‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 195 sur 221 · I . Betzki · texte numérisé non relu

I . Betzki

faire admirer mes cliefs-d'œuvre. Je me tais donc, mais je ne suis pas moins sensible du plus profond de mon cœur pour les amitiés qu'on me montre.

Levez-vous, madame, je n'aime point les prosternations, je les ai défendues. Demandez au prince Galitzin ce que c'est chez nous , et il vous expliquera ce point ; je n'ai aucune rancune depuis que vous me dites que vous m'aimez ; mais vous avez tort de me croire bien aimable. Je ne suis rien moins que cela, surtout depuis qu'on me tracasse du matin jusqu'au soir ; les meilleurs moments sont ceux où nous lisons avec votre cher général, et encore nous interrompt-on souvent. Je vous assure que c'est un pénible et rude métier que d'être ce que je suis. Vous dii"ez : « Qu'est-ce que cela me fait ? Et quelle réponse à mon billet ? » Vous direz tout ce qu'il vous plaira, mais c'est la plénitude du cœur qui parle et l'estime qui dicte .

Ne grondez pas, ne grondez pas injustement, je ne vous ai jamais accusée d'indiscrétion ; mais, puisque vous le prenez sur le bon ton avec moi, je vous dirai tout net la vérité : je craignais de vous écrire une seconde fois, après l'aventure de la lettre imprimée, pour que vous ne me croyiez pas entichée de l'envie de briller par des lettres ; j'ap-

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préhcndals que vous n'allribuicz à un amour-propre déplacé ce qui réellement ne serait parti que du désir de ni'enlrctenir avec une dame que j'aime et que j'estime. Nous autres politiques, sommes accoutumés à chercher des biais, et je me trouvais fort heureuse d'avoir imaginé celui d'adresser la feuille qui vous a mise de mauvaise humeur à ce méchant général, qui me c[uilte pour... je n'ose finir, je ne veux pas passer pour curieuse. Après ce petit éclaircissement, j'espère que vous me rendrez justice, et serez persuadée que, quand je vous dis que je vous aime, il n'y a pas là « de l'esprit de mon état », comme dans la feuille pour laquelle vous me querellez. Si M. de Breteuil se trouve chez vous quand vous recevrez ceci, je vous prie, madame, de lui faire bien mes compliments, et de lui dire que le comte de Bux ne danse plus, parce que lui, baron, ne dansait point, et qu'il a reçu ordre de tenir sa conduite pour être traité de même. En équilibre des jDâtés du Périgoi'd, je suis régalée de fromages ; en revanche, j'ai été sur un vaisseau de la nation.

Vous voyez, madame, que votre discrétion est bien établie, mais je crains que vous ne me croyiez méchante ; eu ce cas, j'en appelle au baron.

Le 4 octobre 176/i.

Comme vous avez le tact si lin, vous avez vu d'où vous êtes que vos deux lettres m'ont fait beaucoup de plaisir. Ma mauvaise humeur est passée, je vous fais mes excuses de vous avoir écrit dans ces moments où cette misérable

aflaire dont vous parlez à M. Betzky me rendait triste, affligée, et me fatiguait. J'ai rempli vos souhaits, j'ai fait traiter tout cela avec le plus d'authenticité jîossible; l'examen du procès a été fait publiquement, et la sentence prononcée à huis ouvert, à laquelle je n'ai rien changé ; le tout sera imprimé. J'espère pour longlemjîs être délivrée de pareilles incartades, dont le fanatisme le plus singulier était le mobile. Mes envieux ne laisseront pas de gloser ; mais je me repose sur la sincérité et le dernier vrai de ma conduite , et je mépriserais ceux qui méconnaîtraient mon âme. Si je ne craignais de vous ennuyer en parlant si longtemps de moi-même, je vous dirais que le terrible métier que je fais tourne insensiblement en coutume, que, les jours où je me suis moins tracassée, il me semble qu'il me manque quelque chose, et le lendemain, j'ai plus d'ardeur que jamais pour le travail. Je me suis fait une règle de commencer toujours par le plus difficile, le plus embarrassant, et les matières les plus sèches ; cela fini, le reste paraît aisé, agréable, et j'appelle cela ménager le plaisir.

Eh, madame, dites-moi tout ce qu'il vous plaira, et tout ce que vous croirez m'être nécessaire ; ne vous gênez pas. grondez-moi ; je suis toute étonnée que quelqu'un me veuille pour amie ; je verrai un peu comment vous vous y prendi-ez pour être la mienne, cela est tout nouveau pour moi. Mais je suis accoutumée à voir éclorc des événements rares. Je n'en sentirai pas moins le prix de plus d'une façon, et je suis charmée déjà, à présent, de ce que vous m'en dites. Je vous félicite, madame, de l'élévation de monsieur votre fils ^ ; s'il est devenu Roi, c'esî

I. Stanislas- Auguste Ponialowski, ancien amant de l'Iiupératrice, élu roi de Pologne sous l'Inspiration de cette dernière.

je ne sais pas comment, mais bien parce que la Providence l'a voulu ; et assurément son royaume est le plus à féliciter en cette occasion. Ils n'en pouvaient avoir de plus propre à les rendre humainement heureux ; l'on dit que votre fils se conduit à merveille, et j'en suis bien aise ; je laisse le soin de le rectifier, en cas de besoin, à votre tendresse maternelle. Au sujet de ce que vous me dites, que la vérité et l'amitié fuient les souverains, je veux bien vous avertir que je me tue de crier en toute occasion convenable, et j'accoutume même ceux qui m'approchent à me dire la vérité toute pure, fût-elle même contre moi ; et, souvent, j'en ai tiré grand profit. Je vous prie, madame, de faire en sorte que le prince Galltzln m'envoie ce nouveau dictionnaire philosophique portatif, duquel vous m'avez envoyé ce bel extrait dont je vous ai parlé et suis bien obligée.

Le baron de Breteull montre bien de l'esprit et de l'étude dans son ambassade de Suède ; mais c'est un pays où je ne voudrais pas être ambassadeur, si j'étais un particulier. Vous n'aimez pas à être contrariée, madame ; je m'accommoderai le plus que je pourrai à votre humeur, continuez seulement à m'écrire et à me parler librement, devrais-je même convenir que je suis aimable, je le ferais pour m'acquérir votre amitié. Vous me dites, dans votre petit billet tout rempli d'amitié (que votre nouvelle correspondante m'as remis fort exactement), que vous avez soixante-cinq ans, que vous voudriez être avec moi, que vous pensez à moi et m'aimez, et que vous me coilTeriez mieux que la grosse réjouie ^. Sachez, madame, que celle-ci ne me coifle pas, que ma toilette ordinaire ne dure

I. « Nastasia, femme de chambre de l'Impératrice, que je connais beaucoup. Elle a été longtemps à Paris. >» (Note de la main de madame Geoffrin.)

pas plus longtemps que le sérieux de Naslasia, que je suis enchantée de me voir aimée par une personne aussi estimable que vous, que votre compagnie me paraît délicieuse, que vous me paraissez d'une humeur de vinglcinq ans, que vous avez tort de gronder M. Betzki, que je suis sensible au dernier point à toutes les amitiés que vous me témoignez, et que je ne désire que de pouvoir vous marquer ma reconnaissance. Mais vous savez, madame, que ce qui se sent fortement ôte de la faculté d'exprimer.

Le 0 novembre 1764.

E ncore une fois, je ne veux pas de ces prosternations ; entre amies, cela ne se pratique jamais ; puisque vous faites tant que de m'aimer, vous prendrez, s'il vous plaît, le ton de l'amitié, et vous cesserez de me traiter comme le Sophi de Perse l'était. Tenez, madame, il n'y a rien de pKis vilain au monde que la grandeur ; quand j'entre dans une chambre, on dirait que je suis la tête de jMéduse ; tout le monde se pétrifie, et chacun prend un air guindé. Je crie souvent comme un aigle contre ces façons. J'avoue que ce n'est pas le moyen de les faire cesser, car plus je crie et moins l'on est à son aise ; aussi j'emploie d'autres expédients. Par exemple, si vous entriez dans ma chambre, je vous dirais : a Madame, asseyez-vous ; jasons à notre aise. » Tous auriez un fauteuil vis-à-vis de moi, une table entre nous deux, et puis des bâtons rompus tant et plus, c'est mon fort ! Je m'étonne que vous me donniez

de l'esprit ; on m'avait dit que, chez vous, on n'en croyait pas à ceux qui n'avaient pas été à Paris ; l'amitié vous fait faire des elTorls pour moi, j'y suis très sensible, et je ne sais pas où j'ai mérité toutes ces louanges que vous me donnez. Je ne croyais pas qu'à neuf cents lieues d'ici on s'occupât de moi, mais puisque vous en avez le bon plaisir, et que vous voulez savoir de Naslasia comment je passe la journée, je vous le dirai mieux qu'elle, parce qu'elle n'est pas toujours avec moi. N'en soyez pas scandalisée, si vous y trouvez de la différence avec les mœurs de Paris. Je me lève régulièrement à six heures du matin, je lis et j'écris toute seule jusqu'à huit, puis on vient me lire des affaires ; chacun qui a à me parler entre, un à un, les uns après les autres ; cela dure jusqu'à onze heures et plus, puis je m'habille. Le dimanche et les fêtes, je vais à la messe, les autres jours je sors dans mon antichambre, où quantité de monde ordinairement m'attend. Après une demie ou trois quarts d'heure de conversation, je me mets à table. Au sortir de là, vient le vilain général pour m'endoctriner ; il prend un livre et moi mes nœuds. Notre lecture, quand elle n'est pas entravée par des paquets de lettres et d'autres entraves, dure jusqu'à cinq heures et demie ; alors je vais ou au spectacle, ou je joue, ou bien je jase avec les premiers venus jusqu'au souper, lequel finit avant onze heures, que je me couche pour faire la même chose le lendemain ; et cela est réglé comme un papier à musique.

Ne soyez pas si fâchée contre ce général que vous grondez tant ; il est vrai qu'il est terriblement occupé, non seulement de sa place, mais encore de quantités de nouveaux établissements et projets ; nous l'appellerons le « Magasin des enfants ». Il dirige l'hôtel des enfants trouvés, l'Académie des beaux-arts, l'éducation des demoi-

selles. Il me tourmente souvent pour le laisser aller à Paris dès que ses entreprises seront en bon train ; s'il persiste, vous l'aurez, car je ne prétends gêner personne. L'entendez-vous, madame, écrivez-moi comme et tant de fois que vous le voudrez ; au moins vous ne vous plaindrez pas du peu d'étendue de cette lettre. Mais, madame, il ne faut pas me louer sur mon st)le ; cela m'embarrasse, je veux faire mieux, et la facilité m'échappe ; d'ailleurs j'ai peu d'occasions d'écrire en français. Si vous appreniez le russe, cela m'accommoderait beaucoup, j'ai continuellement la plume à la main dans cette langue ; les paresseux disent que je fais beaucoup ; et, à moi, il me semble que j'ai toujours peu fait quand je considère ce qu'il me reste à faire. Souvent je me trouve de l'incapacité et peu do tôte ; c'est alors que j'ai recours au plus simple bon sens, et c'est une méthode assez sûre pour sortir honnêtement d'affaire. J'appelle cela agir mathématiquement, les ressorts les plus simples étantreconnuspour les meilleurs. Voyez, madame, dans quel labyrinthe vos louanges m'ont menée. Votre amitié pourra-t-elle excuser les galimatias auxquels je me suis laissée aller î> Je vous embrasse, et vous rends l'accolade que vous me donnez dans votre lettre et qui m'a fait grand plaisir ; grondez-moi bien de la longueur de cette pancarte, le général trouve que je le mérite, n'allez pas lui faire une autre querelle pour cela.

Sur l'envers de la lettre est écrit, de la main de madjame Geoffrin :

« Nastasia, femme de chambre de l'Impéralrice que je connais beaucoup ; elle a été longtemps à Paris.

» Ce que l'Impératrice nomme le vilain général est le général Beizki, son favori, qui est un homme très aimable,

qui a fait plusieurs voyages à Paris et y a séjourné longtemps. Il est mon ami.

» Je ilonnai cette lettre à lire à une personne de mes amis intimes qui était passionnée pour Sa Majesté. Je l'enfermai clans mon cabinet, je fis la note ci-dessus pour lui donner l'intelligence de cette lettre. »

Le II (21) de janvier 1765.

Yovis n'êtes pas, madame, du nombre de mes envieux ; vous croyez que j'ai le courage d'entreprendre de grandes choses et la fermeté de persister dans mes projets. Je ne sais pas bien ce que je ferai, mais il est très vrai que j'ai fort envie de faire le mieux que je pourrai.

Mais tout le monde n'est pas de votre avis ; j'ai vu par votre dernière du 6 décembre que vous n'étiez point du mien sur le Manifeste. Vous aimez la vérité, vous voulez qu'on la dise à votre imitation ; je suis tentée de vous dire que vous raisonnez de ce Manifeste comme un aveugle des couleurs. Celte pièce n'a nullement été composée pour les puissances étrangères ; elle était faite pour informer l'empire de Russie cju'Ivan ^ était mort ; or donc, il fallait dire comment. Il y avait eu plus de cent témoins de sa mort et de l'attentat du traître, il n'y avait donc pas

I. Ivan de Brunswisk, proclamé empereur, détrôné presque aussitôt après, et assassiné, dans sa prison, à la suite d un prétendu complot. Voir page 212.

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moyen de n'en pas faire un récit très exact ; n'en pas faire, c'était accréditer les mauvais bruits que les ministres des Cours qui m'envient et ne m'aiment pas s'efforçaient de faire courir. Le pas était délicat, j'ai cru que dire la vérité était le seul parti à prendre. L'imprimeur du Sénat a fait traduire ce Manifeste dans plusieurs langues, chose qui prévenait des traductions moins exactes. On glose chez vous sur ce Manifeste ; on y a glosé aussi sur le bon Dieu; et ici on glose aussi quelquefois sur les Français. Mais il n'en est pas moins vrai qu'ici ce Manifeste et la tête du criminel ont fait tomber toutes les gloseries. Or donc, le but était rempli ; et mon Manifeste n'a pas manqué son objet; ergo, il était bon. Vous me tiendrez pour une entêtée, n'est-ce pas "? Ne vous découragez pas cependant de me gronder, cela sera toujours bon à beaucoup de choses ; et si vous y mêlez quelquefois des louanges, j'en serai d'autant plus aise qu'après ce que vous me dites je ne pourrai douter de leur authenticité, chose, au bout du compte, très flatteuse.

Vous ne devez pas être jalouse de mes lettres à M. d'Alembert ; je ne peux lui écrire d'un ton aussi tendre ni aussi naturel qu'à vous ; il ne me gronde pas. J'ai remarqué une chose dans vos lettres, c'est, qu'à la suite des phrases les plus caressantes, quand vous défendez à votre cœur de se laisser aller à la sensibilité la plus flatteuse pour vos amis, c'est alors qu'ils vous donnent le change en vous obligeant de gronder. Vous croyez avoir de l'humeur contre eux ; point du tout, vous n'en avez que contre le mouvement qui a retenu celui de votre cœur, et celuici tourne pourtant le tout à l'avantage de ceux que vous aimez. Je vous suis bien obligée du dictionnaire que vous me promettez, je l'ai déjà reçu de Hollande. Je suis bien fâchée de ce que vous n'étiez pas de votre luuneur ordi-

naire, je souhaile qu'elle revienne au plus tôl. J'altcndrai avec impatience que la conversation recommence. Adieu, madame, je vous aime bien ; il faut que je finisse.

Le 20 février 1760.

Le comie de Biucc a remis au général le cliarmant petit billet dont vous l'avez chargé, madame, pour moi. Tenez, on n'a jamais rien dit de plus flatteur que ce : « que ne le suis-je ! » et encore vient-il de vous. Mon Dieu, madame, puissé-je mériter que des gens de bien et de mérite souhaitassent ou enviassent ce titre ! Mes désirs n'iraient pas plus loin. Je reconnais bien ma bonne amie, par ce que vous me dites du plaisir que vous ressentez lorsque vous voyez quelqu'un d'ici ; je ne puis assez vous remercier, madame, de l'accueil que vous leur faites, je souhaite qu'il y en ait beaucoup qui en sachent profiter, et qu'ils s'attirent de plus en plus voire approbation. Le comte de Bruce, au moins, n'est pas au nombre des étourdis, il parle de vous du ton qui me plaît. Son épouse même est très aimable, c'est de toutes les dames celle qui m'approche le plus souvent.

Le déjeuner * s'est présenté fort bien tout seul ; le général n'a pas été assez adroit pour le placer sans qu'on s'en aperçût. 11 est très joli, je vous ai bien de l'obligation;

i. Un <( déjeuner » en porcelaine de Sèvres dont madame Geoffrin avait fait don à l'Impératrice.

surtout la couleur en est très belle, je m'en vais la faire imiter, car on fait de la porcelaine assez joliment ici. Voilà une longue réponse à votre petit billet, mais aussi ce petit billet a l'unique défaut d'être tro]) court ; et celuici est long parce que mon cœur s'épanche, il répond au vôtre.

YIII

A Saint-Pétersbourg, le 28 mars 1765.

Je me souviens très bien, madame, de la place que je vous ai donnée vis-à-vis de moi, la petite table entre nous deux ; vous ne l'avez pas perdue, et, quoiqu'on dise que tout change à un cœur du soir au lendemain, cependant je ne suis pas femme à me rétracter ; on vous aura dit cela peut-être. La façon dont vous avez rempli cette place par votre lettre du i^"" mars me donne bien du regret de ce que je ne puis jouir en effet de ce plaisir, et le désir que vous remplissiez souvent ce fauteuil, pourvu que ce soit sans inconvénient pour vous.

Eh bien, madame, cela est vrai à la lettre, qu'il y a une grande conformité entre la distribution de notre temps, et que nous ferions très bon ménage ensemble ; outre cela, je profiterais de vos avis, et je dirais mon mot, quelquefois de travers peut-être, ce qui vous ferait gronder, selon votre goût. Je ne boude jamais. Ne dites plus, je vous en prie, que vos lettres sont longues, votre tact si fin doit avoir senti depuis longtemps que je dévore ces lettres ; et que, depuis le commencement jusqu'à la fin,

j'ai un égal plaisir à les lire et les relire. Elles sont charmantes, si j'étais homme, je dirais ravissantes, et cela est vrai. En rnsse, tont cela serait bien plus expressif, mais comme vous ne voulez pas l'apprendre, que vous refusez tout net, il ne faut plus en parler. J'en suis, madame, à l'endroit de votre lettre où vous traitez de mes qualités personnelles, je m'en vais vous en parler, au risque d'être grondée. L'année passée, j'ai commandé une flotte de vingt et je ne sais combien de vaisseaux, j'étais la première à en rire ; mais cependant tout alla très bien. Celle-ci, je m'en vais commander une armée de quarante-cinq mille hommes au moins ; puis nous exécuterons un carrousel ; j'ai demandé à ceux que j'ai crus les plus capables de me dire la vérité, si cela n'était point ridicule. Ils m'ont répondu qu'il n'y aurait que la façon dont je m'en acquitterais qui déciderait de cela. Je m'en vais en courir les risques. Voyez à présent s'il me faut beaucoup de louanges pour être présomptueuse !

Le dernier point de votre lettre est si rempli de véritable amitié, et vous y marquez tant d'intérêt à ma vraie gloire, madame, que j'en suis très vivement touchée ; je vois que vous m'aimez bien sincèrement, ma reconnaissance est égale à ma sensibilité. Cette lettre m'est venue très à propos, je suis en état d'y répondre. Il y a deux mois que je m'occupe trois heures tous les matins à travailler aux lois de cet empire. C'est un ouvrage immense ; mais on a de fausses idées chez vous de la Russie. Vousmême, madame, qui êtes si instruite et si éclairée, vous croyez que les enfants n'héritent point, sans la concession du souverain, des biens de leur père. Cela n'est pas : chaque enfant hérite de son père, sans que le souverain s'en mêle, et, au défaut d'enfant, les plus proches parents du père. S'il n'y en a pas, les branches les plus proches

prennent leurs places ; et s'il n'y a point de celles-ci, et que le possesseur n'a pas fait de testament, les biens appartiennent à la couronne, chose qui ne peut presque jamais arriver. Nos lois sont très claires là-dessus. Mais il est vrai qu'on confisquait jusqu'à moi trop aisément, chose que j'ai abolie déjà dans beaucoup de cas et sur quoi la législature sera tout à fait changée. Il est vrai encore que nos lois ne nous conviennent plus, mais il est vrai aussi qu'il n'y a qvie quarante ans que l'ambition mal entendue les a rendues obscures en leur donnant un sens forcé. Mais enfin, si la Providence le veut bien, j'espère mettre toute chose dans un état plus naturel, avoué par l'humanité et fondé sur l'utilité publique et particulière. Le nom du président de TMontesquieu, prononce dans votre lettre, m'a arraché un soupir ; s'il était en vie, je n'épargnerais... Mais non, il me refuserait, comme...

Son Esprit des lois est le bréviaire des souverains, pour peu qu'ils aient le sens commun.

Je sviis bien aise, madame, qu'aucune prévention ne vous empêche de donner le nom de grand prince au roi de Prusse, mon allié. Il le porte à juste titre, c'est un plaisir d'avoir affaii-e avec lui. Il m'écrit souvent de belles lettres qui mériteraient d'être imprimées, mais qui ne le seront pas de sitôt ; on ne lui fascine point les yeux, et 11 ne paie pas de petits esprits faux, ni des politiques flatteurs pour lui dire leurs vues fanatiques, d'après lesquelles beaucoup d'autres apprécient leurs mesures, ce qui les rend indubitablement fausses.

Voilà, madame, bien des bâtons rompus ; tout cela veut dire que les vôtres me sont bien agréables, que je parle à mon amie, qui m'aime, qui me gronde, qui me loue et prétend qu'elle ne flatte pas ; à cette dame qui aimait ma mère ; dont le général dit tant de bien, que fout le monde qui la

connaît répclc ; qui peint si Lien son cœur et son esprit dans SCS lettres, qu'il faudrait être hébété si on n'aimait un aussi excellent caractère. Madame, je ne ferai plus de manifeste, j'espère, sur pareil cas ; et vous aurez le général quand il lui plaira ; car il est libre, et je ne prétends gêner qui que ce soit. Je vous embrasse, madame.

Le 17 mai 1765.

Oui, vous avez raison, il n'y a rien de si bien dit et de si délicatement pensé. Eh bien, êtes-vous contente, mon amie ? Mais savez-vous bien que vous me traitez cruellement, en me faisant ainsi violence et m'obligeant à me louer. Vous me donnez un ridicule singulier, mais enfin j'ai passé par là, car que ne fait-on joas pour ses amis ? Je crains que vous ne me grondiez pour ces belles réflexions, je ne veux pas aussi que vous me croyiez indigne de les avoir dites, et ceci les loue peut-être plus que toutes les violences. Savez-vous bien que je commence à vous croire beaucoup d'ascendant sur moi. Vous me faites faire tout ce que vous voulez, et je n'ose quasi répliquer ; mais trêve de bavardage, je m'en vais répondre à votre charmante lettre du 17 avril, commençant par le commencement, après avoir répondu à la fin qui était le plus important. Sentez un peu combien je souhaite voire estime par cet échantillon. Ma bonne amie, jouissez de votre titre; et dites-moi bien à votre aise tout ce que vous jugerez à propos sans aucune appréhension. La Majesté se range de

côté quand il le faut, par la raison que chaque cliose, pour être bien, doit être à sa place, et que, hors de là, ordinairement elle est mal.

Madame, je vous l'ai dit et je vous le répète, que le général est libre d'aller, de venir, de rester, et de faire tout ce qui lui plaira ; voilà tout ce que je puis vous dire sur son compte, si j'y ajoutais un mot de plus, je le gênerais, c'est ce que je ne veux pas.

Sur M. Grimm, je vous dirai que j'aime beaucoup les feuilles qu'il m'envoie ; il n'a qu'à continuer comme il a fait jusqu'ici, et à laisser aller librement sa plume ; je suis bien aise que son caractère soit tel que vous me le dépeignez, cela ne donne pas peu de relief aux jugements qu'il porte des choses et des livres. J'en aurai encore plus de plaisir à le lire, il m'a écrit une lettre charmante sur l'histoire de Diderot ; je vois qu'il est bon de faire plaisir aux gens d'esprit, la tournure qu'ils donnent aux choses souvent en fait le prix. Ce que j'aime le plus dans cette aventure, c'est que mon amie est contente de ma conduite, et par conséquent moi aussi ; et moi aussi n'est pas un des moins agréables endroits de votre lettre.

Vous aurez, madame, des et moi aussi tant et plus, c'est un très grand plaisir pour moi de recevoir de vos lettres et d'y répondre. Je dois depuis fort longtemps une lettre à M. d'Alembert ; je vous prie, madame, de lui dire que je lui enverrai dans peu un cahier, dans lequel il verra à quoi peuvent servir les ouvrages des hommes de génie, quand on veut bien en faire usage ; et j'espère qu'il en sera content, quoique la plume en soit novice ; mais je réponds de l'exécution en pratique.

Adieu, madame, quelque envie que j'aie de m'enlretenir avec vous, il faut que je cesse aujourd'hui, n'ayant que le temps de vous embrasser.

A Saint-Pétersbourg, le 18 juin 17G5.

Puisque vous me louez tant, madame, sur mes huit pages d'écriture dans votre lettre du 9 de mai et sur mon exactitude à vous répondre, vous me louerez bien plus de celle-ci, que je vous adresse le même jour que la vôtre m'a été remise, car demain, ni peut-être de i5 jours, je n'aurai le temps de vous écrire. Pour vous expliquer cela, ma bonne amie, apprenez que depuis le commencement de ce mois je mène la vie d'un Kalmouck ; or, la vie d'un Kalmouck consiste à changer de place continuellement, parce qu'ils ont de grands troupeaux qu'ils mènent paître où ils trouvent de l'herbe. Quoique je ne mène pas paître des troupeaux, je n'ai pas eu, et n'aurai de tout ce mois, trois jours de gîte fixe. J'ai commencé par m'embarquer sur un yacht (faites-vous expliquer par un marinier ce que c'est), et j'ai vogué trois grands jours, quatre-vingt-dix verstes, avec ma flotte sur la Baltique ; puis j'ai mis pied à terre, et j'ai visité, pour me promener, presque toutes mes maisons de campagne, cela a été fait dans six jours de temps. Demain, je m'en vais aller au camp qui se forme à quelques lieues de cette ville ; j'ai déjà été voir ce camp incognito, et j'en ai été bien punie, car, n'ayant pas pris un chemin usité, mes carrosses se sont égarés dans les bois, et j'ai été obligée de revenir trente énormes verstes à cheval. Dieu merci encore, qu'il n'y ait pas dans les mois de mai et de juin de nuit ici ! Il y aurait de quoi faire évanouir les dames de Paris, de la vie turbu-

lente que je mène ! Vous voyez que je suis lesle comme un oiseau; cependant le comte Orlolî, dont vous aurez entendu parler, me reproche que pendant l'hiver on ne peut me l'aire lever de dessus mon fauteuil ; les médecins et lui trouvent que ce fauteuil éternel est nuisible à ma santé. Eh bien, madame, ne vous voilà-t-il pas bien instruite ; cela vous amuse-t-il ? et n'est-ce pas bien répondre à votre lettre ? J'ai laissé aller ma plume, j'écris à ma bonne amie, elle excusera mon bavardage; nous sommes accoudées toutes deux sur la même table, et nous jasons ; mais je n'aime point la peur que vous avez... On m'a toujours dit que la peur n'était bonne à rien, je veux que vous soyez à votre aise avec moi, je ne veux pas non plus que la tête vous tourne, parce que je crains que cela ne me gagne, et vos louanges sont très propres à faire cet effet, qui ne serait bon à rien.

Ne vous en déplaise, je crois que nous ferions un mauvais ménage, le roi de Prusse et moi. J'ai beaucoup ri de cette idée, elle est très plaisante. J'ai toujours cru, et je crois encore que le roi de Prusse à ma place ferait de bien plus grandes choses que moi, car il aurait de plus grandes facultés qu'il n'a chez lui ; et chacun ne peut raisonnablement agir que d'après les siennes; et jjuisqu'il a de bonnes lois, jDOurquoi devrait-il les changer ? Et en partie, il ne le peut, madame. Je n'aime point votre Sainte-Thérèse ; la faute en est au marc[uis de l'Hôpital, votre ci-devant ambassadeur près de l'impératrice Elisabeth, qui m'a dit un jour que j'avais le cerveau aussi brûlé qu'elle ; comme j'étais alors beaucoup plus vive et plus jeune qu'à présent, et que je trouvais que dans ce moment la politesse française était en défaut, je lui repartis : « Qu'est-ce que vous préféreriez, d'avoir le cerveau brûlé, ou de radoter ^ n II ne m'a jamais pardonné

cela, mais je ne crois pas qu'il s'en soil vanté. Vous m'avez fait ressouvenir de cette méchante anecdote en me parlant de votre patronne, et, qui plus est, vous me comparez une seconde fois à cette sainte. Je meurs de peur que le marquis n'ait dit vrai ; sa réputation doit être établie chez vous, et vous devez savoir s'il a l'esprit juste ; mais enfin, quoi qu'il en soit, je sais bien que je sais aimer, que j'aime le bien et les gens de mérite, et que vous avez une place très distinguée, ma bonne amie, dans mon cœur et dans mon esprit ; que je lis très bien votre écriture, que vos lettres sont charmantes, que les ratures ne les embrouillent pas, et que le plaisir que j'ai à les lire ne m'aurait pas même fait apercevoir ces ratures, si vous ne m'en parliez. Ne vous donnez donc plus la peine de les transcrire ; je ne m'en apercevrais pas seulement, et ce serait peine perdue. Le grand diamant, madame, que vovis avez quitté pour lire ma lettre, est très vilain; il est jaune, il est taché, je n'en achèterai plus, et je vous dirai à l'oreille que je ne m'en soucie guère non plus ; mais cependant j'aime mieux qu'on dise que j'en ai acheté, que si on disait après moi : « elle les a dissipés. »

Le cas que vous faites de ma dei'nière lettre me la fait croire belle ; mais, madame, la copie que vous m'en enverrez n'ira point aux archives ; ce serait le moyen qu'elle se perdît et qu'elle fût brûlée ; car, avant moi, on avait la belle coutume de les bâtir en bols. Madame, ne me grondez pas, j'aurai toutes sortes d'états dans mon empire, je vois trop le mérite du vôtre pour ne pas désirer que mes petits neveux puissent avoir de bonnes chères amies chez eux. Cependant et moi et eux aurons beau faire, nous ne trouverons point de bonnes amies comme j'en ai, moi, une à Paris ; un mérite pareil est rare partout ; aussi je l'aime bien, et je jetterais tous les dla-

/|5o API'KMJlCi;.

niants du monde dans la rivière pour l'avoir auprès de moi !

Ecoutez, ma bonne amie, il y a soixante-quatre pages sur les lois qui sont prêtes, le reste viendra comme il pourra, j'enverrai ce cahier à M. d'Alembert ; j'ai vidé mon sac, et après cela je ne dirai plus mot, ma vie durant. La voix unanime de tous ceux qui l'ont vu dit que c'est le nec plus iillra du genre humain ; mais, à moi, il me paraît encore à éplucher ; je n'ai pas voulu qu'on m'aidât; j'ai craint que |)his d'une personne qui y serait employée ne prît dilTérents fds, tandis qu'il n'en fallait qu'un, mais bien suivi.

Madame, c'est une violence horrible que vous me faites que de dire au général : « un tel jour, vous irez. » Il faut que j'amasse des forces pour prononcer cet ordre terrible et désespérant. Pour le présent, je ne puis encore m'y résoudre, mais, s'il le demande, je vous donne ma parole que je ne lui refuserai pas. Je vous prie, madame, de saluer de ma part M. d'Alembert ; si les chemins d'Allemagne sont comme vos lettres, ils doivent être très agréables, et l'on serait très tenté de les fréquenter. Je suis cependant très fâchée que le dernier voyage de ^I. d'Alembert ait fait du tort à sa santé, il n'y a personne qui désire plus que moi que, pour l'instruction du genre humain, il ait la santé assez bonne pour continuer ses travaux.

Vraiment, madame, voire grand'mère était une femme de beaucoup de mérite, la description que vous m'en faites est charmante, sa pclite-llUe l'est aussi.

Adieu, ma bonne amie. Je vous aime beaucoup et vous embrasse de même.

APPENDICE. /jôl

Lo i() oclobrc 1705.

N'allez pas croire, madame, que je vous écris. \ ous vous dites si accablée de correspondance que ce serait réellement une imporlunilé ([ue do le faire ; mais ceci remplira ce que la paresse ou les occupations du général l'empêcheraient de vous dire. Je ne me gênerai point ; en répondant point par point à la belle et longue IcUre que vous lui écrivez, j'en choisirai ce qui me conviendra, et vous dirai ce qu'il ne vous dira point. En passant, je remarquerai que je ne puis pas dire celte fois-ci : et moi aussi ; je n'ai point envie de la satisfaction d'autrui, je partage celle de mes amis ; mais on ne peut s'empèchcr de se souhaiter des choses agréables, et quand on ne les a pas, c'est une privation qui cause des regrets^.

Je fais d'abord main basse sur toutes les louanges que vous me donnez ; c'est au général à y répondre, il est gênant de parler de ses vertus soi-même, les uns disent que se louer est malhonnête; les autres, que c'est ennuyer ceux qui essuient de tels propos ; moi, je trouve que c'est gênant et, encore une fois, je vous répète que je ne prétends aucunement me gêner aujourd'hui. Mais quand vous me dites que vous m'aimez, je ne puis passer ce mot

I. L'Impératrice fait ici allusion au silence que madame Geolfrin, occupée des préparatifs de son voyage en Pologne, et n'osant ni en parler, ni écrire en taisant ce projet important, gardait vis-à-vis de sa correspondante. Voir page 2 in.

45a APPENDICE.

SOUS silence ; je vous aime bien aussi se met au bout de ma plume, et cela veut tout dire : l'amitié, l'estime, la reconnaissance, etc., etc. On a trouvé ici que M. de Conflans avait de l'esprit et un talent décidé pour le militaire, qu'il buvait trop de puncb, qu'il mentait souvent, qu'il trompait son père (qu'on dit être homme de mérite), qu'il avait trop d'étourderie ; mais que, s'il revenait de ces petits défauts, ce serait avec justesse qu'il mériterait le titre d'une des espérances de la France, dans le militaire s'entend. Si on l'envoie ambassadeur en Pologne, il s'achèvera, et ne manquera pas de me rendre les louanges que je lui donne, car c'est le bon ton de tous vos gens en place de dire le plus d'horreurs qu'ils peuvent de moi. Ils ne sont pas engagés à les prouver, l'on dirait qu'ils se plaisent à des menteries qui leur sont agréables, parce qu'ils voudraient que les choses fussent telles qu'on les leur rapporte; mais comme il s'en faut de beaucoup, leurs mesures, prises d'après cela, se trouvent inapplicables, et nous savons à quoi nous en tenir. Cette petite discussion vous ennuiera peut-être, mais faites grâce à la vérité que vous aimez.

Je vous rends grâce de la petite table que je n'ai pas encore, je la mettrai dans ce que le général appelle mon boudoir et qui n'en a pas du tout la mine. J'éviterai encore que cette jolie petite table n'ait le sort de toutes celles qui sont dans ma chambre, et qui s'écroulent presque sous le poids de ce qui est dessus. De temps en temps je dis qu'on m'en apporte une autre : u Pour le coup, je la tiendrai nette. » Mais c'est un vain effort, et j'en suis convaincue ; au bout de quelques jours, elle est chargée; toute la terre y contribue, et le général à la tête. 11 commence par y poser son livre et sa loupe, puis un plan, quelques rouleaux, des enveloppes, ses lettres, enlin des

APPENDICE. /j53

pierres taillées et non taillées, souvent des choses qu'il trouve dans la rue et sous ses pieds, et il finit par me dire : « Oh, madame, il n'y a jamais chez vous un coin où l'on puisse mettre quelque chose ! » Votre tasse est en fonction tous les matins, je ne puis plus la voir sans me souvenir de mon amie, du bien qu'elle me veut, et que je ne crois pas avoir mérité. Votre petit cahier est rempli de très bonnes choses, que nous savions déjà cependant; mon bréviaire les contient, et ce bréviaire est lu, relu, répété, médité et pai-aphrasc. Plus on le tourne et retourne, plus on y trouve de choses et de beautés à l'infini, je suis fâchée quand j'y vois des remarques critiques, et j'aurais envie quelquefois de croire que celui qui les a faites n'a pas étudié mon bréviaire comme moi. C'est au général à répondre à l'article des Calas, nous verrons un peu ce qu'il vous dira, toujours avez-vous très bien fait d'empêcher que cela ne fût mis dans les papiers publics. Adieu, madame, je vous embrasse.

i5 janvier 1766.

Levez-vous, madame, je ne suis point fâchée, mais il est vrai que l'on pourrait dire beaucoup de choses sur ce silence si long et si obstiné ; mais, puisque vous aimez, il faut bien se contenter de vos mauvaises raisons, et fermer les yeux sur toutes les conjectures qui voudraient se glisser dans l'esprit. N'en parlons plus, ni de Sainte Thérèse, ni de l'Hôpital. Si celui-ci manquait de juge-

l^ô!^ vi'PENDicK .

ment, ses successeurs n'ont pas manqué d'imagination, mais comme ils ne sont pas tenus à le prouver, ils se tirent aisément d'affaire. La politique a ses alambics, tout comme la chimie ; les inventions sont aisées, les découvertes difficiles ; dans les premières on éprouve, on met ensemble toute sorte de choses, souvent telles quelles. Il n'en est pas de même des secondes, il faut qu'elles puissent être pour qu'elles soient. Si vous trouvez cela aussi intelligible que le discours de Schah-Baham, je dirai avec lui : je m'entends bien, moi, et je trouve cela clair comme le jour.

Madame, je suis à la campagne depuis sept jours, dans vuie maison qu'il a plu à feue l'Impératrice Elisabeth de dorer en dedans et en dehors ; il n'y a pas un fauteuil commode, ce qui ne donne pas de l'esprit ; il n'y en aura pas dans celte lettre, je vous en avertis, et nous ne serons pas à notre aise aujourd'hui, il n'y a pas moyen même de s'accouder sur la table. Vous voudriez savoir ce qu'on peut faire à la campagne en hiver. Voici ce que je fais : je lis, j'écris, je vais me promener en traîneau, je tire des coqs de bruyère, je joue et je vis. Il y a moins de monde qu'à la ville et je trouve cela fort amusant. Voilà pour madame. Et voici pour mon amie, qui m'aime : j'ai un peu de rancune ; cette rancune est fort délicate, c'est parce que je vous aime que j'en ai ; il n'y a point d'aigreur dans mon fait, mais on ne m'a parlé de six mois, cela est dur. Je boude avec un sourcil seulement, cela se passera ; je trouve votre repentir fort bon. Le modèle de la salle n'esl pas arrivé, ni ne vous parviendra vraisemblablement qu'au ])rintemps. Je bâtis, je bâtirai, j'exciterai à bâtir, j'encouragerai les sciences, je donnerai des spectacles, et je forai tout ce que mon amie voudra ; voyez comme je suis com2)laisanle.

Je suis revenue de la campagne, et je vais achever ma

Icllie ; écoulez, maclaine, si vous les liouvc/ ou lioi) longues ou trop fréquentes, dilcs-lc-moi, je ne m'en fâcherai pas; je sais qu'on peut être 1res bons amis, et cependant s'ennuyer de quelques feuilles d'écriture, surtout quand elles viennent trop souvent. Je vous dois un remerciement pour votre embrasscmcnt mystique ; j'ai eu, aussi, des boutades de dévotion dans ma jeunesse. J'étais entourée de dévots et d'iivpocritcs. Il y a quelques années qu'il fallait être l'un ou l'autre ici pour avoir un degré de relief (n'allez pas croire que j'étais du nombre de ces derniers ; je n'ai jamais été fausse, je déteste ce caractère.) Pour le présent, est dévot qui veuf, personne n'est empêché d'être tel qu'il peut ; il n'y a que le vice et le scandale qui soient punis, et, du reste, chacun vit selon son inclination. J'ai, d'ailleurs, trop d'occupation pour me mêler des affaires d'autrui cjul ne me regardent jias, ce sont des maximes que j'ai adoptées autant par la réflexion que par goût. Je n'aime point les bégueuleries, ni les propos de commère; une conduite contraire les produit. Il faut alléger la vie des autres et la sienne, c'est autant d'épines de moins dans le chemin de ce monde, qui n'est d'ailleurs pas toujours couvert de roses. Contez-moi, je vous prie, l'histoire de votre dévotion, je suis persuadée d'avance qu'elle ne ressemblait pas à celle de bien d'autres ; vous haïssez la persécution, et vous n'aimez pas, je pense, mille petitesses qui ordinairement raccom2)agnent.

L'état languissant de M. d'Alembert me fait bien de la peine ; il m'a écrit une lettre, je lui ai répondu ; je voudrais qu'il prît moins à cœur ce qu'il devrait mépriser. Le cahier que je lui ai promis devient volumineux, cela me fâche, et il m'ennuierait, si le bien d'une bonne portion du genre humain n'y était lié ; quand je pense à cela, le coui'age me revient et je continue. La vie de Kalmouck

liÔ& APPENDICE.

est plus aisée ; au risque d'un peu de fatigue on en vient à bout ; mais le cahier est la profession de fol de mon bon sens, le monde présent et à venir en doit juger ; encore à cela, il n'y aurait que mon amour-propre qui perdrait. Je le sacrifierais avec plaisir et satisfaction, pourvu que mon cahier remplît son but, qui est de procurer aux habitants de la Russie la situation la plus heureuse, la plus tranquille, la plus salutaire dans laquelle ils puissent se trouver. Or, pour cela, il faut Ijien des combinaisons de convenance de toute espèce. Je voudrais questionner M. d'Alembert si, d'une accumulation de belles maximes, il en résulterait un bel et bon effet général.

Vous me parlez souvent de madame Boutourline, je ne vous ai rien répondu à son sujet, mais aujourd'hui, je la nomme dans ma lettre, puisqu'elle vous fait dire à propos de son départ : u Je sais bien où j'irai ! » Madame, vous serez la bienvenue ; je vous fais ma profonde révérence, je crains bien que tout en reste là sur cet article. Tenez, vous me prêchez avec tant d'autres que le mouvement m'est nécessaire en hiver ; c'est à vous qu'il l'est, ce voyage vous en donnera, et après l'avoir fait, vous pourriez dire avec la comtesse Boutourline : « A mon âge, l'on vient de loin ! »

Vos ordres sont exécutés, madame, je fais plus d'exercice cet hiver que les précédents. J'ai beaucoup de considération pour votre Sainte Thérèse, parce que vous me dites que c'était une dame de mérite ; mais mon respect jiour les saintes ne passe pas les bornes de celles de l'église grecque ; ainsi vous devez me pardonner de ne pas lui ressembler.

L'Hôpital en a menti, je n'ai jamais eu ni bonté ni amitié pour lui, il a poussé l'cfTronlerie jusqu'à m'écrire une lettre cet été pour me demander mon portrait, j'ai brûlé sa lettre et ne lui ai pas répondu ; si cela est tendre,

il n'a qu'à s'en vanlcr. Dès qu'il csl venu ici, j'ai dit de lui : (( C'est un courtisan, ce mot pris dans toute la force de son plus mauvais sens ; » et je crois que je ne me suis pas trompée. D'ailleurs son ignorance est choquante; en un mot, cet homme ne peut nous convenir ni nous plaire ni à vous ni à moi ; ergo vous ne partageriez rien avec lui. Madame, encore une fois, je vous promets un état mitoyen, mais aussi sera-t-il le plus difficile à établir. Adieu, ma bonne amie, si je vous embaume, vos louanges m'embaument bien aussi, je les crois impartiales et sincères.

Le i5 jan\ier 17GG.

A propos, madame, je vous souhaite une bonne année, et pour vos étrennes vous aurez une pelisse de zibeline. Le généial n'a qu'à voir comment il vous la fera tenir, et sa maladresse est si grande qu'il vous la fera tenir au beau milieu de l'été.

A Saint-Pétersbovirg, le G d'avril 1766.

J'ai reçu deux de vos lettres, madame, l'une après l'autre, je m'en vais y répondre par celle-ci. J'avais grand peur que mes fourrures ne vous déplaisent ; à peine le général les eût-il expédiées, qu'il reçut une lettre où il était dit que vous ne les aimiez pas. J'aurais bien voulu leur faire rebrousser chemin, mais il était trop tard, j'ai pensé les recommander à Sainte Théièse, je n'en ai rien

fait cependant, et avec plaisir j'ai vu que, saiis son intercession, mes fourrures ne vous sont pas tout à fait désagréables, ou bien que vous avez trop de complaisance pour vos amis. Tenez, là, rondement, je veux que vous me disiez : (( Vos fourrures sont belles, mais je ne peux les souffrir. » Notez que celle d'bcrmine vous appartient de plein droit.

L'état mitoyen existera, devrait-il porter votre nom: puisque, par expérience, vous trouvez cet état heureux, il faudra bien l'établir. Ce motif me fera aisément résoudre et agir, car je le compte pour un devoir essentiel de ma place.

Vos assurances réitérées m'ont fait revenir de tout soupçon et conjectm-e ; je compte que nous sommes toutes les deux parfaitement réconciliées. Je ne me doutais pas que j'obligerais la famille de madame de l'Hôpital en disant du mal de leur gendre, voilà de ces effets qu'on ne prévoit pas. Madame, je ne dirai rien à votre cour, puisqu'ils ont envie d'être trompés par leurs gens, qu'ils le soient! Je les ai fait avertir une fois qu'ils l'étaient, ils ont laissé tomber cela, je ne trouve pas qu'il vaille la peine d'y retourner.

Je vous suis bien obligée, madame, de l'amitié que vous marquez pour Schah-Baham, c'est une ancienne connaissance que j'aflectionne ; je n'ai plus le temps d'en faire de pareilles, parce qu'à présent l'on me fait trop de contes pour que j'aie le plaisir d'en lire.

Ah! madame, ce général et sa mauvaise humeur me percent le cœur autant qu'à vous. Je m'en vais faire ma confession entre vos mains, je ne ferai pas comme lui, (pii vous dit qu'il est triste, vous afflige, et ne vous en dit pas la raison. Eh bien, ce général est allé s'imaginer, parce qu'il élail accoiilumé à ce que nos idées se rcn-

A p p i: NU I c E . 459

contrassent toujours, cL que deux ou Irois fois, sans loucher aux principes sur lesquels nous étions toujours d'accord, j'ai eu un avis difTérenl du sien, il est allé s'imaginer, dis-jc. que je manquais de confiance pour lui: comme nous sommes fort amis, peu accoutumés à différer d'avis, et tous les deux vifs comme du salpêtre, nous avons eu deux ou trois explications très chaudes, dans lesquelles, en cherchant tous les mo}ens de nous rapprocher, nous n'en venions pas à bout; mais comme, au fond, nous n'avions rien l'un contre l'autre, nous nous sommes retrouvés à la longue. Au moins de mon côté est-ce ainsi, et la marque que je n'ai pas changé à son égard, c'est que je souhaite passionnément qu'il achève les ouvrages qu'il a entrepris. Je ne crois pas non plus qu'il me garde rancune.

Madame, désaccoutumez-vous, je vous prie, des prosternations, vos prières sont si raisonnables qu'elles seront exaucées sans que vous en ayez besoin. Le général a eu tout plein de douces paroles à votre intention. Nous ne parlerons plus, madame, de la longueur de nos lettres, nous les ferons telles que nous pourrons, et vous ne sentirez plus le vilain poids de la Majesté, car il est vilain dans des lettres comme les nôtres. M. de Montesquieu défend de faire sentir ce poids mal à propos ; je prie ce grand homme d'intercéder pour moi, afin que ce péché me soit remis ; j'ai grand foi en sa béatitude. Si j'étais pape, je le canoniserais, et n'écouterais guère le plaidoyer de l'avocat du diable.

Mon grand ouvrage et ma tapisserie avancent également, l'un, deux heures le matin, l'autre durant la lecture de l'après-dîner. Je suis très embarrassée lorsque vous me louez; si je ne conviens pas de ce que vous me dites, vous nommez cela du persiflage ; voulez-vous qu'avec la fausse

Agnès j'aille vous dire: « Cela est vrai, cela est vrai » ? Prenons un milieu, permettez moi de passer sur ces passages de vos lettres.

A propos de : u Cela est vrai », lorsque votre dernière lettre est arrivée, le comte Orlolî était dans ma chambre; il y a un article dans cette lettre où vous me supposez de l'activité, parce que je travaille aux lois et que je fais de la tapisserie. Lui, qui est un paresseux de profession, quoiqu'il ait beaucoup d'esprit et de talent naturellement, s'est écrié : (( Cela est vrai » ; et voilà la première fois que j'ai entendu une louange de sa bouche, et c'est à vovis, madame, que je la dois. Cette lettre vous dépeint l'intérieur de mon appartement, vous voyez que ni le général ni le comte ne sont flatteurs.

Je vous embrasse, madame, pour la promesse que vous me faites de recommencer bientôt une autre lettre ; je la recevrai avec autant d'amitié et de plaisir que j'en sens pour tout ce qui me vient de vous.

M. d'Alembert résoudra-t-il ma question? En attendant, je me contente de votre décision.

A Saint-Pétersbourg, le 28 d'octobre i-(5(3.

J'ai égaré, madame, une de vos lettres à laquelle je devais réponse; j'en suis bien fâchée, c'était une très belle lettre, que nous avons lue et relue avec le généi'al, nous la regrettons beaucoup ; il ne me reste qu'à répondre à celle que vous m'avez adressée de Vienne. Eh bien,

madame, levez-vous; voilà ma main, recommencez. C'est ainsi que je me propose de répondre à l'avenir à vos prosternations, génutlexions, etc., pour les faire finir. Ma santé, dont vous avez demandé des nouvelles au Prince Galitzin, est bonne; j'ai lendu mon corps plus robuste (pie mon tempérament ne paraissait le permettre, en n'écoutant point les médecins et en m'exposant au froid et au chaud indiiïéremment et successivement.

Le Prince Galitzin, en vous marquant des empressements, madame, s'est attiré mon approbation et a suivi mes désirs, je vois avec plaisir que vous paraissez en être contente. M. Voltaire m'écrit quelquefois : M. Diderot se sert du truchement Betzki pour répandre la sensibilité de son cœur à quelques centaines de lieues de son habitation. Il nous recommande ses amis, il m'a fait faire l'acquisition d'un homme qui, je crois, n'a pas son pareil. C'est Falconet; il va incessamment commencer la statue de Pierre le Grand. S'il y a un artiste qui l'égale dans son état, l'on peut avancer, je pense, hardiment, qu'il n'y en a point qui lui soit à comparer par ses sentiments ; en un mot, il est l'ami de l'âme de Diderot. Je regarde les louanges de vos beaux génies comme des encouragements qu'ils croient nécessaires de donner à ceux qu'ils voient en état de faire le bien. Mais, si je ne réussis pas à le faire, malgré tous ces beaux propos, mon nom n'ira pas à la postérité. Puisque vous fondez votre amitié et votre attachement pour moi sur mes occupations, je tâcherai de plus en plus de les rendre telles que vous n'ayez pas lieu de vous dédire, soyez assurée de ma reconnaissance et de la continuation des sentiments que je vous ai si souvent témoignés, et qui sont au moins aussi bien fondés que ceux que vous me marquez.

462 APPET^DICE.

II août 1768.

Je croyais que les soupirs n'étaient propres qu'aux Russes; on m'a dit que, dans les pays étrangers, on les reconnaissait à cela sous le masque; mais, comme vous les recevez chez vous, c'est un mal que vous aurez pris d'eux. Si le général n'a point témoigné ma gratitude pour la jolie pendule, il a eu tort, et pas moi ; car je l'en avais prié.

LETTRE DE MADAME GEOFFRIN AU DUC DE Cil OISE UL.

Pendant le dernier voyage de Fontainebleau, j'ai en, monsieur le Duc, l'honneur de vous envoyer la lettre du Roi de Pologne, par laquelle il m'apprenait son élection. Dans celle lettre, il me marquait le plus grand désir d'être reconnu par la France et d'être lié intimement avec elle. Je crus rendre service au Roi de Pologne en vous en faisant part. Vous me fîtes l'honneur de m'écrire, en me renvoyant ma lettre.

Je vis par votre billet que les expressions dont le Roi de Pologne s'était servi pour rendre ses sentiments vous avaient déplu, et qu'au lieu de le servir, je n'avais fait que vous indisposer contre lui. Je l'aurais affligé et aigri, si, en lui apprenant ma démarche, je lui en avais dit le mauvais succès. Je lui ai donc laissé ignorer l'un et l'autre.

Je me suis contentée de lui mander qu'il fallait avoir patience, que presque toutes les afTaires avaient, chacune dans leur genre, une certaine marche, et qu'il fallait les laisser aller leur pas ; que la politique avait ses allures particulières, que je les ignorais, et que par conséquent je ne pouvais lui être bonne à rien, mais que mon sentiment pour lui me rendait attentive à tout ce que je pouvais apprendi'e; que, par mes informations, j'avais su que le Roi voulait une réparation authentique de l'insulte faite à son ambassadeur par le primat ; que l'on demandait des dédommagements pour la maison de Saxe, et le rétablissement dans leurs charges de quelques Polonais à qui la Cour de France s'intéressait. Il me semble que c'était à peu près ce quet contenait le billet de monsieur le Duc; comme il était de sa main, j'ai cru convenable de le jeter au leu. Je jure à monsieur le Duc que c'est la vérité.

Le Roi de Pologne me répondit en me demandant en quelle qualité on voulait qu'il fît cette réparation ; que, s'il n'était pas Roi de Pologne, il ne devait pas prendre part à ce qui s'était fait pendant la Régence ; qu'il fallait donc qu'il fût reconnu Roi de Pologne pour pouvoir traiter avec le Roi de France. Pour ce qui est des intérêts de la maison de Saxe, il ne doit pas toucher à cela. Au sujet des Polonais dont il a raison de se plaindre, il m'en a fait un détail qui est trop long pour vous le rendre, mais dont voici le résultat : qu'il connaît la valeur et les torts des personnes dont il est question, mieux que ne peut le faire le ministre de France ; et que, d'accord avec la République, il les a traités sviivant leur mérite.

Comme le Roi de Pologne dit tout cela à une amie en qui il a confiance, il n'a point pensé au choix des mots. Toutes les lettres que j'ai reçues, depuis celle que j'ai eu l'honneur de vous communiquer, sont remplies de senti-

ïiienls tendres pour la personne du Roi, d'une 1res grande envie d'être reconnu et lié avec la France. Mais, comme je \iens déjà de le dire à monsieur le Duc, lout cela étant à son amie intime, son désir est exprimé vivement, et son impatience de même. Ainsi, tous ces mots ne sont pas pesés, comme ils le seraient s'ils étaient adressés aux ministres du Roi.

De plus, ces lettres étant pour moi seule, elles sont remplies de détails, de ses sentiments particuliers, de l'état des alîaires de finance, de ses projets d'établissement, de sa famille, enfin de ce qu'on appelle intérieur domestique; ces détails sont consacrés par l'amitié, et ne doivent pas sortir du sein de l'amie à qui ils sont confiés.

Si j'étais à portée d'avoir accès près de monsieur le Duc, je lui aurais communiqué les articles de mes lettres qui sont relatifs à l'affaire en question ; mais il m'est impossible de les lui envoyer. Si monsieur le Duc veut charger quelqu'un d'en prendre communication, je les montrerai. Monsieur le Duc connaîtra ma droiture et ma franchise.

Étant chargée positivement par la dernière lettre du Roi de Pologne de parler à M. le baron de Gleichen, je lui ai montré la lettre en entier, comme lui demandant de la part du Roi de Pologne un service et non point une médiation. Or, toutes les fois qu'un honnête homme veut bien obliger, il ne dit et ne fait rien qui puisse nuire à la chose qu'il veut faire réussir. J'ai tout fait voir à M. le baron de Gleichen, parce que, dans ce moment-là, il n'était point ministre; il n'était qu'un tiers en qui j'ai confiance.

Si monsieur le Duc n'était pas ministre, il trouverait que toutes les expressions du Roi de Pologne sont les mouvements naturels du désir et de l'impatience; mais, comme juinislre, il les jugerait à la plus grande rigueur.

Je comprends aisément qne la Cour de France a de la peine à regarder et à traiter comme Roi un gentilho mme polonais, qu'elle a vu, il y a douze ou treize ans, un jeune hoTTime sans usage, et peut-être un peu trop confiant. Mais ce jeune homme a mûri, il est devenu un homme de mérite, et Roi. Il le sait, il le sent, et tout ce qui l'entoure le lui persuade, il ne peut donc l'oublier.

J'espère qu'avec le temps on lui rendi^a justice. Rendezmoi celle, monsieur le Duc, d'être persuadé de la droiture de mon cœur, de la vérité de tout ce que j'ai l'honneur de vous dire et de mon respectueux attachement,

(Archives de la famille d'Estampes).

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