A la Reine
lui prit, les vapeurs la gagnèrent, clic ne savait que faire de sa royauté; mais clic fit des enfants tristement tant (pie le Roi voulut. Le Roi Stanislas m'a souvent dit que les deux Reines les plus ennuyeuses qui eussent jamais existé étaient la Reine sa femme et la Reine sa fdlc.
Elle avait madame la marquise de ÎNeslcs comme dame d'honneur ; à sa mort, elle donna la place à sa fdle, la marquise de Mailly, qui avait épousé son cousin. Madame de Nesles était une des plus belles femmes de la Cour et des plus galantes ; elle était fdle du dernier duc de Mazarin. Quant au marquis de Nesles, il avait beaucoup d'esprit et d'imagination, sans jugement, sans vertu, et sans aucun principe ; tout son caractèie était tourné à la volupté, à la frivolité ; avec deux cent mille livi'cs de i-ente, il était toujours tourmenté par ses créanciers . Quand le tzar Pierre vint à Paris, il fut chargé de lui en faille les honneurs ; le Tzar, le voyant changer d'habit tous les jours, finit par lui dire « qu'apparemment son tailleur était bien mauvais, puisqu'il changeait si souvent de vêlements ».
L'ennui et le malaise réciproques que le Roi et la Reine sentaient l'un pour l'autre allaient toujours en augmentant, et le Roi ne savait que faire, quand il ne chassait pas, et qu'il ne mangeait, ne buvait ou ne dormait. Il prit machinalement un air de tristesse, et une teinture de jaune, qui fit ci'alndre aux médecins qu'il n'eût la jaunisse. Chicaneau, premier médecin, et La Pcyronnic, premier chirurgien, se concertèrent pour donner en secret une maîtresse au Roi, en s'arrangeant de manière à ce que le (".ardinal n'en sût rien. J'ai ouï dire à La Pcyronnie (|ue le Roi était si désœuvré, que, quand il était dans sa chambre, il s'amusait à tuer des mouches, et qu'il avait si peur du Cardinal et si peu d'activité dans l'esprit et le caractère, que, si on le laissait dans cet état de végétation,
il y avait à craindre pour sa santé. Ce fut donc par ordonnance de la Faculté qu'on lui donna une maîtresse*.
Ces messieurs clioisirenl madame de Mailly, qui était galante, laide, mais bien faite, avec une très jolie jambe, gaie, enfant et naturelle. Elle ne paraissait avoir aucune disposition à l'intrigue ni à l'ambition, et elle a prouvé que c'était vrai. Elle était fort pauvre, et MM. de la Faculté virent aisément qu'avec peu d'argent, elle préférerait le lloi à ses autres amants.
Après avoir prévenu le Roi et madame de Mailly, La Peyronnie la fit entrer cliez le Roi mystérieusement par un petit escalier dérobé. On prétend que le Roi fut embarrassé avec elle à la première visite, et que ce ne lut qu'à la seconde qu'elle trouva moyen de le mettre à son aise avec elle. Ce commerce fut secret jusqu'en 1740. Ce fut la ducbesse d'Antin qui, montant à minuit dans le petit escalier qui donnait dans les Cabinets, et voyant une femme en capote qui montait devant elle, crut que c'était une voleuse. Elle ordonna à ses gens de la suivre avec leurs flambeaux. Madame de Mailly se mit à monter très vite; le valet de chambre qui était en haut povir lui ouvrir la porte, voyant du monde et des flambeaux qui couraient après elle, se mit à crier : « Laissez la passer, c'est une folle ! » Madame la duchesse d'Antin rendit cette histoire publique le lendemain, et en fut très grondée par le duc d'Antin, son grand-beau-père, qui avait été un lin courtisan du temps de Louis XIV et de madame deMaintenon.
Le Cardinal fut très affligé ; mais madame de Mailly tira parti de l'imprudence de la duchesse d'Antin, et se fit
I. IJans un autre récit, madame de la Fcrté-Tmbaidl reproduit à peu près dans les mêmes termes les anecdotes qui précèdent, en les mcltunt dans la bourlie du roi' Stanislas Leczinski.
APPENDICF. . /»II
déclarer maîtresse du Roi. Le premier momcni où elle jouit vis-à-vis du public de son grand éclat fut le jour que le Roi donna une audience dans la galerie de Versailles à l'ambassadeur turc. Toutes les femmes en grand habit devaient y être une demi-heure avant le Roi. Madame de Mailly, à qui on avait gardé la meilleure place, sortit de l'Œil de Bœuf peu de minutes avant le Roi, suivie de la duchesse d'Antin, et arriva superbement vêtue à sa place. J'étais à cette audience, et comme je n'avais jamais vu le spectacle du début d'une maîtresse, je me sentis frappée pour elle et sa suivante d'un mépris que je n'oublierai jamais. Madame de Mailly mérita cependant d'èlrc louée par comparaison aux autres. Elle ne fut ni intrigante, ni intéressée. Le premier présent du Roi, qui était fort avare, fut deux flambeavix d'argent pour nietlrc sur sa table de jeu.
... Les valets de chambre du Roi, voyant que sa Majesté aimait le changement, imaginèrent de lui donner une maîtresse à eux. Ce fut Le Bel qui jeta les yeux sur la petite d'Étiolés, qui était la beauté de Paris. La mère de celle-ci, madame Poisson, était très jolie, très intrigante et femme entretenue sur le pavé de Paris. Son mari, boucher des Invalides, et soujDÇonné d'avoir trop volé dans cette place, eut un procès oiî il courut risque d'être pendu ; mais les intrigues de sa femme suspendirent le jugement. Elle avait été la maîtresse du prince de Grimberg, l'homme de son temps le plus à la mode pour la galanterie, puis de M. Paris-lNIontmartel. Elle était liée avec la fameuse Tencin, et qviand elle accoucha de madame d'Étiolés, elle lui donna la Tencin pour marraine, et persuada au prince de Grimberg et à Montmartel que c'était leur fdle. Comme cette petite était jolie, bien faite, avait de la voix et tous les talents pour séduire, la Poisson,
ayant alors Le Bol pour amant, imagina d'élever sa fille pour être la maîtresse du Roi. Elle lit son plan en conséquence, et porta vers ce but toutes les facultés et les talcnfs de cette enfant. Comme la Poisson avait beaucoup plus d'esprit que sa fille, elle ne doutait pas, d'après lindifférence et la faiblesse du Roi, qu'elle ne parvînt de cette manière à gouverner le royaume, et il y a toute apparence que cela serait arrivé, si elle ne fût pas morte d'un cancer, la même année que sa fille fût maîtresse déclarée. L'idée qu'elle avait Inculquée à sa fille avait si bien germé dans l'imagination de celle-ci, devenue madame d'Étiolés, qu'elle m'a dit qu'à la maladie de Louis XY, en 1744. elle venait d'accoucher d'une fille qui fut mademoiselle Alexandrine, et qu'en apprenant le danger du Roi, cela lui fit une révolution de couche, dont elle pensa mourir.
Elle allait continuellement d'Etiolés aux chasses du Roi, à la forêt de Senart ; le Roi la remarquait beaucoup et en parlait à Le Bel, qui faisait tout ce qu'il pouvait pour augmenter son envie. jMadame de Chàteauroux le sut ; et, en 1743, revenant d'une chasse dans son carrosse, madame de Chevreuse ayant dit cjue madame d'Etloles était encore plus jolie qu'à son ordinaire, madame de Chàteauroux lui marcha sur le pied d'une force terrible ; et quand elles eurent quitté le Roi, madame de Chevreuse lui demandant raison du mal qu'elle lui avait fait : « Ne savez-vous donc pas, lui répondit madame de Chàteauroux, que l'on veut donner cette petite d'Etiolés au Roi ? » Je tiens cette anecdote de la bouche de madame de Chevreuse.
Comme je sais l'histoire de madame de Pompadour directement d'elle-même ou des gens de mes amis qui passaient leur vie avec elle, il faut que j'explique la raison de ma connaissance avec la marquise. Quand M. de ïournehem eut marié son neveu d'Eliolcs avec la petite
Poisson, il loua une maison à quatre porles de celle de mon père, et la Poisson mil beaucoup d'importance à entrer en commerce d'amitié avec ma mère, dont le salon commençait à acquérir une grande célébrité. Elle prit le prétexte de sa fille qu'elle voulait mettre en bonne compagnie, et, à mon grand étonnement et chagrin, je vis un jour arriver, chez ma mère et clicz moi, la Poisson avec sa fille. La mère était si décriée qu'il était impossible de suivre celte connaissance, mais la fille méritait des politesses. Je fus très embarrassée pour les séparer, de manière à ne pas être malhonnête ; je parvins enfin à ne rendre les visites qu'à madame d'Eliolcs, qui avait demandé à ma mère permission de venir souvent chez elle, « pour y prendre de l'esprit ; car la compagnie de son oncle, disait-elle, était de fort honnêtes gens, mais qui avaient un très mauvais ton ». Le jour de l'an 1744. elle vint à ma toilette avec son mari, me souhaiter la bonne année, avec un respect dont je la grondai en riant : et le Jour de l'an de l'année suivante, elle eut à la sienne, et chapeau bas, tous les seigneurs de la Cour et les princes du sang ! Ce souvenir me fait encore rire quand j'y pense. Après la mort de la duchesse de Chàteauroux, le Roi avait paru assez affligé, pour animer le duc de Richelieu et les valets de chambre du désir de lui procurer une consolation. Le Bel pensa alors à réaliser son projet en faveur de madame d'Étiolés, mais le duc imagina d'engager plutôt madame de Flavacourt à prendre la place de sa sœur. Le Roi ne demandait pas mieux ; il était homme d'habitude, et la quatrième sœur lui paraissait un choix tout simple et plus commode qu'un autre. Mais M. de Richelieu était brouillé avec madame de Flavacourt, qui, de son côté, ne pouvait le souffrir. Il lui avait fait toutes les noirceurs auprès du Roi pour la renvoyer des Cabinets ; et elle
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lui avait enfin fait fermer sa porte. Le duc la força un beau malin ; et, à son grand étonnement, madame de Fiavacourt le vil entrer cliez elle avec son air conquérant et aussi à son aise que s'ils eussent été fort bien ensemble. Comme elle est fort timide de son naturel, elle eut peur et le laissa parler tant qu'il Aoulut. 11 débuta par lui dire c( qu'il fallait qu'elle fût bien simple et même nigaude de l'avoir pris en aversion, qu'il l'avait toujours aimée, et qu'il lui en avait coûté pour lui nuire dans l'esprit du Roi ; mais que son ancien attachement pour madame sa sœur avait exigé de lui ce sacrifice, et qu'elle devait en avoir de l'estime pour lui, en considérant la force et l'utilité de son amitié. » Il ajouta (( que le Roi, n'étant pas capable d'un attachement solide, avait besoin de nouveautés pour se monter l'imagination ; qu'il avait été visible qu'il avait eu envie d'elle, que son caractère aurait peut-èlre plu davantage à sa Majesté que celui de madame de Chàteauroux, et qu'il venait maintenant lui offrir le même attachement et les mêmes services qu'il avait auparavant rendus à madame sa sœur ; que tout était disposé en sa faveur ; que le Roi mourait d'envie de se consoler, qu'il était accoutumé à son sang, et que le goût qu'il avait eu pour elle n'ayant pas été satisfait, il serait peut-être plus amoureux d'elle qu'il n'avait été de ses sœurs ; qu'il ne tenait enfin qu'à elle de jouer un des plus grands rôles qu'ait jamais joués aucune des maîtresses du Roi. «Madame de Flavacourt.qui m'a redit elle-même toute cette conversation, m'a assuré qu'elle n'avait jamais ressenti d'indignation semblable. Elle répondit au maréchal que ce qu'il lui avait dit lui avait fait horreur, qu'elle n'avait jamais voulu être la maîtresse du Roi, qu'elle n'y consentirait jamais, et qu'elle le priait de sortir de sa chambre et de n'y jamais rentrer. Le duc de Richelieu s'en alla fort confus, et ne sachant
plus sur qui jeter son plan. Cela donna le temps à Le Bel de frapper l'imagination du Roi en laveur de madame d'Êtiolcs, qu'il lui peignit comme une petite fennne de Paris, sans intrigue, n'ayant aucune connaissance de la Cour, et qui le divertirait par son ignorance et ses naïvetés. Le Roi, qui la trouvait fort jolie, se fit d'avance un plaisir d'être son éducateur, et finit par dire à Le Bel qu'il ferait connaissance intime avec elle au carnaval de l'année 1745 ; ce qui eut lieu en effet. Comme Sa Majesté avait l'intention de faire la campagne. Elle arrangea que sa maîtresse passerait l'été à Étioles avec une petite compagnie choisie; et madame d'Étiolés demanda à l'abbé de Bernis, qu'elle avait mis dans le secret de l'amour du Roi, de venir lui tenir compagnie. Il vint m'en parler. Je lui dis que, passant sa vie avec des femmes galantes et fort galant luimême, je trouvais qu'il y avait plus à gagner pour lui d'être le confident du Roi et de sa maîtresse que de l'être de tous les beaux messieurs et belles dames à la mode. Personne, au reste, n'avait alors l'idée du rôle que madame d'Étiolés jouerait à la Cour, et, pour moi, je me mettais en fureur quand on me disait qu'elle en jouerait un grand. J'ignorais l'arrangement qui éclata après le retour du Roi. Elle fut séparée de corps et de biens de son mari, au Parlement, à une audience de six heures du matin, sans aucun bruit ; le Roi lui acheta le marquisat de Pompadour, et fit demander à M. de Coursilon, qui est Pompadour, la permission que la marquise en prît le nom et les armes ; et elle fut présentée à la Cour par la princesse de Conti. L'abbé d'Aidie, très ami de cette princesse, lui dit peu de jours avant la présentation : « Quelle est la... qui pourra présenter une pareille femme à la Reine ? — L'abbé, dit la princesse, mourant de rire, n'en dites pas davantage, car ce sera moi. » Le jour de la présen-
talion, la marquise de Pompadonr, quoique aussi pou embarrassée que possible, laissa tomber son gant, après l'avoir tiré pour prendre la jupe de la Reine ; madame la princesse de Conti se baissa bien vite et le lui ramassa très respectueusement .
Dans l'été qui survint, madame de Ponqiadour me fit faire des propositions pour devenir de sa compagnie à la Cour. Je lui fis dire poliment, mais francbement, que, par caractère, je m'étais toujours senti une aversion décidée pour être attachée à la Cour, de quelque façon que ce fût; et, comme elle était foncièrement bonne femme, elle ne m'en voulut pas de ce refus. Peu detcnq)s après, étant à Fontainebleau pendant le voyage du l\oi, la duchesse de Modène me mena à la comédie, où sa loge était vis-à-vis celle du Roi, qui était en haut et grillée; après la comédie, le Roi parti, madame de Pompadour ôta sa grille et me fit des salutations si tendres, que toute la Cour en fut très étonnée, ce qui me divertit fort.
...Un mardi du mois d'août de l'année 1749, j'étais allée à Versailles avec la comtesse de Coigny, qui devait faire ses révérences au Roi et le voir pour la première fois depuis la mort de son mari. Elle vit d'abord la marquise, qui lui dit que le Roi la dispensait des révérences ; mais que Sa Majesté la verrait avec plaisir le mercredi, dans l'après-dîner, et qu'elle souperail après avec le Roi chez elle. Quant à moi, je soupai le mardi chez M. de INIaurepas. Celui-ci était gai et divertissant comme à son ordinaire, et nous fit mourir de rire pendant le repas. « Je sors, nous dit-il, de Versailles avec le Roi, qui était de mauvaise humeur. Il y a un orage qui se prépare depuis quelques jours. C'est peut-être contre la marquise. »
Le mercredi, madame de Coigny, après avoir vu le Roi chez la marquise, soupa avec lui. Le jeudi, à neuf heures
du malin, clic m'envoya chercher. En arrivant, je la trouvai égarée ; elle me dit qu'elle n'avait pas dormi de la nuit, que le Roi, à souper, avait été d'une humeur horrible, qu'il avait eu avant et après le souper un lète-à-tète avec la marquise, et qu'ils étaient rentrés dans le salon avec un air fort en colère ; que le Roi ne lui avait pas dit un mot, et qu'il avait sifflé, ce qui, d'après ce qu'elle tenait de feu son mari, était la marque qu'il était agité.
De tout ce récit, je ne pouvais rien conclure, étant à mille lieues d'imaginer que ce fût pour obtenir une lettre de cachet ce même soir contre M. de Maurepas, qui lui fut portée jeudi malin par M. d'Argenson. Personne ne s'en doutait non plus à la Cour. Je fus à six heures chez la Reine pour jouer au cavagnole. La Reine sortit de ses Cabinets avec M. le Dauphin, ayant tous deux les larmes aux yeux. Cela m'étonna beaucoup, mais je n'osai faire aucune question. Le cavagnole terminé, la Reine et M. le Dauphin, toujours les larmes aux yeux, se j^arlèrent beaucoup à l'oreille. Enfin le comte, depuis maréchal d'Estrées, parut devant moi ; je lui demandai ce qui se passait. Il me répondit : « Est-ce que vous ne savez pas que votre ami, M. de Maurepas, est exilé à Bourges .3 » Cela me fit un effet que je ne peux pas rendre. Je fus souper chez mademoiselle de la Roche-sur- Yon, qui avait de l'amitié pour moi, ainsi que pour M. de Maurepas ; je la trouvai, ainsi que toute la compagnie, fort triste ; et la seule marquise de Chàlelet dit : m J'en suis bien aise, M. de Voltaire ne l'aime pas. » Je fus dîner, le lendemain, chez le roi Stanislas, à Trianon ; nous y vîmes arriver le cardinal de la Rochefoucauld, archevêque de Bourges, parent et ami de M. de Maurepas, qui avait demandé au Roi la permission de le conduire à Bourges, ce qui lui fut accordé. Il venait prendre congé du roi Stanislas, qui eut
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l'air pénétré de chagrin et d'étonnement. Presque toute la Cour et la maison du Roi sentirent les mêmes impressions, et ne s'en cachèrent point. 11 était clair que la marquise, ayant remporté cette victoire contre le vœu du Roi, avait appris le moyen de forcer la volonté de Sa Majesté pour la soumettre toujours à la sienne, et que, de ce moment, elle allait devenir premier ministre.
ANECDOTES DE CE QUI s'eST PASSÉ DANS LA CHAMBRE DU ROI LOUIS XV, DEPUIS LE MOMENT OÙ LA PETITE A^ROLE SE DÉCLARA JUSQu'À SA MORT.
Le 2G avril 1774, j'eus l'honneur d'accompagner Madame à Andrésy, petite maison de campagne de madame la comtesse de Marsan, où nous passâmes la journée, toute la compagnie étant de la plus belle humeur du monde. Au retour, Madame me dit qu'elle me mènerait à onze heures du soir chez madame la Dauphine, où je verrais jouer la comédie. Le Roi était à Bellevue ou à Choisy, et personne n'était inquiet sur la santé de Sa Majesté, qui paraissait dans son état ordinaire. Le mercredi 28 avril, je ramenai le marquis de Vintimille, chevalier d'honneur de madame la comtesse d'Artois, à Paris. 11 me dit qu'il avait soupe la veille avec Sa Majesté, qu'il avait trouvée très vieillie et très changée. Le jeudi, on me dit que le Roi s'était trouvé incommodé, et qu'il était revenu à Versailles. Le vendredi, M. de Valençay. qui devait souper chez moi, arriva tard, et me dit que, le Roi étant malade, M. le duc d'Orléans était parti pour Versailles, qu'il venait d'en arriver, qu'il avait trouvé le Roi dans son lit, si accablé que, pour le lever, il fallait plusieurs personnes,
et qu'ensuite Sa Majesté retombait sans paraître sentir son état. On craignit, dès ce moment, la petite vérole, ou une fièvre maligne. La petite vérole parut ensuite, et le samedi, il parut beaucoup de marques noires qui firent craindre la gangrène ; et on donna du quinquina au Roi.
Dès le dimanche, les personnes de bon sens qui voyaient Sa Majesté de près la jugèrent bien mal ; mais, suivant l'usage ordinaire de ce qui se passe dans les maladies des princes, dans le moment qu'on dit à l'oreille qu'ils sont très mal, tout le monde crie à tue-tête qu'ils sont beaucoup mieux. Boudet, dentiste du Roi, ayant vu sa bouche huit jours avant sa maladie, avait déclaré à la Faculté que les gencives et le sang du Roi étaient en mauvais état. Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie, n'ayant jamais eu la petite vérole, s'enfermèrent avec le Roi, qui craignait cette maladie, parce que son grand-père, le Grand Dauphin, en était mort à peu près au même âge que lui. Il était donc fort important de lui cacher qu'il l'avait.
Le maréchal de Richelieu, le duc d'Aiguillon et toute leur cabale, avaient deux intérêts pour qu'on le lui cachât : le premier, sa conservation ; le second, d'empêcher qu'on ne lui donnât les sacrements, puisque, sur-le-champ, il en serait résulté le renvoi de la Du Barry.
Le cardinal de la Roche-Aymon, se rappelant qu'à la maladie du Roi à Metz, en 1744, M. de Fitz James, évêque de Soissons, ayant fait son devoir en représentant au Roi qu'il devait renvoyer la duchesse de Châteaui-oux, avait été exilé, dit qu'il ne voulait pas prendre sur lui le danger qu'il pouvait y avoir pour le Roi de lui dire son état. Cette façon d'agir est une suite de son caractère, qui a toujours été plus ambitieux, plus courtisan et plus intrigant qu'apostolique. Toute celle cabale persuada même
à madame Adélaïde et à mesdames ses sœurs que, pour que le Roi ne se doutât pas d'avoir la petite vérole, il fallait qu'elles eussent la complaisance, lorsqu'elles ne seraient pas dans la chambre, de trouver bon que la Du Barry y vînt.
Mesdames, uniquement occupées de l'état du Roi et de la nécessité de lui cacher qu'il avait la petite vérole, se prêtèrent à tout par tendresse. On vit donc, dans la chambre du Roi, un spectacle scandaleux à un point sans exemple : Sa Majesté très mal, ayant alternativement auprès de lui ses fdles et sa maîtresse ; et l'on vit aussi un grand aumônier de France, joint à un gentilhomme de la Chambre et aux ministres de la guerre et des affaires étrangères, faire une conjuration contre les sacrements pour soutenir la maîtresse.
Cependant, comme le scandale augmentait d'heure en heure à Paris et à la Cour, que la fermentation des esprits était à son comble, et que le peuple ne voulait point aller prier pour le Roi aux prières des quarante heures, le cardinal de la Roche-Aymon dit qu'il fallait faire venir l'archevêque de Paris, que c'était à lui à annoncer au Roi son état. L'archevêque avait une rétention d'urine. Mais, comme l'ordre était pressant, il partit, suivi d'une baignoire. Il arriva le dimanche i^'' mai, à c[uatre heures, dans l'antichambre du Roi. Comme la Du Barry y était, on le fit attendre jusqu'à ce qu'elle fût partie, et il entra par une porte pendant qu'elle sortait par une autre. Le Roi lui demanda de ses nouvelles, l'archevêque répondit qu'il se portait fort mal ; on prétendit qu'il n'avait pas trouvé la tête du Roi en assez bon état pour lui parler librement ; bref, il repartit le même jour pour Paris avec sa baignoire, et ne dit pas un mot au Roi de ce qu'il avait à lui dire.
APPENDICE. 'i^I
Ce même dimanche malin, les ambassadeurs étant venus à Versailles pour savoir des nouvelles du Roi, demandèrent s'il fallait aller à l'ordinaire clicz madame Du Barry ; on leur dit que oui ; ils y furent et la trouvèrent cchevelée et en larmes, leur parlant avec des convulsions de l'état du Roi, comme elle l'avait vu à différentes heures de la nuit. Un de ces ambassadeurs, qui est de mes amis, me dit, le lundi, qu'il n'avait jamais rien vu de si incroyable ni de si indécent que ce spectacle. Le Roi eut peu sa tète jusqu'au mardi 3, où il demanda de se voir dans un miroir. Les médecins, le trouvant très mal, profitèrent de ce désir pour qu'il jugeât de son état par lui-même. En effet, le Roi dit : « J'ai donc la petite vérole ? » et personne ne lui répondit non. Sur-le-champ, Sa IMajesté chargea le duc d'Aiguillon de dire à madame Du Barry de venir lui parler. Il lui dit qu'il fallait qu'elle quittât Versailles, parce qu'il ne voulait plus penser qu'à sa conscience et à Dieu, mais qu'il avait chargé M. d'Aiguillon d'en avoir soin. Elle partit en effet le mercredi l^ mai, à quatre heures, pour Ruell, avec M. d'Aiguillon et ses deux belles-sœurs. On établit de Versailles à Rueil une poste, afin (ju'elle sût d'heure en heure des nouvelles du Roi, et les courtisans les plus attachés à elle, espérant toujours que le Roi en reviendrait et la reprendrait, lui firent plusieurs visites jusqu'au moment de la mort du Roi. La duchesse de Mazarin, qui avait été sa très humble servante, fut huée par la populace en allant de Versailles à Rueil.
La tète du Roi ne s'élant pas soutenue après ces événements, Sa Majesté ne put être confessée et recevoir les sacrements que le jeudi ou le vendredi. Le Roi, dans ce moment, parut profondément affecté de religion et du scandale de sa vie passée. Ses petits-enfants, qui n'en-
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trèrent pas dans sa cliambre, marquèrent infiniment de bon cœur et d'intérêt pour leur grand-père, surtout monsieur le Dauphin, que le Roi aimait de préférence. Le dimanche 8, le Roi fut si mal qu'on fit atteler toutes les voilures, pour qu'au moment de la mort toute la famille royale fût partie pour la Muette. Mesdames devaient aller à Choisy, ne pas voir pendant quarante jours les princes ou princesses qui n'avaient pas vu le Roi. On fut obligé, pour les disposer au départ, de leur dire ce qu'on ne leur avait pas encore dit, « que le Roi était perdu sans ressources et pouvait passer d'un moment à l'autre » . Madame de Marsan me raconta le lendemain lundi 9, que je fus passer la journée à Versailles, que le Dauphin, en apprenant qu'il allait être roi, tomba dans un désespoir attendrissant, et dit qu'il ne se sentait point la capacité nécessaire pour régner. Madame de Marsan, après l'avoir loué sur ses sentiments de tendresse et de modestie, lui demandant s'il aurait le désir d'imiter Louis XIV : « Non, répondit le Dauphin avec vivacité, j'aimerais bien mieux ressembler à Henri IV )>.
Le Roi ne moui-ut que le mardi 10. Louis XVI partit sur-le-champs pour la Muette avec la Reine, les Princes ses frères, ses belles-sœurs et ses sœurs ; et mesdames ses tantes furent à Choisy, où la petite vérole leur prit peu de jours après. Celle du Roi ayant paru plutôt une peste qu'une petite vérole (puisque les deux personnes qui furent chargées de l'ensevelir moururent le lendemain), tout le royaume trembla pour la vie de Mesdames, qui s'étaient dévouées à leur père avec une tendresse et un courage admirables.
Le Roi Louis XV fut enterré le 12 mai 1774 sans aucune pompe. Personne n'était en deuil, pas même de
APPENDICE. Zl25
carrosse noir ; 11 n'y avait qu'une centaine de flambeaux, des gardes et des pages, mais point de cérémonial. On ne pouvait faire autrement, puisque son sang était si pourri, qu'on aurait couru risque de la vie à approcher de près son cercueil.