porter dès l'aube, ne se souciant pas de tomber à l'improviste. Le commissionnaire trouva Julia au lit, seule. Elle lut paresseusement le billet, trotta pour découvrir au fond d'un carton à chapeau une vieille plume et derrière une boîte de poudre de riz une bouteille d'encre boueuse, puis elle griffonna : « Vené quand vous voudrai » sur l'enveloppe de Claude.

Celui-ci se rendit alertement à son premier rendez-vous d'amour. La décision prise, il n'éprouvait plus ce serrement de cœur, cette anxiété physique qui font de certains timides d'éternels débutants. Il

désirait surtout demander à Julia : « Puis-je êtreaimé ? » , certain que cette fille lui répondrait en toute franchise. Pour la suite, il verrait...

Celui qui a déclaré le premier que le décor comptait pour beaucoup dans l'amour a émis une balourdise ; certaines grossières chambres d'hôtel ont recelé de plus magnifiques passions que ces gondoles de Venise où les jeunes mariés tentent de mettre un peu de poésie dans leur association. Le cadre misérable où se trouvait Julia ne l'en eût pas rendue moins tentante à des yeux autres que ceux de Claude, mais celui-ci éprouvait à se détacher des contingences la difficulté d'un ver de terre qui désirerait suivre le vol éblouissant d'une hirondelle. Il considéra avec une moue significative l'enseigne à moitié eff"acée par le temps et qui se lisait à peine sur la vieille et noire maison de la rue Gay-Lussac : Hôtel des ducs d'Angleterre et de Pont- Saint-Esprit, Après être passé sous le regard policier d'un homme à pantoufles de tapisserie et à bonnet grec qui surveillait les clefs et les bougeoirs disposés dans de petits casiers, il entra chez Julia :

— Eh ! bien, s'exclama-t-elle, vous vous faites^ désirer au moins 1

Le sommeil éraillait encore un peu sa voix ; elle bâillait dans le lit si petit, où il semblait qu'il n'y eût place que pour elle.

— Vous ne m'embrassez pas^

Il la baisa sur la joue, gauchement ; elle sentait la chair nue et les cheveux ; elle s'étira sous le

baiser : « On dirait que vous avez peur de me toucher. Je vous dégoûte ? » Il lisait au-dessus d'un bouton électrique cet avis imprimé : « Les consommations doivent être réglées immédiatement. » Cette chambre était anonyme comme une salle de bains, avec cet écriteau, ce divan vert, ces rideaux jaunis...

— Je vous autorise à enlever votre chapeau, vous savez.

Il s'excusa et déposa son tuyau de poêle sur un fauteuil, mais il garda son parapluie à la main. Il craignait qu'elle lui demandât de se déshabiller ; une crainte le retenait, l'appréhension de cetie caresse inconnue vers laquelle rien ne l'attirait plus maintenant. Et ses dessous étaient honteux, des chaussettes cent fois reprisées, un caleçon moutarde plein de trous.

— Enlevez le jupon et le corset, asseyez-vous. Ah ! hélas, êtes- vous assez empoté ! Je vous fais peur?

Il se récria. S'il avait eu peur d'elle, il ne serait pas venu. Elle le regardait tendrement, de ses grands yeux noirs où flottait encore un peu de sommeil et au fond, tout au fond, une ironie. Certes, elle ne se doutait pas de la virginité de cet homme de trente ans, aux épaules carrées, à l'imposante barbe blonde. Elle s'imaginait lui inspirer un de ces désirs incompréhensibles, aussitôt éteints qu'allumés, et elle lui parla d'un ton compatissant.

AlorsLahoche qui ne s'était jamais confié àper-

sonne, s'épancha auprès de cette fille, dans cette chambre d'hôtel où les paroles lui semblaient passagères, aussi vite oubliées qu'envolées. Elle s'accouda pour l'écouter^ ravie de jouer ce rôle de grande sœur. Quand il lui eut raconté son amour pour Geneviève, exposé son plan de campagne, son inquiétude de ne pas réussir, il lui dit : « Gela vous surprend que je vous conte tout cela ! » Mais elle le détrompa ; elle connaissait un monsieur qui aimait la même femme, une femme honnête et mariée depuis trois ans ; depuis trois ans, deux fois par semaines, il venait la voir, s'asseyait à la place qu'occupait Lahoche et parlait longuement de l'autre, déversait le trop-plein de son cœur. « Je sais ce que c'est ! y> répétait-elle en le regardant toujours, mais d'un air désintéressé maintenant; celuilà non plus ne venait pas pour elle ; il cherchait en elle un reflet, comme les clients. Elle ne s'en plaignit point, elle aimait tant l'amour que le placide roman de Lahoche lui-même l'attirait. Elle eut voulu lui donner un conseil, mais en l'étudiant elle se reconnut en face d'un de ces tempéraments qui éloignent mieux l'amour féminin qu'une laideur repoussante ou une sottise indécrottable.

— Gomment pourrais-je arriver à me faire aimer, lui demanda Glande et puis-je être aimé?

— Certainement répondit Julia, bonne fille ; vous êtes beau garçon et vous m'avez beaucoup plu jadis. Pourtant, il vous manque quelque chose, une expression dans les yeux, le je-ne-sais-quoiqui fait

un homme irrésistible. Tenez, j'ai en ce moment pour ami un dompteur ; il m'a expliqué que ses bêtes l'aimaient — il a même une panthère qui l'aime d'amour, comme une femme — parce qu'elles se sentaient dominées par son regard. Nous autres, nous tenons un peu du fauve, mais à défaut du regard qui dompte, nous pouvons être séduites par le regard dompté^ les yeux caressants, humiliés des hommes qui courbent l'échiné devant nous et sont prêts, sur un signe de notre main, à faire n'importe quoi.

— Les lionnes sont douces au belluaire et au petit chien, dit Claude. Le diable est de n'être ni l'un ni l'autre!

— Vous pouvez plaire à la longue, par votre sérieux, mais je ne vous conseille pas de tenter une séduction immédiate.

Claude se rapprochait un peu du lit pour passer à une leçon plus pratique quand deux coups secs ébranlèrent la porte, semblables à ces deux coups que frappe le dompteur du pommeau de son fouet pour se faire ouvrir la cage. C'était le dompteur, en effet ! Le professeur, d'un air inquiet, cherchait déjà une issue, quand Julia le rassura d'un geste, puis elle demanda :

— C'est toi, Félix ?

— Oui, répondit une voix creuse.

— Descends au café, je te rejoins.

Un pas lourd redescendit l'escalier, Claude respira, un peu pâle. Il avait envie de s'échapper de

ce mauvais lieu. Certes, nulle leçon ne lui avait été plus pénible et le lit lui paraissait profond et inquiétant comme un abîme. « Cette vie doit souvent vous êtes pénible ! » remarqua- t-il. Elle parut s'étonner : n'avait-elle pas tout ce qu'il lui fallait? Elle conta qu'elle était fille de petits merciers de la rue de Vaugirard. A quatorze ans, ses parents l'avaient envoyée, pour essayer de l'attendrir, à un vieux créancier qui abusa d'elle. Deux mois plus tard les malheureux faisaient faillite et en mouraient peu de temps après. Un parent septuagénaire la recueillit, auquel elle servit de bonne et de maîtresse. Ecœurée enfin, elle s'enfuit avec un chanteur en partance pour Buenos-Ayres d'où on l'extrada pour graves méfaits ; elle sentit la griffe des argousins et en conçut à l'égard de la police une haine sans bornes. Elle séduisit l'avocat de son amant et connut pendant six mois la grande vie, les dîners dans les restaurants à la mode, les promenades au Bois dans un landau à deux chevaux et à deux cochers. Le groom tenta de se suicider; elle comprit que c'était par amour pour elle, le soigna et lui accorda de bon cœur ce qu'il convoitait si ardemment. Surprise par l'avocat, elle s'enfuit avec son amant qui la rossa comme plâtre et mangea ses économies. Ensuite, ensuite ses souvenirs s'embrouillaient...

Maintenant tous les sujets de conversation étaient épuisés. Julia semblait attendre quelque chose... D'un mouvement héroïque Claude déposa son parapluie...

Amélie Jorde était exempte de presque toutes les faiblesses de la femme. Elevée dans un milieu austère, nourrie de cette littérature que Charles traitait en plaisantant d'acawémique, elle était résignée jusqu'au stoïcisme et patiente jusqu'au martyre.

Pourtant, même dans cette froide maison de la rue de Lille, entre ce père égoïste et cette mère acariâtre, elle n'avait jamais senti autour d'elle le froid de la solitude. Charles parti, un peu de sa propre raison d'exister disparaissait. Elle se doutait bien qu'il ne l'aimait pas, qu'il ne l'avait jamais aimée ; où sa clairvoyance était en défaut, c'était dans son absolue certitude qu'elle tenait une place dans sa vie. Elle se savait une raison virile et s'imaginait que Charles, d'une psychologie si subtile par ailleurs, n'avait pas été sans s'apercevoir de la force morale de sa compagne. En quoi elle se trompait. S'il lui lisait ses ouvrages, ce n'était ni pour recueillir ses conseils, ni pour lui demander une approbation, c'était en littérateur, pour écouter l'harmonie de ses phrases lues à haute voix.

Souvent, aux heures de misère, elle s'était ingéniée à lui confectionner avec de basses viandes et des légumes au rabais, des mets qui avaient nécessité de sa part une véritable ingéniosité ; cependant

il absorbait le dîner sans lui faire un compliment, sans paraître se douter du tour de force qu'elle avait réalisé. De même elle avait parachevé son instruction, s'était penchée sur des auteurs abstraits qui eussent rebuté n'importe quelle autre femme, pour éclairer son amant d'un conseil judicieux, suivre son œuvre. Or, il ne l'écoutait qu'à peine, ce qui venait d'elle était naturel ; l'abnéga^ tion est une des vertus qui se cachent le mieux. Lui qui scrutait si avidement les âmes, n'avait jamais pris la peine de regarder celle qui s'ouvrait si amoureusement devant lui. Quand il lui parlait d'un auteur dans lequel il avait remarqué un passage qu'il ne retrouvait point, il ne s'étonnait pas quelle le lui apportât quelques minutes après, ouvert à la bonne page. Tant qu'elle l'avait senti près d'elle, ces sacrifices n'avaient pas compté ; certaines femmes, les laides surtout, font de l'héroïsme un geste accoutumé. Mais voilà qu'il était parti et qu'elle restait désorientée dans le minuscule appartement rendu immense par la solitude et par l'ennui.

Elle portait cependant en elle un mystère sacré. Ses flancs avaient tressailli ; elle était enceinte de deux mois. Le jour où elle allait le lui avouer, il lui dit son projet de voyage et les mots se glacèrent sur ses lèvres. Elle avait commencé :

— Tu ne sais pas, je suis encein !...

Il ne comprit pas, l'interrogea avec impatience : « Que dis-tu? — Non, rien, plus tard. ». Elle ne

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voulait pas apporter d'obstacle, d'autant que cette séparation avait son bon côté : Charles s'était remis à boire. Il avait commencé par le café, en absorbant jusqu'à dix-huit tasses dans une seule nuit pour aller jusqu'au bout de sa besogne. A. l'aube, ses extrémités étaient glacées, son cœur battait à se rompre dans sa poitrine. Bientôt il lui arriva de rester des nuits inerte, en proie à un abrutissement morne, sans vouloir se coucher, le regard absent de la page blanche. Il demanda des forces à l'alcool, qu'il introduisit subrepticement avec des ruses de collégien apportant au lycée des cigarettes et des flacons de liqueur. Une fine odeur anisée, qu'elle souj^onna d'abord, puis qui s'incrusta victorieusement aux plis des rideaux, le trahit. Il eut des somnolences diurnes qu'il rachetait en vivant la nuit. Alors, dans le cabinet clos, incendié par la lueur de vingt bougies, c'était une furie de labeur, un éparpillement sur le tapis de feuillets couverts d'une écriture fébrile, inondés de taches d'encre et sabrés de ratures. Il achevait de se tuer dans ces orgies.

Au sortir d'une nuit fiévreuse où, malgré l'alcool et le tabac, l'imagination rebelle s'était cabrée, il la prit farouchement, comme en un viol, avec des baisers qui écrasaient les lèvres jointes, dans une étreinte si violente qu'elle crut mourir — et en sourit de joie. Et c'était de cette rencontre sauvage^ de cette revanche farouche de la chair révoltée contre le cerveau que naîtrait l'infortuné qu'elle

portait en elle ! Nul bonheur d'être mère ne compensait son chagrin ; elle eût voulu être toujours ■seule à porter sa croix et se trouvait coupable d'imposer la moitié du fardeau à l'innocent qui naîtrait d'eux. Jamais elle n'avait adressé un reproche au médecin. Une seule fois il l'avait surprise lisant et lui avait demandé : « Qu'as-tu là ? — Ta brochure sur l'alcoolisme. » Il avait eu un rire terrible, suivi de blasphèmes : Quoi, elle coupait aussi dans ces godants de sociologie, d'amour du peuple î L'al- <;ool ? Un bienfaiteur qui faisait oublier, infusait de l'énergie dans les veines et de la chaleur dans la tête. Il comprenait le reproche indirect qu'elle lui adressait ; son ironie devint sanglante. Sans mot dire, elle jeta la brochure au feu. Jamais elle ne l'avait vu ivre. Le poison, même absorbé à forte dose, ne parvenait qu'à exaspérer sa sensibilité nerveuse. Parfois, il détruisait le travail d'une semaine et, trop énervé pour le recommencer, passait à un autre sujet. Des pages géniales furent ainsi perdues qu'Amélie eût recherchées au milieu des flammes ; mais il était le maître dans son cabinet ; il aimait ce champ de bataille où chaque jour il laissait un peu de lui-même, il aimait ce divan où il avait si souvent pensé à Geneviève...

Quand il ne fut plus là et qu'Amélie pénétra dans le sanctuaire, elle eut la sensation d'y entrer en étrangère, comme si le cher fantôme de Geneviève, si souvent évoqué entre ces quatre murs, y était resté.

Elle espérait donc que la transplantation brusque, une vie nouvelle, des visages nouveaux, amèneraient la guérison. Il ne lui avait pas fixé l'époque de son retour auquel sans cesse elle songeait. Et elle feuilletait les livres qu'il préférait, demandait à sa science si elle le lui rendrait, comme les femmes de marins vont sur la plage demander à la mer si elle leur ramènera celui qu'elle a emporté.

A force de raisonnement, elle avait supprimé toute jalousie ; elle ne demandait qu'une chose : vieillir, pour le reprendre quand il serait vieux lui aussi. Jusque-là elle croyait à des flirts sans importance, des passionnettes apaisées sur le divan vert du cabinet mystérieux d'où l'on n'entendait pas plus les soupirs d'amour que les cris de souffrance. « Aucune femme ne saurait lui refuser son corps, songeait-elle avec l'adorable aveuglement d'une mère, et qui l'empêcherait de me tromper? »

Claude se chargea de l'instruire. Il vint la voir un après-midi sous prétexte de prendre des nouvelles de son ami. Jusque-là elle avait considéré le professeur comme une de ces nullités prétentieuses dont elle avait pu contempler chez ses parents de notoires échantillons. Mais en prenant de l'âge, Lahoche avait pris de l'aplomb. A sa façon d'entrer, de prononcer quelques mots indifférents, Amélie pressentit quelque chose et se mit sur ses gardes.

Lahoche était exaspéré. Depuis le départ de Charles, ses relations avec Geneviève ne s'étaient pas modifiées. La jeune fille avait même paru assex

surprise de deux visites réitérées à trois jours d'intervalle et lui avait presque fait sentir son impcrtunité. Il ne se tenait pas pour battu ; il savait que les termites gros comme la tête d'une épingle élèvent des constructions de six mètres. Partant de ce principe, rien ne lui paraissait impossible. Il était soutenu dans cette lutte insensée en apparence par une sorte de rancune qui lui était venue contre Geneviève. Si elle voulait de lui, rien ne s'opposait plus à ce qu'il continuât une carrière étincelante, '^orée par la dot et par les récompenses officielles qu'il convoitait. Et elle regimbait! Leurs seules conversations intimes roulaient sur Charles ; elle voulait avoir de ses nouvelles, des détails sur lui, elle serait servie. Adroitement, il mit Amélie sur la voie :

— Charles devait vous parler souvent de M"* Lureau ?

— De Geneviève?

— Oui.

— Assez souvent. Pourquoi me demandez-vous ..cela ?

— Elle-même s'intéresse beaucoup à lui... Je ne serais pas étonné qu'elle éprouvât à son égard...

— Qu'elle l'aimât ?...

Amélie souriait. Gomment ne pas aimer Charles? Une jeune fille surtout, qu'il avait dû séduire avec ioute sa grâce, son élégance, sa voix même si enveloppante : « Vous ne trouvez pas que sa voix est .une musique ? »

LE ROSEAU DE FER 4 7â

Claude, stupéfait de cette indifférence, alla plus loin :

— Elle refuse de se marier ; oh ! elle se fait des illusions, je suis bien convaincu que Charles ne l'a jamais encouragée, mais voilà, elle s'imagine... en somme elle l'attend, elle croit qu'un jour...

Cette fois il avait frappé juste. Sous le coup cinglé au bon endroit, Amélie bondit ; sa mièvre figure inexpressive d'habitude, oii étaient épandus le calme et le charme langoureux des Primitifs, se contracta.

— Elle! Me le prendre! Elle espère !... Jamais, m'entendez-vous, quand je devrais le lui arracher avec mes dents et avec mes griffes. D'abord vous lui direz ceci : « Sa maîtresse est enceinte de deux mois... »

D'un geste égaré elle prit son ventre à deux mains :

— Il est là ; c'est une chaîne solide que M"" Lureau fie rompra pas. Que Charles flirte avec elle, qu'il la prenne, s'il elle y consent, peu m'importe, mais je ne veux pas qu'elle me le vole. C'est un enfant, il a besoin de moi ; est-ce qu'elle saurait le soigner, le comprendre? Et puis, dites-lui qu'il s'enivre, qu'il la battrait, oui, il m'a battue une fois, et qu'elle n'aurait pas assez de tous les jours, de toutes les minutes qui lui restent à vivre pour regretter de me l'avoir volé.

Elle l'accompagna, frémissante : « Vous ferez ma commission, j'y compte », et rentra en se tor-

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dant les bras, torturée par une jalousie sans nom Gomment n'avait-elle pas deviné plus tôt ? Elle prit sur la cheminée du cabinet de travail une photographie qui portait ces mots : « A Charles, Geneviève », et, en manière d'envoûtement, planta une épingle à la place du cœur. Pour la première fois elle se sentit laide, délaissée et si pauvre ! . . Gharles, ignorant tout des besoins matériels, lui avait laissé une maigre somme. Elle résolut de travailler. Une femme de ménage qu'elle employait de temps à autre lui avait révélé le touchant effort d'une dame qui habitait au-dessus. Mariée à un de ces pauvres officiers qui, faute de recommandation, de souplesse, peut-être aussi d'instruction, meurent capitaines en retraite, elle ajoutait quelques sous à la solde en confectionnant du matin au soir des galons de jais. Il fallait se cacher de tout le monde : de l'ordonnance, des amies indiscrètes; il fallait quand même avoir son jour de réception, faire figure...

L'adresse donnée, Amélie obtint du travail. Ses premières nuits de veille furent perdues ; le galon qu'elle apporta n'était, paraît-il, pas assez solidement confectionné ; pour l'éprouver, l'homme tira brutalement dessus et les perles de jais s'éparpillèrent... En s'appliquant elle réussit à faire mieux et gagna les trente sous par jour.qui garantissaient le pain quotidien dans le cas où Gharles prolongerait son absence.

Souvent, sa grossesse étant difficile, des douleurs et des vomissements l'interrompaient ; mais une

gaieté, une confiance inaccoutumées lui vinrent. Elle se surprit à chanter une mélodie que lui avait apprise sa vieille nourrice et dont elle se souvint tout à coup. Le rationalisme d'une femme s'arrête à la maternité ; elle crut, elle espéra comme les athées croient et espèrent, c'est-à-dire vaguement, en une force inconnue qui sait faire l'avenir meilleur et récompense du passé. De là-bas, Charles reviendrait peut-être transformé, guéri ; la partie spirituelle de son métier l'avait perdu; la partie physique était propre à le sauver. Au fur et à mesure que les jours s'ajoutaient aux jours, une infinie pitié lui venait aussi de l'embryon qui grandissait en elle. Les voisins furent émus de la voir si seule et si laborieuse ; on se taisait pour entendre sa petite voix fraîche moduler une romance surannée. La « dame » de l'officier envoya un jour à la « dame » du médecin un petit salut d'attendrie complicité...

Un jour, en allant porter son ouvrage, elle fut prise de nausées ; elle était alors enceinte de trois mois et sa maternité eût été invisible si son visage, comme dévirginisé, creusé sous les yeux de cernes bleuâtres, n'en eût porté les stigmates. En arrivant sur les boulevards, elle s'arrêta devant la vitrine d'un joaillier pour se reposer un instant. Avant de reprendre sa route, elle jeta un regard à une forme noire qui s'était arrêtée auprès d'elle et reconnut sa mère, qui la dévisageait en silence.

— Tu es enceinte, dit enfin M""' Jorde.

— Oui, ma mère, répondit-elie.

— Ne compte pas sur nous, ne viens jamais nous Toir avec ton enfant, prostituée qui nous a déshonorés...

— Je n'ai besoin de rien.

— Adieu.

La forme noire s'était évanouie et Amélie aperçut son petit frère Georges, qui s'était caché. Elle était doublement forte, par son caractère et par l'éducation qu'elle s'était imposée. Cependant, la dureté de sa mère la frappa douloureusement, elle qui allait être mère à son tour. D'avance elle se promettait toutes les indulgences pour l'être qu'elle nourrissait de son sang, afin qu'il ne connût que la douceur maternelle et pût dire ce mot sacré : ma mère, sans l'amertume d'une arrière-pensée. Puis, ce léger accès de sensibilité passé, elle haussa les épaules et jeta un dernier regard dans la direction par laquelle venait de disparaître la sèche silhouette noire. Volontiers elle eut dit : « Cette femme ne m'est rien ! » Sa mère, cette étrangère qui lui interdisait sa porte et la traitait de prostituée !...

Cette dernière épreuve la rendit plus forte. Elle avait aimé, elle s'était donnée ; elle ne regrettait rien. Aucune lecture romanesque, aucune illusion déjeune ûUe n'avaient obnubilé sa claire volonté. Jamais, elle le sentait bien, aucun homme n'arriverait à l'émouvoir que celui qui l'avait prise par charité, parce qu'elle s'offrait. Elle restait d'ail-

leurs sans une autre sensualité que le désir fou d'être bercée et caressée un peu. « Il est digne, se disait-elle, d'être adoré, moi je ne puis être aimée , avec mes hanches étroites , mon inélégance, mes difficultés de sourire; il lui faut une femme vraiment femme, avec une chair savoureuse, des hanches rondes, une femme ignorante, craintive et jolie, auprès de laquelle il oubliera à la fois sa faiblesse et sa supériorité. » Quant à Geneviève, sans doute l'avait-il déjà oubliée ; elle croyait son amant volage, épris de toutes les créatures qui passaient.

Son ouvrage apporté, une sorte de mollesse l'envahit, un besoin de marcher dans la foule, de rentrer le plus tard possible chez elle. « Prostituée! » Oui ! Et après ? Cette épithète insultante lui avait fait monter le rouge aux joues, avec un étrange besoin de volupté. Moins vouée corps et âme au souvenir de Charles, elle se fut donnée au premier venu et eût justifié, en une jouissance âpre, l'injure que lui avait infligée M""^ Jorde. Elle avait mal, et ce malaise lui était doux; c'était une fièvre légère qui embuait ses yeux et voilait ses oreilles ; les gens qui passaient devant elle lui semblaient surnaturels, personnages de cauchemar qui apparaissent étrangement découpés. Le fracas des omnibus et des voitures lui arrivait en un roulement lointain, comme si les pavés eussent été de feutre. Un individu lui jeta dans l'oreille : « Où courez-vous donc, ma jolie fille? » et sans honte, elle rit d'un rire de femme dont on chatouille la nuque. . .

C'était l'heure indécise où les cieux d'automne se fardent de teintes précieuses. L'heure, pas même, quelquefois une minute, un éclair qu'il faut saisir au vol, de tous ses yeux, de toute son âme. Ni le crépuscule, ni le jour, c'est une espèce de clarté blanchâtre et diffuse qui vient on ne saitd'où, qui descend du firmament peut-être, à moins qu'elle ne s'exhale de la terre comme un brouillard lumineux. Des lumières pâles vacillaient dans cette lumière blafarde. L'œil des bêtes était plein d'une obscure tristesse, du pressentiment de la nuit. Amélie regarda la soie bleu-pâle du ciel drapé d'échar» pes d'or, d'argent gaufré, de crêpe noir aussi, longues et mélancoliques au milieu de ces splendeurs. Et elle redevint brusquement une toute petite fille peureuse, bousculée par la foule, honteuse du frisson qui l'avait saisie. Sa mère n'avaitelle pas eu raison de la traiter de prostituée? Sa chair où vibrait la maternité devint pure comme une chair de vierge. Menue, humble, les paupières baissées, elle s'enfuit en serrant les coudes pour ne pas sentir les contacts d'homme.

Et des larmes lui montèrent aux yeux à la pensée de Charles, penché au loin sur le mystère d'où s'émanait la mort, là-bas, dans ces pays où la nuit violente remplace le jour implacable, sans la tran* sition exquise qui fait du ciel de Paris un foyer de deuil et d'incendie, apaisé par des clartés d'aurore

Dans la case de bois qui sentait l'encens et la verdure pourrie, le professeur Belliot dictait :

— Ecrivez, M. Aubryes : « Rima-bin-Obéit : quarante-neuf ans ; bubons dans l'aine; vomissements pituiteux... »

— J'ai soif, dit Charles...

— Ne buvez pas. Travaillons. Une défaillance physique et nous sommes perdus ; je vous trouve accablé, distrait... Si vous souffrez de nostalgie, dites-le moi, et je vous rends votre liberté...

— Travaillons, reprit Charles avec effort.

— Le maître continua : « Hussien-bin-Rustein : vingt et un ans, céphalalgie, vives douleurs au côté gauche ; Selmah-bin-Kelish, engourdissement des membres, mort... » Puis il s'arrêta : « Je viens d'être piqué par un moustique ! » Charles cria : « Mon Dieu, ils apportent les bacilles de la peste I » — « Eh bien? » Impassible, Belliot le toisait : « Très impressionnable, n'est-ce pas ? — Pour vous ! — Ne vous préoccupez pas de ma vieille carcasse.» Après avoir cautérisé la plaie, le vieillard voulut chercher le moustique, l'examina longuement au microscope . . . Un énorme rat leur fila entre les j ambes et Aubryes étreignit sa poitrine à deux mains pour ne pas hurler. Il avait trop présumé de ses forces,

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de son système nerveux épuisé. Quand il s'interrogeait, il reconnaissait qu'il avait peur, une peur insurmontable qui l'avait saisi pendant l'interminable quarantaine sur le bateau, puis dans un paysage enchanté où des gens étaient venus mourir, dont les cadavres enterrés à fleur de terre, devant être transportés ensuite aux lieux vénérés d'Ali et de Hussein, empoisonnaient l'atmosphère. Belliot restait insensible, absorbé par sa mission, dédaignant de mettre sous son nez le mouchoir imbibé d'acide phénique ; sa bravoure froide et résolue lui permettait d'entrer sans hésitation dans les huttes couvertes de roseaux boueux où des êtres et des bêtes, pêle-mêle, crevaient de la peste au milieu d'affres abominables. Le maître et l'élève marchaient dans la mort, dans la fièvre et dans la terreur, le premier impassible, le second martyrisé. Il eût voulu que Belliot ne s'aperçut jamais de cette lâcheté physique, mais une scène fixa le professeur. Ils avançaient péniblement dans un champ d'orge brûlé par le soleil, quand Charles s'arrêta soudain : « Ah ! c'est effrayant ! » De son doigt tendu il désignait un petit chien jaune, hideusement gonflé, qui dévorait les entrailles d'un pestiféré : » Vous avez votre revolver, tuez le chien, dit Belliot, nous examinerons les deux cadavres ». Mais Aubryes reculait ; avec mépris le professeur lui demanda son arme : « Passez-moi cela ! » Charles entendit une détonation, suivie de ces mots : « Allez vous-en, retournez, si cela vous fait du mal. »

Un sursaut d'énergie suprême le remit : « C'est passé, je vous demande pardon. » Mais sa pensée était absente, s'envolait par delà les mers, si loin... Ah ! la rue de Neuilly, paisible, quasi-provinciale, avec son luxe muet, les parfums soufflés par les jardins, les villas confortables, l'hôtel des Lureau, le grand salon avec ses fleurs, le boudoir où les Fra onard continuaient de sourire à la rêverie de Geneviève. « Cet homme devait se nourrir de luzerne, de trèfle et de chiendent. — Oui, maître. » Le ventre du petit chien jaune, crevé d'un coup de bistouri, laissa échapper un sifflement de gaz pestilentiel : « Ça t'apprendra à être gourmand, canaille ! » , s'exclama le professeur, le visage éclairé d'une joie. « Gela marche, vous savez, Aubryes, allons, il ne faut pas être femmelette à ce point ! Vous songez à vos parents, sans doute ? » — « Je l'avoue, se hâta de répondre Charles. Il n'y songeait point, mais ce mot l'attendrit. Ses parents ! Son vieux père, avec sa barbe folle, son binocle de travers sur son gros nez, devait tacher de larmes furtives l'épure de ballon dirigeable qu'il parachevait et sa mère devait faire des prières pour lui, tout bas, au milieu de ses balayages, et de ses lavages à grand eau. « Bon, c'est fini, allons nous-en ! » Ils firent près de quatre kilomètres sans se parler. Malgré le mouchoir sur la nuque, le casque de toile blanche, un soleil sans pitié calcinait le crâne d'Aubryes. La vie, là-bas, en France, à Paris, était calme et tranquille ; qu'était-il venu faire ici ? Quelle re-

cherche de quelle gloire hypothétique poursuivaitil ? Beau courage vraiment, pour un homme si faible que les événements l'avaient emporté. « Vous avez laissé une maîtresse et vouslaregrettez, hein ? Ah! jeunesse, jeunesse! » Et Belliot poursuivait : « Moi je suis un vieux Normand; je n'ai jamais pris de la femme que ce qu'il fallait en prendre : des nuits gaies au quartier Latin, des nuits calmes auprès de M""^ Belliot. En revenant, je vous marierai..^ »

Ce verbiage fatiguait le jeune homme et cette ambiance tragique l'emplissait d'une lassitude infinie. Encore s'ils avaient trouvé quelque chose, le Remède qu'ils cherchaient ; mais non, ils tâtonnaient comme des enfants, sans le coup de fouet de la trouvaille...

Un entremetteur apporta un jour à Charles une fillette indigène de quatorze ans, presque nue, avec de beaux membres souples, une peau cuivrée et glaciale. « Vous avez besoin de cela » , lui dit, gouailleur, le maître en se retirant. La petite, muette et passive se calait déjà sur le lit de sangle, mais Charles la redressa, la mit sur ses genoux, enfouit son nez dans sa nuque, sous les courts cheveux crépus et huma chastement sa fraîche odeur de jeunesse et de santé en répétant sans se lasser, de la même voix suppliante et monotone : « Je t'aime, Geneviève, je t'aime à en mourir... »

Claude était arrivé à ce singulier carrefour de la vie des médiocres où ceux-ci sont les jouets d'un incident qui les fait parvenir, aussi bien qu'il les jette dans le troupeau morne des ratés. Il le sentait et devenait de plus en plus fielleux. Toute sa haine se reportait sur M. Merle, son maître d'études, en qui il pressentait une de ces natures franches et libres qu'il abominait. Il détestait également ceux de ses élèves qui tentaient de se soustraire au joug universitaire et de dépasser le niveau didées moyennes qu'il leur imposait. Pas assez bête, pas assez aveugle pour ne point discerner l'essor de ces jeunes intelligences il devinait que l'heure était proche où ces enfants qu'il tentait d'enserrer dans une discipline de fer, se libéreraient du carcan. Cette génération le dépassait et il se défendait contre l'envahissement, contre l'hostilité de certaines réponses qui le clouaient à sa chaire de professeur aussi vertement que ses propres questions clouaient les cancres à leur banc d'écolier. « Pourtant, disait-il à M. de Lernonville, je fais tout mon devoir ». Le proviseur le rassurait. Quoi, l'âme de ces enfants lui arrivait désagrégée par d'autres maîtres imbus d'idées modernes, de littérature

décadente et de théories soi-disantgénéreuses ! Rien d'étonnant à ce qu'il ne pût effacer l'empreinte, remettre ces cerveaux dévoyés dans le chemin de la vieille tradition universitaire : « On leur a fait croire qu'ils pouvaient penser ! » Lahoche se révoltait : S'ils voulaient penser, n'avaient-ils pas des pensées toutes faites, des pensées de penseurs à jet continu, des pensées enfin ! Pour lui, M. Merle et. Roulant, par exemple, synthétisaient la pensée ennemie, sortie du bric-à-brac universitaire, la pensée vivante se dégageant des bouquins morts à la façon d'une fleur sur un champ de bataille envahi par les cadavres.

Et puis M. Merle était marié ! Claude enviait l'humble bonheur de cet être disgracié. Un voyou ayant écrit sur le tableau de la classe : « Merle est cocu. «, il fit semblant de n'en rien voir, ravi de la farce.

Le pion était tranquille : en pénétrant dans la chambre conjugale, il oubliait tout, il appartenait à sa Glaire. Sa laideur, qu'il avait à se faire pardonner, lui suggérait d'infinies délicatesses, des attentions de poète. Une nuit était pour lui la page blanche où il tentait d'inscrire le plus complet et le plus délicat des poëmes. D'ailleurs il était moins repoussant à regarder ; sous les baisers héroïques de sa femme, les boutons s'étaient flétris ; jadis, son sang s'extravasait dans son visage injecté de fibrilles rouges ; plus calme maintenant, il perdait cet aspect féroce que donnent aux solitaires les

désirs trop longtemps contenus; il restait toujours gauche, hirsute, semblable à un chemineau, mais» à un de ces chemineaux ivres d'air et de liberté quj chantent gaiement sur la grand'route la gloire du soleil levant.

Un dimanche, Claude était allé promener sa rancœur à la campagne. Harassé de chaleur et de fatigue, il s'arrêta à l'angle d'un interminable chemin vicinal où s'offrait l'oasis d'un marchand de vins flanqué de quatre boutiques plantées de ci de là et qui clignaient de l'œil vers la campagne : une mercière, un boucher et un marchand de tripailles dont l'enseigne s'adornait d'une tète de veau en bois peint, au mufle rigoleur barbouillé de rouge.

Il s'assit à l'ombre d'une tonnelle et souhaita vaguement une idylle virgilienne, incité par la silhouette gracieuse d'une bonne qui le servait et dont les yeux gris veloutés lui rappelèrent ceux de Geneviève. Le trot d'un cheval le tira de cette torpeur et il s'intéressa prodigieusement quand il vit descendre d'une solide voiture de laitier, couverte d'une bâche, M. Merle et sa femme. Ce tableau de bonheur conjugal lui donna au cœur un pincement.. II se dissimula dans la tonnelle, observant. Claire donna d'abord à boire au cheval frémissant. Elle puisa de l'eau à la fontaine, le corps onduleux, puis, la bête piaffant d'impatience, elle le calma d'une claque et d'un baiser sur les naseaux et souleva sans effort le seau plein qu'elle maintint sur son genou ; le cheval buvait avec frénésie et c'était

charmant ce geste de soulagement pitoyable vers cet assouvissement brutal. Elle revint, lança en riant à son mari des gouttes d'eau irisées de soleil. « Viens me donner à boire, à moi aussi. » Elle versa du cidre, en but, lui tendit le même verre : « Buvez, monsieur ». Et elle lui essuya la bouche de ses lèvres pulpeuses et saines. Jamais on n'avait embrassé Claude ainsi. Dans son coin il ruminait une jalousie absurde et furieuse ; il se souvenait de cette hâtive étreinte avec Julia, où elle lui disait, détournant sa bouche : « Non, je n'aime pas cela, et puis dépéchez-vous, Félix n'aurait qu'à remonter ! » Il tendit l'oreille, perçut des futilités : « Ze vous aime, mon-z-oiseau », « Bize la belle fleur que la dame a embrassée! », un balbutiement confus et enfin la voix de Merle, revenant malgré lui au métier exécré : « Ils vont très bien mes petits, Roulant surtout ; de la bonne graine semée par bibi, au vent de la Liberté ! Les autres, les autres je les abandonne à Lahoche, cuistre patenté, diplômé et reconnu d'inutilité publique. »

Claude écoutait avidement le maître d'études défilant la théorie des élèves : « Jeanjean : une bête brute, avec l'encolure farouche de l'Antinoiis, un crâne de Cosaque aplati. Il a, pour ne pas comprendre, une immobilité béate qui me plaît. Celuilà au moins ne sera pas une demi-teinte et, si le hasard est propice, pourra mettre ses muscles au service d'une bonne cause. J'ai parfois envie de lui fendre ce crâne extraordinaire d'un coup de poing

et j'ai en même temps la sensation que mon poing s'écraserait sur la pierre de ces os durs. Ah! l'entendre dire des vers. Il ressemble à un chien qui aboierait en musique ; sage d'habitude, il a l'air de s'intéresser et c'est, tout-à-coup, lebâillement d'un tigre en cage, montrant des crocs aigus... Ernest Barville... Celui-là tu devinerais sa naissance rien qu'à le regarder ; sa mère est une cocotte arrivée qui vient le chercher en voiture, avec des colliers de perles et des fourrures. Dès la fin de la classe qui sent mauvais, le petit saute dans les fourrures qui sentent bon. Il l'appelle Line ; elle lui répond « mon loup » en l'embrassant à la volée, n'importe où, sur la bouche, dans l'oreille. Pascal, vers la fin de sa vie, interdisait à sa sœur d'embrasser ses enfants en sa présence ; en effet, il y a de ces baisers maternels qui sont louches...

Glaire se récria. Elle n'aimait point ces accès de misanthropie ; une gaieté limpide luisait dans ses prunelles : « Ne pense plus à tout cela, le métier n'est jamais drôle. Que voudrais-tu ? »

Il poussa un soupir :

— M'évader, mon Dieu ! Tenir à ces gamins le langage de Vallès, le jour où il professa pour la dernière fois. Je sais le morceau par cœur, c'est un chef-d'œuvre.

Il se leva, posa ses paumes sur la table comme sur une chaire, déclamant : « Messieurs, mon avis à moi est qu'il ne faut rien apprendre, rien, de ce que l'Université vous recommande. Je pense être

plus utile à votre avenir en vous conseillant d« jouer aux dominos, aux dames, à l'écarté — les plus jeunes seront autorisés à planter du papier dans le derrière des mouches.

« Par exemple, messieurs, du silence! Il n'est pas nécessaire de réfléchir pour apprendre du Démosthène et du Virgile, mais quand il faut faire le quatre-vingt dix ou le cinq cents, ou échec au roi, ou empaler des mouches sans les faire souffrir, le ^calme est indispensable à la pensée et le recueillement est bien dû à l'insecte innocent que va, messieurs, sonder votre curiosité, si j'ose m'exprimer ^insi. »

Imaginez la tète d'un prêtre devant un paroissien qui cracherait sur l'hostie, d'un élève des Beaux- Arts devant un païen qui nierait Raphaël et vous n'aurez qu'une faible idée de la stupeur indignée dans laquelle ce discours plongea Claude. Pareille colère ne peut être suscitée que par la trahison ou la tradition, l'amour-propre ulcéré dans la chair, la vénération troublée dans les habitudes ancestrales. Il blêmit en écoutant ces phrases au vitriol.

Dès lors ce fut une guerre sans pitié. Des enquêtes et contre-enquêtes menées par lui et dirigées en apparence par M. de Lernonville, aboutirent à la révocation pure et simple du maître d'études.

Celui-ci, avec quelques billets de mille francs, acheta le fonds de commerce d'un libraire avantageusement placé à coté du collège. Ce libraire était

un type de petit commerçant âpre et obstiné, marié à une grosse femme endormie qui avait engraissé derrière son comptoir comme une volaille gavée dans son box. Il leur conta la lente odyssée qui l'avait amené là, cette promenade de juif errant du bas négoce à travers tous les quartiers de Paris ; il avait été établi marchand de vins à Belleville où il dirigeait un assommoir modèle, profitant de la descente des travailleurs par les matins de gel où ils se réchauffaient chez eux; de leur ascension vers dix heures quand ils venaient noyer les soucis, oublier l'abêtissante besogne dans les fumées épaisses du vin. Puis ils avaient repris, rue Mouffetard, un petit débit fréquenté par des escarpes, une échoppe sinistre qui brûlait un soir d'hiver, les laissait sur le pavé de Paris à la recherche d'un établissement qu'ils prenaient dans le quartier de l'Etoile. Là, c'était « du sérieux », une réunion de grooms et de palefreniers anglais se soûlant avec une gravité de lords, sans bruits canailles. Des rapports de police les inquiétaient au milieu de cette retraite où les grooms, les palefreniers et les cochers sans emploi ne se contentaient pas déjouer aux courses, disait-on, et des bruits immondes circulaient sur la compagnie qui fréquentait là. Ils avaient tenu une cantine près d'une grande fabrique et étaient revenus dans le centre de la capitale, ayant la force de ne tenir à aucun quartier, de ne rien laisser d'eux-mêmes dans les endroits où ils avaient passés. Enfin, grâce à cette librairie qu'ils

avaient prise par lassitude des ivrognes à renvoyer^ du métier pénible de mastroquet, ils pouvaient aller mourir à la campagne, dans un trou fleuri, Saint-Laurent-les-Eglises dont ils parlaient avec des gloussements d'extase, abhorrant ce Paris qu'ils avaient traversé en ennemis, parm^des haines. Au fond, le mépris de leur concurrent d'en face, un libraire religieux, à boutique grave et cossue, les avait toujours impressionnés. Par soif de considération ils paraphrasaient ces vers dont Flaubert se gargarisait : « On est toujours flatté, quand on est le premier dans sa localité ! »

En quelques jours le jeune couple se mit au courant, réjoui par la bonne odeur des journaux frais et des romans neufs. La vieille mère, impotente, consacrait des journées entières à pleurnicher, honteuse de voir son gendre passer d'une profession distinguée à un pareil métier !

La joie de Merle était le voisinage du collège ; il se plantait sur le pas de sa porte, guettait M. de Lernonville et Claude et les suivait d'un long regard qui les faisait fuir, mal à l'aise, le dos voûté. Des collégiens fréquentaient la boutique, les pauvres, les parias ; le libraire religieux avait la clientèle des autres. Chez Lahoche des palabres furibonds s'établissaient, dans l'odeur grisante d'imprimerie et de papier. Cela exaspéra l'antagonisme latent des prisonniers de cette maison d'éducation où la bourgeoisie misérable coudoyait la bourgeoisie millionnaire. Une démarcation s'établit entre les bérets et

les melons, les vareuses râpées et les jaquettes élégantes. De mauvaises paroles furent échangées ; il y eut des batailles à coups de poing et à coups de pieds, tant et si bien que M. de Lernonville, affolé se plaignit, vainement d'ailleurs, au commissaire de police.

Alors, sous la présidence de ce libraire qui parlait grec et latin et dirigeait les débats, prit naissance un curieux cénacle que M. Merle dénommait en riant la concurrence. Claire apportait sa douceur souriante, l'apaisement joyeux qui s'émanait d'elle, éteignait les discussions trop vives. On organisa une soirée d'inauguration où les invités pénétrèrent, tels des conjurés, à plat ventre, par une ouverture de souris. Un rhétoricien y lut une compositim de prose rhytmée, émaillée de rimes qui se terminait ainsi : « Ta librairie est ironique, croustilleuse et « philosophique ; les livres d'Heures n'y sont point, « des estampilles tu fais foin ; ton chat a lu de son « œil glauque, sans doute, la Reine Pédauque, ton « chien a le regard païen... »

« Ta librairie est librairiale ; sans remords aucun « elle étale une devanture immorale ; ce sont des « femmes en jupons, de sombres casquettes à ponts « et c'est toute une lie impure, de la pseudo-litté- « rature, des bas noirs et de petits vers, tous les « démons, tous les enfers, des romans... quels « romans! quels titres!... A côté, luit l'éclat des « mitres et des chasubles lourdes d'or, un chat « gras et vertueux dort ; quelques livres estampilla

« lés ouvrent chastement leurs feuillets parmi les « dentelles des nappes, tu es le libraire des Goua« « pes î »

« Ce que l'on en dit là-dedans ! Il y vient jusqu'à « des pédants qui causent sociologie. Sociologie ! « Ouiche ! Anarchie ! On devrait fermer la bouti- « que, avec ce chat énigmatique dont le ronronne- « ment plairait à quelque Monsieur Bergeret. Ce « chat ! Quel chat ! un tigre presque, une vision « hoffmannesque, ce chat famélique et complet a « pour son confrère replet, quand fixement il le « reluque, l'œil d'un pacha pour un eunuque ! »

C'était dédié au libraire des Tables -rasistes, « Table-rasiste ! mais non , mes enfants , mais non ! s'exclamait M. Merle, désolé. Je vous ai enseigné jadis des choses mortes^ je voudrais vous apprendre la vie ! » Il désirait pousser vers l'action cette génération désenchantée, sortie d'une génération de misère et de deuil et s'épouvantait de l'abîme qu'ouvraient devant lui ces âmes. Roulant avait coutume de répéter : « Je ne crois à rien, rien est dans rien; l'avenir est au Table-rasisme ! » M. Merle bondissait. Né quatre-vingts ans plus tôt, il eût été Saint-Simonien ; son altruisme s'exaltait en romantisme ; il établissait un plan de Société en s'appuyant sur quelque tirade lyrique, à la façon de ces dessinateurs fantaisistes qui font sortir une ville d'une tache d'encre. Quand il apercevait, collé à la vitrine, le visage fiévreux d'un adolescent qu'il devinait pauvre et qui lisait avidement

les titres, il sortait : « Tu veux un livre, gamin ? — Mais, monsieur... — Tiens, prends, tu me paieras quand tu seras de l'Académie. » 11 avait, à cet effet, un lot de bouquins, acheté au raoais dans une vente. C'était sa façon de faire l'aumône, il était joyeux en songeant à l'heure d'oubli qu'il procurait ainsi à ce passant inconnu : « Les bouchers donnent bien du bouillon et les boulangers du pain rassis », s'excusait-il.

Quand la boutique était vide, il se mettait auprès de Claire, et de la voir si jolie, si gaie, travaillant à son petit comptoir de caissière, cela lui faisait monter des larmes aux yeux.

Il eût fait beau qu'ils le vissent à ce moment, les chevaliers de la Table-Rase, qui avaient rayé l'amour de leur programme ! Leur amphytrion intellectuel portait à ses lèvres une main fine et la couvrait de baisers dévots et les romans d'amour, dans les casiers, jaunissaient d'être si fades en face de cet immense, de ce reconnaissant amour d'homme.

M"" Lureau était morte, d'une mort paisible, silencieuse. Pendant quinze jours sa migraine torturante ne l'avait pas quittée ; le faible bruit d'une petite cuiller heurtant une tasse lui faisait pousser une plainte étouffée. Geneviève posait de temps à autre ses doigts glacés sur le front de la malade et

alors seulement, celle-ci reposait un peu. Pendant de longues heures, la jeune fille, assise auprès de sa mère, la contemplait, sentant qu'elle lui échappait, qu'elle allait mourir, elle qu elle avait si peu connue, qu'elle avait vue toujours malade, détachée de tout, ne prononçant que les paroles nécessaires et d'un air si las ! Elle avait dû être ravissante, ses traits étaient délicats, amenuisés encore par l'argentpâle des cheveux, par la blancheur des oreillers de dentelles.

— Pourquoi me regardes-tu ainsi ? Tu ne m'as jamais regardée de cette façon...

— Mère...

Geneviève se détournait. Oh ! ne pas pouvoir se jeter à son cou, lui sangloter : « Mais ne sens-tu pas que tu vas mourir, que tu vas me laisser seule, sans un appui, sans un conseil... »

— ... Une camisole rose. Tu iras chez la lingère et tu me commanderas une camisole rose vif, avec de la Valencienne, de la vraie...

— Oui, mère.

— Ne me regarde donc pas. Tes yeux pèsent sur moi ; c'est curieux, la manière que tu as de regarder... Je suis maigre n'est-ce pas et très malade?... Une camisole de surah, montante, avec un jabot étoffé...

— Sois tranquille, mère.

Elle mourut en murmurant : « Chut! » et en soulevant, pour mettre son index sur sa bouche, sa main qui caressait le drap, du geste doux des agonisants.

Geneviève lui ferma les yeux, arrêta la pendule et appuya sur ce visage tiède et humide le premier baiser passionné qu'elle osât y déposer.

M. Lureau ne voulut pas voir sa femme morte. Pour fouetter son chagrin, disait-il, il se dépensa en exercices violents jusqu'au jour des obsèques, noyant sa propre peur de mourir dans des exercices d'équitation qui le jetaient, brisé de fatigue, sur son lit, tandis que, là-haut, la flamme des cierges faisait courir des ombres sur le visage mince et cireux de la morte.

Pendant la semaine qui suivit l'enterrement, Geneviève excédée par les consolations banales, par les fausses amitiés qui se prodiguaient autour d'elle, regretta Charles. Lui seul eût su l'apaiser, lui seul était vraiment son ami et peut-être Taimaitelle — comme aiment Dieu ceux-là qui l'invoquent aux heures douloureuses.

Elle mit en ordre les affaires de sa mère et consacra ses soirées à lire les livres favoris de M""' Lureau, volumes fatigués d'avoir été trop ouverts et qu'elle enfermait dans une sorte de grosse lanterne gothique qui surplombait son bureau.

Cette lecture devait avoir une influence décisive sur Geneviève qui resta surprise tout d'abord devant une annotation au crayon sur la marge d'une feuille des Treize^ de Balzac. Le passage était celuici : « Il n'y a que le dernier amour d'une femme qui satisfasse le premier amour d'un homme. » M""" Lureau avait écrit: « C'est vrai ! » La jeune

fille, une rougeur aux joues, ferma le livre, hésilant à continuer ses investigations. Une curiosité mauvaise l'emporta ; elle ouvrit tous les volumes pour dévorer les annotations. Elle avait cherché une mère, elle trouvait une femme... Et puis après ? Si Charles s'était trouvé là, il lui eût dit sans doute : « Pardonnez-lui, vous la comprendrez un jour. » Elle comprenait. Ainsi cette note écrite par sa mère la visait ; « G... est bien la jeune fille moderne, donnant des baisers masculins et des poignées de main sèches où ne se retrouve plus la grâce onctueuse et fluide des doigts de femme d'autrefois. » En marge d'une nouvelle de Maupassant où l'écrivain montrait un mari détaillant imprudemment à sa femme les délices de la polygamie, elle avait inscrit ces mots : « Oui, changer, la femme est plus adultère que l'homme ; il l'est par forfanterie , elle l'est par tempérament. Une seule chose la retient : la jalousie, la crainte d'être payée de retour en cas de découverte... et encore, au bras de l'homme aimé, la femme se donne parfois à un autre homme dans un regard, dans la tendresse admirative de ses yeux trop longtemps appuyés. » Des coups de crayon soulignant certains alinéas étaient plus impudiques que des mots obscènes. Ah ! dans le spleen amer des femmes qui ne savent pas vieillir, quelles soirées elle avait dû passer là, si f e:i mère, si peu épouse, à retrouver des souvenirs en ces pages brutales, écrites par des hommes.

Enfin, Geneviève prit dans une cassette bossuée d'émaux et dont elle força la serrure, n'ayant pu retrouver la clef, un petit carnet vieillot, à tranche dorée, recouvert d'écaillé incrustée de turquoises Le craquement d'un meuble la fit se retourner, défaillant comme un voleur surpris. Elle se remit avec peine et se pencha sur les lignes écrites d'une fine anglaise, dun crayon effacé par le temps, mince crayon de bal qu'elle retrouva au fond de la cassette.

Et elle lut ces notes hâtives, ce journal griffonné par la jolie main d'amoureuse, « à grâce fluide » :

« Juiii. — Je viens de prendre un bain parfumé « d'herbes sèches, un bain de thym et de lavande « d'où mon corps est sorti embaumé. J'ai reconnu « le pas de Fred, et, dans un grand glougloutis, je me « suis levée, voulant lui voler un baiser au pas- « sage. J'ai donc sorti ma tête mouillée par l'en- « trebâillement de la porte, mais mon grand gamin « a insisté et le bain m'avait laissée sans forces... « L' « autre «jouait au billard en dessous... Le « bruit étouffé des billes sur le tapis nous ras- « surait...

« C'est vrai que je ne sais pas résister, que je « suis vraiment de la race des femmes esclaves, « inférieures au sexe masculin, sans volonté devant « un désir impérieux. Je me demande souvent si « à notre génération, celle des amoureuses du Se- « cond Empire, ne succédera pas une génération

« de femmes froides et pratiques, destinée à ven- « ger l'autre.

« Juillet. — Quand j'entends autour de moi les « mots de crime, honte et déshonneur appliqués à « l'adultère, je songe que voilà de bien grands « mots pour des actes ou des gestes courants et que « si le naturalisme, en tant que mise au point des « incidents de notre vie, était réellement passé dans « nos mœurs, il y a beau temps qu'ils auraient « cessé de s'appliquer à cette chose ! »

Des pages brouillées, effacées soigneusement, un gribouillis enfantin d'où sortaient une paire de moustaches et des cheveux d'hommes, puis des chiffres, des comptes puérils : « Compte de Rosalie : 23 francs. — Je dois quarante-cinq mille francs àDoucet », raturés d'un parafe heureux, soulagé: Payé. Des années sans doute avaient passé , insensibles, dans un tourbillon de fêtes. Puis l'écriture reprenait, vieillie, plus nette, plus lisible :

« J'écris ces mots du fond de notre petit appar- « tement. Qui irait nous découvrir dans cette rue « perdue, derrière la gare de l'Est ? Fred ne doit « pas venir aujourd'hui ; il a des courses à faire, « importantes, paraît-il, mais je ne pouvais plus « tenir à la maison et j'ai voulu venir rêver dans

« notre nid en croquant des dragées et en fumant « des cigarettes.

« Notre nid ! Une merveille de rococo, un comble « de laide incommodité. J'adore les têtières de gui- « pure, et le Jean-Bart en bronze doré de la che- « minée, et le caoutchouc artificiel dans son cache- « pot japonais, et la photographie de notre proprié- « taire en robe de soie, avec défunt son mari en « redingote !

« Il y a de beaux tableaux bien touchants : Le « Convoi du pauvre^ suivi par un chien ; deux pen- « dants : Le Départ et le Retour. Le départ repré- « sente un jeune soldat en troisième classe et en « blouse ; le retour, le même en bel officier et en « première classe, à côté d'une fiancée vêtue à « l'instar de Sa Majesté la reine Amélie. Oui, j'aime, « j'aime tout cela; je suis là chez moi ; cela sent « bon notre odeur ; je ne vois pas ce grand fauteuil « sans mon Fred dedans, avec ses jolis yeux de « rêve et de moquerie où il y a des paillettes qui « pétillent et des lacs de lumière profonde...

« Je jouerais bien du piano, mais je ne veux pas « troubler au-dessus de moi une malade, une jeune « fille pour le repos de laquelle on a disposé de la « paille dans la rue. Ce silence qui m'environne « me fait peur ; je reste l'oreille tendue, ne pouvant « lire, attendant les bruits légers qui viennent « d'en haut, les bruits de chambre de malade, de « chaises doucement remuées, de pas glissants et « furtifs. Tout-à-l'heure la pendule a brusquement

« arrêté son tic-tac et il m'a semblé voir les batte- « ments du cœur de cette inconnue s'arrêter. J'ima- ^ gine le singulier, l'admirable, dramatique et gai « roman que pourrait faire un écrivain doué com- « me Asmodée de la puissance de soulever les « toits et de regarder à l'intérieur des maisons. « Ici, dans ces deux étages seulement, quelles « transes ! Quelles transes en l'attendant, lui qui « ne vient pas !

« S'il arrivait pourtant ; ce serait une si jolie sur- « prise ! Je n'entendrais pas, à cause de la paille, « son buggy accoster et il ferait une double bonne « action, car il chasserait sans doute la Mort qui « rôde ; il apporterait ici toute la santé avec sa jeu- « nesse et tout le bonheur avec sa eaieté. »

« 30 Avril. — Il n'est pas venu. Je l'ai attendu « un jour, deux jours, des semaines ; j'ai épié le « facteur avec l'espoir d'un mot de lui... Rien! Ah! « s'il savait ce que je souffre î En vieille maniaque « de l'amour, je ramène tout à cette idée fixe, « j'ajoute à ma prière quotidienne: «... Et faites « qu il me revienne ! » Il y a de quoi rire vrai- « ment ; le temps n'est plus à la naïveté ; il fau- « drait lui faire peur, car il est lâche, l'arracher « d'entre les bras d'une autre femme, et je reste là « à ruminer une douleur qui fait peser plus lour- « dément les années sur mes épaules. Je garde

« sans cesse mon mouchoir à la main, car n'im- « porte 011, à table, dans mon salon, les larmes me « montent soudain aux yeux, de grosses larmes « qui me font mal. Quelqu'un m'a dit aujourd'hui : « Votre mouchoir est ravissant. Quel dommage que « l'habitude soit abolie de porter cette fme chose de « batiste et de dentelle ! »

« Pourquoi les femmes de maintenant auraient- « elles conservé cette mode ? Jadis le mouchoir « servait à éponger furtivement les yeux ; Pleure- « t-on encore aujourd'hui ? Les intrigues sont des « marchés sans importance ; on quitte un amant « comme un propriétaire signifie un congé. Quant « à l'amant, c'est bien autre chose, il lâche^ il plaque, « il sème; oui, on a inventé tout un argot féroce et « caractéristique à Tusage de l'égoïsme masculin.

« La bêtise de 1' « autre » est de plus en plus « exaspérante. Je m'imagine qu'il fait exprès d'être « aussi bête pour que la vie soit absolument odieuse « auprès de lui. Chez moi cela sent le bouillon, « l'odeur fade des appartements bourgeois...

« Fini ! Conclu ! Je vais vivre avec mes souve- « nirs, vivre de lectures aussi; chose abominable, « le gazouillement des enfants, de ma fille, m'est in- « supportable ; je suis jalouse des belles années de « plaisirs qu'ils ont devant eux.

« J'ai dit à l'autre : « Je me sens souffrante, je « voudrais passer un mois chez mon parrain, M. de « Nonnereuil, à Nantes. » — « Allez! m'a-t-il ré- V pondu. »

« C'est dit ; je m'en irai, pour longtemps. La pro» « vince est un tombeau, j'en sortirai vieille et rési- « gnée. »

« 2 Mai. — Je suis depuis trois jours chez « mon parrain. Il est l'homme de son nom, M. de « Nonnereuil, solennel et suranné. Une tête d'au- « trucLs 011 la loyauté tenant toute la place, l'in- « telligen^-e n'a pu pénétrer ; un long corps maigre, « des yeux gris et vides ; des paroles sans pensées ; « lavallière bleue à pois jaunes et guêtres blan- « ches... Je me penche sur le niant de cette âme « d'enfant et j'y retrouve, ataviquement, le reflet « de mon âme d'autrefois, mon âme d'avant les « paradoxes de Fred.

« Quand j'ai les nerfs trop tendus, je le ren- « voie ; je reste seule dans son vieux petit jardin « où il a fait semer, autour des parterres, des fleurs « marrons, des quantités de petites fleurs drues, « jaunes, blanches et vertes : on jurerait un plat « de harengs enjolivé d'oeufs hachés et de fines « herbes. Je monte sur un tumulus de terre fraî- « chement remuée. J'ai la sensation de violer une « tombe de pauvre et je m'enivre d'air pur et de « la splendeur de l'horizon...

« J'en viens. Ah î chère, chère minute d'oubli, « de beauté, chère minute que je n'ai pas plus été « capable d'arrêter que je n'ai pu fixer son amour.

« Je suis rentrée dans la salle à manger avec des « yeux d'aveugle et je me suis sentie laide et mal« « heureuse... »

« 5 Mai. — Je me familiarise ; mon parrain « qui ne m'avait vue depuis quinze ans aussi. « Je connais les moindres recoins de l'hôtel. Dès « l'entrée on lit ces mots, gravés en lettres noires « sur du marbre blanc, comme un ex-voto : Mon- « sieur de Nonnereiiil. Il faut saisir ce que ce Mori' « sieur en toutes lettres contient d'infatuation naïve « et de protestation contre le siècle. Monsieur de « Nonnereuil a des principes ; il n'avale pas une « bouchée sans l'avoir mastiquée vingt-neuf fois — « vingt-sept serait insuffisant, trente serait trop ! — - « il n'adopte pas une pensée que n aient mâchée et « vomie des millions d'êtres avant lui. Il a con- « serve de ses bonnes fortunes défuntes une galan- « terie si tendre, si voluptueuse qu'elle en devient « inconvenante. Afin de tuer le temps qui a la vie « dure, entre deux phrases pâmées sur mon pied, « mon nez, mon menton, mes cheveux, il me conte « des histoires funèbres. Plus jeune, il eût donné « dans le spiritisme ; vieux chouan, il en est resté « auxloups-garous; il croit atout, lepauvre homme, « comme d'autres ne croient à rien !

« Ah ! vivre, vivre! A travers le benjoin dont il « s'inonde, ce vieillard fleure le cadavre ; sa dé-

« fense est pourtant héroïque ; il vient d'avoir à ce « propos un joli mot qui a ranimé ma sympathie : « Je faisais avec lui un tour sous les peupliers de « l'avenue quand ses jambes le trahirent , il « s'écroula sur un banc.

« — Vous êtes fatigué ? lui demandai-je.

« — Non, répondit-il, je suis las!...

« Fred, mon Fred, n'es-tu que las? »

« 15 Mai. — Je sors de l'église avec, dans « mes jupes, une odeur d'encens et de sueur « humaine. Valérie, la bonne de M. de Nonne- « reuil tourne autour de moi curieusement. Je me « suis installée à mon petit bureau et j'écris, dans « une agitation qui l'inquiète ; elle me sent mal- « heureuse, car les femmes à quelque degré de la « société qu'elles appartiennent, devinent les dou- « leurs de ce genre là.

« Le matin, quand je me regarde âprement dans « un miroir — tannes, rides, flétrissures, cernes et « pattes d'oie — elle me console : « Pour sur que « madame est belle, et rose, et reposée. » Je la re- « mercie : le désarroi d'une femme abandonnée est « semblable à la détresse d'une actrice passée de « de mode et qui se raccroche aux suffrages des « ignorants.

« Comme je cessai d'écrire on m'a apporté sa « lettre, sa première lettre. Qu'en dire? Il y parle

* d'amitié ! L'amitié entre gens qui se sont aimés, « c'est la neige sur un volcan, la haine couve « dessous. Son amitié? Mais je l'ai toujours dé- « testé...

« J'ai pleuré. Lorsque je suis revenue à moi, j'ai « aperçu Fox, le chien de mon parrain qui fixait « sur moi ses prunelles d'ambre en penchant la tête « d'un air apitoyé... Valérie pleuraitaussi... Ma foi, « j'ai serré la main de cette pauvre fille. Mon par- « rain a mis fin à la scène en sonnant brutalement. « Quanta Fox, il a cherché sa balle sous un fauteuil « et me l'a apportée sans gambades, avec son air « pitoyable qui voulait dire : « Cela ne m'amuse « pas énormément, mais si cela peut te consoler...» « Viens, mon Fox, ma bonne grosse bête affec- « tueuse et pataude, nous ne jouerons pas, je ie « dirai à l'oreille des choses tristes, tristes, que « tu feras semblant de comprendre... »

« 17 Mai. — Scène surprise derrière le gros « arbre où je lis par cette journée splendide : « L'eau glisse, limpide et sournoise, baisée par des « libellules. D'un bond la femme a sauté dans le « canot :

« — Viens-tu ?

« Il hésite, inquiet du cahotement provoqué par « le saut de sa compagne ; il risque enfin une jambe « prudente.

« — Si je me noyais, me repêcherais-tu ? de- « mande-t-elle.

« — Ne dis donc pas de bêtises ! b

« Elle sourit, tendre et ironique : elle le connaît, « elle sait qu'il la laisserait barboter et se débrouil- « 1er toute seule ; il n'a pas l'étoffe d'un héros, elle « l'aime tel qu'il est, il a raison de ne penser qu'à « lui, il est si joli garçon !

a Bon ! Il ne peut saisir les rames qu'il empoigne « maladroitement. Cette idée de s'en aller sur « l'eau ! Il a au front un pli d'homme obsédé, l'au- « tre insiste, mélancolisée par la poésie de la cam- « pagne :

« — Léopold! si je venais à mourir!...

« — Tiens-toi tranquille ! ne fais pas de mouve- « mentsî

« Le courant les pousse un peu... Tout se « tait, un souffle apaisé leur caresse la figure... « Elle songe à dArtagnan, aux chevaliers français « qui l'exaltèrent ; elle ne les compare pas à Léo- « pold et pourtant, s'il voulait seulement lui don- « ner un peu d'illusion, elle s'imaginerait aimer « un de ces conquérants î Et tandis que la barque « file, j'entends une voix suppliante :

« — Léopold, dis-moi seulement que tu essaie- « rais de me repêcher... avec ta rame, là !... »

« Considérer l'amour des autres, c'est regarder « une table de jeu sans jouer ; la stupidité humaine « éclate. Le spectacle n'empêche pas de jouer d'ail- « leurs, ni d'aimer; l'abîme attire. »

« 19 Mai. — Tout le monde est dur ici, m^- « chant aux pauvres. r)'ailleurs ceux-ci sont re- * poussants et d'une grossièreté narquoise qui- « me lasserait si je n'étais décidée à faire doréna- « vaut du bien comme d'autres font de la tapisse- « rie. J'ai donné ordre à la bonne de remettre à « tous ceux qui le demanderaient du pain, du vin « et une aumône. Je suis allée moi-même, avec des « dames de la ville, visiter des pauvres, mais ceux- « ci trop mielleux, trop propres, trop confits en « piété, m'ont eu l'air déjouer un rôle!...

a Nous n'avons pas de pauvres honteux, mais « bien des pauvres officiels dont les yeux, quand « on pénètre dans leur mansarde, se chargent de la « dose de reconnaissance adéquate au rang et à la « générosité de celui qui les visite.

« Un seul me plaisait, un vagabond farouche « dont la vue m'eût fait frissonner, du temps où « j'étais assez heureuse pour être peureuse. C'était « un grand diable, taillé en Hercule, aux haillons « romanesques et qui tenait toujours dans sa « main noueuse et cruelle, étrangement soignée, « uri lourd bâton d'épines, peu rassurant. Avec « cela, une tête de g?nie, énorme, aux yeux d'in- « telligence et de fièvre, une mâcLoire osseuse, « énergique, et dissimulée par une barbe rare, un « immense front sabré de rides en balafres... »

« Je l'ai interrompu au moment où il dévo- « rait une assiettée de pommes de terre que la « bonne venait de lui donner. Je regardais l'appétit « sensuel avec lequel il engloutissait la nourri- « ture, quand il se leva, jeta violemment à terre « l'assiette qui vola en éclats ; puis il remua sa « lourde tête inquiète et puissante de bête traquée, « saisit son bâton d'assassin et disparut.

« Je ne l'ai plus jamais revu, l'étrange être qui « me prouva, d'un si beau geste, que l'amour-pro- « pre est plus fort que la faim, l'amour-propre, seul « sentiment qui subsiste là oii il n'y a plus d'à- « mour. »

« 20 Mai. — Depuis quelques jours, par-

« rain, mystérieux, me promettai* une distraction,

« Je viens de l'avoir, sous la forme d'une exposi-

« tion de tableaux, un Salonnet. »

« En province, on « exécute » — c'est le terme

« employé ici — beaucoup. On lit de tels livres, on

« regarde de tels tableaux, quele plus bête se croit,

« avec raison, capable d'en faire autant ; le dilet-

« tantisme, l'esprit critique n'étouffent point Tins-

« tinct créateur. Bras dessus, bras dessous, nous^

« nous sommes donc rendus au théâtre, convena-

« blement adorné pour la circonstance, d'écussons

« et de drapeaux. L'entrée était surveillée par un

« garçon de bureau impressionnant dont la livrée

« porte ces initiales : S. A. P. — Société des ama- * teurs de peinture.

« Donc, grande affluence de mamans congestion- « nées, de papas émus, de jeunes filles rougis- H santés et de vieux messieurs, membres de la « S. A. P., notaire, receveur de l'enregistrement, « rentiers, portant, en ce jour solennel, des laval- « lières menaçantes, souvenir d'une jeunesse révo- « lutionnaire et d'une vocation manquée.

« M. de Nonnereuil m'avait accompagnée dans « cette cohue de jupes en soie noire craquelantes, •< de jupes maternelles, suivies de robes fraîches et « pas cher, en percale rose et en piqué blanc; cela « sentait la lessive et la benzine des gants nettoyés. « Tout cela éclairé par un jour impitoyable. Quant « aux tableaux, c'étaient des mers en zinc, léchant « des rocs de carton ; d'expertes Espagnoles rasant « des seigneurs au visage de terre cuite ; des « paysages de chromos ; des scènes d'intérieur « bêtes à crier ; toute une Algérie de pacotille ; « une Bretagne d'exportation ; des portraits figno- « lés avec amour et quasi-caricaturaux, où des « hydrocéphales exhibaient de menues épaules « d'enfants.

a M. de Nonnereuil avait l'air radieux ; il s'arrê- « tait d'un air entendu et ponctuait ses apprécia- « tions de gestes arrondis. Soudain, sans crier gare, « il m'arrêta devant une immense machine qui « représentait une corbeille renversée d'où jaillis- « saient, pêle-mêle, des groseilles rouges et blan-

« ches, un melon, des courges et des abricots. « Au fond, un vase supportait des lilas de fer- « blanc. Parrain me regardait avec inquiétude.

a — Fort bien, murmurai-je faiblement.

« — C'est de moi ! murmura M. de Nonnereuil^ « défaillant de plaisir. »

a 21 Mai. — J'ai présidé un banquet politique « auquel assistaient, outre l'hôte : M. de Nonne- « reuil, le maire, deux membres du Conseil muni- * cipal et trois candidats à la députation.

« Le Benjamin de ces messieurs avait soixante- « huit ans ; plus de cinq siècles d'existence hu- « maine étaient représentés autour de la table. Ce « qu'il s'y est dit de bêtises! C'est navrant que « l'homme n'aille pas à la perfection en vieillissant, « qu'il ne finisse point par devenir un pur esprit, « échappé des contingences, dans l'agonie de ses « passions...

« M. de Nonnereuil, qui est porté à l'excès sur la « bouche, avait bien fait les choses. Le déjeuner, « commencé à midi, a pris fin vers quatre heures; « toute la gamme des vins a défilé, depuis le Po- « mard chaud et capiteux, jusqu'à un Champagne « léger et pétillant qui met dans les cervelles une « pointe de gaieté fantasque.

« A la fin, ils tournaient vers la bonne des « yeux languides, lourds d'un commencement

« d'ivresse, chargés de reconnaissance et d'amour. « Je n'eusse pas été là que la conversation eût cer- « tes dévié vers des sujets graveleux, mais ma « présence les retenait et on a causé politique, « entre fossiles.

« Pendant qu'ils parlaient, je songeais à cette « bizarre disposition de l'esprit humain qui per- « met au vieillard comme à l'enfant de vivre dans •t l'illusion de son éternité. Quand on a dépassé la « normale de l'âge, il me semble que seule la pen- « sée de la Mort devrait vous hanter. Je me disais « en considérant ces visages flétris, ces mains « tremblantes : « Bientôt ils seront tous muets et « glacés, enfouis sous la terre. » Cette pensée me « préoccupa si bien que, par une sorte de phéno- « mène suggestif, elle finit par les troubler sans que « j'eusse prononcé une parole. Tous se turent. La « même peur mit dans leurs prunelles la même « lueur vacillante.

« — Tout cela ne nous rendra pas la jeunesse, « fît M. de Nonnereuil en soupirant.

« — L'amour! s'écria le maire.

« — J' peux plus bouère, ponctua un conseiller.

« — C'est la gastrite !

« — La dyspepsie !

« — La goutte !

« — J' n'entends plus rien.

« — Les varices, ma bonne chère dame î

« J'avais soufflé sur leur gaieté comme sur une « chandelle, par la seule persistance de mon regard

« apitoyé ; ils pleuraient sur eux-mêmes avec cet « attendrissement copieux que donnent les excès a de boisson et de nourriture. J'eus la charité de « leur prodiguer des encouragements et des flatte- « ries. Ils s'en furent consolés.

« — Enjôleuse, me dit M. de Nonnereuil quand « ils furent partis, avec moi, au moins, as- tu « été franche?...

« Et dans cette interrogation suppliante, il y «r avait une nuance d'affirmation...

« Gomme c'est facile de conduire les hommes..., « quand on ne les aime pas... !

« 22 Mai. — Me voici comparable à un ma- « lade dans un hôpital. D'abord, il se révolte de « se trouver là et ne cause à personne ; tout lui pa- « raît mauvais et hostile. Quinze jours après, « quand des parents viennent le voir, il leur ra- « conte par le menu les plus infimes détails de la « salle : c'est le docteur qui sent la parfumerie, H l'infirmière qui est fiancée, un voisin de lit dont « le cousin est membre de l'Institut et lui apporte « des oranges...

« Ici, je m'intéresse à des choses !...

« J'ai assisté à une vente par autorité judiciaire. « Le tambour de ville, en annonçant cette formalité, « donne le signal de l'hallali. Les méchancetés et « Dieu sait s'il y en a ! , se groupent devant la porte où

« est collée la sinistre affiche ; cela prend des pro- ^ portions dont le quartier se réjouit ; on va voir, et « puis les enchères sont si amusantes, passées par « le gueuloir d'un gros homme jovial qui boni- « mente sur chaque objet. Il s'agissait d'une pâtis- « série, une pauvre boutique où l'on ne voyait ja- « mais que le patron, un vieux à tête de notaire, « costumé en mitron, et la patronne, si cassée, si « usée qu'elle ne bougeait guère plus de son comp- « toir. Vingt fois j'avais voulu entrer, leur acheter « quelque chose, mais les gâteaux étaient extraor- « dinaires ; les éclairs couverts de poussière sta- « gnaient sur une assiette poisseuse et les mouches « elles-mêmes n'en voulaient plus ; il y avait aussi « une grosse brioche qui, je le sais depuis une « heure, est postiche, et d'invraisemblables gâteaux « secs, glacés de sucre rose et bleu.

« Pauvres gens ! Où peuvent-ils s'être réfugiés « tandis que l'on vend leur mobilier, tous les objets « qu'ils ont aimés et soignés et le grand comptoir « et les chaises fatiguées et la simili-brioche ? Les « voilà les vrais peines ; la mienne, à côté, me fait « honte. Quoi! faut-il tant souffrir, pour quelques « caresses I...

« 50 mai. — Vu par terre, dans la rue, une tache « de sang.

« Je l'ai contemplée quelques minutes... D'où « vient-elle?

« Voilà une passante, une belle madame de province, voilée et froufroutante, qui se rend chez son amant, j'en suis sûre. Elle pose le pied dans la flaque, en plein, et s'en va, traçant sur l'asphalte de mignonnes taches rouges , rouges^ comme en feraient des bottes d'assassin. « Fred aussi a marché dans du sang et laisse sur son passage une trace de meurtrier ; lui aussi s'en va vers le plaisir qui l'attend sans regarderderrière lui, sans savoir,..

« J'ai envie de courir, de crier à cette femme r Madame, vous avez du sang à votre robe. » J'empoisonnerais sa joie, ce serait ma revanche ! SHl savait tout ce que je souffre, je lui enlèverais sod bonheur, peut-être...

« Je ne dirai rien ni à l'un nia l'autre... Le secret de la bonté est de fermer les yeux — et de passer... »

« 16 Décembre. — Je lui ai renvoyé ses lettres ; il m'a adressé les miennes, des lettres'folles, frénétiques, dont la lecture à froid, dans l'éloignement, m'a donné une impression pénible, a Puis, comme il me demandait ma photographie, je me suis dépêchée de me faire tirer avant de devenir laide, irrémédiablement.

« Je suis allée chez un petit photographe, au sixième d'une maison pauvre, dans un hall vitré

« OÙ lalumière tombaitdouce, mourante, la lumière « d'un soleil d'hiver bue par la toile blanche. J'ai « demandé et obtenu une photographie spéciale « qui, avec le temps, s'effacera lentement, dispa- « raîtra tout-à-fait, ne laissant qu'un morceau de « carton blanc anonyme, où rien de moi ne subsis- «1 tera plus. Car je trouve effroyable la destinée des « vieux portraits ; les modes, en passant, devien- «< nent ridicules ; une créature, qui fut exquise, « nous paraît grotesque avec une crinoline et des * manches à gigots. Et puis, on se trouve reléguée « dans ces vieux albums que feuillettent les en- « fants, avec leur cruauté : « Et celle-là, papa, qui « est-ce? — Une parente éloignée, morte... — « Etait-ce vilain cette mode-là ! — Nous trouvions « cela charmant ! »

« Je ne crains rien avec la photographie que je « lui envoie : il ne me verra pas vieillir, mais dis- «c paraître comme une image fugitive, reflétée par « une glace ; il en aura peut-être un regret... S'il « doit se souvenir de moi, ce souvenir restera im- « précis, embelli par l'éloignement. Il ne dira pas : « Tout de même , elle avait le nez trop gros ou « l'oreille mal ourlée. » Puisqu'il a tenu à avoir « mon « effigie », qu'elle soit fugace et qu'elle « disparaisse à jamais... afin qu'il ne me regarde « plus jamais qu'avec ces yeux indulgents qui sont « les yeux de Tâme et qu'en rangeant, plus tard, « quand il sera vieux, les papiers de notre jeu- « nesse, ce soit son souvenir qui mette sur le carton « des lignes idéales et une figure de rêve »...

Ah ! cette lecture ! Geneviève se souvint du démaillotement de certaines momies égyptiennes apparaissant, sous le mystère majestueux de l'ensevelissement, des bouquets de fleurs sèches sous les aisselles, la main dans une pose obscène, un rire de blasphème aux dents...

Et Fred, Fred, n'était-ce pas Charles, égoïste et voluptueux, incapable de se fixer sur un amour? Non ! elle ne tomberait pas dans cette infamie, dans -cette vie de débauche et de trahison ! Non, elle ne serait pas le jouet d'un homme! D'un geste indigné elle essuya à son mouchoir ses mains moites, souillées par le contact des pages d'aveu. Une pitié la jeta brisée à genoux. « Faut-il tant souffrir pour quelques caresses! » Une prière lui vint aux lèvres : « Ora pro nobis peccatoribus nunc et in hora mortis. » Et sa révolte de vierge pure creva en un cri de miséricorde et d'amour : « Maman, ma pauvre maman... ! »

— Nous avons tout contre nous, tout, hurla Aubryes ; Dieu, les gouvernements ; les êtres, les choses ; eh ! bien oui, j'en ai assez, je ne suis pas un héros...

— Certes non, fit sèchement le docteur Belliot. Depuis trois jours l'eau tombait sans disconti-

nuer ; de la terre molle s'échappaient des relents fétides et, sous le déluge bouillonnant, le fléau implacable continuait comme sous le ciel bleu. Les recherches n'avançaient toujours pas; le vieux maître, détaché de toutes les choses humaines, passait des journées à méditer, un peu énervé par la présence hostile d'Aubryes. Ce « certes non » dédaigneux exaspéra le jeune homme.

— Qu'entendez-vous par là, maître?

Il serrait les poings, hargneux, exaspéré par par le flegme hautain et patient du professeur.

— Si je vous ai insulté, cherchez deux témoins, nous nous battrons à coup de lancettes.

— Je vois bien que vous avez assez de moi.

— Mon pauvre enfant, soyez donc franc, vous n'étiez pas de taille, vous êtes parti en un coup de tête et maintenant vous voudriez me voir très loin, et vous à Paris. Avouez-le moi, comme à votre père ; je resterai seul ; ce sera le succès ou la crevaison, je n'ai rien à perdre : un peu plus tôt, un peu plus tard ! Reconnaissez donc que vous vous êtes trompé et reprenez la route de France.

— Je ne vous laisserai jamais.

— Alors c'est moi qui vais vous ordonner de partir.

D'un élan, Charles prit la main du professeur, lui demanda pardon. Oui, il s'en irait. Quelque <îhose l'attirait à Paris, en effet, quelque chose de plus fort que sa volonté, que son devoir. L'idée du

retour le rendit joyeux, confiant. Après cette séparation, il retrouverait Geneviève, mettrait de côté toute fierté, la supplierait d'associer sa vie à la sienne. Les Jorde reprendraient leur fille ; tout s'arrangerait. Sa bêtise avait été de prendre des incidents stupides au sérieux. De loin on avait une perception plus exacte de la vie ; il fallait être pratique, que diable, et ne pas jouer éternellement les Gribouille !

— Vous faites vos préparatifs, déjà ?

Il empilait ses quelques livres, ses vêtements.

— Si vous saviez, maître, si vous saviez !..

La hutte où ils travaillaient, où ils couchaient lui faisait horreur. Il n'aurait pas vécu là-dedans un mois de plus. Pour le comble, une lettre de France lui parvint, elle était signée d'Amélie ; huit pages serrées dont il ne lut que le commencement d'un air hébété.

— Eh bien ? interrogea Belliot.

Charles se secoua : « On m'annonce qui... que je vais avoir un enfant... »

Il n'ajouta rien ; ce fut un silence de mort : « Vous comprenez qu'il faut que je me hâte! » Il fallait arriver assez tôt pour supprimer cet obstacle ; le geste criminel qu'il avait tant fait pour les autres lui servirait cette fois ! Un enfant! un enfant d'Amélie Jorde ! Ce serait trop bête ! Il roula en boule la lettre et la jeta à un petit singe inoculé qui commença de la déchiqueter... Il regretta l'aveu qui venait de lui échapper.

— Un enfant ! dit Belliot, j'en ai perdu un, il y a quinze ans. C'est encore ce qu'il y a de meilleur au monde !...

Et comme s'il devinait la pensée qu'Aubryes roulait dans son crâne, il ajouta :

— Il faudra lui apprendre l'énergie à celui-là et le courage... si vous avez le bonheur de le conserver !

Dans sa détresse, la présence légère, impalpable de sa mère manqua soudain à Geneviève. Son amie Marthe Durand travaillait sans relâche, voulant gagner son prix et sortir de la cangue de l'enseignement officiel. Quant à M. Lureau, il s'était hâté de s'organiser en ville un petit ménage où il passait toutes ses journées et toutes ses soirées, ramenant dans l'hôtel des vêtements parfumés où couraient parfois des cheveux révélateurs.

Charles n'écrivait pas. Que devait peser pour lui le souvciiir d'un flirt, dans la lutte ambitieuse qu'il avait entreprise ?

Alors, elle fut saisie de découragement ; une seule force lui restait, celle de résister à la tentation contre laquelle sa mère avait été sans défense. Les femmes adultères qu'elle fréquentait et dont la honte était publique lui semblaient marquées d'un

fer rouge ; leur chair était lasse et meurtrie d'être restée trop longtemps dans des lits chauds, d'avoir été exposée nue à trop de regards. Aucun sentiment de morale ou de religion ne l'eût gardée du péché de luxure comme le dégoût qu'il lui inspirait. Elle voulut s'interdire de penser à Charles : certains hommes sont les Amants comme d'autres sont les Maris et Charles était l'amant, avec son joli visage menteur, la grâce féminine de son corps svelte, son sourire enveloppant, sa parole caressante...

Pour combler le vide de ses journées, elle se fit inscrire à un cours de littérature que dirigeait sa maîtresse de piano, M""^ Leporis. Aux soirées musicales trimestrielles, cette bonne M""' Leporis, bien nommée, avec son museau de lièvre, ses yeux rouges, ses trois poils de moustache blanche, brandissait un éventail pour compter les mesures ; à ses five o' clocks littéraires, elle dodelina de la tête, comptant les mesures des vers.

Parmi les professeurs choisis se trouvait Lahoche, placé là par l'influence de M'^'Nawkeyns qui l'avait pris sous sa protection. Ce fut donc dans le salon de M'"° Leporis que Geneviève se retrouva en face de Claude. Toutes ces petites filles, toutes ces femmes en étaient un peu amoureuses ; par une métamorphose assez surprenante, il s'était transformé en ami des femmes : la redingote élimée faisait place à l'habit noir et la barbe imposante s'étalait sur un plastron glacé, piqué d'un conve-

nable point d'or, pas trop gros. On l'écoutait avec un ravissement ému quand il découvrait Racine, avec des rires approbateurs quand il daignait jeter dans la panade de ses phrases le sel d'une plaisanterie classique. Il était charmant, très grave, d'une jeunesse universitaire alourdie par l'étude ; il évoquait l'idée d'un pasteur moderne, frotté aux dames, fleurait la vertu, le recueillement et le geste de sa main soignée prenait l'ampleur d'une bénédiction.

A peine parut-il reconnaître Geneviève quand celle-ci entra. Il commençait sa conférence, correct, derrière une petite table couverte d'un châle des Indes et éclairée par une antique lampe à huile. C'était un constraste piquant, la pauvreté de ce petit salon bourgeois et le fourmillement de riches toilettes des femmes qui s'y entassaient. Claude avait choisi un sujet moderne : Verlaine ; il s'attachait à prouver que ce poète maudit avait été, au fond de lui-même, un homme épris de foi et de vertu : âme troublée, âme qui cherchait sa voie^ éplorée, perdue dans la vie... Geneviève écoutait..^ N'était-ce pas la sienne, cette âme désorientée :

C'est bien la pire peine De ne savoir pourquoi Sans amour et sans haine Mon cœur a tant de peine...

M"" Leporis hochait la tête, passait une langue sèche sur ses moustaches, comme une chatte dont

on aurait barbouillé de crème le museau. Ah 11* voix de Claude! Certes, il ne comprenait pas, mais on eût juré que son impassibilité recouvrait une Intense émotion intérieure. Sa barbe, d'ailleurs, palpitait et il connaissait l'art de ces silences pesants de choses que l'on n'exprime pas. Toute la philosophie de Verlaine, selon lui, aboutissait à cet oasis de dix vers dans l'œuvre douloureuse. En les récitant, comme une profession de foi, à la fin de sa conférence, il fixa Geneviève :

Le foyer, la lueur étroite de la lampe, La rêverie avec le doigt contre la tempe, Et les yeux se perdant parmi les yeux aimés ; L'heure du thé fumant et des livres fermés ; La douceur de sentir la fin de la soirée, La fatigue charmante et Tattente adorée De l'ombre nuptiale et de la douce nuit, Oh ! tout cela, mon rêve attendri le poursuit Sans relâche, à travers toutes remises vaines, Impatient des mois, furieux des semaines.

Il se tut, se leva et salua sans ajouter un mot. Les applaudissements fusèrent, dominés par la voix de M*"" Nawkeyns : « Trop exquis, vraiment, trop exquis ! », sans qu'on pût deviner s'il s'agissait d^la conférence ou des vers. Geneviève, bercée encore parle rythme, songeait... Oui, à d'autres les enlacements emportés, à d'autres l'amour, cet amour compliqué de laideurs, de mensonges et dont le poète n'avait pas prononcé le nom. Le bonheur était de se comprendre, sans violences, sans heurts...

Une lampe semblable à celle de M"' Leporis, une lampe à huile surannée, mais dont le rayonnement protégerait le foyer de paix et de calme labeur ; le livre sage et profond ; de rares paroles échangées sur les choses éternelles ; l'homme de science et d'études, la femme transformant ses songes en paisibles réalités, afin que pas même un rêve ne montât avec la légère fumée du thé dans les régions obscures que n'éclairerait pas la lueur familiale de la lampe... Puis, la nuit sans fièvre, l'immolation d'un corps sans tressaillements aux baisers nécessaires de l'époux ; le sacrifice très âpre et très bon de donner un bonheur que l'on ne partage pas, que l'on ne partagera jamais...

S'il y avait autre chose, ne l'eùt-elle pas éprouvé déjà?

Dans la bousculade du lunch, elle se retrouva contre Claude qui brandissait des tasses de bouillon au-dessus des têtes pressées. Elle remarqua qu'il avait les dents blanches, l'haleine embaumée par des pastilles. Il ne lui plaisait pas, mais aucun détail de son physique ne lui était désagréable. Elle fut flattée qu'après l'avoir distraitement saluée il fît attention à elle, répondant aux compliments qu'elle lui adressait par un geste d'affectueuse modestie. <;îe fut dans un coin de la salle à manger où un reflux les avait poussés qu'il lui apprit en termes discrets la situation d'Amélie.

— Ce pauvre Charles est lié pour l'éternité. Il va lui falloir revenir, s'occuper de son enfant...

Geneviève, un peu pâle, haussa les épaules :

— Bah ! il ne reviendra sans doute pas 1 Claude feignit la stupéfaction.

— Il abandonnerait son enfant ?

— Gela n'a rien d'impossible!

Sous son apparente indifférence, elle était affolée, en proie à une colère véhémente : Charles, estompé tout à l'heure dans sa pensée, s'imposait victorieusement; elle lui en voulait, à cet exilé, d'avoir scellé sa vie, d'avoir commis l'irréparable... L'imbécile!...

Claude profita du moment. On les laissait seuls dans cette embrasure de fenêtre, tout le monde étant retourné au salon où une jeune fille disait un monologue de Pailleron. Le professeur brusqua les choses :

— Mademoiselle, balbutia-t-il, mademoiselle..., je suis horriblement malheureux.

Elle ne répondit pas de suite, s'arrachant avec effort à un rêve intérieur.

— Vous?

— Moi...

— Qu'avez-vous ?

— Je vous aime.

Ces trois mots, prononcés bien bas, résonnèrent avec une sonorité de clairon dans les oreilles de la jeune fille.

— Taisez-vous, s'écria-t-elle...

— Je vous aime.

Il prit sa main fine, en tremblant un peu, — elle

ne la retira point. Dans son isolement, ce chétif amour lui plaisait. D'un geste d'aumône elle leva ses doigts jusqu'aux lèvres de Claude et disparut.

En rentrant, elle surprit M. Lureau en train de contempler un collier en brillants sur lequel il jeta brusquement un journal : « Bien amusée ? — Oui. Qui as-tu vu? — M. Lahoche. — Un garçon de valeur ! » Elle se sentait lasse, navrée par cet hôtel où elle était de trop, par ce père pour lequel elle se devinait inférieure à un cheval de luxe, à un beau chien ou à une jolie maîtresse : « Si M. Lahoche te demandait ma main ? » interrogea-t-elle à brûlepourpoint. » — « Je la lui accorderais certainement » , se hâta de répondre M. Lureau, le visage illuminé par une jubilation, mais y a-t-il quelque chose? — Peut-être. — Je vais me trouver bien seul, jugea-t-il convenable d'ajouter. — Vous chercherez des distractions », rétorqua-t-elle avec ironie.

Elle n'en pouvait plus, elle regagna sa chambre et, là, laissa son cœur crever en larmes continues ; elle devait aboutir là, elle avait fait son devoir, elle n'aimait personne; personne ne l'aimait, alors, pourquoi ce chagrin ?

C'est bien la pire peine De ne savoir pourquoi Sans amour et sans haine Mon cœur a tant de peine...

Ainsi, pauvre âme en détresse, elle prit la résolution d'épouser Claude. Elle se marierait comme

en entre dans un couvent, pour y chercher la paix du cœur, l'étouffement des sens par le Devoir. Elle achevait de tuer sa faible volonté qui essayait encore de lutter; elle était sans force en face des incidents bêtes de la vie ; on ne lui avait pas appris à envisager la destinée d'un regard clair et le Hasard l'ayant vaincue, elle s'abandonnait au Hasard...

Tant de musique, de fleurs, de lumières pour l'union de deux êtres qui ne s'aiment pas ! Plus tard Geneviève se demanda dans quel état de somnambulisme elle avait passé la partie la plus grave de son existence. Savait-elle? Une fatigue de tout, une fatigue physique qui lui cassait les jambes, les poignets, la jetait inerte sur un divan où les livres qu'elle parcourait lui paraissaient sans signification, faux et vides, où les cigarettes blondes qu'elle fumait lui laissaient dans la bouche un goût de mort. Nous portons en nous notre propre destinée par nos prédispositions spéciales à accueillir les événements.

Jamais son père, exaspéré de la voir si lente à prendre une décision qui le débarrasserait d'elle ne lui était apparu aussi grossier. Marthe travaillant toujours, elle ne pouvait s'attacher à aucune

amitié féminine. Charles ne lui avait pas adressé un mot ; elle avait seulement appris les difficultés et les périls de sa mission par un entrefilet de journal. Elle ne l'admira pas pour cela ; sa rancune s'en augmenta même d'une pointe aigiie de jalousie. Elle se raisonna : « Il a une maîtresse, il va avoir un enfant, son devoir le plus strict est de se consacrer désormais à cette mère et à cet enfant. « Puis, l'homme de science, l'ambitieux, une fois l'adolescence écoulée, ne songent plus qu'à la gloire et sont incapables de se fixer sur un amour, fût-ce par la seule fidélité de la pensée. Plus tard il reviendrait chargé d'honneurs, ils se reverraient à quelque fête banale, au vernissage, aux courses : « Eh quoi, Geneviève, pas encore mariée? — Non; j'ai l'intention de coiffer Sainte-Catherine ! » Il ne comprendrait jamais qu'elle l'avait attendu, que sans être attirée vers lui par un désir auquel, d'ailleurs^ elle n'eût pas résisté, elle lui avait voué une affection profonde, semblable à ces morceaux de fer rougis au feu et dont un coup de marteau fait jaillir soudain des étincelles flamboyantes. Elle aurait gâché sa vie — à moins de lui conseiller une lâcheté, de se poser, elle si fière, en rivale de cette inconnue et de lui voler son amant. . . Pouah ! . . .

Ainsi, elle se laissa couler à la dérive vers Claude. Il était en passe de devenir célèbre, exhibant maintenant son érudition et sa barbe dans des soir', utiles. Geneviève, sa résolution prise, s'abandonna avec plaisir au charme de ne pluspen-

ser. Son fiancé, mal dégrossi sensuellement par une seule aventure de chair, se montrait fort respectueux ; on les laissait souvent seuls sans qu'ils échangeassent deux phrases s'écartant des détails matériels relatifs à leur installation. Un voyage de noces en Italie fut décidé ; jusque-là elle demanda à camper dans les hôtels, désireuse de s'étourdir, de pénétrer le plus tard possible dans l'inquiétant mystère de la vie à deux. Après quelques mois de mariage, elle lui exprimerait son désir de faire lit à part, d'éviter une promiscuité dégradante quand elle n'est pas enveloppée de tendresse amoureuse. Et lamusiqueapaiseraitcequ'ilpourraity avoir encore de révolte atavique dans son cœur et dans sa chair.

Ce fut donc avec la pâleur souriante des victimes résignées qu'elle prononça à la mairie le « oui » définitif. Tout contribuait à ridiculiser le cérémonial, depuis le maire qui portait son écharpe en sautoir et, ressemblant au Président de la République, imitait le port de tête et la frisure de moustache de ce personnage, jusqu'à Claude qui était très enrhumé et laissait, dans son émotion, une goutte obstinée pendre au bout de son nez.

En l'embrassant, les signatures données, il lui écrasa cette goutte sur la joue ; ce fut un avantgoùt inquiétant des caresses conjugales. Et tout cela était si simple ; le deuil évitait les fêtes ; la chose s'accomplit très vite, sans qu'elle entrevît autrement que dans le lointain la nécessité d'un sacrifice plus pénible.

L'église sanctifia la loi humaine, selon la formule consacrée. On mêla le Christ à l'affaire, un Christ d'église, élégant, à la barbe soignée, à la douleur convenable. Ah ! certes, elle l'eut aimé ce Dieu, si, pour protester contre tant de mensonges, il avait, semblable au Jésus sombre des Jansénistes, élevé vers le ciel l'imprécation de ses bras, de son corps et de son visage tordus par la haine et par la souffrance...

... Dans la blancheur de sa robe, parmi les parfums d'encens, de fleurs d'oranger, de linge saupoudré d'iris, les yeux baissés, les oreilles emplies de la voix gémissante des orgues, il lui sembla qu'elle n'avait jamais vécu, qu'elle serait, toute petite fille encore, livrée bientôt à la douleur blasphématrice d'un viol. Elle soupira : « Mon Dieu ! » et Claude, surpris d'un pareil excès de piété tourna vers elle sa barbe recueillie. «... Mon Dieu, continua-t-elle dans le faible murmure de ses lèvres à peine remuées, pourquoi m'abandonnez-vous, puisque j'ai toujours fait mon devoir ? »

Dieu était absent de ces voûtes qui recevaient sa détresse aussi indifféremment que la serge verte et le bonnet phrygien de la mairie. Pourtant ce prêtre la connaissait, il l'avait vue enfant; il lui parlait alors du ciel avec des images fleuries qui la transportaient...

Mais quoi, derrière son dos, elle pressentait la curiosité de la foule et cette musique l'agaçait, sanglotante et sautillante. Ah ! éteindre ces lumières,

faire cesser ce chant, bousculer ces fleurs et rester dans l'église sombre et silencieuse toute seule, en face de sa conscience !

Que le jour lui parut éclatant quand les portes s'ouvrirent ! Des rais lumineux mettaient une apothéose sur la gaieté de la rue. Dans cette clarté les habits noirs paraissaient fripés et les robes de velours sales ; on écarta des femmes qui venaient contempler la mariée avec des regards mauvais : malgré sa jupe de soie, sa coiffure d'opéra-comique, ce parfum de luxe qu'elle traînait, elle allait y passer comme les autres et peut-être ça ne seraitil pas si drôle ! Les propres chevaux de M. Lureau étaient attelés au coupé, deux pies, la nuance qui porte bonheur. Gomme elle tardait, empêtrée dans sa robe lourde, les bêtes piaffèrent ; une d'elles rua, difficilement calmée par le fouet enrubanné et fleuri. Il y avait des fleurs en éventail sur la glace de devant. Quand la porte du coupé fut refermée, Geneviève pria : « Mon ami, voulez-vous jeter tout cela, j'ai la migraine. » Claude eut une hésitation,, puis il baissa la glace, arracha les fleurs, les jeta sur la chaussée et se rencoigna, vexé. Elle eut un remords ; était-ce sa faute à ce pauvre homme, si elle était si malheureuse? Pour l'apaiser autant que pour éviter de parler, elle chercha sa main et la serra. Des gens les regardant, ce fut lui qui retira sa main. « L'église était bondée, observat-il ; tous mes collègues t ent là. » Il attendit un instant, puis appuya : « C'est bien dommage que^

Charles soit si loin ; en somme, je lui dois mon bonheur. » Elle ne répondit pas, il insista sur la peine qu'il éprouvait à s'être marié sans la pré» sence de ce vieux camarade, témoin de leurs premières entrevues. Enfin il jugea convenable de demander : « Et vous, êtes-vous heureuse ? — Oui. — M'aimez-vous? — Certes... — Je jure de vous aimer toujours. » Sa voix était hésitante. Geneviève, attendrie, chercha de nouveau sa main pour le remercier d'une pression muette. « Je vous aime, continua-t-il, comme... » Jamais il n'acheva, leur coupé venant de heurter un fiacre dont le cocher s'épanchait en épithètes malsonnantes : « Vache î Chameau ! Descends donc, eh ! choléra ! » La chaleur était suffocante ; ils ouvrirent les carreaux et une voiture qui transportait de la charogne leur souffla au visage une haleine empestée. Ah ! cette rue toute claire, toute lumineuse, où les gens couraient gaiement à leurs aff'aires, cette rue leur était hostile aussi, par l'engueulade de ce cocher, le relent pourri de cette carriole, les regards allumés des passants...

Ils s'arrêtèrent dans la domesticité attroupée et tombèrent en plein brouhaha de lunch. On s'empressa autour de Geneviève : « Veux-tu du café glacé ? Non, pas de café glacé, ça lui ferait mal, du tilleul ! Non ! Tu n'as pas faim? Il y a des sandwiches délicieux, ma chère : une tranche de saumon fumé, une couche de beurre, une couche de caviar et encore une tranche de saumon fumé. Pré-

fères-tu une marquise au Champagne? » Mais Claude se précipitait, ouvrant à grands coups de coudes un passage à M. de Lernonville, sanglé dans une mince redingote, menu, précieux, rasé de frais et dont le ruban rouge provoqua des chuchotements : « Madame Lahoche, Monsieur de Lernonville. »

Le vieil oiseau sautilla, très galant, avec des plongeons de sa petite tête obséquieuse :

— Madame, le maire vous a parlé de vos devoirs civils, le prêtre de vos devoirs religieux, à moi de vous parler de vos devoirs universitaires, si j'ose ainsi dire.

Un cercle se fit, atttentif :

— Nous avons parmi nous de grands exemples de dévouement conjugal : M"^ Jorde, entr'autres, une de ces épouses qui disent : « Travaille ! » comme les Romaines disaient : « Combats ! » L'Université vous confie Claude Lahoche, madame, elle le remet ^ntre vos jolies mains, persuadée que vous saurez bientôt mériter comme elle le glorieux sobriquet d'Alma mater... J'accepterais volontiers une tasse de chocolat.

On s'accorda à trouver le speech joliment tourné. M. de Lernonville, s'en montrant d'ailleurs satisfait, tirait ses manchettes, mordillait ses lèvres et polkait sur ses jambes grêles en courant au buffet. La sueur au visage, Claude se multipliait, ramenant par leurs pans d'habits des collègues gauches, myopes et roides qui s'embrouillaient dans des

formules, cognaient les meubles, renversaient les vases en se retirant : « Monsieur Dutron, professeur d'histoire ; Monsieur Charles Belheim, chargé du cours de philosophie. Vous prendrez bien quelque chose, Dutron... » Des phrases pointaient dans la rumeur : « Je lui avais fait copier vingt fois le verbe lambâno ; alors la mère... — J'attends depuis neuf ans, mon cher; c'est entendu, je me moque des palmes, maisneuf ans !... » Geneviève, débordée par ce flot envahissant, happait vainement ses amies au passage ; Claude la relançait : « Monsieur Planchet, chef de cabinet du ministre de l'Instruction publique... Vous prendrez bien quelque chose, Planchet... » Les dames de professeurs, trouvant l'hôtel trop luxueux, s'écrasaient sournoisement au buffet et repartaient aussitôt, crevant de fiel et de nourriture. Gela sentait les truffes, le Champagne, la fleur d'oranger et la naphtaline. Des maris courbaient la tête, vertement tancés ; « Va voir M. de Lernonville ; il est là, je viens de le croiser. Vas-y donc, moule ; je te ferais bien avancer malgré toi, crétin... Regarde Belheim, il est déjà près de lui, avec son museau de tapir...» En un instant ce monde sauta aux yeux de Geneviève, aussi nettement qu'après une observation de vingt années. Chasse à l'avancement, prostitution moderne qui mettait des lu eurs de raccolage dans les prunelles de très honnêtes bourgeoises minaudant auprès de M. le chef de cabinet.

— Ah ! Marthe, enfin !

— Es-tu heureuse, chérie?

Ce fut un souffle dans un baiser : « Non » , et Marthe resta toute grave, un pli apitoyé sur son tragique visage. Déjà M. Lureau survenait : « Geneviève ! Un instant ! Je voudrais te parler... «

Il avait l'air gêné, une lettre dans la main et la conduisit dans la lingerie, seul endroit paisible dans la maison bouleversée :

— Voilà. J'ai reçu des lettres anonymes^ des infamies et des bêtises que je n'avais pas mises sous tes yeux ; on vient de me remettre la dernière, tu passeras tout cela à ton mari.

Il chercha le paquet dans sa poche et le donna à Geneviève. Dans ces trois lettres, posées de ton, sans insultes et adressées à M. Lureau « pour sa fille », Lahoche était dévoilé, cruellement : « Je ne vous connais pas, disait l'écrivain, j'ai pitié, je veux vous mettre en garde. « A cinq reprises, le correspondant inconnu était revenu à la charge, peignant en traits vifs et saisissants l'âme de Claude. Il démontrait pour celui-ci la nécessité d'un riche mariage, disait la sécheresse implacable de ses calculs, son impuissance d'aimer. D'une plume aiguisée comme un bistouri, il déchirait la redingote, écorchait à vif, cherchait le cœur, « semblable à la peau de chagrin qui se rétrécit et se racornit au fur et à mesure que l'ambition se satisfait et que la vie avance ».

— Pourquoi ne m'as-tu pas montré cela ?

— Je ne voulais pas tef ^.T : de peine.

— Allons donc ! tu avais peur d'un retard qui €Ût contrarié tes projets.

— Alors ces divagations t'impressionnent?

— Beaucoup. Appelle Claude.

Mais Lahoche survenait déjà :

— Que faites-vous donc?

Geneviève lui tendit une lettre : « Lisez ». Le professeur s'exclama : « C'est de la prose de M. Merle, un pion que j'ai fait renvoyer ; je reconnais l'écriture, il m'envoie son petit cadeau de noces. Joli métier ! Vous gardez ces ordures ? — Pourquoi pas? — Je regrette, ma chère amie, mais je suis forcé de vous faire sentir pour la première fois mon autorité, je désire que vous me remettiez tout cela. » Geneviève sourit nerveusement, lui tendit les lettres et passa devant les deux hommes. Un domestique apportait des télégrammes de parents de province. Rien de Charles ; il ne savait pas ; bientôt elle recevrait sans doute une lettre de vœux indifférents...

Marthe l'interrogea : « Qu'y a-t-il donc, tu parais toute troublée, est-ce la perspective?.. Ce n'est pas «i terrible que cela, va... — Tu sais donc? » La jeune fille avoua, en une confidence chuchotée : « Il a dix-huit ans et si joli, si fin, avec des mots qui ne sont pas du répertoire ordinaire des amoureux... » Geneviève demanda: « Comment cela s'est-il passé, dis vite.. » — « Chez lui. J'avais été voir sa mère qui était partie à la campagne. Il me reçut dans le salon ; il avait l'air changé, parlant

difficilement, la gorge serrée par une émotion. « — J'étais en train de travailler, me dit-il. — A quoi ? — Des vers. — Bah î peut-on voir ? — Oui venez... » Je riais, le traitant en gamin. Il me mena dans sa chambre ; les volets étaient à moitié clos ; je vis seulement une grande table couverte de paperasses, un vase rempli de lilas et d'œillets et un grand fauteuil dans lequel je me renversai. — « C'est là que vous rêvez «^ — Oui, de vous! » « J'allais me redresser, surprise, il était à mes pieds, je sentais la brûlure de ses lèvres à travers la soie de mon bas. La protestation mourut dans ma gorge, une singulière douceur m'envahit au fond de ce grand fauteuil. « Je t'aime trop, bégayait-il, je t'aime trop. — Mais je suis vieille, dis-je, je pourrais être votre mère. — Alors , embrasse-moi, maman. » Il ne se doutait pas que j'étais vierge ; songe : une femme de vingt-quatre ans pour un gamin de dix-huit ans, mais il ne me donna pas le temps de réfléchir... »

Geneviève se leva. Tout son scepticisme de Parisienne disparaissait, l'actrice lui semblait vicieuse, avec une pointe de sadisme. Aller se faire prendre dans une chambre de garçon par unenfantaprès une visite!... Que de laideurs partout : elle scruta la bouffissure des paupières de M""' Naw^keyns. Avaitelle trop joui ou trop pleuré? Et ce sourire de courtisane, ce sourire des lèvres peintes, les dents péniblement conservées, avec des plaquages d'or et des plâtrages de mastic, et, dans la marche, dans la

veulerie de la taille, l'infinie lassitude des femmes qui se sont trop données. « Je balaierai de chez moi cette clique », se dit-elle.

Marthe reprenait : « Maintenant, je comprends mes rôles, la musique, tout... — - Que comprendstu ? La Dame aux Camélias et Manon, musique de Massenet: « Adieu notre petite table... » les niaiséries sentimentales et Phèdre aussi, n'est-ce pas?

— Pourquoi ne te maries-tu pas selon ton cœur ?

— Pauvre chou, tu est naïve î »

Marthe partit en regrettant sa confidence et l'on dîna hâtivement, sur un coin de table. Une insipide discussion s'éleva sur le point de savoir dans quel quartier les jeunes mariés loueraient un appartement, quand ils seraient revenus d'Italie. Claude avouait sa prédilection pour le boulevard Hausmann ou le boulevard Malesherbes dont le luxe cossu avait dû hanter ses rêves d'étudiant pauvre. Geneviève eût préféré quelqu'une de ces rues vieilles et paisibles de la rive gauche ; elle aimait leur silence anachronique, la mélancolie sereine des hauts appartements graves et noirs. Elle céda enfin devant l'obstination de Lahoche tandis que M. Lureau, égrillard, risquait des sous-entendus et, ivre de Champagne et de punch, dissertait sur le peu d'importance du flacon, quand il enferme l'ivresse.

Après le dîner, Claude prit son beau-père à part et lui confessa qu'il n'avait pas encore choisi d'hôtel pour y attendre le moment de leur départ.

— Bigre, fît M. Lureau en fronçant des sourcils

anxieux ; c'est que je ne sais guère ; nous demantierons tout-à-l'heure à d'Aspreville.

D'Aspreville était son factotum; gentleman Tuiné sentant le gin et l'écurie: il portait sur une face ravagée le stigmate humble et inquiet de l'éternel emprunteur. Il s'écria qu'il avait leur affaire, un hôtel charmant, discret, plein d'élégance, où il conduisait les femmes du monde. Il donna l'adresse, à deux pas de la Trinité, rue de Ghâteaudun ; ils auraient là une chambre et un cabinet de toilette dont Claude lui donnerait des nouvelles.

Le jeune marié prépara la sortie ; une inquiétude insurmontable, la hantiâe de cette nuit, le faisait trembler d'angoisse ; il regardait Geneviève marcher et scrutait ce corps souple dont le mystère l'effarait. Tout-à-l'heure cette étrangère serait à lui, attendrait l'initiation... Il se souvenait de Julia, ruminait des détails, de vagues souvenirs...

A onze heures il proposa : « Partons-nous? » Elle le supplia, d'un regard rapide : « Attendons jusqu'à minuit, puis j'irai mettre un costume de ville. » Il acquiesça, heureux, lui aussi, de retarder de quelques minutes l'échéance fatale. Des gens lui tapaient sur l'épaule, le voyant préoccupé ; il avait très mal à la tête, ne comprenant rien à la joie des danseurs et regrettait son petit lit froid du quartier Latin. A minuit et demi, il rejoignit dans l'antichambre Geneviève, vêtue d'une simple robe beige; ils s'engouffrèrent dans un fiacre.

— J'irai chercher demain de très bonne heure ma valise chez moi, déclara-t-il.

Ce mot de demain leur procura à tous deux un soulagement. Demain ce serait fini, la vie reprendrait...

— J'ai regardé l'Indicateur. Nous dînerons en face la gare et prendrons le train de huit heures trente.

Il retira ses gants et attira Geneviève contre lui, mais les cahots de la voiture firent heurter leurs chapeaux, celui de Claude tomba à terre, il le ramassa, l'épousseta et se contenta de prendre le bras de sa femme qu'il serra doucement contre son cœur. Puis le fiacre les déposa devant une haute porte cochère, sans écriteau. Un timbre grave retentit, la porte s'ouvrit et ils pénétrèrent dans un vestibule orné d'immenses palmiers et de banquettes rouges. Au fond, sur une vitre dépolie, ils lurent ces mots : Bureau. Une soubrette en sortit, un bougeoir à la main; elle leur demanda d'une voix étouff'ée : « Monsieur et madame viennent pour toute la nuit? — Oui. — Par ici... » Des draperies lourdes, d'épais tapis amortissaient le bruit des pas et des voix. Une sorte de mystère graveleux planait. Apeine eurent-ils monté quelques marches que la bonne les fit retourner précipitamment : « Par ici, monsieur et madame, par l'ascenseur. » Une silhouette féminine dégringola, suivie d'une silhouette d'homme. L'ascenseur étroit déposa enfin le couple au second étage ; ils

prirent un corridor, la bonne recula devant un lit dévasté, aux oreillers par terre; les bougies étaient à demi consumées dans les flambeaux.

— Pas là. Je vais vous donner le 21 .

Elle expliqua : « Le 21 n'a pas de cabinet de toilette, mais il y a un grand paravent. » Elle alluma rapidement : « Monsieur et madame seront très bien. Madame n'a besoin de rien? — Merci, fit Geneviève. » Intriguée, elle écoutait un bruit bizarre de porcelaine remuée, d'eau versée, qui cessait à droite pour recommencer à gauche, qu'elle avait déjà entendu dans l'escalier, dans l'ascenseur et dans le corridor.

— Bonne nuit, monsieur et madame...

Claude sortit sa montre qu'il remonta et la posa

sur la cheminée.

— C'est très bien ici, dit-il, séduit par la soie grenat des rideaux, les meubles de noyer sculpté, le large marbre de la toilette ; il y a même des tableaux.

11 voulut les regarder de près, approcha la bougie. Un d'eux représentait Naples, un ciel bleu, une mer bleue, des rochers blancs et un pêcheur d'opéra-comique sur le rivage : « Nous irons, n'est-ce pas ? — Si vous voulez. »

Ils avaient tous deux l'impression qu'ils allaient causer poliment quelque temps, puis se séparer et s'en aller coucher chacun chez soi. Geneviève ne voulait pas songer que, pour toute sa vie, chaque soir serait semblable à celui-ci, que chaque soir la

porte se refermerait sur eux deux, que chaque soir Claude avancerait contre son visage sa barbe blonde et ondée : « Embrassez-moi. « Elle le baisa sur la joue et de suite il retira son habit, resta en bras de chemise. « Un cabinet de toilette aurait été plus commode, tout de même; je vais mettre la bougie derrière le paravent. « Il se déshabilla dans l'obscurité, se coucha en claquant des dents ; il n'avait pas emporté de chemise de nuit ; son plastron empesé le gênait.

Derrière le paravent, la lumière s'éteignit; il perçut le bruit rapide de pieds nus sur le tapis. Un silence, puis la voix de Geneviève monta : « Claudel Claude ! Jurez-moi que vous ne me toucherez pas ce soir. » Il fut enchanté : « Certainement, je vous le jure. — Ah! merci, merci ! » La chute légère d'un corps le berça, puis son pied frôla une jambe qui se retira nerveusement. « Bonsoir, ma chérie, dormez bien. — Bonsoir Claude. y> Il la baisa dans les cheveux et s'endormit de suite. Geneviève veillait. Malgré les tentures et les tapis, dans le silence de la nuit, elle entendit un soprano féminin : « Allez-vous m'apporter de l'eau chaude, à la fin ! » Elle comprit alors les bruits étranges qui continuaient à intervalles réguliers, le lit défait, la fuite éperdue de ce couple qu'ils avaient rencontré. Quel début pour un ménage vertueux, cette nuit de noces dans une hôtellerie d'amour irrégulier !...

Lahoche, écrasé de fatigue, les lèvres remuées dans une habitude qu'il avait de mâcher à vide en

dormant, la cherchait d'un geste comique de sa main avancée...

Le voyage de noces. Dans le train, Geneviève eut une impression de liberté, de joie presque. La trépidation de l'express calmait ses nerfs, et Claude, taciturne, était un compagnon convenable, ne dérangeant pas sa rêverie, occupé dès le départ à contempler le paysage formé en la circonstance par des maisons crasseuses et des enseignes dégoulinantes de larmes noires. D'ailleurs ils n'étaient point seuls ; une pâle jeune fille, emmitouflée dans des couvertures de laine brune, occupait un coin du compartiment, accompagnée d'une femme de chambre allemande, mûre et sèche qui la força à caler sa tète dans un oreiller et à envelopper ses pieds dans un châle. Oh! la jolie tète fine et souffreteuse, la jolie tête de cire diaphane sur laquelle pesaient des cheveux trop lourds d'un blond cendré I

— WollenSie Schlaffen?

— Nein, Fraulein !

Dormir I les paupières bistres, les cernes bleuâtres disaient assez qu'elle ne dormait guère, la pauvrette !

— Voulez-vous que je ferme le store de la lampe

LE ROSEAU DE FER 24i^

de ce côté, mademoiselle ? La lumière vous gêne peut-être, proposa Geneviève.

— Volontiers, madame, je vous remercie.

Et, dès ces mots prononcés, une crise de toux la saisit, qui la secoua toute. Quand la quinte fut apaisée, le sang aux joues, elle sourit : « Heureusement que nous allons trouver le soleil, là-bas ! Le train ne va pas assez vite ; je voudrais être emportée en une seconde, je sens encore tout le froid de la Suisse. — Ah I vous venez de Suisse, mademoiselle, fit Claude. — Oui, monsieur, je n'ai fait que passer par Paris pour m'acheter des robes... J'étais dans un sanatorium, à cause de ce maudit rhume... »

Sans récriminations contre le mal hideux, elle parla des longues semaines passées ainsi sur les hauteurs, des longues semaines d'ennui, dont elle sortait avec le désir fou de retrouver le soleil de l'Italie, après la caresse rude de la bise montagnarde : « Si vous aviez vu mes compagnons d'infortune, madame ? Il y en avait un si maigre, si transparent, qu'il semblait prêt à s'évanouir chaque fois qu'un souffle de vent un peu fort lui arrivait en pleine face. Et il avait de pauvres poignets, gros comme deux de mes doigts, des ongles en griffes... Un jour, il ne trouva pas la force de chasser un petit fox-terrier qui avait posé deux pattes contre sa jambe — et qui lui faisait mal. Je verrai toujours le geste inachevé, impuissant de sa main... Devant moi il tentait de s'égayer, mais je lisais dans ses yeux pâles une pensée, une pensée...

— Il vaut pas la vaire gauser, reprocha T Allemande.

— Si, si, madame, au contraire, cela me fait du bien de parler à des personnes en bonne santé ; j'en avais perdu l'habitude...

Elle fixa Claude et Geneviève de ce regard profond des gens qui vont mourir et qui lisent jusqu'à l'âme: « ... A moins que je ne vous dérange... — Pas le moins du monde ; je ne puis dormir en wagon, déclara Geneviève. — Je suis fiancée, continua la jeune fdle ; je vais le retrouver, avec Fraulein... je n'ai plus ma mère ni mon père qui sont morts très jeunes... Il y a cinq mois que je ne l'ai vu... Je ne voulais pas qu'il vînt; il me semble que je serais morte de honte s'il m'avait vue entortillée dans mes châles, les cheveux défaits par lèvent... Quelles journées, mon Dieu! — Vous lisiez sans doute? — Non, madame, nous regardions nos mains et le ciel, nos mains parce qu'on les voit maigrir, fondre sensiblement et pour les comparer à la dérobée avec les autres, les mains molles et fines, sans vie, posées sur les couvertures; le ciel pour y trouver de chers visages...

^Schlaffen Sie! ordonna la gouvernante.

Claude, trouvant la conversation lugubre, tira la Vie parisienne^ la montra à sa femme : « Regarde donc, c'est très drôle, ce dessin ! » L'inconnue et Geneviève se résignèrent. La première eut encore un regard de sympathie avant de fermer les paupières et, sans qu'on devinât pourquoi, murmura

un : « Merci, madame » qui fit monter une larme aux yeux de la jeune femme. Elle regarda sans voir la Vie parisienne, le cœur chaviré, tandis que Claude grommelait derrière le journal déplié : « Ah ! non, une poitrinaire ! nous changerons de compartiment ! »

Ce fut sous ces auspices que le voyage commença. Ce voyage ! Une torture! La course échevelée des Anglais en tournée économique, galopant dans les musées, dans les églises, emmagasinant sites et tableaux dans un tourbillon de cinématographe. Et, tout le long des étapes, les lettres indifférentes des parents recommandant de « bien s'amuser ». Hélas ! Des relents de Paris apportés par des journaux périmés, l'angoisse de cet exil conventionnel et Venise la Rouge, et Naples, et Milan, et Rome, les lazzaroni pouilleux, le lourd manteau de l'antiquité, qui les enveloppait d'un suaire, faisait de ce voyage de noces une incursion dans de tragiques décors pétrifiés. Des couples les suivaient partout, accomplissant la même corvée, des femmes revêches, laiderons à forte dot, au chignon avare et à la taille plate, avec leurs maris encore empressés, grimaçant la galanterie en pensant aux Folies-Bergère futures, à la garçonnière louée dès le retour et où ils étreindraient de belles filles.

Lasse de tant de splendeurs mornes, Geneviève dit à Claude : « Si nous avions su, nous serions allés ailleurs, dans le Nord, en Suède, en Norwège ». Il bondit, cinglé par ce regret comme par un re-

proche personnel. Quoi ! Rome, Rome, Urbs, la Ville éternelle ne suffisait pas, ne pouvait remplacer les brouillards de ces pays gelés, à littérature fumeuse ! Ibsen opposé à Virgile, quoi ! « Serais-tu modern-style ? » , demanda-t-il avec mépris. Elle haussa les épaules ; cela le fit entrer dans une rage froide. Rome était sa ville à lui, son pays dadoption, la patrie de la gloire, de l'Art pur, de la pensée, vers laquelle il avait tendu ses désirs de sédentaire, cloîtré entre les quatre murs d'une classe sale où il avait si souvent évoqué l'étincellement de la cité magique. Dès lors, il admira tout avec un emportement furieux, ne fit grâce à sa femme ni d'une pierre du Golisée, ni d'une fresque de Saint-Pierre, le tout mêlé de dissertations pédagogiques : « Ecoute bien, l'emplacement de Rome occupe quinze collines, dont dix naturelles : Palatin, Gapitolin, Quirinal, Viminal, Esquilin, Gelius, Aventin, Janicule, Vatican, Gincio, et cinq artificielles : Testaccio, Gitorio, Giordano, Savelli, Cenci... »

Le cicérone, dressé dans le fiacre, applaudissait avec une mimique enthousiaste : « Oh ! signor ! signor ! quelle savance ! quelle mémoire ! » Ge cicérone! un monument national lui aussi, puant l'ail et le musc, la moustache poissée de pommade, l'index blême et gras à l'ongle endeuillé tendu vers l'horizon, montrant plus loin, toujours plus loin, des choses qu'il ne précisait pas, dans une démangeaison de mouvement : « Signora, encore plous^

souperbe, là-bas. » Et cet homme laissait sur les belles choses qu'il montrait une patine d'ennui. Partout, du riche Italien traîné dans sa calèche jusqu'au mendiant, la même ironie pour ces imbéciles qui venaient traîner là leur oisiveté et leur fausse admiration. Un besoin aussi de cracher sur les gloires défuntes, qui permit à Lahoche de lir& dans un urinoir cette parodie de la phrase célèbre du Gorrège : « Anch'io son pissore ! », sabrée d'un crayon féroce. N'ont-ils pas leur art moderne, les odieuses verreries et ces marbres industriels où les nymphes ont l'air en sucre et les Hercules en saindoux? Cet art mort donna à Geneviève une indéfinissable sensation de chair en pourriture \ elle respirait des miasmes dans cet air bleu et chaud et la Villa Médicis lui inspira une pitié pour les galériens des récompenses gouvernementalesqui expient là leur docilité laborieuse.

Ges réflexions qu'elle communiqua à Claude pro-^ roquèrent leur premier dissentiment. Il prit la résolution de se lever à six heures, de s'habiller sans bruit et de filer seul. Ce fut ainsi qu'il tint une assez longue conversation avec un individu qui l'avait abordé, lui avait saisi le bras et l'avait entraîné, afin de lui montrer un spectacle extraordinaire, dans une ruelle écartée où se trouvait une maison dont il lui décrivit, croyant avoir déniché un client, les délices immondes. Ce jour-là. Glande fut lyrique en rentrant; il avait l'état d'esprit d'un parvenu dont on aurait critiqué la galerie de

âoO LE ROSEAU DE FER

tableaux et qui brûlerait sournoisement une toile fausse. Il avait montré Rome à sa femme avec l'orgueil d'un propriétaire dévoilant ses trésors. Ayant réservé dans sa vie cette place d'un mois à la contemplation et à la poésie, il tint pour folle Geneviève, lorsqu'excédée elle s'écria : « Et que pensez-vous de la rue Saint- Joseph ? N'a-t-elle pas aussi sa beauté ? »

Il la dominait de toute sa supériorité intellectuelle et souriait quand elle tentait de lui dépeindre une sensation personnelle ou originale. C'était le sourire vague et jaune des cuistres quand on leur parle uniment de la vie, sans interposer l'ombre opaque d'un bouquin.

Pourtant, ce sourire même se figea sur ses lèvres quand, après une semaine, il s'aperçut que la prière de Geneviève : « Ne me touchez pas » de leur nuit de noces tenait plutôt de la répulsion que de la pudeur effarouchée. Il ne sentait d'ailleurs point le désir de sortir de cette posture de mari honoraire. Rien ne l'attirait plus vers Geneviève ; ce qui l'avait séduit jadis, c'était l'atmosphère de luxe dont elle était entourée et aussi son prestige de jeune fille élégante. Maintenant qu'elle était bonnement Madame Lahoche et qu'il se trouvait riche, ce charme s'évanouissait; il eût préféré quelque forte fille aux cuisses rebondies, experte en amour et qui lui aurait évité ses transes d'initiateur maladroit. Mais il était nécessaire, sous peine de ridicule, de vaincre au plus tôt cette absurde résistance ; il s'y

appliqua de la manière suivante : tout le jour, dans leurs promenades et jusqu'au moment où ils se trouvaient seuls dans leur chambre, il ne faisait pas la moindre allusion, n'essayait pas de la conquérir par une caresse, une supplication. Au lit, il prenait un ton impérieux, clamait : « Allons, il n'y a pas à dire, maintenant il le faut, je le veux... » Et c'était, sous les draps, une lutte grotesque oii, éperdue, Geneviève se contractait, les jambes nouées, les bras croisés sur la poitrine, évitant l'approche de ce visage velu, roulant sa tête sur l'oreiller en une révolte qui ressemblait à une attaque de nerfs. Harassé il la laissait en paix, se rencoignait, bougonnant : « J'écrirai chez vous ; il faut que vous soyiez malade... d'ailleurs vous avez des opinions de détraquée... Vous parlez de la rue Saint-Joseph quand nous sommes sur le Corso... et vous prétendez qu'on devrait mettre le feu à l'Ecole de Rome... Bref, je vous préviens pour la dernière fois... Si demain vous ne consentez pas !... »

Elle promettait pour le lendemain et le lendemain la même scène recommençait. Peut-être eût-il annihilé cette défense nerveuse en prenant sa femme dans ses bras, simplement; mais il imposait son droit de l'air dont il eût ordonné de lui passer le sel, à table. Un soir il faillit la jeter au bas du lit en la bousculant; elle lui éclata de rire au nez, d'un rire maladif qui n'en finissait plus. Il passa le reste de la nuit sur un canapé. Au petit jour, elle le réveilla : « J'en ai assez de ce voyage.

Partons, voulez-vous? Paris me rendra telle que vous me désireriez. »

Ils firent leurs malles et reprirent le train le soir même.

Ah ! l'arrivée dans Paris, le ciel gris-perle, les boutiques aimées ! Geneviève changée, vieillie un peu, eut une joie de convalescente et des journées assez rapides passèrent à compléter l'installation. Au bout d'un mois, ce fut prêt. Claude avait tenu à louer un appartement avenue de la Grande- Armée. C'était une de ces casernes bourgeoises où le faux luxe vit en commun, comme la vraie misère dans les faubourgs populeux. L'escalier était en chêne sculpté, mais, au lieu de tentures, le propriétaire économe avait fait peindre les murs en imitation de marbre, aux tons de galantine truffée. Une lumière électrique cruelle baignait cette charcuterie gothique qui comprenait une cabine de téléphone à l'apparence de confessionnal. Les fenêtres de l'apparment donnaient sur une immense cour où un ma« nège avait loué des écuries, ce qui provoquait un bruit continuel de piaffements et de chaînes tirées, ainsi qu'une odeur chaude de paille et de crottin qui pénétrait jusque dans les chambres.

Quand tout fut terminé et qu'ils entrèrent pour la première fois dans leur home installé, Claude alla droit à son cabinet de travail, examina les livres bien rangés et son étroit bureau Henri II, orné d'un encrier offert au Jour de l'An par ses anciens élèves. 11 était ravi, pénétré d'admiration

par le simili-chêne, le simili-marbre, les chevaux de la cour et cet ameublement hétéroclite, les bronzes de Barbedienne, les tableaux « de genre » aux cadres ruisselants d'or, les bahuts normands, les deux fauteuils de soie. Geneviève resta saisie de l'aspect que prenaient là les cadeaux qu'on lui avait offerts ; on eût dit la vitrine d'un tapissier de troisième ordre, avec, pour satisfaire au goût du jour, une vitrine moderne, jaune paille, affectant des formes rigides et portant en guise de serrure un lys de cuivre découpé. Tout cela était neuf, clinquant, verni ; les roses, dans les vases, en prenaient la roideur de zinc des fleurs peintes à l'aquarelle par des débutantes. Sur la cheminée du salon, une Arlequine au ton de sou neuf exhibait un sourire de réclame pour dentifrice, faisant vis-à-vis à deux toiles où le monsieur qui a la spécialité des cardinaux avait planté deux prélats autour d'une table chargée de victuailles, tandis que sur l'autre, le monsieur qui a la spécialité des patronnets et des charbonniers? — ô antithèse ! — avait amoureusement fignolé un marmiton flanquant une pile à un fils de l'Auvergne. Il y avait aussi une chambre mystérieuse, nue, dont les murs étaient couverts de laque blanche et qui devait, selon la volonté de Claude, servir de nursery à l'enfant futur ; la lumière trouble qui entrait dans la chambre blanche lui donnait l'aspect d'une salle d'hôpital...

Tandis que le professeur tournait dans son cabinet de travail, cherchant à en compléter l'harmo-

nie par une méditation studieuse, Geneviève s'enferma dans son cabinet de toilette, C'était son coin à elle, le refuge sacré qui abriterait sa mélancolie. Elle y avait fait installer un immense lit de repos que recouvrait une lourde soie japonaise jaune, traversée par une gerbe de fleurs brodées. A côté, sur un trépied, une femme de bronze tenait un coffret de cristal finement ouvragé et qui enfermait une petite lampe électrique ; les murs étaient tendus de pékin vert, sans autres tableaux qu'un pastel claironnant où voltait une théorie de danseuses. Sur la cheminée, des reproductions de Tanagras ; sur un simple rayon quelques livres; un divan ; un piano... Le vrai cabinet de toilette était, à côté, la salle de bains où elle avait fait disposer un lavabo de marbre, une table portant les brosses d'écaillé à chiffre d'or, une grande psyché...

Elle tomba sur le divan, jouit quelques minutes de se trouver loin du bazar clinquant et allait ouvrir un roman quand Claude frappa puis, sans attendre la réponse, en maître, ouvrit la porte. Elle feignit de plaisanter :

— Vous savez, je vous interdis cet endroit ; c'est mon appartement à moi... je...

Elle se tut, comprenant l'idée qui l'avait poussé là. 11 bégayait :

— Maintenant nous sommes à Paris ; il n'y aplus de raisons...

— Je suis souffrante, Claude, ce voyage m'a po-

sitivement meurtrie ; vous avez été si bon jusqu'ici...

Elle observa sur sa tempe une veine qui se gonflait subitement, quand il était en colère ; elle pressentit qu'il était décidé à sortir de son flegme habituel et eut peur : « ... Plus tard, plus tard... je vous en supplie encore... »

Il trancha l'air d'un coup de poing sec :

— Assez d'enfantillages. C'est oui ou c'est non. Vous ne répondez pas : à moi d'aviser. Ne souriez point, je vous en prie, je viendrai à bout de vous ; j'ai triomphé d'autres obstacles...

Il se boutonna orgueilleusement :

— Je suis un Roseau de fer, comprenez-vous. A m'approcher on ne devine pas ma volonté, j'ai l'air souple et conciliant...

Il fut enchanté de sa comparaison, continua une promenade saccadée où il scandait chaque syllabe de son poing agité :

— Vous vous êtes dit : « Il n'a pas l'air méchant, j'en ferai ce que je voudrai. » Vous êtes une petite fille bonne à fouetter, si vous n'êtes pas pire. Est-ce que je connais les raisons de vos refus ? Est-ce que, si l'on savait, je ne passerais pas aux yeux du monde entier pour le dernier des nigauds ? Ou alors vous êtes malade ; dans ce cas je sais ce que j'ai à faire...

Il remit son poing dans sa poche et tourna les talons.

Elle réfléchit... Si elle le repoussait toujours, ce

serait un cas de séparation, de divorce peut-être? Elle accueillit cette idée avec transport. Dans un moment de folie elle avait cru que l'on pouvait se donner aisément, sans amour. Maintenant l'idée de cette étreinte la glaçait; elle résisterait et chasserait de sa vie cet étranger qui y était entré par surprise.

Et pour pendre la crémaillère, Claude — le Roseau de fer ! — dîna seul dans la salle à manger aux meubles inhospitaliers, éclairée par une suspension surchargée d'attributs qui versait sur la nappe une clarté violente.

Charles sortit de la Maternité à deux heures. Après quelques minutes passées au chevet d'Amélie, à souffrir, atrocement, de sa joie : « Hein, tu crois, qui aurait dit que je pouvais être mère, grosse comme deux sous de beurre? Ce sera un garçon j'en suis sûre, et toi, mon mien, es-tu content? », il avait demandé, négligemment: « Et M"' Lureau ?

— C'est vrai, tu ne sais pas, mariée î — Avec qui ?

— Avec Claude Lahoche. »

Un vertige le prit : « Avec Lahoche ! — Oui et après ? » Elle avait dit cela de telle sorte qu'il s'était senti deviné : « Je viendrai te voir demain.

Tu n'as besoin de rien ? — De rien. » Et puis il était parti, n'en pouvant plus, le cœur broyé...

Dehors, il se dit : « N'y pensons plus, n'y pensons plus jamais... » ; il était destiné à payer de toute sa vie le geste de miséricorde dont il avait retenu Amélie, s'offrant à lui. Il paierait, beau joueur. D'une tape il rectifia son veston, donna un coup d'oeil à une glace où il se vit blême, chancelant et voûté ! Toujours la même image s'offrait à sa pensée : Geneviève dans les bras de Claude, Geneviève nue et pâmée ; il prononça tout haut : « C'est du vaudeville !» ; un gamin se retourna, dit à un autre: « As-tu entendu, le loufoque qui parle tout seul ? » Alors, il sacharna à chasser l'image, à oublier ce qui l'avait fait revenir de si loin, l'idée fixe qui l'avait détourné de son devoir et l'avait amené jusque-là, dans l'espoir de commettre un crime pour lequel il était d'ailleurs arrivé trop tard ; il mit toute sa volonté à se promener indifféremment. Mais voilà que ce Paris aimé, si désiré là-bas, dans l'ambiance du fléau et de la mort, lui semblait meurtrier, peuplé d'ennemis. Il passa machinalement son mouchoir sur ses lèvres au souvenir du baiser qu'il avait déposé sur le front moite d'Amélie ; une honte lui vint de ce geste, il eût voulu remonter là-haut, s'agenouiller au pied <iu lit, humble, baiser pieusement les doigts fragiles... Il se roidit ; plus tard il rachèterait tout cela : maintenant il lui fallait songer un peu à lui-

même ; il se sentait faible, une sorte de frisso» léger lui parcourait le dos ; les pensées flottaient vaguement dans sa tête et ses pieds lui semblaient poser à peine sur le feutre mou du trottoir. Un étourdissement le prit, il vacilla, faillit tomber et entra chez un pharmacien où il but coup sur coup trois verres d'un vin tonique qui lui brûla l'estomac. Le fin brouillard qui obscurcissait sa vue se dissipa ; il regarda les gens et les choses avec des yeux neufs, doués d'une acuité singulière. Toutes les laideurs enfermées pendant six jours s'épanouissaient. Les acnés, l'anémie boutonneuse des cinquièmes de la rue du Sentier et des caves de passages obscurs avoisinaient les graisses rubicondes, les ventres bridés de soie noire ou barrés de chaînes d'or des commerces sains. Il percevait des bouts de phrase comme celui-ci, d'un misérable pied-plat à la lippe pendante, à l'œil miteux et qui demandait d'un air satisfait à une femme accrochée à son bras : « Alors c'est vrai, vous préférez, les bruns ? » Imbéciles ! Tous ces gens-là étaient des imbéciles et lui aussi, qui avait cru à Geneviève. Le boulevard présentait un défilé de cauchemars : des enfants aux chapeaux sales, bourrés de plumes et de rubans, des plumes blanches, des rubans bleu de ciel fanés, des mioches mal lavés qui dérangeaient cet échafaudage pour calmer de louches démangeaisons ; des vieilles qui avaient perdu toute féminilité et, complétant la vision hoflmanesque, une prostituée au visage dévoré de

pustules, vêtue de loques riches, qui s'avançait eo boitant, s'accrochant à la devanture d'un confiseur, jetant autour d'elle des regards de souffrance.

Il s'enfonça dans l'ombre d'une petite rue, chercha l'ombre plus épaisse encore d'un pauvre café où brûlait un bec de gaz. A la table voisine un fils objurguait sa mère : « Je puis bien te la présenter^ depuis sept ans qu'on est ensemble. » Charles ne voyait de la mère qu'un long voile de deuil. « Tiens la voilà! Carmen, je te présente maman. » Une femme entrait, la face canaille : « Médème... » Elle s'assit, le voile de deuil se recula un peu..., mais le regard de pitié de Charles se croisa avec le regard éploré de la mère qui se détourna vivement avec un sourire contraint à son gars et à cette fille...

« Maman ! Je vais écrire à maman » , se dit-il, bouleversé. 11 demanda de l'encre, du papier, couvrit huit pages et, comme il allumait sa cigarette, brûla ces huits pages pensivement. Souffrir seul, c'était la vraie beauté morale. L'absinthe, avalée d'un trait, le plongea dans une tristesse énervée. Le café était vide ; il entendit une bouffée d'orgue, lointaine et s'attacha à reconnaître l'air ; c'était la vieille mélodie pure et surannée : « Plaisir d'amour ne dure qu'un moment. »

Geneviève ! . . .

Des souvenirs lui affluèrent au cœur. Geneviève chantait cela... « Chagrin d'amour dure toute la vie.. » Geneviève! Les syllabes harmonieuses de ce

nom chantèrent à ses oreilles. Lahoche était oublié. La revoir! La revoir tout de suite, au risque de la trouver indifférente, changée, mais respirer son parfum, vivre cinq minutes dans son air, s'emplir les yeux d'elle!...

Le vin de la pharmacie, mélangé à l'absinthe pure lui avait mis le feu aux pommettes ; il se regarda de nouveau dans une glace, rectifia le nœud de sa cravate ; en remuant il cassa son verre et en resta tremblant, comme devant un malheur.. Pour savoir l'adresse il téléphona chez les Nawkeyns. Jay lui répondit : « 54, avenue de la Grande Armée. Wanda y est justement. » Après avoir acheté des gants frais, il chercha au Grand-Hôtel une voiture de remise au cocher en culotte courte; il avait le souci de ne point paraître pauvre, de revenir en vainqueur... ; il y a de ces petites choses dans les grandes amours...

— Monsieur Lahoche ?

— Monsieur est sorti, mais madame est là.

— Veuillez m'annoncer : le docteur Aubryes. La voix de Wanda retentit : « Vous pouvez le

faire entrer dans le cabinet de toilette, ma chère. » Il suivit la femme de chambre. « Bonjour et au revoir docteur, fit M*"" Nawkeyns, je me sauve chez ma couturière. Il faudra venir nous voir, nous raconter vos impressions. Avez-vous trouvé le sérum de la peste ? » Il balbutia, ne reprit ses sens que lorsqu'il se trouva seul, vis-à-vis de Geneviève. Elle était vêtue d'une robe d'intérieur mauve, sans

autres bijoux que la marquise d'opale d'autrefois ; sous la neige de ses cheveux blonds, son visage avait vieilli. Charles mince et voûté, le teint jauni, lui parut un autre homme, grave, impressionnant et dont le regard lumineux la troubla.

— Vous êtes revenu..., si vite...

— Oui, je n'avais plus de raison de lutter. Elle eut un geste désolé :

— Ne vous plaignez pas ; vous commencez à vivre ; pour moi tout est fini...

— Pourquoi avez-vous fait cela, pourquoi ?... Elle n'avait pas encore abdiqué sa fierté de

femme ; elle se tut. — 11 dit encore :

— Vous êtes toute ma jeunesse...

Elle tenta de plaisanter pour résister à l'engourdissement doux et pénible à la fois, qui l'envahissait : « Vous me récitez du Musset, maintenant ! », mais, de suite, elle fondit en larmes. Il se jeta à ses genoux : « Ma Geneviève aimée. » « J'ai tant pensé à vous! », avoua-t-elle. « C'est vrai! » cria-t-il, la poitrine dilatée par un orgueil fou. D'un bond, elle se leva^ ferma la porte à clef, revint à lui et, d'un geste immense, se pendit à son cou. Qu'ils l'avaient désirée cette minute, depuis des mois, depuis peutêtre qu'ils se connaissaient ! Eperdus ils se regardèrent dans les yeux, debout, éclairés par le jour rose que tamisaient les brise-bise. Elle avait une ride sur le front et les paupières fatiguées des femmes qui ont appris les larmes ; un attendrissement sensuel les fit s'étreindre longuement, chaste-

ment, puis il joignit ses lèvres aux siennes qui avaient un goût de fraise et de printemps ; il sentit ses dents s'entrechoquer dans le frisson qui la jeta pantelante contre lui ; il distillèrent cette volupté trop forte et se désunirent comme si ce baiser leur eût suffi. Déjà Geneviève n'était plus vierge, la chair et la pensée déflorées par son propre désir, cette étreinte, ce « Je t'aime » balbutiant qu'elle prononça la première. « Claude? » demanda-t-il. « Il ne viendra pas... je ne sais plus... que t'importe... Claude ne m'est rien... Je suis restée vierge... pour toi... » Il bégaya : « Toi vierge, mon Dieu ! » La robe mauve résistant à sa main tremblante, il la lacéra; elle répétait de sa voix mourante : « Oui, je vais être à toi, mon ami, mon chéri j). Tous les mots tendres lui venaient à la fois; c'était en son être un déchirement subit, une révolution qui la faisait femme, amante, mère : « Un seul moment peut-il contenir tant de bonheur ? » murmura-t-il. Ses lèvres effleuraient la nuque, les oreilles, mais ces baisers n'étaient pas assez profonds, assez solennels — ils rappelaient trop ceux donnés à d'autres — et il revenait sans cesse à la bouche rouge et meutrie, à la bouche frissonnante. Elle était sans pudeur vaine pour lui ; elle défit se» cheveux, ferma les volets intérieurs et alluma la petite lampe électrique dans la boîte de cristal que tenait la Muse de bronze. A ce moment, elle désira que Claude revînt, se cognât à la porte verrouillée ; elle lui eût crié : « Laissez-moi, je suis avec mon

amant! », mais seuls les chevaux troublaient le silence en tirant leurs chaînes...

Quand ce fut fini, ils rouvrirent les volets, se grisèrent encore de se voir, parlèrent de leur adolescence, les mains dans les mains, calmes et reconnaissants l'un de l'autre, après la rage qui les avait unis. Et ils se reprirent avec des raffinements de lenteur, dans le soleil qui les inondait d'une gloire.

A six heures, il s'enfuit, sans qu'ils eussent parlé d'un autre rendez- vous. En se retrouvant de nouveau seul, il sentit un tel dégoût de la vie qu'il eut le besoin d'en finir, de se loger une balle dans la tête avant que le léger parfum|de^Geneviève, resté dans ses moustaches, n'en disparut. Il entra dans un bar et demanda de l'absinthe comme il eût demandé de la strychnine, mais le rêve ne vint pas, au contraire la réalité lui apparut, hideuse.

Et tandis qu'il regagnait son logis par les rues désertes, il essuyait sans cesse ses lèvres de son mouchoir^— plus forte que le parfum de Geneviève, plus tenace que la saveur tiède de son corps, la sueur glacée de l'autre y était restée.

XXU

Le lendemain Claude et Geneviève déjeunaient quand la femme de chambre apporta une lettre. — Pour Madame.

Il contemplait le plafond d'un air faussement détaché en tambourinant des ongles sur son assiette vide.

— Qu'est-ce ? demanda-t-il enfin.

Elle jeta la lettre sur la table :

— Lisez.

C'était un mot de Marthe : « Je débute ce soir. Voici deux fauteuils pour ton mari et toi. J'ai bien peur. Sois gentille et passe me dire bonjour au thé du boulevard Malesherbes où je mangerai quelques sandwichés en attendant l'heure. »

— Tu iras ? •

— Oui.

Il se versa à boire, et, d'une voix qui tremblait un peu :

— Vis-à-vis de moi, vous êtes toujours dans les mêmes dispositions ?

Il attendit une réponse qui ne vint pas. Alors il siffla entre ses dents serrées :

— Eh bien, ma chère amie, vous n'irez ni au thé du boulevard Malesherbes, ni au théâtre. Vous êtes certainement souffrante et votre attitude ne peut s'expliquer que par une anomalie physique. Il faut aviser. J'ai donc décidé que deux doctoresses vous examineraient et ceci dès cet après-midi... J'ai choisi des femmes pour ménager votre susceptibilité.

Elle bondit :

— Je ne veux pas, vous m'entendez, je ne veux pas.

— Ma résolution est irrévocable.

— Je préfère divorcer.

Il haussa les épaules :

— Vous êtes une enfant et je ne m'arrêterai pas à vos caprices. Elle seront là cet après-midi à trois heures. J'entends que vous les receviez ; d'ailleurs j'attendrai.

Elle supplia, frémissant à la pensée de ces femmes qui scruteraient son corps dévirginisé; elle fut lâche : « Je promets de vous aimer. » La barbe blonde restait impassible; il en sortit des phrases nettes et coupantes : « J'ai assez prouvé ma patience... une patience qui confine au ridicule. Je tente cette expérience afin d'être fixé et je resterai i-né-bran-lable. J'ai consulté au surplus M. Lureau qui m'a approuvé ; toutes vos prières seront vaines. »

La femme de chambre entra, servant une omelette dont Claude détacha une large part, posément, « Je me sens indisposée, j'ai la migraine ». Geneviève rentra dans sa chambre. Ah î sa mère, sa pauvre mère qu'elle avait pu mépriser un instant après avoir lu sa confession d'amour ! Gomme elle comprenait sa douleur maintenant, cette souffrance physique, vraie ou simulée, qui l'éloignait de son mari, lui permettait au moins de rester seule, avec ses rêves, ses souvenirs, ses regrets. Elle mit un corsage hermétiquement fermé par un collet militaire. Les regards des domestiques l'avaient insultée, comme si, d'un geste de Lahoche, son corps était

â66 L£ ROSEAU DE FER

étalé aux regards de tous. Nonchalante d'habitude, «lie marchait à pas nerveux, songeant que, tout y conspirant, elle rentrerait dans la loi commune, subirait Claude, puisque Charles, impérieusement lié, ne pouvait la prendre. Mais que de laideurs elle prévoyait et quel sacrifice I Sa mère avait dû trouver dans l'adultère un singulier piment, qui sait même si elle n'avait jamais éprouvé un plaisir entre les bras musclés de M. Lureau? Et c'avait été un vaudeville, excusé de mélancolie. Pour elle, le don de son corps était une chose grave, ou une joie ou une souillure, jamais une chose indifférente; elle était honnête, honnête de sens et de cerveau, d'une honnêteté qui tenait à sa chair.

« Mademoiselle Marthe Durand. — « Entre vite! » Marthe expliqua : « J'avais peur que ton mari ne te permît pas d'aller au Thé... avec une cabotine! — Es-tu folle! Mais quoi! le Conservatoire, les leçons? — Fini! Cela sent trop le renfermé, faubourg Poissonnière. Je vais jouer Lucrèce Borgia^ à Montmartre : « Je viens vous annoncer une nouvelle, c'est que vous êtes tous empoisonnés messeigneurs, et qu'il n'y en a pas un de vous qui ait encore une heure à vivre. » Elle rit gaminement : « Pense donc! Un rôle fait pour moi, tout de violence et de passion. Et l'apostrophe aux jeunes gens frappés soudain d'horreur par mon entrée : a Olofemo Vitellozo, ton oncle t'attend, tu sais bien, ïago d'Appiani que j'ai empoisonné dans une fête I Mafiîo Orsini, va parler de moi dans l'autre monde

à ton frère de Gravina que j'ai fait étrangler dans son sommeil î Apostolo Gazella, j'ai fait décapiter ton père ; Francesco Gazella, j'ai fait égorger ton cousin, Alphonse d'Aragon, dis-tu ; va les rejoindre !» Si tu savais ! Le beau métier, qui vous arrache de la vie, qui met une solide barrière entre soi et le passé, mais tu ne m'abandonneras pas, toi ! » Elle s'assit sur le bras de la chaise longue, dans une coulée harmonieuse de son corps de comédienne : « Et ce mari? » — « Un mari !» — « Dismoi tout, tu as un amant ?» — « Oui. » — « Je devine qui...» Leur entretien fut interrompu par Claude qui montra une barbe affairée ;

— Ces dames sont dans le salon.

Il referma doucement la porte, comme sur la chambre d'une malade. Les deux amies se séparèrent : « Atout à l'heure, chezJohn's » et les deux doctoresses pénétrèrent : une jeune à figure réfléchie, la bouche pincée par le pli profond et amer des gens d'étude, vêtue avec recherche, mais sans charme ; une plus âgée, qui avait une curieuse tête d'homme à la fois lourde et fine, avec un front superbe que surmontaient des cheveux gris rudement plantés.

— N'ayez pas peur, mon enfant, dit-elle à Geneviève.

— Je vous remercie, madame, mais je ne veux ni vous mentir ni vous faire perdre votre temps. Je me suis refusée à mon mari parce que je le déteste et voilà deux jours que j'ai pris un amant.

La jeune doctoresse se leva :

— Dans ce cas, nous n'avons plus rien à faire

— Pardon, observa la plus vieille, notre mission est autre, voilà tout...

Et la consultation se prolongea, tandis que Claude faisait les cent pas dans le salon. Il se serait cru plus fort ; l'appartement lui paraissait lugubre ; il faisait froid dans le salon sombre et les tableaux s'embuaient de mystère. Intrigué, il tenta d'écouter à la porte, mais il ne perçut qu'un chuchotement étouffé et, par instants, une voix pâle qui répondait. Il essaya de lire et ne put y arriver; il regarda des images comme un enfant et compta les fleurs du tapis ; il étouffait. Enfin les deux doctoresses sortirent.

— Ce n'est rien, prenez courage, elle sera raisonnable.

— Aimez-la bien surtout, entourez-la d'égards ; elle est délicate ; il vous faudra connaître son âme et ses nerfs, user de grands ménagements.

Après les avoir accompagnées, il revint auprès de sa femme. Elle regardait le pan de ciel découpépar la haute maison, sans daigner s'apercevoir qu'il était là. Radouci, il parla :

— Commande quelque chose de léger pour ce soir, une poule au riz par exemple ; la viande rouge ne te vaut rien.

11 continua de bavarder, dans son désir de dire des choses insignifiantes, bien plates, bien matériel-

les, pour chasser la tristesse obstinée qui pesait sur eux, sortait, eùt-on dit, des murs, tombait du plafond, leur serrait le cœur :

— D'ailleurs les viandes rouges sont mauvaises, j'ai fait acheter du Champagne, nous mettrons de la glace dedans ; nous ferons tous deux une petite noce de cabinet particulier, comme ce soir de Carnaval, avec Charles et Marthe... Réponds-moi donc...

— Ce que vous ferez sera bien.

— J'espère que tu comprends les motifs qui m'ont fait agir. Le malentendu qui nous séparait serait devenu irréparable. J'ai pu te paraître brutal.

Elle remua la tête en signe de dénégation.

— Si! J'ai l'habitude de commander ; je ne sais pas prendre de détours. Dis-moi que je ne t'ai pas froissée.

Elle répéta :

— Vous ne m'avez pas froissée.

— M'aimes-tu ?

— Ne me pressez pas de questions; je suis

lasse.

La résistance qu'il sentait dans cette tête menue l'exaspéra. Il eût voulu qu'elle fût à lui, entièrement; qu'elle eût des pensées étrangères, cela le révoltait, lui semblait un vol, un attentat contre sa propriété. De suite, il la prit dans ses bras, essaya de lui fermer la bouche d'un baiser en murmurant: « Chut! Chut! Allons, tais-toi, tais-toi...»

Pour se dégager elle laissa échapper une promesse : « Ce soir. » Il se releva, ravi : » C'est promis! », se frotta les mains, d'un air de dire : « Maintenant je fais mon affaire du reste », puis il se montra jovial : « Je ne te quitte pas de la journée, tu sais, à moins que je ne vous dérange, chère madame I Où vas-tu ?» — « Chez ma couturière. » — « Et puis ?» — « Chez John's, avec Marthe. » — Il se rembrunit : « Je mets mon chapeau. »

Elle espéra qu'il la quitterait et le promena chez sa couturière ; puis dans les grands magasins. Il l'attendait, patient, et à la sortie elle retrouvait le fiacre jaune, le cocher somnolent et son mari. Ce jour-là elle le prit en horreur, définitivement.

Elle s'attarda sans rien acheter dans des rayons où la foule la bousculait, avec le secret désir de l'exaspérer, d'amener une scène violente qui eût calmé ses nerfs. Mais il restait placide et têtu. « Tu vas chez John's, maintenant? — Oui. — Soit, pour une fois. — Une fois ! J'irai tous les jours î — C'est ce que nous verrons 1 » Pour donner contre ordre, il passa le corps par la portière, dans un élan de colère qui écrasa son chapeau haut- de-forme contre le plafond de la voiture ; il s'arrêta pour tenter de lisser la soie fripée avec son coude. Alors, il tenta de la persuasion : « Tu vois si j'y mets du mien, si j'essaie de te faire entendre raison. Sais-tu quel genre de femmes mariées, fréquentent ces maisons? Les indépendantes, les

intellectuelles, les visiteuses de garçonnières. C'est le Club des mécontentes. Que dirais-tu si j'allais passer mon temps dans des endroits défendus ? » Elle allait soupirer : « Mon Dieu, qui vous en empêche ? » mais elle se retint, sauta lestement de la voiture et se dirigea vers la petite boutique illuminée, aux stores de dentelles. Il la suivit, rouge d'indignation, son chapeau cabossé sur la tête, le collet de sa redingote dépassant celui de son pardessus et se trouva le seul homme parmi un murmure confus, un remue-ménage de dînette. Des bonnes anglaises, aux tabliers de soubrettes, le dévisageaient, étonnées d'un pareil manque de tenue; en passant, il accrochait les plateaux, faisait tomber les petites serviettes, sans s'excuser. Geneviève, élégante et svelte, glissait entre les tables avec un air de se trouver là chez elle. Cette étrange boutique, avec son murmure de bon ton, l'odeur d'iris et de thé, de meubles vernis et de fourrures qui y régnait, parut un mauvais lieu à Claude. Ainsi, l'existence de sa femme gardait pour lui des mystères ; à la première inquisition qu'il se permettait, il découvrait une intimité désolante avec une fille de théâtre et un goût pour ces five o' clocks de mondaines qui semblent des réunions de maisons de rendez-vous, descendues au rez-de-chaussée. Pour y remédier il ne voyait rien encore, habitué aux pensums, aux punitions faciles qui satisfaisaient son autoritarisme. « Je te briserai, pensaitil, je te briserai. » « Je ne vois pas Marthe », dit

Geneviève sur ce ton indifférent que savent prendre les femmes devant le monde, même quand elles ont le cœur poignardé. Elle sourit, Marthe était devant elle, penchée sur une brochure.

— Ah ! s'écria l'actrice en la reconnaissant ; c'est toi ! Dis moi donc quelles étaient ces deux dames...

Elle s'arrêta en apercevant Claude qui se contenta de soulever son chapeau et de s'asseoir. « Vous désirez, monsieur? » « Du thé et des cakes, commanda Geneviève. » De suite Marthe parla de sa grande soirée : « J'ai un trac, un vide dans l'estomac, tu sais, et des vertiges, comme quand la maîtresse nous interrogeait. Je suis en vedette, j'ai un « fromage » , c'est-à-dire mon nom sur un petit espace blanc, en tête de l'affiche. « On étouffe », remarqua Claude sans obtenir de réponse. A côté d'eux, un jeune homme qui venait d'entrer, contait des histoires à trois jolies femmes et c'étaient des rires étouffés, une gaieté que Lahoche prit pour lui. Il saisit son chapeau et le lissa d'un tour de main lent et soigneux. « C'est très aimable à vous d'avoir accompagné Geneviève, lui dit Marthe, mais je dois vous ennuyer avec mes histoires de théâtre ! » Il eut un geste évasif qui fît rougir Geneviève : « Mon mari est très exclusif. Il vit beaucoup dans le passé et en est resté pour ses appréciations au temps de Molière. » Sèchement elle intima : « Payez. » Les amies s'embrassèrent et la jeune fille s'inclina devant Lahoche, impassible,

<jui la défiait du haut de sa barbe blonde, l'écrasant de sa supériorité de régulier, blâmant par un regard froid la toilette luxueuse et fanfreluchée et le chapeau et les bijoux, toutes choses qui provenaient sans doute d'un amant.

Rentré chez lui, il déchargea sa bile, tonna contre les relations de jeunesse, les mauvaises connaissances. Dorénavant, il tracerait à Geneviève l'emploi de ses journées, heure par heure : « Et ne prenez donc pas cet air excédé quand je vous parle. Ah ! ça, est-ce que mon existence durant, j'aurai en face de moi une pensée étrangère, ennemie. Cela va des petites choses aux grandes ; j'en ai assez de retrouver en vous tout ce que je hais. »

Au théâtre, il fut vengé par l'insuccès de Marthe. Dès le début une hostilité planait dans la salle, par toutes les voix canailles des gens du poulailler, par l'ironie même que Geneviève crut surprendre sur le visage des ouvreuses. Une immense salle bondée et qui semblait construite en plâtre et en carton, avec ses peintures foraines, ses motifs macaroniques. « Gentil ! » s'écria Claude au moment où, lamentable, préludait l'orchestre figuré par un piston aveugle, un violon qui devait jouer dans les cours, l'après-midi et un aigre-piano. Le rideau se leva...

Marthe paraissait sûre d'elle ; au delà de la scène elle n'apercevait plus que dans un brouillard les rangées de têtes cruelles dont les yeux l'eussent intimidée. Ses camarades lui donnaient la réplique

mollement, avec l'éloquence rondouillarde de ces endroits, les roulements d'r, les mouvements de ténor, la main sur le cœur, les ronds de jambe traditionnels. Gennaro était un petit cabotin trop jeune, à tête vicieuse, Gubetta une espèce de vieil employé morose, ancien figurant élevé à la hauteur des premiers rôles par la rapacité du directeur. Quant aux femmes, c'étaient des malheureuses, usées par le harnais dramatique, ballottées de tournées provinciales en bouis-bouis banlieusards, despauvresses qui venaient aux répétitions en châles ! . . .

Ah ! ces coulisses, les relents d'urine, de musc aigri d'humidité soufflés par les loges et la propre loge de Marthe, sordide, malgré les éventails japonais dont elle avait masqué les murs lépreux et les immenses portraits de M''" Mars et de Sarah- Bernhardt, qu'elle conservait devant elle pour se donner du courage, aux heures d'écœurement. Claude avait suivi Geneviève qui avait tenu à embrasser son amie : « Courage, ma chérie, c'est très bien !... »... Il avait humé le relent avec la grimace d'un petit-maître égaré dans un bouge, surpris seulement de ne pas voir de scènes voluptueuses, des hommes enlaçant des femmes à moitié nues sur des divans, le tableau des coulisses que se représentait son imagination de provincial.

L'échec de Marthe le faisait exulter. La scène de l'évanouissement, au premier acte, avait été accueillie par des huées ; elle était tombée d'un

coup, sans grâce. Son jeu âpre et tragique détonnait si violemment que la foule, choquée par cette dissemblance, avait sifflé. Quoiqu'elle eût pleuré de désillusion, elle alla jusqu'au bout, soutint les rires, les interruptions même, qui fusaient de toutes parts ; mais quand elle hurla au moment où son fils lui plongeait un coutelas dans le cœur : « Ah ! lu m'as tuée ! Gennaro, je suis ta mère ! », un grand silence se fit, après lequel des bravos crépitèrent.

Claude gardait un silence hautain. Il n'admettait pas l'insuccès en art, lui, et l'échec lui servait de critérium : « Très gentil, répéta-t-il enfin. Ah ! c'est du propre ! Et ses parents qui sont dans la salle ! »

Ils étaient là, en eflet,lepère, maigre et ridé, portant l'impériale, la redingote rougie d'un large ruban de demi-solde, la mère impotente, presque naine, ratatinée. Ils étaient là, cachés aio. fond d'une loge, si tristes à la pensée des camouflets reçus à cause de la « petite » , des anciennes cminaissances qui avaient cessé de les saluer, des amis de vingt ans qui les évitaient... Ils étaient Là, ae comprenant rien, eux non plus, à leur fille...

Pourtant, celle-ci à la sortie, ne trouva que leurs bras tendus, leur pauvre poitrine où elle se réfugia, allant de l'un à l'autre pour les consoler, pofnr se consoler et oubliant de pleurer elle-même, en essuyant des larmes sur leurs vieilles joues ridées.

Quant a Geneviève, elle réfléchissait amèrement à la destinée de tout ce qui l'avait approché, de joui ce qu'elle avait aimé, à Charles vaincu dans

sa science, à Marthe vaincue dans son art. A quoi bon lutter contre l'acharnement du sort? Claude, roseau de fer souple et solide, l'avait vaincue, elle «ussi. Il la rejoignit dans le lit et trouva un corps inerte et obéissant ; il se serait attendu à une résistance encore et sa surprise fut telle qu'il faillit rester coi, mais il rumina l'encouragement Spartiate : « Allons gentil Acrotatus, besognez bien, donnez-nous un petit citoyen » , et cela lui donna du courage... Geneviève était presque évanouie, morte de dégoût...

Dans l'étroit appartement de Charles et d'Améli« un enfant vagissait, un pauvre enfant de cire pâle, eux os mous, à la tête trop grosse. Quand l'interne de la Maternité lui avait tendu ce lambeau de chair blême, le père avait reculé...

Il se souvint de cette petite qui, à la Salpêtrière, pleurait en serrant contre sa poitrine des bouts dô chiffon noués ensemble. A lui, le sens de la paternité manquait. Cet embryon sans forces lui rappellerait-il longtemps ses fautes ; par sa présence importune lui crierait-il sans cesse : « Je suis le fils d'un alcoolique ! »

Amélie était heureuse. Que lui importait que son Pierre fût si faible, infirme. Elle l'en aimait davan-

tage. A force de le réchauffer contre elle, n'arriverait-elle pas à le sauver ? L'acouchement ayant achevé de l'épuiser, elle lui ressemblait à ce petit malheureux conçu un soir d'ivresse, de surmenage cérébral, après une nuit furieuse d'alcool et de travail ; elle lui ressemblait, elle avait sa tête douloureuse, aux yeux vides de lumière, aux lèvres à peine roses. Malgré les objurgations de Charles, elle tint à allaiter : « Tout mon sang, disait-elle avec son doux sourire, n'est plus que du lait. » A la petite bouche veule elle tendait un sein gonflé, blanc, splendide ; toute la vitalité qui restait en elle s'était réfugiée dans ce sein lourd de sève et elle répétait de sa voix meurtrie : « Prends mon chérubin, prends... », comme si elle eût voulu se donner elle-même, toute entière. Ses mains étaient devenues diaphanes et les bagues coulaient de ses doigts osseux ; deux mois après l'accouchement elle restait convalescente, à l'époque où les autres éblouissent de santé radieuse. Quand elle cessait d'enfiler les perles de jais, elle passait de longues heures à regarder son enfant, croyant que la mort ne le prendrait pas tant qu'elle le couverait de ce regard et elle mangeait à peine, hâtivement, sur des coins de table : « Prends, mon chérubin, prends », mais le lait, inutile, ruisselait sur le blême visage qu'elle soutenait sans cesse de sa main, parce qu'il roulait de droite et de gauche, les prunelles chavirées.

Charles n'était pas retourné chez Geneviève. Il

devinait qu'un obstacle avait surgi : ce frêle enfant. Leur passion n'était pas de celles qui se contentent des étreintes rapides de l'adultère. Un autre aprèsmidi d'amour et elle lui demanderait de l'emmener, de l'emporter loin de son mari, de ces mensonges avilissants. Gomment faire, quand le devoir le plus strict le retenait ici, comment faire quand le besoin d'argent l'étranglait, contraignait Amélie à des repas demiséreux, composés de soupe et de pommes de terre, sans viande ? Un soir il repoussa la jeune femme qui mendiait une étreinte : « Ah ! non ! pour recommencer î »

Elle De comprit pas, le regarda de ses grands yeux dont l'expression était égarée quand ils ne se posaient pas sur leur enfant : « Recommencer quoi ? » 11 ricana : a Celui-là me suffit à moi ; d'ailleurs, tu n'a rien à te reprocher, c'est de ma faute. — Ne dis jamais cela... Je le trouve beau, moi, notre Pierre... »

Sur ces entrefaites ils s'étaient mariés. Pierre ne mourrait point bâtard. Une vision hantait Charles : une tombe avec ces mots : Pierre Aubryes^ une date...

Ce furent des lettres des grands-parents : « Amène-le nous quand il sera grandet et qu'il marchottera », tout un répertoire de mots naïfs qui lui faisaient deviner une joie immense, là-bas ! Un enfant de Charles!... S'ils l'avaient vu! Mais personne ne savait, sauf la vieille femme qui faisait leur ménage et qui était à moitié sourde, presque idiote.

C'était une de ces tragédies bourgeoises comme il s'en déroule dans ces maisons où la misère et la douleur vivent en commun, décentes et cachées.

Depuis le jour où il avait fui Geneviève, il s'enfermait de longues heures dans son cabinet de travail et s'enfonçait dans la pensée de la femme aimée avec la jouissance d'un travailleur se terrant dans son œuvre favorite. Quand il n'y tint plus, il alla chez elle, la trouva en chapeau, prête à sortir.

— Mon Dieu, fit-elle, mon Dieu !...

— Qu'y a-t-il?

Elle répondit dans un souffle :

— Je suis enceinte... Partez, Claude revient... Ils se quittèrent sans avoir échangé un baiser.

— La pastorale peut prendre la forme d'un drame régulier où l'on joigne à l'innocence, à la simplicité des mœurs champêtres une intrigue, des caractères et des passions théâtrales. Tels sont le Pastor fido^ de Guarini, YAmijita du Tasse et le Gentil berger — Gentle Shepherd — d'AUan Ramsay...

Le garçon du lycée interrompit Claude :

— Monsieur, votre femme de chambre vous demande.

D'un bond le professeur sauta dans la cour.

— C'est madame qui est dans les douleurs.

Il n'attendit pas plus longtemps, prit son chapeau et son pardessus : « Messieurs, la classe est terminée. »

— En voiture il interrogea la femme :

— Elle souffre beaucoup ?

— Bien sûr monsieur.

— Le médecin est-il là ?

— Oui monsieur.

— Et ce sera long?

— Dame on ne sait pas.

— A sept mois, mon Dieu! sept mois, que va-t-il se passer ?

La fille souriait de l'inexpérience de monsieur, de sa pâleur, de son bégaiement. Il l'observa machinalement; elle était jolie, ses mains étaient soignées et son pied menu tenait à l'aise dans des souliers de Geneviève. Elle se laissait bercer par le roulement delà voiture, avec la béatitude des gens inhabitués à se faire traîner et ses seins tremblaient doucement sous l'étoffe mince du corsage. Claude sentait un désir brusque, incompréhensible, l'envahir ; elle devait s'en apercevoir, avec son sourire énigmatique, sa parole polie mais déjà plus familière ; il sentit contre lui la chaleur de sa cuisse et recula, saisi de l'idée qui lui était venue un instant. Au fur et à mesure qu'il se rapprochait de l'avenue de la Grande-Armée, une peur obscure le prenait.

— On a prévenu M. Lureau? demanda-t-il.

— Il est à la chasse.

Contrarié d'être seul, Claude eul, avant d'ou^ vrir la porte de la chambre à coucher, l'appréhension qui l'avait ému la première fois qu'il avait vu un nouveau-né, dans 'son ancienne maison du quartier Latin.

Il vit une femme sous les draps, nu-tête^ crispée de souffrance, — c'était Geneviève, et dans la pénombre, la vague silhouette d'un médecin, le tablier blanc d'une sage-femme. Il était parti à midi tranquille et voilà qu'à cinq heures il trouvait la maison bouleversée, dramatisée !

Personne ne bougea à son entrée ; seul le médecin esquissa un léger signe de tête. Puis Geneviève poussa un cri terrible; un rugissement qui siffla entre ses dents serrées. Lahoche lui tendant la main avec un : « Courage, ma chérie » assez gauche, elle tordit cette main qu'il retira vivement; alors elle serra le bois du lit, de toutes ses forces, les bras levés.

— C'est cela, madame, encouragea la sagefemme, serrez ferme et n'ayez pas peur de crier.

Alors ce furent des cris tantôt doux, plaintifs, tantôt déchirants, qui révolutionnèrent Claude.

— Chut, objurgua-t-il, chut...

Elle l'entendit.

— Qu'il me laisse, gémit-elle.

Il ne bougea pas, indigné qu'on fît si peu attention à lui, esquissant une grimace à chaque cri, la

tête brisée. Gela dura de longues heures. Un mystère planait sur la chambre morne, avec ses lourdes tentures de soie, l'irritant sourire de l'Arlequine de bronze, aux jolis seins nus. Sur la cheminée, des groupes amoureux en Saxe : marquis penchés vers des bergères, pastoureaux contant fleurette à des campagnardes enrubannées , évoquaient l'amour romanesque, poétisé, à côté de la réalité tragique. Derrière une reproduction en marbre du Baiser de Houdon, se dissimulait, dans une gaine de serge noire, le forceps prêt à fonctionner..

La nature continuait son sourd travail. Geneviève, le dos moite d'une sueur d'agonie, regardait autour d'elle avec des yeux fous, n'ayant plus la force de crier, la poitrine soulevée de dix secondes en dix secondes par un élancement plus insupportable. Tout-à-coup, ce fut un cri plus violent, sorti des entrailles arrachées. Glande n'en vit pas davantage, il défaillit, battant l'air de ses bras, entendant à travers un voile de sang la voix impérieuse du docteur :

— Emmenez-le, mille tonnerres, et tâchez qu'il nous foute la paix î

Quand il revint à lui, il avait un fils gros à peu près comme un rat et qui n'émit un son que lorsqu'on l'eut vigoureusement massé ; c'était une minuscule caricature humaine, un malheureux petit corps maigre et rouge qui faisait mal à voir. Déjà Lahoche ne songeait plus à Geneviève, à demimorte dans le grand lit dévasté.

— Il faudra le mettre en couveuse, déclara la sage-femme.

— Et la nourrice ? interrogea Claude.

— Elle est à côté.

Il secoua sur ses jambes un reste de faiblesse et alla trouver la nourrice, une forte fille mafflue qui mâchait du pain avec un air de ruminer.

— Ça y est? Moi je ne peux mie assister à ça !...

— Allez prendre des ordres de la garde ; je vais m'enquérir d'une couveuse.

Avant de sortir, il voulut prendre des nouvelles de Geneviève.

— Tout va bien, lui dit le docteur en se relevant. Lahoche s'approcha de sa femme.

— Je suis content...

— Ne parlez pas, madame, objurgua le médecin. Elle n'en avait guère envie. Dans sa fièvre, les

paroles de son mari prenaient corps, un corps lourd et gauche qui gambillait devant elle.

— Que regardes-tu donc au plafond ? demandat-il encore.

Ce qu'elle voyait? Un spectacle extraordinaire: des théories de vierges blanches au corps supplicié, mais à la tête chaste et auréolée ; ellene sentait plus la souffrance de sa chair tenaillée et ses oreilles percevaient au loin des sanglots de harpe, une musique d'orgue, confuse et bruissante. Et le plafond s'ouvrait et les étages supérieurs s'écroulaient, afin que lui apparût sans obstacles le ciel criblé d'étoiles, le ciel pur et profond vers lequel elle se

sentit monter, toute légère et soulevée par une force bienfaisante. Elle murmura un « Je yais mourir » défaillant, et les trois têtes de la sagefemme, du médecin et de Claude se jetèrent sur elle, angoissées. « Je veux mourir » acheva-t-elle... Quelqu'un cacha la lampe tandis que le docteur répétait : « Ce n'est rien, rien, un peu de fièvre, tout s'est normalement passé. » Les lèvres de Geneviève remuaient toujours et les tètes penchées sur elle aspiraient le souffle qui en sortait : « Notre Père qui êtes aux cieux... », balbutia-t-elle, puis ce fut un passage d'Edgard Poë que lui récitait Marthe jadis: « Toutes les lumières s'éteignent, toutes, toutes et sur chaque forme le rideau, vaste drap mortuaire, descend avec la violence d'une tempête. »

Elle se tut, apaisée, n'ayant plus la force même de parler, elle faisait : « Char... cha... ch... ». « Elle veut qu'on se taise » observa Claude.

Et il s éloigna sur la pointe des pieds.

Nadame Naw^keyns emplissait le salon de son bavardage, de son parfum, de ses gestes.

— Alors, elle va tout à fait bien, la chère mignonne; et le bébé? Vous savez que je suis très

jalouse ! Jay est un vilain homme, un incapable, j'aurais voulu en avoir six au moins, c'est si gentil...

— Oui, mais celui-là ! interrompit Claude. Celui-là était dans la nursery antimicrobienne,

froide et nue où pénétrait un jour d'hôpital, sous le regard oblique de la nounou stupéfaite qu'un fils de chrétien put grandir dans cette couveuse qui lui inspirait une crainte, cette boîte chauffée par des bouillottes, entourée de vitres hermétiques, à travers lesquelles le petit corps avait une contraction de cadavre carbonisé.

— Peut-on le voir? Cela m'intéresserait tant ! Et le face-à-main dressé :

— Oh I II a l'air de vivre à peine.

— Il dort, fît Claude vexé.

— C'est effrayant !

— Mais pardon, ils sont tous ainsi quand ils arrivent dans ces conditions.

Cette conversation l'agaçait comme devant une cage où ils auraient contemplé un animal inconnu. Et puis la nursery était décidément d'une tristesse navrante avec ses murs blancs, la seule note chatoyante de la haute cheminée où brûlait un feu d'enfer auquel se rôtissait la nounou en digestion, la face abrutie de somnolence béate.

— Il est gentil tout de même, s'excusa M"" Nawkeyns. Et elle ajouta:

— Contran, quand il est venu au monde était déjà charmant ; il avait des cheveux, des ongles,

une figure toute rose. A propos, vous ne savez pas, il achète une usine, oui, une fantaisie que lui passe notre ami le radjah.

Ils revenaient dans le salon ; elle ajouta avec indifférence :

— Et le docteur Aubryes ?

— Je ne l'ai jamais revu. Il est assez ours et vit en pantouflard, dans son faux ménage.

— Vous devriez le consulter pour l'enfant... Un si excellent ami...

— Je n'ai même pas son adresse.

— La voici : 42, Boulevard du Montparnasse. Gela fera, j'en suis sûre, plaisir à Madame Lahoche. On a plus confiance dans les médecins qu'on connaît.

— Nous allons le lui demander.

Il frappa.

— Ma chérie, c'est Madame Nav^^keyns.

Geneviève était en peignoir sur sa chaise longue.

Quand les deux femmes se furent embrassées :

— Madame Nav^keyns nous conseille de voir Charles pour Roger, dit Claude.

Geneviève regarda courageusement Wanda. Complice ou ennemie? Elle était là le jour où il était venu ; avec le flair spécial des vieilles amoureuses, elle devait tout pressentir.

— C'est une excellente idée, répondit-elle froidement.

L'amie du radjah exultait. Elle n'était pas la seule, non, vraiment, à se prodiguer de droite et de gauche ; du moins elle ne le faisait que contre ar-

gent, tandis que cette Sainte-Nitouche devait apporter dans ses fredaines un tempérament de Messaline.

— Vous devriez même lui télégraphier ; il viendra de suite, il est si obligeant.

Lahoche qui s'ennuyait fut ravi de cette diversion et descendit au télégraphe. Madame Nawkeyns s'attendait à un remerciement, à une confidence. Elle avança :

— Si je puis vous être utile à quelque chose.

Marthe avait déjà prononcé cette phrase d'entremetteuse; elle révoltait Geneviève qui remercia sèchement et Fimportune prit congé : «Alors, chère ami, au revoir... et bonne chance. »

Elle partie, la jeune mère se leva langoureusement et alla voir son fils. Son fils ! Aucune fibre ne tressaillait en elle, sinon une pitié infinie. Charles occupait tout son cœur ; jamais elle n'avait été si complètement à lui... et elle ne savait pas si son enfant était de lui ou de l'autre, s'il était venu de cette heure de passion ou de cette heure de dégoût. Sa tendresse, incertaine, vacillerait donc toujours sur le chétif embryon ?

Quand Charles sonna, à six heures, Claudefitvi^ vement :

— Nous l'invitons à dîner.

— Ce n'est pas la peine.

— Tu ne tiens pas à le voir ?

— Non.

— En effet, il a été à peine poli avec nous.

Cependant il l'accueillit avec une joie feinte :

— En voilà un animal qui ne donne pas de ses nouvelles !

Et il ajouta en lui tapant sur l'épaule :

— Tu nous fuis comme si nous étions des pestiférés !

— Merci, répartit Charles en souriant.

— Ne te fâche pas... Tu sais que nous avons un «nfant.

Charles tressaillit.

— Ah!

— Venu à sept mois... Oh! je n'ai rien dit à Geneviève, mais notre médecin a peur... L'enfant est faible, d'une faiblesse de rachitique, ses os sont sans force ; ainsi il peut à peine soutenir sa petite 4:éte ; je crains qu'il ne reste infirme. C'est un rude coup... incompréhensible ; je suis vigoureux pourtant...

Par quel sursaut de volonté le médecin parvintil à dominer la terreur qui l'envahissait? A n'en ''point douter cet enfant était semblable à l'autre, cet enfant était de lui ; il était comme ces personnages de l'Histoire Sainte, maudit jusqu'à la septième génération...

— Mon Dieu ! soupira naïvement Lahoche, moi qui étais si heureux f

— Allons, fit Charles, montre le moi...

Il lui parlait miséricordieusement. N'était-ce pas sa faute si ce pauvre homme était accablé, sa faute si Amélie pleurait, sa faute si Geneviève était mar-

lyrisée, punie dans son enfant. Il se faisait horreur, criminel dont le crime est inconnu et qui vit parmi les honnêtes gens, ignoré.

Dès le premier coup d'œil, il reconnut le mal» toussota pour masquer son émotion...

— Qu'en dis-tu ? interrogea Claude, anxieux.

— Attends...

Il prit le corps inerte dans ses bras, l'examina longuement. Ainsi, c'était là sa victime, c'était là le triste fruit de cetaprès-midi d'amour où devaient aboutir tant de douleurs et tant de désirs? L'enfant de Geneviève et de lui î La fatalité se perpétuait ainsi ; le remords, la voix de la conscience, tout cela n'était rien devant cet être débile qu'il tenait dans ses bras et qui était son fils !.. . Et Geneviève dont tout l'amour avait dû disparaître, écrasé par la naissance de cet enfant!,.. Mais elle ne savait pas... Sans doute, plus tard, avait-elle cédé à son mari; il se raccrocha lâchement à cet espoir. Ah ! cet adultère dont il est convenu de parler légèrement^ cet adultère était donc bien la faute lourde, le vol^ le forfait... Son cœur se refroidit quand il pressentit Geneviève derrière son dos. Il se retourna, incliné.

— Le deuil est entré chez nous, Charles, fit-elle, simplement.

Il parla d'une voix suppliante pour qu'elle comprît qu'il lui demandait un pardon humble :

— Je le sauverai, je vous le promets. A partir de maintenant je m'attache à lui, je lui consacrerai

tout mon temps ; vous pourrez me faire appeler à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit et je vous jure que nous en ferons un homme robuste.

— Eh bien, reprocha Claude, tu ne remercies pas Aubryes.

— Si, si... je sais à quel point nous pouvons compter sur lui...

Quelques minutes encore, ils échangèrent des paroles insignifiantes. Puis un élève de Lahoche entra et celui-ci, s'excusant, passa dans son cabinet de travail.

Charles et Geneviève sortirent de la nursery ; il remit son pardessus, ses gants sans qu'elle dît un mot ; la palpitation de sa poitrine seule trahissait son trouble. Alors il la prit contre lui ; ils se regardèrent comme ils s'étaient regardés la première fois qu'ils s'étaient retrouvés.

— Tu le sauveras ? interrogea-t-elle.

— Je te le jure.

De la tenir frissonnante ainsi, tout son remords s'envolait.

— Pourquoi ne veux-tu plus?

— Pas maintenant, ce serait mal... Quand tu l'auras sauvé...

— Es-tu à moi?

— Toute à toi.

11 lui mit sur la nuque un léger baiser qui parcourut ensuite la joue, s'écrasa sur la bouche ardente. Leur désir était meilleur de rester ainsi tendu, de redouter l'intrusion brusque de Claude

OU d'un domestique ; elle haletait de passion, de chagrin, de remords ; ils étaient comme deux complices dont une pensée funeste resserre l'étreinte. Et cette étreinte ne finissait plus ; il sentait que sous son baiser trop fort les lèvres de Geneviève se glaçaient ; elle eut un « han » de volupté douloureuse et satisfaite ; lui-même crut mourir, fondu dans un bonheur complet dont il faillit crier... Puis il descendit l'escalier en trébuchant et elle retourna auprès du petit Roger, qu'elle berça sur ses genoux...

Ce soir-là Claude, lassé par la tristesse de son foyer, s'offrit la débauche d'un music-hall. Depuis la bizarre sensation qu'il avait éprouvée auprès de la femme de chambre, il se sentait tout autre, pris d'un besoin de lumières, de musique, de chairs joyeuses et fardées.

En tournant dans le hall, il fut désagréablement surpris par le grand salut ironique de M. Merle, un M. Merle faraud, tenant sa femme par la taille. Néanmoins, il répondit au salut, vexé d'être vu là par cet ennemi. La valse dissipa cette mauvaise impression, il avait une envie bête de tourner pour s'étourdir. En marchant, il posa le pied sur la jupe d'une femme qui l'invectiva. Il répondit par un sourire et des excuses qui firent fondre la colère de la femme. Elle se mit à son pas de suite, prit même son bras.

— On ne vous voit pas souvent ici. Vous êtes de la province ?

— Non, mais je viens, en effet, rarement.

— Regardez donc, Zélie qui a amené son gosse ; est-il gentil ?

Une femme passait devant eux, sérieuse, tenant par la main un bambin qui suçait son pouce.

— Quelle idée de l'amener ici ! grommela Claude. Ce spectacle éteignitimmédiatement sa fantaisie.

En promenant sa respectabilité dans cet endroit, il était, lui, père de famille, professeur, officier de l'Instruction publique, aussi coupable que cette mère souillant de spectacles impurs l'innocence de son enfant.

— Je vous demande pardon, je reviendrai tout à l'heure, j'avais oublié un rendez-vous.

De suite, il la retrouva insultante :

— Tu ne m'as donc pas regardée, eh ! poireau, tu t'imagines que je vais perdre mon temps à te balader pour que tu me plaques...

Il chercha fébrilement dans son gousset, n'y trouva que quarante sous qu'elle empocha sans se taire, agrémentant ses insultes de celle-ci qu'il re« tint : « Gueule de cocu ! »

Claude se regarda dans la glace, se demandant si les cocus avaient en effet cette gueule-là; son bedon naissant lui parut assez laid ; sa barbe calamistrée s'élargissait de trop, il se promit de la faire couper. Au surplus, il se sentit inélégant, mal habillé; ses pommettes étaient injectées de sang... Gueule de cocu !... Si c'était vrai!...

Dans le fiacre qui le ramenait, il mit le pied sur

un objet dur qui se trouva être un peigne de femme, en écaille blonde. C'était peut-être une femme mariée qui était revenue, les cheveux lâches, d'un rendez-vous. Il se la représenta rentrant chez elle, le chignon flou, le mari interrogeant :

— Tiens! Tu n'as plus ton peigne?

Et l'autre répondant sans rougir :

— Je l'aurai perdu chez maman...

Il y avait dans le fiacre un léger parfum d'iris, i'odeur de Geneviève... Cette femme avait dit : Gueule de cocu ! Il était peut-être laid... On peut être laid tout en étant grand et bien bâti, avec une belle barbe. Il s'interrogea, voulant être franc vis-à-vis de lui-même. Voyons, sa mère lui disait jadis qu'il était beau, mais toutes les mères en disent autant. Plus tard, au rebours des personnages de roman, il n'avait jamais eu une bonne fortune — sauf Julia dont le caprice d'un soir ne pouvait vraiment pas compter. Les femmes se jetaient sans doute au cou de tous les autres... Non, son passé n'était pas reluisant, c'était le passé neutre d'un cocu. Une jalousie subite le mordit. Pour se calmer, il songea qu'il était très intelligent, fort perspicace et qu'il se serait bien aperçu de quelque chose ; d'ailleurs Geneviève ne connaissait personne... à moins que Marthe ne l'ait amenée dans son milieu d'artistes... — il vit sa femme penchée sous la caresse d'un bellâtre à menton bleu...

Cette idée le poussa dans la chambre de sa

femme ; il couchait d'habitude à part, sur un litcanapé de son cabinet de travail. Elle dormait, les bras en croix, jolie et tentante; sous les dentelles de sa chemise, il vit la lueur de sa peau fine, rosée par la veilleuse. Elle eut un geste machinal de femme qui a trop chaud et écarta le col de sa chemise ; un sein blond jaillitif sur lequel Claude posa un baiser qui réveilla la dormeuse.

— Dis-donc, je suis venu, balbutia-t-il, parce que je suis tourmenté. Je m'imagine que je ne te plais pas et que tu m'as trompé.

Elle ouvrit des yeux épouvantés.

— Je ne vous ai jamais trompé.

Il s'assit sur le lit :

— C'est que je serais inexorable...

— Etes-vous fou de me réveiller pour me dire des choses pareilles ?

— Et si je te demandais un serment ?

— Vous ne comprenez donc pas que vous m'insultez.

— Je suis jaloux.

— Pourquoi ?

— Une idée.

Elle rabattit sur sa gorge les dentelles éparses. Quel démon l'avait envoyé là ce soir ? Elle s'était endormie en songeant à Charles ; dans la mauvaise humeur de ce réveil, un peu plus, elle eût tout avoué. Elle ne s'apaisa que lorsqu'il fut parti, mâchant des reproches dans sa barbe. Se dou^ lait-il de quelque chose ? Que de mensonges pas-

ses, que de mensonges à venir? Cet enfant luimême n'était-il pas un mensonge vivant? Tout n'était que mensonge autour d'elle, — sauf son amour, sauf ces baisers dont sa peau restait douloureuse comme était la chair des forçats, quand le fer rouge du bourreau y avait laissé son empreinte.

Son cas n'était point unique, cependant ; des millions de femmes trompent leur mari, la littérature contemporaine est faite de cela ! Et des femmes austères, dévotes, aussi bien que des frivoles. Pourquoi tant de drames pour elle?...

Il y avait le petit, Roger.

Mais Roger disparu ?

Il lui vint une de ces pensées infâmes qui peuvent traverser même le cerveau d'une mère : si l'enfant mourait? Ce ne serait rien, en somme, un petit souffle de moins, pas même l'envol d'une âme !

Et ce fut cette pensée qui la rendit vraiment mère. Elle ne put supporter plus longtemps la tiédeur de ces draps entre lesquels elle avait évoqué son amant et un abominable crime ; elle sortit du lit. La beauté de sa chair nue, entr'aperçue en un éclair, lui fit honte. Elle eût voulu se cingler de coups de fouets, par pénitence. De grosses larmes obscurcissaient sa vue. Elle passa ses mules, son peignoir et se rendit dans la nursery. La nourrice ronflait ; il traînait une odeur de lait suri et de bête fauve. Geneviève ouvrit la couveuse. Si Roger était mort, mon Dieu ! Avec anxiété elle l'examina.

9d6 LS ROSEAU DE FER

dans la crainte puérile que sa pensée d'une seconde ne se fut transformée en réalité. Mais non, il vivait! Sa bouche minuscule exhalait un souffle imperceptible, sa menotte se contractait.

Quand elle eut remit l'enfant dans sa couveuse, elle étouffa un cri, Claude était là, debout, la plume à l'oreille.

— Je t'ai troublée, fît-il amèrement.

Elle se ressaisit de suite :

— Je n'ai plus le droit d'embrasser mon enfant ?

— T'ai-je dit rien de semblable?

— Vous avez l'air de me reprocher de l'aimer.

— Je vous reproche ce qui me parait un remords. - — Un rem...

— Assez.

Il lui prit durement le poignet.

— Vous me faites mal.

— Crois-tu que tu ne m'en lasses pas, à moi ? Je le dégoûte, n'est-ce pas, oui, je te dégoûte, dis-le donc ; tu as bien vu, tout-à-l'heure, pourquoi j'étais «ntrédans ta chambre, et comme je te fais horreur, tu m'as repoussé... Je suis jaloux, oui jaloux, tu m'entends. Ma vie est un enfer et puisque tu veux le savoir, je me doute que tu as pris un amant.

Elle éclata d'un rire nerveux. Un instant elle crut qu'il allait la broyer, de ses larges mains crispées. Pour la première fois, peut-être, un ardent besoin d'amour le lancinait ; il avait le sang aux joues ; 4lans ses yeux luisait une convoitise, rapportée sans doute du music-hall où les retroussis canailles

l'avaient excité. Quand à elle, tranquille, elle était résolue, s'il approchait, à lui lacérer la figure de ses griffes ; tous ses sens se recroquevillaient à l'approche de cet individu, de cet étranger qui se prétendait un droit sur son corps...

Il comprit, mit ses mains dans ses poches et s'en fut en sifflotant un air furibond, jouant l'indifférence, sabrer de coups de crayon rageurs la copie de ses élèves.

Au lit, ce mot hanta Geneviève : Adultère ; elle songea à ce calembour stupide : « a dû le taire ». C'était bien cela: le silence, le mensonge et le sacrifice, toujours. Est-ce que l'honneur ne consiste pas à se donner à l'élu, à lui, seulement? Klle se reprit à rire en songeant à la tête congestionnée de Claude... Mais il y avait du remords dans cette agitation et elle voulut penser à l'étreinte puissante et voluptueuse de Charles, pour ne plus songer à Claude qui pleurait peut-être.

Les mères heureuses promènent fièrement leurs bébés aux Champs-Elysées, au parc Monceau, au Bois ; dans un décor de luxe et de santé, la vue d'un petit infirme détonne. Aussi Geneviève, afin d'éviter les questions indiscrètes, les apitoiements

convenus, choisit-elle pour promener Roger le parc Montsouris, quasi-provincial. En sortant del'avenue de la Grande-Armée, encombrée d'équipages et de bicyclistesbruyants, elle aimait ce quartier humble et désert. Vêtue elle-même simplement, elle avait privé la nourrice des rubans et des couronnes habituels.

Par ce tiède après-midi d'avril, elle partit de bonne heure et un soleil endolori baignait le parc d'une lueur molle quand elle y entra, tenant à la main, dans sa gaine de soie brochée, le roman qu'elle parcourrait tout à l'heure.

Un grand calme planait sur le bizarre jardin surmonté par l'architecture de Bain Turc de ce Bardo imposé là, avec les rocailles des grottes artificielles, par le mauvais goût du second Empire. Au bras de la nourrice, Roger se plaignait, d'un gémissement sourd et continu. De ci de là, jouaient de rares enfants, gosses du peuple que surveillaient des fillettes déhanchées par de trop lourds fardeaux. Malgré la note vert tendre des pelouses, la nature était triste, de toute la tristesse des cyprès, des platanes, des sapins minuscules et des massifs de fusain. Quelques rares couples amoureux flirtaient sur les bancs, de très près ; les petits rentiers qui achèvent péniblement leur vie morne en lisant des journaux réchauffaient leur vieillesse à ce semblant de littérature, de soleil et de campagne.

Geneviève prit l'allée à flanc de coteau qui domine le petit lac où nagent, fonctionnaires officiels,

des canards affamés et des cygnes prétentieux. On eût dit, de là-haut, le square d'une ménagerie de Nuremberg ; l'eau semblait de zinc, les arbres de copeaux teints en verts ; des chevaux de bois tournaient à vide; le rideau vermillon d'un Guignol se détachait sur le fond sombre ; des piaillements suraigus montaient... A l'horizon, c'était Paris, dans une lueur diffuse que coupait la blancheur ou la dorure des dômes surplombés par la silhouette du Sacré-Cœur, gâteau suspendu à la neige vaporeuse des nuages.

Geneviève se rendait dans son coin favori où elle pouvait lire et rêver en paix, quand un spectacle l'arrêta : une femme était assise sur un pliant; pâle^ svelte, vêtue de noir, elle tentait de maintenir, d'un geste familier et découragé, la tête inerte d'un enfant. L'ombre qui s'arrêtait devant elle lui fit lever les yeux ; elle dit : « Madame Lahoche ?... » — « Madame Aubryes? », fit Geneviève. Puis, découvrant la nourrice qui était derrière elle :

— Nos pauvres bébés sont semblables,..

Dans le remords qui la gagnait, elle n'éprouvait plus de crainte à avouer sa faute. Amélie comprit. D'un geste qui pardonnait, elle lui tendit une chaise et, sans qu'elles eussent prononcé une parole de plus, elles sanglotèrent, éperdument.

Ah ! le simple drame, banal et poignant, qui aboutissait ainsi à la rencontre des deux petites victimes, des deux mères, à ce tournant d'allées ! Elles communiaient dans la même peine, dans le même

^mour aussi pour le coupable, pour l'homme dont la pensée tyrannique planait sur elles.

— Nous les sauverons ! dit enfin Amélie.

Elle mit Pierre dans les bras de Geneviève, prit Roger à la nourrice curieuse et hostile et posa un long baiser sur le front de cet enfant qui venait de Charles et qui était le frère du sien — et ce baiser absolvait Geneviève... Le soleil traînait à terre en rais d'or ; une chaleur douce montait ; les petits s'endormirent, leur vagissement plaintif se tut.

— Nous les sauverons, répétait Amélie tout bas. Ne désespérez pas, madame ; nous sommes plus mères que les autres, puisque nous sommes forcées de les disputer à la mort, mais il faut avoir la foi, ne pas s'abandonner. Je veux que toute mon énergie à le sauver lui donne la force de vivre. Quand il sera assez grand, je le mènerai à la mer, je le roulerai dans le sable...

Elle rendit Roger à la nourrice, repritson fils avec des précautions infinies... Et son regard, admiratif, détaillait sa rivale. Gomment eût-elle pu lutter, si laide, avec ses bottines lasses, sa robe de serge -cent fois reprisée ? Geneviève devina, rentra ses fins souliers vernis sous sa jupe, en rougissant. Celle-là qui avait déposé un baiser sur le front de l'enfant adultérin aimait vraiment, d'un amour libre, haut, dégagé des vaines jalousies, d'un amour supérieur aux incidents, éternel. Elle sortait de sa poche un ouvrage de tricot ; Geneviève demanda :

— C'est pour le petit?

— Non, je travaille comme cela, en m'amusant, pour m'offrir un peu de superflu.

La nourrice intervint :

— Madame, le vent fraîchit.

— C'est bon, nous partons...

Les deux femmes se serrèrent la main.

— Courage, madame...

— Merci.

Amélie reprit ses aiguilles et Geneviève descen* dit l'allée, tandis que la nounou bavardait : « Le nôtre est plus fort, vous savez, et puis plus beau. » Et elle étalait sa carrure de bête heureuse et bien soignée, flairant un mystère dans cette rencontre, essayant de faire parler Geneviève.

Celle-ci trouva Charles avenue de la Grande- Armée.

— Il faut que je vous voie, supplia-t-il. Je meurs-

sans vous.

— Non ! Non! ce serait abominable...

— Pourquoi? Je vous aime...

Elle allait être faible de nouveau, devant le désir de son amant; alors elle prit Roger, le serra contre elle pour se protéger.

— Je ne suis plus qu'une mère, cria-t-elle, une mère, m'entendez-vous !

Et elle supplia :

— Guérissez-le !

Il étendit la main sur la tête de leur enfant : « Je TOUS le jure! » et disparut...

Dès lors une idée s'implanta comme un clou dans le cerveau de Charles : « Geneviève ne sera à moi que si je guéris nos enfants — son enfant. »

Cette idée tourna à la hantise; il était dans un ^tat de nervosité maladive, en proie à des hallucinations qui lui interdisaient tout labeur continu.

Pourtant, comme il arrive parfois pour les grands travaux, ses deux volumes, accueillis d'abord froidement, trouvaient, après plusieurs années, un succès considérable, dû à un romancier habile qui avait tiré plusieurs moutures de ses thèses psychologiques, les avait démarquées en les habillant d'un style coloré et d'observations amoureuses. Le triomphe de l'imaginatif entraîna celui de l'homme de science. Le premier fit parler du second ; cette vague rumeur mondaine, ces échos de journaux, monnaie de billon qui constitue la gloire moderne, entourèrent Charles d'une auréole de célébrité.

Un incident dramatique acheva de le mettre au pinacle. Le père Aubryes ayant construit son fameux dirigeable, avait voulu l'expérimenter; l'aérostat avait pris feu et le malheureux était mort,

mort dans son rêve. A quelques jours de distance M"*' Aubryes expirait dans les bras de Charles accouru. On en fit de ces articles apitoyés où les glandes lacrymales des rédacteurs se déversent à tant la ligne, copieusement. Et l'on parlait de ce martyr de la science, de ce docteur Aubryes qui avait soigné les pestiférés, avait mis au jour une œuvre admirable, et qui voulait vivre obscur, soignant les pauvres...

Cette publicité désola Charles. Il déchira, sans daigner les parcourir, les coupures de journaux qu'Amélie avait disposées sur sa table et fit de longues et mystérieuses études dans les hôpitaux d'enfants. Au chevet de Pierre, il passait des heures, les sourcils froncés, comme pour lui arracher le secret de son mal. Et Amélie le tirait à grand'peine de cette contemplation sans tendresse. Aux heures de repas, il refusait de manger ; cela l'ennuyait, lui coûtait un effort trop grand...

Elle savait ce que cela voulait dire ; elle savait qu'il s'était remis à boire, qu'il revenait souvent, sa serviette de cuir gonflée d'une bouteille d'absinthe ; elle écoutait, dans la nuit, sa marche perpétuelle d'animal en cage, ses pas qui sonnaient lugubrement dans le silence : « A quoisonge-t-il ?» se demandaitelle... « Aime-t-il Geneviève encore et se refuse-telle à lui? » Mais non, il y avait autre chose, et cet inconnu la torturait; elle aussi veillait, l'oreille tendue et elle percevait des choses étranges. Dans SOQ ivresse, il cassait tout ce qui lui tombait sous

la main, usait sur les choses sa colère enragée, décuplée par la boisson...

Près d'elle, dans la journée, il était sombre mais tranquille, les mains seulement un peu tremblantes et les yeux flambants dans son pâle et maigre visage. Une fois, il pouvait être six heures, le jour triste mourait et ils se tenaient tous les deux à côté du berceau ; sans mot dire, il sortit de sa poche un petit instrument et en fit sortir un son perçant.

— Que fais-tu? interrogea Amélie.

— 11 dort... il continue à dormir, dit-il d'une voix indifférente.

— Eh bien ?

— Eh bien, il est sourd, absolument sourd...

Il remit l'instrument dans son gousset, prit l'enfant, sans s'inquiéter de troubler son sommeil, le déshabilla, lui tâta la colonne vertébrale :

— La bosse se dessine... Tout le mal vient de là... Si je pouvais rendre la force à ses os, le dénouer, il entendrait peut-être, il guérirait...

L'enfant gémit.

— Rends-le moi ! supplia Amélie.

Il le posa dans la jupe et, au même instant, poussa un cri terrible :

— Là... là... une souris...

Il désignait, de l'index, un coin obscur de la chambre.

— Tu es fou, il n'y a jamais eu de souris...

— ... Une autre... une autre souris, là... mais elle vient sur moi ! Attends...

Il saisit la chaise, la jeta par terre si violemment qu'elle se brisa.

— Il y a des souris ici, maintenaut ! Pâle, Amélie s'était levée :

— Mon chéri, mon Charles aimé, reviens à toi... Tu t'es imaginé... tu as cru... Il n'y a rien, je t'assure... Tu me fais peur...

Il déboutonna le col de sa chemise pour respirer.

— Ce n'est rien, j'avais cru...

— Ne travaille plus, laisse-moi t'aimer... Plus jamais tu ne te penches vers moi.

Elle tenta de sourire :

— Tu aurais besoin, vois-tu, de vivre un peu comme un bourgeois — avec sa bourgeoise ; tu ne m'as jamais laissée t'aimer... Je n'ai pas été à toi depuis ton retour...

Pauvre, pauvre, qui s'imaginait qu'il guérirait entre ses bras, qu'il avait besoin de sa caresse pour bercer son mal ! Elle lui souffla encore : « Va voir Vautre, va... »

L'autre il la revoyait tous les soirs, dans le même rêve : il découvrait une opération immédiate, sublime qui sauvait leur enfant ; la reconnaissance éperdue de Geneviève se changeait en une furie passionnée d'amante et c'était une étreinte plus savoureuse encore que celle qui les avait unis, une étreinte qui avait la précision de la réalité, avec, cependant, le flou, l'au-delà du songe.

Dès le réveil, il reprenait l'âpre besogne. D'ailleurs, il ne dormait que quatre heures par nuit, les

nerfs exacerbés par l'alcool. Et sans cesse Amélie le surprenait au chevet du petit Pierre. Elle n'eût pu expliquer pourquoi, mais chaque fois elle était prise de la même appréhension singulière. Elle lui demanda un jour :

— Tu l'aimes, dis, notre fils?...

Il ne répondit pas, elle insista :

— Dis-moi que tu l'aimes.

— Eh! oui, parbleu... Et la meilleure preuve, tiens...

Il sortit, revint une fiole à la main. Elle devrait lui faire ingurgiter cette potion trois fois par jour. Timidement, elle interrogea :

— Cela ne peut pas lui faire de mal ?

Il haussa les épaules. Du mal ! C'était un sirop insignifiant, un tonique qu'il venait d'inventer! Comme elle le voyait agité, fiévreux, l'œil hagard, elle se promit de jeter le contenu de la fiole, mais il tint à ce que l'enfant l'absorbât devant lui et comme la petite tête se rejettait en arrière, que la bouche se fermait, il arracha la cuiller des mains d'Amélie :

— Attends... Laisse-moi faire...

Il prit la tête nerveusement, la maintint, enfourna la cuiller dans U bouche.

— Tu lui fais mal !..

Une bouillie verdâtre écuma aux lèvres de l'enfant; il eut un hoquet et rejeta le liquide. Alors Charles recommença...

— Je te jure que tu lui fais mal...

Il bougonna des injures. Etait-il ou non médecin ? Avait-il le droit de soigner son enfant ? Une heure après le petit Pierre était livide, les ongles des pieds et des mains bleuis. Amélie poussa un cri de terreur :

— Charles î II va mourir ! Charles!

Ils passèrent toute la nuit à administrer des contre-poisons. A l'aube, le bébé étaitsauvé; Charles murmurait: « Ce n'était pas cela, non, ce n'était pas cela ! Pourtant il y a quelque chose î »

A neuf heures, il alla s'habiller.

S'il y avait danger immédiat, où pourrais-je

te trouver ?

Il donna le nom d'un client, avenue de Messine.

— Et ensuite ?

Il hésita.

— Ensuite, j'irai chez Lahoche...

Comme Amélie le regardait, cherchant à deviner sa pensée, il s'emporta :

— Qu'as-tu ? On a l'air de me considérer comme un fou, ici : cela changera...

Ce qui n'était qu'un soupçon chez Amélie se changea dès lors en certitude : il aimait toujours, il voulait sauver l'enfant de Geneviève et tentait sur Pierre des expériences qui devaient servir à sauver

l'autre.

— Prends garde! lui cria-t-elle, prends garde!.. Elle semblait une chatte efflanquée, tentant de

défendre, de ses crocs et de ses griffes, ses petits qu'on va noyer. Oui, elle serait cette bête furieuse, hérissée contre les doigts de mort de Charles...

Celui-ci, se sentant deviné, se tint en repos pendant quelque temps. Il parlait avec la douceur des fous qui méditent un mauvais coup. Elle s'y trompa ; il n'allait plus avenue de la Grande-Armée ; elle crut à une détente...

Gela dura huit jours, au bout desquels elle le vit entrer, taciturne, dans la chambre où elle travaillait. Elle avait poussé le berceau près de la fenêtre et ouvert les rideaux, les yeux pâles et noyés de Pierre se tournant toujours vers le ciel.

Gharles posa la main sur le front de sa femme, d'un geste dont il s'était déshabitué. Elle piqua l'aiguille dans le linge qu'elle raccommodait, se renversa, offrant sa bouche. Gomme il se penchait vers elle, effleurant ses cheveux d'un baiser, elle observa que ses mains avaient un tremblement nerveux. Il bégaya :

— Gomment va-t-il ?

— Tu vois... Il faudra nous résigner à le voir toujours ainsi...

Il se mit à rire.

— Ah! non, tu sais, moi je ne veux pas!... Je veux qu'il devienne solide...

— Puisque tu ne peux rien.

— On peut tout. Ecoute, tu vas comprendre : on ne pouvait pas guérir la rage, et puis Pasteur est venu, le croup, etpuisRoux est venu... Il paraît que Belliot a découvert là-bas le sérum de la peste.. ► Il s'agit de trouver...

Elle voulait parler; il continua, doucement, d'un ton persuasif :

— Il faut bien avoir une foi quelconque, espérer. . . Il y en a qui sont assez heureux pour se fier à Dieu, à la Providence ; nous avons notre idéal aussi...

— Moi je l'aime comme cela ! 11 ne connaîtra pas la vie ? Et après ? La trouves-tu si belle ? 11 mourra sans savoir, comme il est venu, dans sa pureté ; il sera toujours à moi, toujours toutpetit, toutfaible... personne ne le verra que nous...

— Mais il ne te connaît même pas.

— Qu'en sais-tu ? 11 a parfois des regards étranges, des regards qui me disent : maman... j'en pleurerais...

— Et si je lui donnais la force, l'intelligence?...

— Je ne vous en aimerais pas plus, tous les deux.

— ... Et si je te disais que j'ai trouvé!

— Charles... par pitié...

— La pitié, c'est toi qui n'en as pas.

Sa voix se durcissait, se faisait impérative. 11

commanda :

— Assez d'histoires! Tu vas le laver soigneusement, sur tout le corps, au sublimé.

Elle se dressa :

— Que vas-tu faire ?

— Gela me regarde. J'assume toutes les responsabilités.

— Et moi je ne veux pas.

— Puisque je te dis que j'ai trouvé ! siffla-t-il entre ses dents serrées.

— Mais quoi, quoi?

— Une petite opération, analogue au redresse-

ment des bossus. Tu as remarqué qu'il a une bosse, oh ! rien encore, une noisette qui sera une noix demain, puis un œuf, puis enfin, il sera bossu, bossu ! Et contre cela les médicaments sont impuissants... Oui, je le vois maintenant, c'est l'intervention chirurgicale...

Elle hurla :

— Jamais !

Il s'arrêta, saisi de cette volonté farouche qui s'insurgeait pour la première fois contre la sienne. Il lui tordit les poignets, galopé par une haine démente :

— Te tairas-tu, bête brute !

— Tu es fou, tu es ivre et tu veux me tuer mon enfant.

Il serra plus fort, à la briser.

— Non! non! je ne me tairai pas, cria-t-elle, dans l'espoir d'ameuter les voisins... Il faut que tu saches à la fin ; j'étouffe... ce que tu veux, ce n'est pas sauver notre Pierre, c'est sauver l'enfant que Geneviève a eu de toi. Je te connais, monstre, et je t'épie depuis longtemps... Et tu ne réussiras à rien, à rien qu'à tuer mon enfant...

Il la prit à la gorge. D'un bond, elle se délivra, couvrit le berceau de son corps.

— Viens le prendre maintenant ! Oui, il faut que tu saches tout : je te méprise, je te déteste, tu n'as jamais été un homme de science ni d'étude; tu as été un être de faiblesse, un jouet d'amour entre les mains de cette femme. Et moi, moi, nesuis-je donc

pas une créature humaine? As-tu jamais pensé à moi? Ne t'es-tu jamais dit: « C'est une mère. » Jamais, n'est-ce pas? eh bien ! viens me prendre mon enfant !...

Silencieux, il se jeta sur elle, tentant de la bâillonner, elle poussa un grand cri : « Misérable ! » auquel il répondit par un rire égaré. Comme elle se débattait, il la traîna par les cheveux, lui ferma la bouche avec son mouchoir et la garrotta avec un drap, au pied du lit. Dans la lutte, son corsage s'était déchiré; ses seins meurtris se soulevaient: elle râla...

Il s'arrêta pour essuyer la sueur qui ruisselait sur son front. La concierge appelait:

— Hé ! mame Aubryes ! Qu'y a-t-il donc làhaut?

Il ouvrit la fenêtre, rassura la femme :

— Ce n'est rien... rien... merci...

Il ne se pressait pas ; fou, il avait l'air méthodique, résolu ; il se détacha des yeux fixes d'Amélie, ces yeux dilatés par l'horreur et qui le regardaient, tira une table près de la fenêtre, alla chercher une bassine de cuivre et sa trousse. Puis il dv^shabilla l'enfant avec des gestes habiles, la prestesse du praticien...

Alors le râle d'Amélie mourut ; ses yeux s'éteignirent...

L'enfant criait faiblement, nu, livide, au fond de la bassine de cuivre. Le médecin compulsa des liasses de papier, tira son bistouri, et du sang gicla

dans la bassine rouge. Il y eut deux ou trois convulsions, puis plus rien. L'autre continuait, excisant, fouillant les chairs ; il avait retiré sa jaquette, relevé ses manches, et ses bras étaient rouges jusqu'au coude. Il ne s'aperçut même pas qu'il n'avait plus devant lui qu'un cadavre ; il cherchait le secret du mal dans cette chair pantelante, avec la seule idée de Geneviève. Pourtant, il sentait au sommet de la tête comme la douleur d'un coup violent.

Enfin, il lâcha son instrument, alla vers la toilette, se lava les mains et s'aspergea de parfums; puis il prononça tout haut, froidement : « Je suis fou, j'ai tué mon enfant! » En repassant devant la table, un tremblement convulsif le saisit, il se rejeta en arrière... Et il descendit, nu-tête sous la pluie ; il avait des taches roses sur sa chemise et ses ongles étaient rouges.

Alors, lentement, les yeux d'Amélie s'ouvrirent, restèrent éblouis une seconde et se fixèrent sur la table tragique. Ses prunelles s'agrandirent d'épouvante ; elle tenta un effort surhumain pour se délivrer et s'affaissa, brisée ; longtemps, longtemps, elle regarda son pauvre petit enfant mort, jusqu'à ce qu'elle fût aveuglée par deux larmes et qu'elle ne vît plus rien que du noir et du rouge, jusqu'à ce qu'elle fût entrée dans cette nuit sanglante où se tordent les mères d'enfants assassinés...

Geneviève savait tout quand Claude rentra pour déjeuner, un journal déplié et froissé dans sa main. ..

Elle savait tout... Ah ! ce qu'elle avait été pour le misérable arrêté d'abord , puis interné, la place néfaste qu'elle avait tenue dans sa vie ! Gela avait commencé, elle s'en souvenait, un jour qu'elle jouait du piano ; elle avait quinze ans. Il lui fit remarquer qu'elle jouait sèchement, sans nuances.

— Il vous manque quelque chose pour être une artiste, avait-il déclaré en riant.

— Quoi donc?

Il s'était penché vers elle, surprise, et lui avait volé un baiser chaste. Elle lui avait dit : « Voyons, Charles, c'est très mal ! » et plus rien jusqu'aujour où il l'avait prise, où elle avait tressailli entre ses bras, de toute sa chair de femme soudain éveillée. Entre ce baiser et cette possession, il avait monté un lent calvaire, ne songeant qu'à elle, toujours à elle, jusqu'à ce meurtre inconscient qu'il avait commis pour venir lui dire un jour : « J'ai guéri notre enfant, sois à moi ! » Pour elle cette existence sacrifiée, pour elle cet assassinat ; il lui avait youé sa carrière, son génie, sa raison. Quelle femme pouvait se vanter d'avoir été ainsi aimée ?

â14 LE ROSEAU DE FER

Que ne lui avait-elle cédé toujours et malgré toute pudeur? Non ! « Je suis celle-qui-n'aura-passu-aimer », se disait-elle.

— Lis donc cela.

Elle parcourut le fait-divers.

— Qu'en dis-tu ? rugit Claude.

— C'est horrible.

— Tu ne vois rien de plus à me dire. Tu ne remarques pas une coïncidence...

— Aucune.

Lahoche se tut. Cela lui semblait impossible que Geneviève l'eût trompé avec Charles. Pourtant ces deux enfants semblables?... Il ruminait des détails, rassuré par la passivité de sa femme qui ne résistait plus. Dès qu'il en formulait le désir, elle quittait le lit du cabinet de toilette où elle entendait par une singulière obstination rester toujours seule, passait dans la chambre à coucher et le subissait. A la fin, d'ailleurs, la possession de ce corps immobile l'avait lassé; conférencier mondain, il connaissait les succès auprès de ces femmes du monde qui demandent à leur amant de leur réciter au Tite- Live entre deux pâmoisons et doivent faire infuser de verts lauriers dans l'eau tiède de leur cuvette intime.

— Une fameuse chance, fit-il encore, qu'il n'ait pas songé à tenter cette opération sur Roger !

— Une fameuse chance, oui.

— C'est même extraordinaire qu'il ait choisi son fils...

Un mois passa. Claude ne demandait plus jamais à voir Roger ; il évitait de passer devant la nursery. Enfin il jeta à Geneviève :

— J'ai demandé l'autorisation d'aller voir Charles demain.

Il ajouta :

— Tu ne m'accompagnes pas?

Elle secoua la tête, prétextant qu'un pareil spectacle lui ferait mal. En même temps une anxiété l'étreignit : Charles était fou, il parlerait peut-être, il dirait tout. Que ferait-elle seule, toute seule, en faee de ses remords ! La présence importune de Claude, c'était encore la vie. . . Et puis il y avait son enfant qui lui rappelait Charles, son enfant sur qui elle reportait l'ardent amour qu'elle n'avait pas su donner a l'autre...

Quand Claude eut franchi la grille de Sainte- Anne, il regretta d'être venu. Il se cacha derrière un arbre, apeuré par la fuite d'un fou que poursuivaient des gardiens.

Les formalités remplies, Charles parut, si vieux, si cassé! Il avait une vareuse grise, les mains dans les poches; son pantalon épais tirebouchonnait sur ses chaussons. Il ne lui restait rien de son élégance fine; Claude en ressentit une joie confuse. Il examina cette figure ravagée, jaunie, où les yeux dilatés luisaient de fièvre, ces cheveux en désordre, cetto moustache tombant sur la bouche hébétée. On avait dit àLahoche : « Depuis le drame, il parle trèspeu^ raisonnablement, des choses de son métier. »

— Comment vas-tu ? Tu vois, je t'ai apporté des gâteaux. Veux-tu en manger un ?

— Je veux bien.

Ses gardiens l'observant, Charles leur tendit des gâteaux :

— Ce n'est pas la peine de rester ainsi près de moi. Monsieur n'a pas peur.

Il prit un feuilleté qu'il absorba gloutonnement, avec une hâte d'animal affamé.

— On te nourrit bien ici ?

— Oui.

— En somme, tu ne te trouves pas mal ?...

— Ils m'avaient mis la camisole de force, mais ils me l'ont retirée. Oh ! je sais très bien que je suis avec les fous. Je me résigne. Je travaille.

Sur un mouvement de Claude, il expliqua :

— Un interne a eu pitié de moi, il m'a apporté •des livres, des matériaux. Nous nous parlons souvent ; il m'appelle maître. Un drôle de maître, n'estce pas ? J'étonnerai encore le monde, tu verras, je prouverai que cette opération...

— Ne te fatigue pas le cerveau....

— Qu'ai-je fait? J'ai tenté une expérience sur mon enfant. Si je réussissais, j'en sauvais des milliers d'autres... Je n'ai pas réussi, mais c'est mon enfant que j'ai sacrifié. Si tu avais vu ses petits yeux au moment où je l'ai pris, ils avaient un reflet de terreur ; il ne savait rien, il était si faible, si malade, presque mourant et cependant il a senti la mort... Crois-tu qu'il en fallait un cou-

rage pour résister à ces yeux-là, pour aller jusqu'au bout, quand même... Et le couteau, dans cette chair tendre, entrait comme dans un fruit.. Mon Dieu ! je n'ai plus su ce que je faisais...

— Parle d'autre chose, objurgua Lahoche.

— Non. Je veux parler de cela. De quel droit m'ont-ils enfermé? J'ai usé de mon enfant comme bon m'a semblé. C'était mon enfant... On laisse des mères prostituer leurs filles, des pères salir l'âme de leurs fils et on ne me permettrait pas à moi, savant, d'immoler le mien pour l'humanité ? En sortant d'ici tu parleras de moi, n'est-ce pas, je t'en supplie, tu intéresseras les gens à mon sort ; je te remercie tant d'avoir pensé à moi...

Il s'arrêta, une réflexion subite l'éclairant : « Pourquoi, égoïste, peureux et ne m'aimant guère, est -il venu ici?» Une phrase de Claude le renseigna :

— Il te faudra, lui dit-il, rester ici quelque temps, ensuite on avisera, je te le promets... Ta femme est rentrée chez ses parents... Peut-être avais-tu une autre liaison, une maîtresse?...

A l'émotion que mit Claude dans cette dernière interrogation, Charles devina le doute qui lavait amené près de lui. A tout prix il fallait sauver Geneviève. Il eut l'héroïsme, étant dans un moment de lucidité parfaite, de simuler la folie afin de faire croire à l'absolue sincérité de sa réponse :

— Une maîtresse?... Non... Ah! si, pourtant, la reine d'Espagne ! Quand elle te demandera de mes

nouvelles, tu lui diras que j'irai la voir bientôt.

— Allons, fît Claude en reculant un peu, n'en as-tu pas une autre, cherche bien?...

— Aucune! J'ai trompé Amélie avec la reine d'Espagne.

— Et mon fils, mon fils, insista Claude, comjnent se fait-il qu'il soit comme le tien?

— Ton fils?

— Oui, le petit Roger que tu as soigné...

— C'est vrai...

— Rappelle tes souvenirs : pourquoi ne m'as-tu jamais dit que ton enfant était malade?

Charles sembla faire un effort :

— Je devais me marier... avec la reine d'Espagne... alors tu comprends, je ne voulais pas que l'on sût...

En parlant, il s'était rapproché de Claude qui venait sans doute d'approcher Geneviève ; il humait l'air afin de sentir un peu du cher parfum qu'il lui aurait apporté d'elle. Mais Lahoche boutonnait sa redingote, rassuré; ce fou ne pouvait mentir; sans doute il avait été dupé par une coïncidence bigarre...

Maintenant il ne songeait plus qu'à s'en aller, rebuté par la tristesse qui planait, l'humidité mélancolique qui s'exhale des hôpitaux et des prisons.

— Bonsoir, mon vieux, je m'occuperai de toi, prends patience.

Comme ils faisaient quelques pas, il tenta un <îOup décisif.

— Tu ne fais rien dire à Geneviève?

— Geneviève?

— Ma femme.

— Ah! oui, tu lui diras bonjour. La prochaine fois, achète-moi des fraises et puis apporte-moi du

beau papier, pour écrire à la Reine.

— C'est cela. Au revoir !

Au moment où Claude partait, l'interne accosta Charles.

— Eh bien, maître?

Le jeune homme fut stupéfait du changement qui s'était produit sur la physionomie du médecin. Il était pâle, respirait à peine, les narines pincées.

— Vous vous sentez souffrant?

— Très souffrant. Je n'en ai plus pour longtemps, allez; mais j'ai ma tête à moi et je vous demande en grâce, que ces hommes s'en aillent ; je voudrais vous causer un peu, librement, en nous promenant.

L'interne fit un signe, les gardiens s'éloignèrent.

— Dites-moi, soyez franc, je ne sortirai jamais d'ici, hein? Vous ne répondez pas; c'est bien, je suis fixé. Je dois avoir des accès de delirium, ce sont ces crises dont je ne me souviens pas ensuite et qui me laissent brisé.

— Il faut vouloir guérir, concentrer votre énerf;ie. Je ne puis rien vous cacher; je vous ai si souvent lu que je vous aimais avant de vous connaître...

— C'est donc vrai que ma dernière consolation me viendra de cette œuvre qui compta si peu dans mon existence...

Le jour mourait, d'une clarté mauve et rose. En marchant, ils avaient traversé les cours. Charles entrevit la porte de sortie. Il fît un bond désespéré, bouscula le concierge, ouvrit la porte et courut si violemment que les passants s'écartèrent. D'abord il entendit derrière lui des cris lointains qui s'étei« gnirent. Il courait toujours, à travers des rues étroites, dont le pavé lui meurtrissait les pieds. L'épuisement l'arrêta. La foule le bousculait; sans chapeau, ainsi vêtu, il n'attirait pourtant pas l'attention. Alors il rassembla ses idées dans sa tête en feu. Voir Geneviève d'abord! Il héla un fiacre, mais l'adresse ne sortit pas de ses lèvres ; il avait oublié.

— Où vas-tu ? interrogea le cocher, le prenant pour un camelot.

— Dans un café... faubourg Poissonnière.

En route, le bruit des voitures, derrière lui, le fit trembler. Venait-on le chercher? Il fallait arrivex* là-bas avant la nuit ; il se cacherait, il attendrait qu'elle parût n'importe où, dans son escalier, sous sa fenêtre, il lui crierait : « M'aimes-tu ?» et partirait quand elle lui aurait répondu. II devinait que c'était peut-être son dernier jour de raison, que demain le mal hideux l'envahirait tout entier; il parlait haut, tout seul. Il s'en aperçut et se mordit les lèvres. Puis il songea qu'il n'avait qu'une pièce de vingt sous. Il donnerait sa montre au cocher]

Au café il demanda une absinthe qu'il avala d'un trait et compulsa le Tout-Paris. Seules les trois premières lettres du nom' de Claude lui étaient restées dans l'esprit.

Enfin il trouva : « Lahoche (Claude), professeur, 0. I. et M-^'née Lureau, 30 bis, avenue de la Grande- Armée. » Cette découverte lui donna une joie. D'ailleurs l'absinthe l'avait ranimé ; il aspirait à pleins poumons l'air libre dont il était privé depuis si longtemps. Voir Geneviève ! Voir Geneviève et disparaître... Il songeait à ces éphémères qui vivent un jour et meurent dans un linceul de lumière...

Quand il arriva avenue de la Grande-Armée, le soir tombait presque. Il jeta sa montre au cocher stupéfait, mais sous le porche le concierge l'arrêta, le reconnaissant :

— Où allez-vous ?

— Chez M. Lahoche.

— Il n'est pas là.

— Chez M-"' Lahoche, alors.

, — Elle n'est pas là non plus.

— Je vais l'attendre.

— Il ne faut pas entrer.

Il comprit, eut un triste sourire :

— Vous ne voulez pas aller dire à M"' Lahoche que je suis là?

— Il faut vous en aller, monsieur.

Il n'osa pas insister. Tant pis î il attendrait dehors . Justement la nourrice rentrait, portant Roger dans ses bras.

322 LE ROSEAU t>E FER

La femme, en le voyant, faillit s'évanouir.

— Jésus ! Mon Dieu ! Monsieur le Docteur !

— Oui, c'est moi ; je vais mieux, vous voyez. Laissez-moi embrasser l'enfant seulement, l'embrasser...

Elle serra le bébé contre elle, mais il la regardait d'un air si humble, si suppliant qu'elle le laissa faire. Légèrement il souleva le voile de dentelle, posa un long baiser sur la joue de renfan*endormi — de son enfant qu'il ne reverrait plus. Il eut un sanglot, s'accrocha à la porte pour ne point tomber, proféra d'une voix sourde :

— Dites à Madame que je voudrais bien la voir. . . avant de mourir...

Le concierge était sorti à son tour. Charles le vit partir au galop, cherchant sans doute un sergent de ville ; la femme, hors de sa loge, veillait, prête à barrer le passage. Ah ! la voir, la voir seulement un instant ! Il cria :

— Geneviève !

Rien ne répondit, sa voix était blanche, sans résonance.

— Geneviève !

Maintenant, des hommes étaient près de lui, tout près. Quand un d'eux le toucha : « Allons, monsieur, il faut nous suivre », il se débattit furieusement, tomba en criant toujours : « Geneviève, Geneviève ! » Ce fut une lutte abominable d'où on le releva ligotté, le sang lui ruisselant dans la figure par une étoile rouge, à la tempe. Les vête-

ments arrachés, bavant, sanglant, atroce, il se défendait encore, résistant aux mains solides qui l'entraînaient : « Geneviève... ma Geneviève!... ».

La fenêtre s'ouvrit.

Il jeta un regard, où il mit toute sa vie, à la silhouette rose qui parut. Il rassembla toutes ses forces pour lui crier : « M'aimes-tu ? » et les mots ne lui vinrent pas, il ne put les assembler, il bégayait des syllabes sans suite... Mais elle comprit et les hommes, interdits, le laissant une seconde, ce fut elle qui lui cria : « Je t'aime! ».

Personne n'entendit que Charles. Il sourit d'un sourire extasié, dans le sang de son visage. Elle répéta : « Je t'aime ; je suis à toi. » Il hocha la tête pour lui dire adieu ; il ne pouvait même pas lui envoyer un baiser, ses mains étaient ligottées. Puis il eut honte de lui, de sa blessure, de ses vêtements souillés et déchirés ; une suprême coquetterie le fit se retourner.

— Maintenant, fit-il, je suis à vous, retirez-moi ces menottes qui me blessent.

La foule s'était amassée. On entendit un cri qui partait de la fenêtre où la silhouette rose était tombée d'une masse.

— Je me suis échappé de Sainte- Anne, expliqua Charles aux sergents de ville; il faut m'y ramener.

Une voiture accostait ; on l'y fit monter... Il ne luttait plus contre la folie, contre cette nuit bienfaisante dans laquelle il allait entrer. Il était pleinement heureux. De la fenêtre éclairée par la tache

rose, le mot sublime était descendu... Il en riait, il en pleurait. Toutes les forces humaines s'étaient liguées et la parole d'amour était venue quand même jusqu'à lui. Une étreinte, un regard, une phrase avaient suffi à remplir sa vie... Maintenant il pouvait s'en aller...

Quand Claude et Geneviève arrivèrent, l'interne s'inclina devant cette femme en deuil, si pâle, et qui serrait contre elle une gerbe de roses :

— Je me suis permis de vous écrire, dit-il, M. Aubryes n'ayant plus de famille et m'ayant instamment prié de vous prévenir dès que tout serait fini.

Geneviève remercia, tandis que Claude les suivait, ennuyé par cette corvée et louchant sur sa rosette d'officier de l'instruction publique.

— Comment est-il mort? demanda-t-il pourtant.

— Paisiblement, quarante-huit heures après son évasion ; il avait recouvré toute sa raison, une limpidité d intelligence merveilleuse. « J'ai si mal vécu, si lâchement, me disait-il, que je veux finir en homme courageux. » Et il ajouta : « C'est très bon, vous savez, c'est un sommeil délicieux qui me gagne, le sommeil des enfants qui ont couru toute la journée et qui se reposent dans des draps frais,,. »

Geneviève s'arrêta.

— Nous allons peut-être trop vite, madame?

— Un peu vite, en effet...

Elle avançait avec peine, engourdie dans une douleur hébétée qui laissait ses yeux secs ; d'ailleurs elle ne souffrait pas, sa pensée allait seulement aux choses extérieures, à ce qui frappait son regard ; il lui semblait que son cœur était vidé, pendait inerte, desséché, mort dans sa poitrine ; comme les cailloux pointus la faisaient trébucher, elle appliquait toute son attention à les éviter et elle boitait, craignant seulement de tomber là, de ne pas aller jusqu'à ce but auquel elle ne songeait pas. « Veux-tu mon bras? », proposa Claude. Elle refusa : « Continuez, monsieur ». L'interne reprit :

— Je l'ai interrogé : « Croyez-vous ?» Il m'a répondu : « Je me suis senti si impuissant devant les problèmes de l'humanité vivante que je n'ai jamais réfléchi aux autres ; je prévoyais que je n'avais pas longtemps à attendre pour savoir enfin. . . D'ailleurs je ne crains pas la disparition totale, définitive... Ce que l'on appelle l'immortalité de l'âme, c'est sans doute le souvenir que nous gardent les êtres aimés; oui, voilà vraiment la meilleure façon de se survivre. Quand ceux-là disparaissent ou qu'ils oublient, meurt notre dernier rayonnement. Alors qu'importe?... La survivance de ma personnalité sans les choses qui m'atta* chaient sur terre ne m'intéresse pas... » Il avait dû beaucoup aimer.,.

— Sans doute, balbutia Geneviève.

— Et ses derniers mot sont été : « Regardez bien, c'est quelque chose, le passage dans l'inconnu d'une âme qui a tant souffert ; je glisse, je glisse... Oh ! comme cela va vite ! . . . Non ! . . . » Et puis il est mort et je lui ai fermé les yeux.

Geneviève s'arrêta de nouveau. « Je vais tenir tes fleurs », proposa Claude. Elle fit de la tête un geste de dénégation. Il fallait qu'elle se souvînt de Charles, toujours, puisqu'il en avait exprimé le désir et voilà qu'elle ne pouvait plus évoquer ses traits, ni sa voix, ce n'était plus qu'un fantôme ; il lui sembla qu'elle le tuait de nouveau, en elle cette fois...

— Je veux le voir ! cria-t-elle presque.

— Nous arrivons, madame, dit l'interne... Vous voudrez bien, monsieur, reconnaître le corps, car vous serez seuls. J'ai fait prévenir M""* Aubryes, je me suis présenté moi-même, mais M^'Jorde tient sa fille enfermée ; elle m'a fait jeter à la porte. Je me suis permis de solder à mes frais un petit caveau à Pantin...

11 poussa une grille et ils se trouvèrent devant l'amphithéâtre. Alors Geneviève reprit conscience; une douleur aigiïe la poignarda et lui fit du bien en même temps; c'était le mort qui ressuscitait en elle, qui lui parlait de sa voix de jadis, qui lui répétait les mots sacrés des minutes suprêmes. Les deux hommes furent étonnés de la voir sourire à son rêve intérieur. Elle fit semblant de

respirer les roses pour appuyer dessus un baiser furtif, le dernier, — car jusque-là il fallait mentir.

— Vous allez pouvoir entrer dans une seconde... Le temps était clair, d'une limpidité printa-

nière ; une cloche retentit lointaine, comme étouffée dans l'azur du ciel ; par la porte ouverte d'un hangar, Geneviève aperçut des bières en bois blanc, à côté un cheval mécanique et sur une des bières un litre entamé et un morceau de pain...

— Vous pouvez entrer.

Elle fit un geste ;

— Restez, Claude.

Il ne demandait pas mieux ; au surplus la corvée lui était légère, il devinait confusément que le dernier obstacle tombait, qu'il serait le maître désormais et il était content de vivre si pleinement, d'aspirer l'air de ses poumons larges, de se sentir une volonté robuste et triomphante. Il dit à l'interne : « Notre ami était un malade de la volonté, un aboulique égratigné à toutes les ronces de la vie... »

Geneviève pénétra dans le coin sombre, glacé d'horreur, oii reposent les morts de Sainte-Anne.

Charles était là, vêtu de noir, dans la bière posée sur deux chaises ; ses mains d'ivoire si fines, sans nodosités, ses mains de femme étaient entrecroisées ; toutepréoccupation humaine avaitfui sa tête sereine , d'une beauté fière et intelligente ; sur sa tempe elle remarqua un point rouge... Elle murmura: « Penses-tu à moi, mon Charles?... » Et elle attendit^

comme s'il allait lui répondre. Puis elle disposa les roses sur sa poitrine et regarda autour d'elle avant de s'agenouiller.

Le réduit était coupé en deux ; derrière des rideaux blancs mal fermés, sur une planche de corps de garde, elle vit avec épouvante quatre cadavres disséqués, attendant leur tour de partir...

Ainsi, ils n'auraient été jamais seuls, jamais, la fatalité qui les avait toujours séparés, les poursuivait jusque-là. D'un geste emporté, elle se pencha sur le front de son amant et le baisa; elle entendait, dans le silence, les battements de son cœur; elle dit : « Je t'aime, je suis à toi. » Et soudain ses larmes jaillirent ; c'était trop horrible de le voir, lui si délicat, si élégant, dans cette bière abjecte. Elle eut un grand cri : « Pardon ! » il ne pardonnait pas, la gravité de ses traits marmoréens paraissait consciente : oui, si elle le voulait, elle pouvait l'embrasser encore, mais il était loin d'elle, plus rien de lui ne palpitait dans cette ambiance de terreur et de mort, il était pris tout entier par une puissance définitive et formidable qui l'arrachait à elle.

Le visage dans son mouchoir, elle se souvint...

Elle a quinze ans, elle joue au piano : Plaisir d'amour ne dure qu'un moment, et il se penche sur elle, effleure sa joue...

Il est dans le salon de ses parents, maintenant, sur la causeuse où il développait si joliment ses paradoxes qui couvraient une foi immense, ses

cruautés au fond desquelles il y avait une passion si ardente...

Des roses comme celles qui jonchent à présent sa poitrine immobile laissent tomber un à un leurs pétales ; il y a des tubéreuses dans le vase d'argent au vol de chauves-souris, des anémones portées par la bande d'amours ivres, dansant la main dans la main...

Elle tressaillit ; des hommes entraient, puis elle se releva vieillie de dix ans, regarda encore une fois son amant et sortit. Des coups de marteau retentirent qui scellèrent deux existences ; une voix d'enfant cria : « Maman ! »

Et Geneviève prit le bras de son mari.

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