‹ Le rosier de Madame HussonChapitre 6 sur 15 · I I O UNE VENTE · texte numérisé non relu

I I O UNE VENTE

Brument s'achemina en compagnie de son épouse vers le domicile conjugal.

Cornu retourna à son commerce.

U71C Vente a paru dans le Gil-Blas du vendredi 22 février 1884, sous la signature : MAUFRicxEUiJE.

LE coupable était défendu par un tout jeune avocat, un débutant qui parla ainsi :

— Les faits sont indéniables, messieurs les jurés. Mon client, un honnête homme, un employé irréprochable, doux et timide, a assassiné son patron dans un mouvement de colère qui paraît incompréhensible. Voulezvous me permettre de faire la psychologie de ce crime, si je puis ainsi parler, sans rien atténuer, sans rien excuser? Vous jugerez ensuite.

Jean-Nicolas Louo;ère est fils de orens très honorables qui ont fait de lui un homme simple et respectueux.

Il4 L'ASSASSIN.

Là est son crime : le respect! C'est un sentiment, messieurs, que nous ne connaissons plus guère aujourd'hui, dont le nom seul semble exister encore et dont toute la puissance a disparu. Il faut entrer dans certaines familles arriérées et modestes, pour y retrouver cette tradition sévère, cette religion de la chose ou de l'homme, du sentiment ou de la croyance revêtus d'un caractère sacré, cette foi qui ne supporte ni le doute ni le sourire, ni l'effleurement d'un soupçon.

On ne peut être un honnête homme, vraiment un honnête homme, dans toute la force de ce terme, que si on est un respectueux. L'homme qui respecte a les yeux fermés. Il croit. Nous autres, dont les yeux sont grands ouverts sur le monde, qui vivons ici, dans ce palais de la justice qui est l'égout de la société, où viennent échouer toutes les infamies, nous autres qui sommes les confidents de toutes les hontes, les défenseurs dévoués de toutes les orredineries humaines, les soutiens, pour ne pas dire souteneurs, de tous les drôles et de toutes les drôlesses, depuis les princes jusqu'aux rôdeurs de barrière, nous qui accueillons avec indulgence, avec complaisance, avec une bienveillance sou-

riante tous les coupables pour les défendre devant vous, nous qui, si nous aimons vraiment notre métier, mesurons notre sympathie d'avocat à la grandeur du forfait, nous ne pouvons plus avoir l'âme respectueuse. Nous voyons trop ce fleuve de corruption qui va des chefs du Pouvoir aux derniers des gueux, nous savons trop comment tout se passe, comment tout se donne, comment tout se vend. Places, fonctions, honneurs, brutalement en échange d'un peu d'or, adroitement en échange de titres et de parts dans les entreprises industrielles, ou plus simplement contre un baiser de femme. Notre devoir et notre profession nous forcent à ne rien ignorer, à soupçonner tout le monde, car tout le monde est suspect ; et nous demeurons surpris quand nous nous trouvons en face d'un homme qui a, comme l'assassin assis devant vous, la religion du respect assez puissante pour en devenir un martyr.

Nous autres, messieurs, nous avons de l'honneur comme on a des soins de propreté, ^ par dégoût de la bassesse, par un sentiment de dignité personnelle et d'orgueil ; mais nous n'en portons pas au fond du cœur la foi aveugle, innée, brutale, comme cet homme.

I ï6 L'ASSASSIN.

Laissez-moi vous raconter sa vie.

II fut élevé, comme on élevait autrefois les enfants, en faisant deux parts de tous les actes humains : ce qui est bien et ce qui est mal. On lui montra le bien avec une autorité irrésistible qui le lui fit distinguer du mal, comme on distingue le jour de la nuit. Son père n'appartenait pas à la race des esprits supérieurs qui, regardant de très haut, voient les sources des croyances et reconnaissent les nécessités sociales d'où sont nées ces distinctions.

II grandit donc, religieux et confiant, enthousiaste et borné.

A vingt-deux ans il se maria. On lui fit épouser une cousine, élevée comme lui, simple comme lui, pure comme lui. II eut cette chance inestimable d'avoir pour compagne une honnête femme au cœur droit, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus rare et de plus respectable au monde. II avait pour sa mère la vénération qui entoure les mères dans les familles patriarcales, ce culte profond qu'on réserve aux divinités. II reporta sur sa femme un peu de cette religion, à peine atténuée par les familiarités conjugales. Et il vécut dans une ignorance absolue de la fourberie.

dans un état de droiture obstinée et de bonheur tranquille qui fit de lui un être à part. Ne trompant personne, il ne soupçonnait pas qu'on pût le tromper, lui.

Quelque temps avant son mariage, il était entré comme caissier chez M. Langlais, assassiné par lui dernièrement.

Nous savons, messieurs les jurés, par les témoignages de M""*" Langlais, de son frère M. Perthuis, associé de son mari, de toute la famille et de tous les employés supérieurs de cette banque, que Lougère fut un employé modèle, comme probité, comme soumission, comme douceur, comme déférence envers ses chefs et comme régularité.

On le traitait d'ailleurs avec la considération méritée par sa conduite exemplaire. Il était habitué à cet hommage et à l'espèce de vénération témoignée à M'"° Lougère, dont l'éloge était sur toutes les bouches.

Elle mourut d'une fièvre typhoïde en quelques jours.

II ressentit assurément une douleur profonde, mais une douleur froide et calme de cœur méthodique. On vit seulement à sa pâleur et à l'altération de ses traits Jusqu'à quel point il avait été blessé.

I 1 s L'ASSASSIN.

Alors, messieurs, il se passa une chose bien naturelle.

Cet homme était marié depuis dix ans.

Depuis dix ans il avait l'habitude de sentir une femme près de lui, toujours. Il était accoutumé à ses soins, à cette voix familière quand on rentre, à l'adieu du soir, au bonjour du matin, à ce doux bruit de robe si cher aux féminins, à cette caresse tantôt amoureuse et tantôt maternelle qui rend légère l'existence, à cette présence aimée qui fait moins lentes les heures. Il était aussi accoutumé aux gâteries matérielles de la table peut-être, à toutes les attentions qu'on ne sent pas et qui nous deviennent peu à peu indispensables. II ne pouvait plus vivre seul. Alors, pour passer les interminables soirées, il prit l'habitude d'aller s'asseoir une heure ou deux dans une brasserie voisine. Il buvait un bock et restait là, immobile, suivant d'un œil distrait les billes du billard courant l'une après l'autre sous la fumée des pipes, écoutant sans y songer les disputes des joueurs, les discussions de ses voisins sur la politique et les éclats de rire que soulevait parfois une lourde plaisanterie à l'autre bout de la salle. II finissait souvent par s'endormir de lassitude et d'ennui. Mais il avait au fond

du cœur et au fond de la chair le besoin irrésistible d'un cœur et d'une chair de femme ; et, sans y songer, il se rapprochait un peu, chaque soir, du comptoir où trônait la caissière, une petite blonde, attiré vers elle invinciblement parce qu'elle était une femme.

Bientôt ils causèrent, et il prit l'habitude, très douce pour lui, de passer toutes ses soirées à ses côtés. Elle était gracieuse et prévenante comme il convient dans ces commerces à sourires, et elle s'amusait à renouveler sa consommation le plus souvent possible, ce qui faisait aller les affaires. Mais chaque jour Louo;ère s'attachait davantage à cette femme qu'il ne connaissait pas, dont il ignorait toute l'existence et qu'd aima uniquement parce qu'il n'en voyait pas d'autre.

La petite, qui était rusée, s'aperçut bientôt qu'elle pourrait tirer parti de ce naïf et elle chercha quelle serait la meilleure façon de l'exploiter. La plus fine assurément était de se faire épouser.

Elle y parvint sans aucune peine.

Ai-je besoin de vous dire, messieurs les jurés, que la conduite de cette fille était des plus irrégulières et que le mariage, loin de

mettre un frein à ses écarts, sembla au contraire les rendre plus ëhontés?

Par un jeu naturel de l'astuce féminine, elle sembla prendre plaisir à tromper cet honnête homme avec tous les employés de son bureau. Je dis : avec tous. Nous avons des lettres, messieurs. Ce fut bientôt un scandale public, que le mari seul, comme toujours, ignorait.

Enfin cette gueuse, dans un intérêt facile à concevoir, séduisit le fils même du patron, jeune homme de dix-neuf ans, sur l'esprit et sur les sens duquel elle eut bientôt une influence déplorable. M. Langlais, qui avait jusque-là fermé les yeux par bonté, par amitié pour son employé, ressentit en voyant son fils entre les mains, je devrais dire entre les bras de cette dangereuse créature, une colère bien

légitime.

II eut le tort d'appeler immédiatement Lougère et de lui parler sous le coup de son indignation paternelle.

Il ne me reste, messieurs, qu'à vous lire le récit du crime, fait par les lèvres mêmes du moribond, et recueilli par l'instruction.

« Je venais d'apprendre que mon fils avait donné, la veille même, dix mille francs

à cette femme, et ma colère a été plus forte que ma raison. Certes, je n'ai jamais soupçonné l'honorabilité de Lougère, mais certains aveuglements sont plus dangereux que des fautes.

« Je le fis donc appeler près de moi et je lui dis que je me voyais obligé de me priver de ses services.

«Il restait debout devant moi, effaré, ne comprenant pas. Il finit par demander des explications avec une certaine vivacité.

« Je refusai de lui en donner, en affirmant que mes raisons étaient d'ordre tout intime. II crut alors que je le soupçonnais d'indélicatesse, et, très pâle, m'adjura, me somma de m'expliquer. Parti sur cette idée, il était fort et prenait le droit de parler haut.

((Comme je me taisais toujours, il m'injuria, m'insulta, arrivé à un tel degré d'exaspération que je craignais des voies de fait.

((Or, soudain, sur un mot blessant qui m'atteignit en plein cœur, je lui jetai à la face la vérité.

((Il demeura debout quelques secondes, me regardant avec des yeux hagards; puis je le vis prendre sur mon bureau les longs ciseaux dont je me sers pour émarger certains

registres, puis je le vis tomber sur moi le bras levé, et je sentis entrer quelque chose dans ma gorge, au sommet de la poitrine, sans éprouver aucune douleur. »

Voici, messieurs les jurés, le simple récit de ce meurtre, que dire de plus pour sa défense? II a respecté sa seconde femme avec aveuglement parce qu'il avait respecté la première avec raison.

Après une courte délibération, le prévenu fut acquitté.

L'Assassin a paru dans le Gil-Blas du mardi i""" novembre 1887.

CELA lui était venu, un dimanche, après la messe. II sortait de l'ëglise et suivait le chemin creux qui le reconduisait chez iui, quand il se trouva derrière la Martine qui rentrait aussi chez elle.

Le père marchait à côté de sa fille, d'un pas important de fermier riche. Dédaignant la blouse, il portait une sorte de veston de drap gris et il était coifiPé d'un chapeau melon à larges bords.

Elle, serrée dans un corset qu'elle ne laçait qu'une fois par semaine, s'en allait droite, la taille étranglée, les épaules larges, les hanches saillantes, en se dandinant un peu.

Coiffée d'un chapeau à fleurs confectionné

par une modiste d'Yvetot, elle montrait tout entière sa nuque forte, ronde, souple, où ses petits cheveux follets voltigeaient, roussis par le grand air et le soleil.

Lui, Benoist, ne voyait que son dos; mais il connaissait bien le visage qu'elle avait, sans qu'il l'eût cependant jamais remarqué plus que ça.

Et tout d'un coup, il se dit : «Nom d'un nom, c'est une belle fille tout de même que la Martine. » Il la regardait aller, l'admirant brusquement, se sentant pris d'un désir. Il n'avait point besoin de revoir la figure, non. Il gardait les yeux plantés sur sa taille, se répétant à lui-même, comme s'il eût parlé : «Nom d'un nom, c'est une belle fille.»

La Martine prit à droite pour entrer à «la Martmière )) , la ferme de son père, Jean Martin ; et elle se retourna en jetant un regard derrière elle. Elle vit Benoist qui lui parut tout drôle. Elle cria : «Bonjour, Benoist». II répondit : «Bonjour, la Martine, bonjour, maît' Martin», et il passa.

Quand il rentra chez lui, la soupe était sur la table. Il s'assit en face de sa mère, à côté du valet et du goujat, tandis que la servante allait tirer le cidre.

LA MARTLXE. I 2?

II mangea quelques cuillerées, puis repoussa son assiette. La mère demanda :

— C'est-i que t'es indispos?

II répondit :

— Non, c'est comme une bouillie que j'aurais dans I' vente et qui m'ote la faim.

II regardait les autres manger, tout en coupant de temps à autre une bouchée de pain qu'il portait lentement à ses lèvres et mastiquait longtemps. II pensait à la Martine : « C'est tout de même une belle fille. » Et dire qu'il ne s'en était pas aperçu jusque-là, et que ça lui venait comme ça, tout d'un coup, et si fort qu'il n'en mangeait plus.

II ne toucha guère au ragoût. Sa mère disait :

— Allons, Benoist, efforce té un p'tieu ; c'est d' la côte de mouton, ça te fera du bien. Quand on n'a point d'appétit, faut s'efforcer.

II avalait quelque morceau, puis repoussait encore son assiette; — non, ça ne se passait point, décidément.

Sur la relevée, il alla faire un tour aux terres et donna congé au goujat, promettant de remuer les bètes en passant.

La campagne était vide, vu le jour de repos. De place en place, dans un champ de

trèfle, des vaches écroulées lourdement, le ventre répandu, ruminaient sous ie grand soleil. Des charrues dételées attendaient au coin d'un labouré; et les terres retournées, prêtes pour la semence, déveloj^paient leurs larges carrés bruns au milieu de pièces jaunes où pourrissait le pied court des blés et des avoines fauchés depuis peu.

Un vent d'automne un peu sec passait sur la plaine, annonçant une soirée fraîche après le coucher du soleil. Benoist s'assit sur un fossé, mit son chapeau sur ses genoux, comme s'il eût eu besoin de garder la tête à l'air, et il prononça tout haut, dans le silence de la campagne : «Pour une belle fille, c'est une belle fille. ))

Il y pensa encore le soir, dans son lit, et le lendemain en s'éveillant.

Il n'était pas triste, il n'était pas mécontent; il n'eût pu dire ce qu'il avait. C'était quelque chose qui le tenait, quelque chose d'accroché dans son âme, une idée qui ne s'en allait pas et qui lui faisait au cœur une espèce de chatouillement. Parfois une grosse mouche se trouve enfermée dans une chambre. On l'entend voler en ronflant, et ce bruit vous obsède, vous irrite. Soudain elle s'arrête; on

l'oublie; mais tout à coup elle repart, vous forçant à relever la tête. On ne peut ni la prendre, ni la chasser, ni la tuer, ni la faire rester en place. A peine posée, elle se remet à bourdonner.

Or le souvenir de la Martine s'agitait dans l'esprit de Benoist comme une mouche emprisonnée.

Puis un désir le prit de la revoir, et il passa plusieurs fois devant la Martinière. II l'aperçut enfin étendant du Imge sur une corde, entre deux pommiers.

Il faisait chaud ; elle n'avait gardé qu'une courte jupe, et sa seule chemise sur sa peau dessinait bien ses reins cambrés quand elle levait les bras pour accrocher ses serviettes.

II resta blotti contre le fossé pendant plus d'une heure, même après qu'elle fut partie. Il s'en revint plus hanté encore qu'auparavant.

Pendant un mois, il eut l'esprit plein d'elle, il tressaillait quand on la nommait devant lui. II ne mangeait plus, il avait chaque nuit des sueurs qui l'empêchaient de dormir.

Le dimanche, à la messe, il ne la quittait pas des yeux. Elle s'en aperçut et lui fit des sourires, flattée d'être appréciée ainsi.

Or, un soir, tout à coup, il la rencontra

dans un chemin. Elle s'arrêta en le voyant venir. Alors il marcha droit sur elle, suffoqué par la peur et le saisissement, mais aussi résolu à lui parler. II commença en bredouillant :

— Voyez-vous, la Martine, ça ne peut plus durer comme ça.

Elle répondit, comme en se moquant de lui :

^ — Qu'est-ce qui ne peut plus durer, Benoist?

II reprit :

^ — Qiie je pense à vous tant qu'il y a d'heures au jour.

Elle posa ses poings sur ses hanches :

— C'est pas moi qui vous force. II balbutia :

— Oui, c'est vous; je n'ai plus ni sommeil, ni repos, ni faim, ni rien.

Elle prononça très bas :

-— QLi'est-ce qu'il faut, alors, pour vous guérir de ça?

II resta saisi, les bras ballants, les yeux ronds, la bouche ouverte.

Elle lui tapa un grand coup de main dans l'estomac et s'enfuit en courant.

A partir de ce jour, ils se rencontrèrent le

long des fossés, dans les chemins creux, ou bien, au jour tombant, au bord d'un champ, alors qu'il rentrait avec ses chevaux et qu'elle ramenait ses vaches à l'étable.

II se sentait porté, jeté vers elle par un grand élan de son cœur et de son corps. II aurait voulu l'étremdre, l'étrangler, la manger, la faire entrer en lui. Et il avait des frémissements d'impuissance, d'impatience, de rage, de ce qu'elle n'était point à lui complètement, comme s'ils n'eussent fait qu'un seul être.

On en jasait dans le pays. On les disait promis l'un à l'autre. II lui avait demandé, d'ailleurs, si elle voulait être sa femme, et elle lui avait répondu : a Oui.»

Ils attendaient une occasion pour en parler à leurs parents.

Or, brusquement, elle ne vint plus aux heures de rencontre. II ne l'apercevait même point en rôdant autour de la ferme. II ne pouvait que l'entrevoir à la messe le dimanche. Et, justement un dimanche, après le prône, le curé annonça du haut de la chaire qu'il y avait promesse de mariage entre Victoire-Adélaïde Martin et Joséphin-Isidore Vallin.

Benoist sentit quelque chose dans ses mains, comme si on en avait enlevé le sang. Ses oreilles bourdonnaient; il n'entendait plus rien, et il s'aperçut au bout de quelque temps qu'il pleurait dans son livre de messe.

Pendant un mois il garda la chambre. Puis il se remit au travail.

Mais il n'était point guéri et il y pensait toujours. II évitait de passer par les chemins qui contournaient sa demeure, pour ne point même apercevoir les arbres de sa cour, ce qui le forçait à un grand circuit qu'il faisait matm et soir.

Elle était mariée maintenant avec Vallin, le plus riche fermier du canton. Benoist et lui ne se parlaient plus, bien qu'ils fussent camarades depuis l'enfance.

Or, un soir, comme Benoist passait devant la mairie, il apprit qu'elle était grosse. Au lieu d'en ressentir une grande douleur, il en éprouva au contraire une espèce de soulagement. C'était fini, maintenant, bien fini. Ils étaient plus séparés par cela que par le mariage. Vraiment, il aimait mieux ça.

Des mois passèrent, encore des mois. Il l'apercevait quelquefois, s'en allant au village de sa démarche alourdie. Elle devenait rouge

en le voyant, baissait la tête et hâtait le pas. Et lui se détournait de sa route pour ne la point croiser et rencontrer ses yeux.

Mais il songeait avec terreur qu'il pouvait au premier matin se trouver face à face avec elle et contraint de lui parler. Que lui diraitil maintenant, après tout ce qu'il lui avait dit autrefois en lui tenant les mains et lui baisant les cheveux auprès des joues? II pensait souvent encore à leurs rendez-vous le Ions des fossés. C'était vilain ce qu'elle avait fait, après tant de promesses.

Peu à peu, cependant, le chagrin s'en allait de son cœur; il n'y restait plus que de la tristesse. Et, un jour, pour la première fois, il reprit son ancien chemin contre la ferme qu'elle habitait. Il regardait de loin le toit de la maison. C'était là dedans! là dedans qu'elle vivait avec un autre ! Les pommiers étaient en fleur, les coqs chantaient sur le fumier. Toute la demeure semblait vide, les gens étant partis aux champs pour les travaux printaniers. II s'arrêta près de la barrière et regarda dans la cour. Le chien dormait devant sa niche, trois veaux s'en allaient d'un pas lent, l'un derrière l'autre, vers la mare. Un gros dindon faisait la roue devant la porte, en paradant devant

les poules avec des manières de chanteur en scène.

Benoist s'appuya contre le pilier et il se sentit soudain repris par une grosse envie de pleurer. Mais, tout à coup, il entendit un cri, un grand cri d'appel qui sortait de la maison.

II demeura éperdu, les mains crispées sur les barres de bois, écoutant toujours. Un autre cri, prolongé, déchirant, lui entra dans les oreilles, dans l'âme et dans la chair. C'était elle qui criait comme ça! II s'élança, traversa la prairie, poussa la porte et il la vit, étendue par terre, crispée, la figure livide, les yeux hagards, saisie par les douleurs de l'enfantement.

Alors il resta debout, plus pâle et plus tremblant qu'elle, balbutiant :

— Me v'Ià, me v'Ià, la Martine.

Elle répondit, en haletant :

— Oh ! ne me quittez point, ne me quittez point, Benoist.

II la regardait, ne sachant plus que dire, que faire. Elle se remit à crier :

— Oh ! oh ! ça me déchire ! Oh ! Benoist? Et elle se tordait affreusement.

Soudain, un besoin furieux envahit Benoist

de la secourir, de l'apaiser, d'oter son mal. Il se pencha, la prit, l'enleva, la porta sur son

lit; et, pendant qu'elle geignait toujours, il la dévêtit, enlevant son caraco, sa robe, sa jupe. Elle se mordait les poings pour ne point crier. Alors il fit comme il avait coutume de faire aux bêtes, aux vaches, aux brebis, aux juments : il l'aida et il reçut dans ses mains un gros enfant qui geignait.

II l'essuya, l'enveloppa d'un torchon qui séchait devant le feu et le posa sur un tas de linge à repasser demeuré sur la table ; puis il revint à la mère.

II la mit de nouveau par terre, changea le lit, la recoucha. Eile balbutiait : «Merci, Benoist, t'es un brave cœur.» Et elle pleurait un peu, comme si un regret l'eût envahie.

Lui, il ne l'aimait plus, plus du tout. C'était fini. Pourquoi? Comment? II n'eût pas su le dire. Ce qui venait de se passer l'avait guéri mieux que n'auraient fait dix ans d'absence.

Elle demanda, épuisée et palpitante :

— Que que c'est?

II répondit d'une voix calme :

— C'est une fille qu'est bien avenante.

Ils se turent de nouveau. Au bout de quelques secondes, la mère, d'une voix faible, prononça :

— Montre-la-moi, Benoist.

II alla chercher la petite et il la présentait comme s'il eût tenu le pain bénit, quand la porte s'ouvrit et Isidore Vallin parut.

Il ne comprit point d'abord ; puis, soudain, il devina.

Benoist, consterné, balbutiait :

— J' passais, je passais comme ça, quand j'ai entendu qu'elle criait et j' suis v'nu... v'ià t' n' éfant, Vallin !

Alors le mari, les larmes aux yeux, fit un pas, prit le frêle moutard que lui tendait l'autre, l'embrassa, demeura quelques secondes suffoqué, reposa l'enfant sur le lit, et présentant à Benoist ses deux mains :

— Tope là, tope là, Benoist, maintenant, entre nous, vois-tu, tout est dit. Si tu veux, j* s'rons une paire d'amis, mais là, une paire d'amis ! . . .

Et Benoist répondit :

— J' veux bien, pour sûr, j' veux bien.

La Martine a paru dans le Gil-Blas du mardi ii septembre 1883, sous la signature : Maufrigneuse.

UNE SOIREE

UNE SOIREE

LE maréchal des logis Varajou avait obtenu huit jours de permission pour les passer chez sa sœur, M""*" Padoie.

Varajou, qui tenait garnison à Rennes et y menait joyeuse vie, se trouvant à sec et mal avec sa famille, avait écrit cà sa sœur qu'il pourrait lui consacrer une semaine de liberté. Ce n'est point qu'il aimât beaucoup M™" Padoie, une petite femme moralisante, dévote, et toujours irritée; mais il avait besoin d'argent, grand besoin, et il se rappelait que, de tous ses parents, les Padoie étaient les seuls qu'il n'eût jamais rançonnés.

Le père Varajou, ancien horticuheur à Angers, retiré maintenant des affaires, avait

l.jo UNE SOIRÉE.

fermé sa bourse à son o-arnement de fils et ne le voyait guère depuis deux ans. Sa fille avait épousé Padoie, ancien employé des finances, qui venait d'être nommé receveur des contributions à Vannes.

Donc Varajou, en descendant du chemin de fer, se fit conduire à la maison de son beau-frère. Il le trouva dans son bureau, en train de discuter avec des paysans bretons des environs. Padoie se souleva sur sa chaise, tendit la main par-dessus sa table chargée de papiers, murmura: «Prenez un siège, je suis à vous dans un instant», se rassit et recommença sa discussion.

Les paysans ne comprenaient point ses explications, le receveur ne comprenait pas leurs raisonnements; il parlait français, les autres parlaient breton, et le commis qui servait d'interprète ne semblait comprendre personne.

Ce fut long, très long, Varajou considérait son beau-frère en songeant : « Quel crétin! » Padoie devait avoir près de cinquante ans; il était grand, maigre, osseux, lent, velu, avec des sourcils en arcade qui faisaient sur ses yeux deux voûtes de poils. Coifié d'un bonnet de velours orné d'un feston d'or.

UNE SOIRÉE. l4l

il regardait avec mollesse, comme il faisait tout. Sa parole, son geste, sa pensée, tout était mou. Varajou se répétait : a Quel crétin ! ))

11 était, lui, un de ces braillards tapageurs pour qui la vie n'a pas de plus grands plaisirs que le café et la fille publique. En dehors de ces deux pôles de l'existence, il ne comprenait rien. Hâbleur, bruyant, plein de dédain pour tout le monde, il méprisait l'univers entier du haut de son ignorance. Quand il avait dit : « Nom d'un chien, quelle fête ! » il avait certes exprimé le plus haut degré d'admiration dont fût capable son esprit.

Padoie, ayant enfin éloigné ses paysans, demanda :

— Vous allez bien?

— Pas mal, comme vous voyez. Et vous?

— Assez bien, merci. C'est très aimable d'avoir pensé à nous venir voir.

— Oh! j'y songeais depuis longtemps; mais vous savez, dans le métier militaire, on n'a pas grande liberté.

— Oh! je sais, je sais; n'importe, c'est très aimable.

— Et Joséphine va bien ?

liz UNE SOIRÉE.

— Oui, oui, merci, vous la verrez tout à l'heure.

— Où est-elle donc ?

— Elle fait quelques visites; nous avons beaucoup de relations ici; c'est une ville très comme il faut.

— Je m'en doute.

Mais la porte s'ouvrit. M""^ Padoie apparut. Elle alla vers son frère sans empressement, lui tendit la joue et demanda :

— lï J a longtemps que tu es ici?

— Non, à peine une demi-heure.

— Ah ! je croyais que le train aurait du retard. Si tu veux venir dans le salon.

Ils passèrent dans la pièce voisine, laissant Padoie à ses chiffres et à ses contribuables. Dès qu'ils furent seuls :

— J'en ai appris de belles sur ton compte, dit-elle.

— Quoi donc ?

— Il paraît que tu te conduis comme un polisson, que tu te grises, que tu fais des dettes.

Il eut l'air très étonné.

— Moi ! Jamais de la vie.

— Oh ! ne nie pas, je le sais.

II essaya encore de se défendre, mais elle

UNE SOIRÉE. l43

lui ferma la bouche par une semonce si violente qu'il dut se taire.

Puis elle reprit :

— Nous dînons à six heures, tu es hbre jusqu'au dîner. Je ne puis te tenir compagnie parce que j'ai pas mal de choses à faire.

Resté seul, il hésita entre dormir ou se promener. II regardait tour à tour la porte conduisant à sa chambre et celle conduisant à la rue. II se décida pour la rue.

Donc il sortit et se mit à rôder, d'un pas lent, le sabre sur les mollets, par la triste ville bretonne, si endormie, si calme, si morte au bord de sa mer intérieure, qu'on appelle a le Morbihan ». II regardait les petites maisons grises, les rares passants, les boutiques vides, et il murmurait: «Pas gai, pas folichon. Vannes. Triste idée de venir ici ! »

II gagna le port, si morne, revint par un boulevard solitaire et désolé, et rentra avant cinq heures. Alors il se jeta sur son lit pour sommeiller jusqu'au dîner.

La bonne le réveilla en frappant à sa porte.

— C'est servi, monsieur.

l44 UNE SOIRÉE.

II descendit.

Dans la salle humide, dont le papier se décollait près du sol, une soupière attendait sur une table ronde sans nappe, qui portait aussi trois assiettes mélancoliques.

M. et M""' Padoie entrèrent en même temps que Varajou.

On s'assit, puis la femme et le mari dessinèrent un petit signe de croix sur le creux de leur estomac, après quoi Padoie servit la soupe, de la soupe grasse. C'était jour de pot-au-feu.

Après la soupe vint le bœuf, du bœuf trop cuit, fondu, graisseux, qui tombait en bouillie. Le sous-officier le mâchait avec lenteur, avec dégoût, avec fatigue, avec rage.

M""' Padoie disait à son mari :

— Tu vas ce soir chez M. le premier président?

— Oui, ma chère.

— Ne reste pas tard. Tu te fatigues toutes les fois que tu sors. Tu n'es pas fait pour le monde avec ta mauvaise santé.

Alors elle parla de la société de Vannes, de l'excellente société où les Padoie étaient reçus avec considération, grâce à leurs sentiments religieux.

UNE SOIRÉE. l45

Puis on servit des pommes de terre en purée, avec un plat de charcuterie, en l'honneur du nouveau venu.

Puis du fromao-e. C'était fini. Pas de café.

Quand Varajou comprit qu'il devrait passer la soirée en tête-à-tête avec sa sœur, subir ses reproches, écouter ses sermons, sans avoir même un petit verre à laisser couler dans sa gorge pour faire ghsser les remontrances, il sentit bien qu'il ne pourrait pas supporter ce supplice, et il déclara qu'il devait aller à la gendarmerie pour faire régulariser quelque chose sur sa permission.

Et il se sauva, dès sept heures.

A peine dans la rue, il commença par se secouer comme un chien qui sort de l'eau. II murmurait: «Nom d'un nom, d'un nom, d'un nom, quelle corvée! »

Et il se mit à la recherche d'un café, du meilleur café de la ville. 11 le trouva sur une place, derrière deux becs de gaz. Dans l'intérieur, cinq ou six hommes, des demimessieurs peu bruyants, buvaient et causaient doucement, accoudés sur de petites tables, tandis que deux joueurs de billard marchaient autour du tapis vert où roulaient les billes en se heurtant.

l46 UNE SOIREE.

On entendait leur voix compter: «Dixhuit, — dix-neuf. — Pas de chance. — Oh ! joh coup! bien joué! — Onze. — II fallait prendre par la rouge. — Vingt. — Bille en tête, bille en tcte. — Douze. Hein ! j'avais raison?»

Varajou commanda : « Une demi-tasse et un carafon de fine, de la meilleure. »

Puis il s'assit, attendant sa consommation.

Il était accoutumé à passer ses soirs de liberté avec ses camarades, dans le tapage et la fumée des pipes. Ce silence, ce calme l'exaspéraient. Il se mit à boire, du café d'abord, puis son carafon d'eau-de-vie, puis un second qu'il demanda. II avait envie de rire maintenant, de crier, de chanter, de battre quelqu'un.

Il se dit: «Cristi, me voilà remonté.

II faut que je fasse la fête. » Et l'idée lui vint aussitôt de trouver des filles pour s'amuser.

Il appela le garçon.

— Hé, l'employé!

— Voilà, m'sieu.

— Dites, l'employé, ousqu'on rigole ici! L'homme resta stupide à cette question.

— Je n'sais pas, m'sieu. Mais ici !

UNE SOIREE. l47

— Comment ici ? Qu'est-ce que tu appelles rigoler, alors, toi !

— Mais je n'sais pas, m'sieu, boire de la bonne bière ou du bon vin.

— Va donc, moule, et les demoiselles, qu'est-ce que t'en fais ?

— Les demoiselles! ah ! ah!

— Oui, les demoiselles, ousqu'on en trouve ici ?

— Des demoiselles?

— Mais oui, des demoiselles !

Le garçon se rapprocha, baissa la voix :

— Vous demandez ousqu'est la maison ?

— Mais oui, parbleu!

— Vous prenez la deuxième rue à gauche et puis la première à droite. — C'est au 13.

— Merci, ma vieille. Via pour toi.

— Merci, m'sieu.

Et Varajou sortit en répétant : a Deuxième à gauche, première à droite, 15. » Mais au bout de quelques secondes, il pensa : «Deuxième à gauche, — oui. — Mais en sortant du café, fallait-il prendre à droite ou à gauche? Bah! tant pis, nous verrons bien.»

Et il marcha, tourna dans la seconde rue à gauche, puis dans la première à droite, et

l4o U.NE SOIREE.

chercha le numéro 15. C'était une maison d'assez belle apparence, dont on voyait, derrière les volets clos, les fenêtres éclairées au premier étage. La porte d'entrée demeurait entr'ouverte, et une lampe brûlait dans le vestibule. Le sous-ofFicier pensa :

— C'est bien ici.

II entra donc et, comme personne ne venait, il appela :

— Ohé! ohé!

Une petite bonne apparut et demeura stupéfaite en apercevant un soldat. Il lui dit : ((Bonjour, mon enfant. Ces dames sont en haut?

— Oui, monsieur.

— Au salon ?

— Oui, monsieur.

— Je n'ai qu'à monter?

— Oui, monsieur.

— La porte en face.

— Oui, monsieur.

Il monta, ouvrit une porte et aperçut, dans une pièce bien éclairée par deux lampes, un lustre et deux candélabres à bougies, quatre dames décolletées qui semblaient attendre quelqu'un.

Trois d'entre elles, les plus jeunes, de-

UNE SOIRÉE. l49

meuraient assises d'un air un peu guindé, sur des sièges de velours grenat, tandis que la quatrième, âgée de quarante-cinq ans environ, arrangeait des fleurs dans un vase; elle était très grosse, vêtue d'une robe de soie verte qui laissait passer, pareille à l'enveloppe d'une fleur monstrueuse, ses bras énormes et son énorme gorge, d'un rose rouge poudrederizé.

Le sous-officier salua :

— Bonjour, mesdames.

La vieille se retourna, parut surprise, mais s'inclina.

— Bonjour, monsieur.

II s'assit.

Mais, voyant qu'on ne semblait pas l'accueillir avec empressement, il songea que les officiers seuls étaient sans doute admis dans ce lieu; et cette pensée le troubla. Puis il se dit: «Bah! s'il en vient un, nous verrons bien. » Et il demanda :

— Alors, ça va bien ?

La dame, la grosse, la maîtresse du logis sans doute, répondit :

— Très bien ! merci.

Puis il ne trouva plus rien, et tout le monde se tut.

1 5 0 UNE SOIRÉE

Cependant il eut honte, à la fin, de sa timidité, et riant d'un rire gêné :

— Eh bien, on ne rigole donc pas. Je paye une bouteille de vin. . .

II n'avait point fini sa phrase que la porte s'ouvrit de nouveau, et Padoie, en habit noir, apparut.

Alors Varajou poussa un hurlement d'allégresse, et, se dressant, il sauta sur son beaufi"ère, le saisit dans ses bras et le fit danser tout autour du salon en hurlant: «V'Ià Padoie... V'Ià Padoie .. V'Ià Padoie... »

Puis, lâchant le percepteur éperdu de surprise, il lui cria dans la figure :

— Ah ! ah ! ah ! farceur ! farceur. . . Tu fais donc la fête, toi... Ah ! farceur... Et ma sœur!... Tu la lâches, dis!...

Et songeant à tous les bénéfices de cette situation inespérée, à l'emprunt forcé, au chantage inévitable, il se jeta tout au long sur le canapé et se mit à rire si fort que tout le meuble en craquait.

Les trois jeunes dames, se levant d'un seul mouvement, se sauvèrent, tandis que la vieille reculait vers la porte, paraissait prête à défaillir.

Et deux messieurs apparurent, décorés.

UNE SOIREE. I 5 1

tous deux en habit. Padoie se précipita vers eux :

— Oh! monsieur le président... il est fou... il est fou... On nous l'avait envoyé en convalescence. . . vous voyez bien qu'il est fou. . .

Varajou s'était assis, ne comprenant plus, devinant tout à coup qu'il avait fait quelque monstrueuse sottise. Puis il se leva, et se tournant vers son beau-frère :

— Où donc sommes-nous ici ? demandat-il.

Mais Padoie, saisi soudain d'une colère folle, balbutia :

— Où... où... où nous sommes... Malheureux... misérable... infâme... Où nous sommes... Chez monsieur le premier président!... chez monsieur le premier président de Mortemain... de Mortemain... de... de... de... de Mortemain... Ah!... ah!... canaille!... canaille!... canaille!... canaille!...

Une Soirée a paru dans le Gil-Blas du mardi 29 mars

LA CONFESSION

LA CONFESSION

Qi

UAND le capitaine Hector -Marie de Fontenne épousa M^^*^ Laurine d'Estelle, les parents et amis jugèrent que cela ferait un mauvais ménage.

M^'' Laurine, jolie, mince, frêle, blonde et hardie, avait, à douze ans, l'assurance d'une femme de trente. C'était une de ces petites Parisiennes précoces qui semblent nées avec toute la science de la vie, avec toutes les ruses de la femme, avec toutes les audaces de pensée, avec cette profonde astuce et cette souplesse d'esprit qui font que certains êtres paraissent fatalement destinés, quoi qu'ils fassent, à jouer et à tromper les autres. Toutes leurs actions semblent préméditées, toutes

I ^6 LA CONFESSION

leurs démarches calculées, toutes leurs paroles soigneusement pesées, leur existence n'est qu'un rôle qu'ils jouent vis-à-vis de leurs semblables.

Elle était charmante aussi; très rieuse, rieuse à ne savoir se retenir ni se calmer quand une chose lui semblait amusante et drôle. Elle riait au nez des gens de la façon la plus impudente, mais avec tant de grâce qu'on ne se fâchait jamais.

Elle était riche, fort riche. Un prêtre servit d'intermédiaire pour lui faire épouser le capitaine de Fontenne. Elevé dans une maison religieuse, de la façon la plus austère, cet officier avait apporté au régiment des mœurs de cloître, des principes très raides et une intolérance complète. C'était un de ces hommes qui deviennent infailliblement des saints ou des nihilistes, chez qui les idées s'installent en maîtresses absolues, dont les croyances sont inflexibles et les résolutions inébranlables.

C'était un grand garçon brun, sérieux, sévère, naïf, d'esprit simple, court et obstiné, un de ces hommes qui passent dans la vie sans jamais en comprendre les dessous, les nuances et les subtilités, qui ne devinent

LA CONFESSION. I 57

rien, ne soupçonnent rien, et n'admettent pas qu'on pense, qu'on juge, qu'on croie et qu'on agisse autrement qu'eux.

M"'' Laurine le vit, le pénétra tout de suite et l'accepta pour mari.

Ils firent un excellent ménag-e. Elle fut souple, adroite et sage, sachant se montrer telle qu'elle devait être, toujours prête aux bonnes œuvres et aux fêtes, assidue à l'église et au théâtre, mondaine et rigide, avec un petit air d'ironie, avec une lueur dans l'œil en causant gravement avec son grave époux. Elle lui racontait ses entreprises charitables avec tous les abbés de la paroisse et des environs, et elle profitait de ces pieuses occupations pour demeurer dehors du matin au soir.

Mais quelquefois, au milieu du récit de quelque acte de bienfaisance, un fou rire la saisissait tout d'un coup, un rire nerveux impossible à contenir. Le capitaine demeurait surpris, inquiet, un peu choqué en face de sa femme qui suffoquait. Quand elle s'était un peu calmée, il demandait: «Qu'est-ce que vous avez donc, Laurine?» Elle répondait : (( Ce n'est rien ! Le souvenir d'une drôle de chose qui m'est arrivée. » Et elle racontait une histoire quelconque.

158 LA CONFESSION

Or, pendant l'été de 1883, ^^ capitaine Hector de Fontenne prit part aux grandes manœuvres du 32^" corps d'armée.

Un soir, comme on campait aux abords d'une ville, après dix jours de tente et de rase campagne, dix jours de fatigues et de privations, les camarades du capitaine résolurent de faire un bon dîner.

M. de Fontenne refusa d'abord de les accompagner; puis, comme son refus les surprenait, il consentit.

Son voisin de table, le commandant de Favré, tout en causant des opérations militaires, seule chose qui passionnât le capitaine, lui versait à boire coup sur coup. II avait fait très chaud dans le jour, une chaleur lourde, desséchante, altérante; et le capitaine buvait sans y songer, sans s'apercevoir que, peu à peu, une gaieté nouvelle entrait en lui, une certaine joie vive, brûlante, un bonheur d'être, plein de désirs éveillés, d'appétits inconnus, d'attentes indécises.

Au dessert il était gris. II parlait, riait, s'agitait, saisi par une ivresse bruyante, une ivresse folle d'homme ordinairement sage et tranquille.

LA CONFESSION, I 59

On proposa d'aller finir la soirée au théâtre; il accompagna ses camarades. Un d'eux reconnut une actrice qu'il avait aimée; et un souper fut organisé où assista une partie du personnel féminin de la troupe.

Le capitaine se réveilla le lendemain dans une chambre inconnue et dans les bras d'une petite femme blonde qui lui dit, en le voyant ouvrir les yeux : « Bonjour, mon gros chat ! »

II ne comprit pas d'abord; puis, peu à peu, ses souvenirs lui revinrent, un peu troublés cependant.

Alors il se leva sans dire un mot, s'habilla et vida sa bourse sur la cheminée.

Une honte le saisit quand il se vit debout, en tenue, sabre au côté, dans ce logis meublé, aux rideaux fripés, dont le canapé, marbré de taches, avait une allure suspecte, et il n'osait pas s'en aller, descendre l'escalier où il rencontrerait des gens, passer devant le concierge, et, surtout sortir dans la rue sous les yeux des passants et des voisins.

La femme répétait sans cesse : « Qu'est-ce qui te prend? As-tu perdu ta langue? Tu l'avais pourtant bien pendue hier soir! En voilà un mufle ! »

II la salua avec cérémonie, et, se décidant

I 6o LA. CONFESSION.

à la fuite, regagna son domicile à grands pas, persuadé qu'on devinait à ses manières, à sa tenue, à son visage, qu'il sortait de chez une fille.

Et le remords le tenailla, un remords harassant d'homme rigide et scrupuleux.

H se confessa, communia; mais il demeurait mai à l'aise, poursuivi par le souvenir de sa chute et par le sentiment d'une dette, d'une dette sacrée contractée envers sa femme.

II ne la revit qu'au bout d'un mois, car elle avait été passer chez ses parents le temps des grandes manœuvres.

Elle vint à lui les bras ouverts, le sourire aux lèvres. II la reçut avec une attitude embarrassée de coupable; et jusqu'au soir, il s'abstint presque de lui parler.

Dès qu'ils se trouvèrent seuls, elle lui demanda :

— Qu'est-ce que vous avez donc, mon ami, je vous trouve très changé.

II répondit d'un ton gêné :

— Mais je n'ai rien, ma chère, absolument

rien.

Pardon, je vous connais bien, et je suis

LA CONFESSION. l6l

sûre que vous avez quelque chose, un souci, un chagrin, un ennui, que sais-je?

— Eh bien, oui, j'ai un souci.

— Ah! Et lequel?

— II m'est impossible de vous le dire.

— A moi? Pourquoi ça? Vous m'inquiétez.

— Je n'ai pas de raisons à vous donner. II m'est impossible de vous le dire.

Elle s'était assise sur une causeuse, et il marchait, lui, de long en large, les mains derrière le dos, en évitant le regard de sa femme. Elle reprit :

— Voyons, il faut alors que je vous confesse, c'est mon devoir, et que j'exige de vous la vérité ; c'est mon droit. Vous ne pouvez pas plus avoir de secret pour moi que je ne puis en avoir pour vous.

II prononça, tout en lui tournant le dos, encadré dans la haute fenêtre :

— • Ma chère, il est des choses qu'il vaut mieux ne pas dire. Celle qui me tracasse est de ce nombre.

Elle se leva, traversa la chambre, le prit par le bras et, l'ayant forcé à se retourner, lui posa les deux mains sur les épaules, puis souriante, câline, les yeux levés :

— Voyons, Marie (elle l'appelait Marie

I 62 [,A C0x\FESS10-\.

aux heures de tendresse), vous ne pouvez me rien cacher. Je croirais que vous avez fait quelque chose de mal.

II murmura :

— J'ai fait quelque chose de très mal. Elle dit avec gaieté :

— Oh! si mal que cela? Ça m'étonne beaucoup de vous !

Il répondit vivement ;

— Je ne vous dirai rien de plus. C'est inutile d'insister.

Mais elle l'attira jusqu'au fauteuil, le força à s'asseoir dedans, s'assit elle-même sur sa jambe droite, et baisant d'un petit baiser léger, d'un baiser rapide, ailé, le bout frisé de sa moustache :

— Si vous ne me dites rien, nous serons fâchés pour toujours.

II murmura, déchiré par le remords et torturé d'angoisse :

— Si je vous disais ce que j'ai fait, vous ne me le pardonneriez jamais.

— Au contraire, mon ami, je vous pardonnerai tout de suite.

— Non, c'est impossible.

— Je vous le promets.

— Je vous dis que c'est impossible.

LA CONFESSION. l6^

— Je jure de vous pardonner.

— Non, ma chère Laurine, vous ne le pourriez pas.

— Que vous êtes naïf, mon ami, pour ne pas dire niais! En refusant de me dire ce que vous avez fait, vous me laisserez croire des choses abominables; et j'y penserai toujours, et je vous en voudrai autant de votre silence que de votre forfait inconnu. Tandis que si vous parlez bien franchement, j'aurai oubhé dès demain.

— C'est que. . .

— Quoi?

II rougit jusqu'aux oreilles, et d'une voix sérieuse :

— Je me confesse à vous comme je me confesserais à un prêtre, Laurine.

Elle eut sur les lèvres ce rapide sourire qu'elle prenait parfois en l'écoutant, et d'un ton un peu moqueur :

— Je suis tout oreilles.

II reprit :

— Vous savez, ma chère, comme je suis sobre. Je ne bois que de l'eau rougie, et jamais de liqueurs, vous le savez.

— Oui, je le sais.

— Eh bien, figurez-vous que, vers la fin

l6j LA CONFESSION.

des grandes manœuvres, je me suis laissé aller à boire un peu, un soir, étant très altéré, très fatigué, très las, et...

— Vous vous êtes grisé? Fi, que c'est laid!

— Oui, ]e me suis grisé.

Elle avait pris un air sévère :

— Mais là, tout à fait grisé, avouez-le, grisé à ne plus marcher, dites?

— Oh ! non , pas tant que ça. J'avais perdu la raison, mais non l'équilibre. Je parlais, je riais, j'étais fou.

Comme il se taisait, elle demanda :

— C'est tout?

— Non.

— Ah! et... après?

— Après. . . j'ai. . . j'ai commis une infamie. Elle le regardait, inquiète, un peu troublée, émue aussi.

— Quoi donc, mon ami?

— Nous avons soupe avec... avec des actrices... et je ne sais comment cela s'est fait, je vous ai trompée, Laurine!

Il avait prononcé cela d'un ton grave, solennel.

Elle eut une petite secousse, et son œil s'éclaira d'une gaieté brusque, d'une gaieté profonde, irrésistible.

LA COMFESSION. ï6^

Elle dit :

— Vous... vous... vous m'avez...

Et un petit rire sec, nerveux, cassé, lui glissa entre les dents par trois fois, qui lui coupait la parole.

Elle essayait de reprendre son sérieux; mais chaque fois qu'elle allait prononcer un mot, le rire frémissait au fond de sa gorge, jaillissait, vite arrêté, repartant toujours, repartant comme le gaz d'une bouteille de Champagne débouchée dont on ne peut retenir la mousse. Elle mettait la main sur ses lèvres pour se calmer, pour enfoncer dans sa bouche cette crise malheureuse de gaieté; mais le rire lui coulait entre les doigts, lui secouait la poitrine, s'élançait malgré elle. Elle bégayait : «Vous... vous... m'avez trompée... — Ah!... ah! ah! ah!... ah!

ah ! ah ! »

Et elle le reo-ardait d'un air singulier, si railleur, malgré elle, qu'il demeurait interdit, stupéfait.

Et tout d'un coup, n'y tenant plus, elle éclata... Alors elle se mit à rire, d'un rire qui ressemblait à une attaque de nerfs. De petits cris saccadés lui sortaient de la bouche, venus, semblait-il, du fond de la poitrine; et,

l66 LA CONFESSION.

les deux mains appuyées sur le creux de son estomac, elle avait de longues quintes jusqu'à étouffer, comme les quintes de toux dans la coqueluche.

Et chaque effort qu'elle faisait pour se calmer amenait un nouvel accès, chaque parole qu'elle voulait dire la faisait se tordre plus fort.

((Mon... mon... mon... pauvre ami... ah î ah ! ah !.. . ah ! ah ! ah ! »

Il se leva, la laissant seule sur le fauteuil, et devenant soudain très pâle, il dit :

— Laurine, vous êtes plus qu'inconvenante.

Elle balbutia, dans un délire de gaieté :

— Que... que voulez-vous... je... je... je ne peux pas... que... que vous êtes dnMe... ah ! ah ! ah ! ah !.. .

Il devenait livide et la regardait maintenant d'un œil fixe où une pensée étrange s'éveillait.

Tout d'un coup, il ouvrit la bouche comme pour crier quelque chose, mais ne dit rien, tourna sur ses talons, et sortit en tirant la porte.

Laurine, pliée en deux, épuisée, défaillante, riait encore d'un rire mourant, qui se

LA CO-NFtSSlO-N. I 67

ranimait par moments comme la flamme d'un incendie presque éteint.

La Confession a paru dans le Gil-Blns du mardi 12 août 1884.

MAÎTRE Bontran, le célèbre avocat parisien, celui qui depuis dix ans plaide et obtient toutes les séparations entre époux mal assortis, ouvrit la porte de son cabinet et s'effaça pour laisser passer le nouveau client.

C'était un gros homme rouge, à favoris blonds et drus, un homme ventru, sanguin et vigoureux. II salua :

— Prenez un siège, dit l'avocat.

Le client s'assit et, après avoir toussé :

— Je viens vous demander, monsieur, de plaider pour moi dans une affaire de divorce.

— Parlez, monsieur, je vous écoute.

— Monsieur, je suis un ancien notaire.

— Déjà!

— Oui, déjà. J'ai trente-sept ans.

— Continuez.

— Monsieur, j'ai fait un mariage malheureux, très malheureux.

— Vous n'êtes pas le seul.

— Je le sais et je plains les autres ; mais mon cas est tout à fait spécial et mes griefs contre ma femme d'une nature très particulière. Mais je commence par le commencement. Je me suis marié d'une façon très bizarre. Croyez-vous aux idées dangereuses?

— Qu'entendez-vous par là?

— Croyez-vous que certaines idées soient aussi dangereuses pour certains esprits que le poison pour le corps ?

— Mais, oui, peut-être.

— Certainement. II y a des idées qui entrent en nous, nous rongent, nous tuent, nous rendent fou, quand nous ne savons pas leur résister. C'est une sorte de phylloxéra des âmes. Si nous avons le malheur de laisser une de ces pensées-là se glisser en nous, si nous ne nous apercevons pas dès le début qu'elle est une envahisseuse, une maîtresse, un tyran, qu'elle s'étend heure par heure, jour par jour, qu'elle revient sans cesse, s'installe, chasse

toutes nos préoccupations ordinaires, absorbe toute notre attention et change l'optique de notre jugement, nous sommes perdus.

Voici donc ce qui m'est arrivé, monsieur. Comme je vous l'ai dit, j'étais notaire h. Rouen, et un peu gêné, non pas pauvre, mais pauvret, mais soucieux, forcé à une économie de tous les instants, obligé de limiter tous mes goûts, oui, tous! et c'est dur à mon

aae.

Comme notaire, je lisais avec grand soin les annonces des quatrièmes pages des journaux, les offres et demandes, les petites correspondances, etc., etc.; et il m'était arrivé plusieurs fois, par ce moyen, de faire faire à quelques clients des mariages avantageux.

Un jour, je tombe sur ceci :

(( Demoiselle jolie, bien élevée, comme il faut, épouserait homme honorable et lui apporterait deux millions cinq cent mille francs bien nets. Rien des ao-ences. »

Or, justement, ce jour-là, je dînais avec deux amis, un avoué et un filateur. Je ne sais comment la conversation vint à tomber sur les mariages, et je leur parlai, en riant, de la demoiselle aux deux millions cinq cent mille francs.

Le Pilateur dit : « Qu'est-ce que c'est que ces femmes-là?))

L'avoué plusieurs fois avait vu des mariages excellents conclus dans ces conditions, et il donna des détails; puis il ajouta, en se tournant vers moi :

— Pourquoi diable ne vois-tu pas ça pour toi-même? Cristi, ça t'en enlèverait des soucis, deux millions cinq cent mille francs.

Nous nous mîmes à rire tous les trois, et on parla d'autre chose.

Une heure plus tard je rentre chez moi.

Il faisait froid cette nuit-là. J'habitais d'ailleurs une vieille maison, une de ces vieilles maisons de province qui ressemblent à des champignonnières. En posant la main sur la rampe de fer de l'escalier, un frisson glacé m'entra dans le bras, et comme j'étendais l'autre pour trouver le mur, je sentis, en le rencontrant, un second frisson m'envahir, plus humide, celui-là, et ils se joignirent dans ma poitrine, m'emplirent d'angoisse, de tristesse et d'énervement. Et )e murmurai, saisi par un brusque souvenir :

— Sacristi, si je les avais, les deux millions cinq cent mille !

Ma chambre était lugubre, une chambre

de garçon rouennais faite par une bonne chargée aussi de la cuisine. Vous la voyez d'ici, cette chambre! un grand ht sans rideaux, une armoire, une commode, une toilette, pas de feu. Des habits sur les chaises, des papiers par terre. Je me mis à chantonner, sur un air de café-concert, car je fréquente quelquefois ces endroits-là :

Deux millions,

Deux millions Sont bons Avec cinq cent mille Et femme gentille.

Au fait, je n'avais pas encore pensé à la femme et j'y songeai tout à coup en me glissant dans mon lit. J'y songeai même si bien que je fus longtemps à m'endormir.

Le lendemain, en ouvrant les yeux, avant le jour, je me rappelai que je devais me trouver à huit heures à Darnétal pour une affaire importante. II fallait donc me lever A six heures — et il gelait.

— Cristi de cristi, les deux millions cinq cent mille!

Je revins à mon étude vers dix heures. Il y avait là dedans une odeur de poêle rougi,

iTÔ DIVORCE.

de vieux papiers, l'odeur des papiers de procédure avancés -— rien ne pue comme ça — et une odeur de clercs, bottes, redingotes, chemises, cheveux et peau, peau d'hiver peu lavée, le tout chauffé à dix-huit degrés.

Je déjeunai, comme tous les jours, d'une côtelette brûlée et d'un morceau de fromage. Puis je me remis au travail.

C'est alors que je pensai très sérieusement pour la première fois à la demoiselle aux deux millions cinq cent mille. Qui était-ce? Pourquoi ne pas écrire? Pourquoi ne pas savoir?

Enfin, monsieur, j'abrège. Pendant quinze jours cette idée me hanta, m'obséda, me tortura. Tous mes ennuis, toutes les petites misères dont je souffrais sans cesse, sans les noter jusque-là, presque sans m'en apercevoir, me piquaient cà présent comme des coups d'aiguille, et chacune de ces petites souffrances me faisait songer aussitôt à la demoiselle aux deux millions cinq cent mille.

Je finis par imaginer toute son histoire. Quand on désire une chose, monsieur, on se la figure telle qu'on l'espère.

Certes, il n'était pas très naturel qu'une jeune fille de bonne famille, dotée d'une fiiçon aussi convenable, cherchât un mari par

la voie des journaux. Cependant, II se pouvait faire que cette fille fût honorable et malheureuse.

D'abord, cette fortune de deux millions cinq cent mille francs ne m'avait pas ébloui comme une chose féerique. Nous sommes habitués, nous autres qui lisons toutes les offres de cette nature, à des propositions de mariage accompagnées de six, huit, dix ou même douze millions. Le chiffre de douze millions est même assez commun. II plaît. Je sais bien que nous ne croyons guère à la réalité de ces promesses. Elles nous font cependant entrer dans l'esprit ces nombres fantastiques, rendent vraisemblables, jusqu'à un certain point, pour notre crédulité inattentive, les sommes prodigieuses qu'ils représentent et nous disposent à considérer une dot de deux millions cinq cent mille francs comme très possible, très morale.

Donc, une jeune fille, enfant naturelle d'un parvenu et d'une femme de chambre, ayant hérité brusquement de son père, avait appris du même coup la tache de sa naissance, et pour ne pas avoir à la dévoiler à quelque homme qui l'aurait aimée, faisait appel aux inconnus par un moyen fort usité

qui comportait en lui-même une sorte d'aveu

de tare oriormelle.

Ma supposition était stupide. Je m'y attachai cependant. Nous autres, notaires, nous ne devrions jamais lire des romans ; et j'en ai lu, monsieur.

Donc j'écrivis, comme notaire, au nom d'un client, et j'attendis.

Cinq jours plus tard, vers trois heures de l'après-midi, j'étais en train de travailler dans mon cabinet, quand le maître clerc m'annonça :

— M"'^ Chantefrise.

— Faites entrer.

Alors apparut une femme d'environ trente ans, un peu forte, brune, l'air embarrassé.

— Asseyez- vous, mademoiselle.

Elle s'assit et murmura :

— C'est moi, monsieur.

— Mais, mademoiselle, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.

— La personne à qui vous avez écrit.

— Pour un mariage ?

■ — Oui, monsieur.

— Ah ! très bien !

— Je suis venue moi-même, parce qu'on fait mieux les choses en personne.

— Je suis de votre avis, mademoiselle.

Donc vous désirez vous marier?

— Oui, monsieur.

— Vous avez de la famille ?

Elle hésita, baissa les yeux et balbutia :

— Non, monsieur... Ma mère... et mon père. . . sont morts.

Je tressaillis. — Donc j'avais deviné juste, — et une vive sympathie s'éveilla brusquement dans mon cœur pour cette pauvre créature. Je n'insistai pas pour ménager sa sensibihté, et je repris :

— Votre fortune est bien nette?

Elle répondit, cette fois, sans hésiter :

— Oh! oui, monsieur.

Je la regardais avec grande attention, et, vraiment, elle ne me déplaisait pas, bien qu'un peu mûre, plus mûre que je n'avais pensé. C'était une belle personne, une forte personne, une maîtresse femme. Et l'idée me vint de lui jouer une jolie petite comédie de sentiment, de devenir amoureux d'elle, de supplanter mon client imaginaire, quand je me serais assuré que la dot n'était pas illusoire. Je lui parlai de ce client que je dépeignis comme un homme triste, très honorable, un peu malade.

i8o DIVORCE.

Elle dit vivement :

— Oh! monsieur, j'aime les gens bien portants.

— Vous le verrez, d'ailleurs, mademoiselle, mais pas avant trois ou quatre jours, car il est parti hier pour l'Angleterre.

— Oh ! que c'est ennuyeux, dit-elle.

— Mon Dieu! oui et non. Etes-vous pressée de retourner chez vous?

— Pas du tout.

— Eh bien, restez ici. Je m'efforcerai de vous faire passer le temps.

— Vous êtes trop aimable, monsieur.

— Vous êtes descendue à l'hotel ?

Elle nomma le premier hôtel de Rouen.

— Eh bien, mademoiselle, voulez-vous permettre à votre futur. . . notaire de vous offrir à dîner, ce soir.

Elle parut hésiter, inquiète, indécise; puis elle se décida :

— Oui, monsieur.

— Je vous prendrai chez vous à sept heures.

— Oui, monsieur.

— Alors, à ce soir, mademoiselle?

— Oui, monsieur.

Et je la reconduisis jusqu'à ma porte.

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