I. Note de l'abbé de Guasco
u Comme cette tracasserie courut tout Paris dans le temps, il ne sera pas indifférent d'en dire quelque chose. Les raisons que madame Geoffrin disoit avoir pour rompre avec cet étranger, qui avait été de sa société, étoient : i° Que, lui ayant donné une commission d'un service de fayence, pendant qu'il étoit en Angleterre, il la lui avoit fait rembourser en trois paiemeiis différens, des fonds qu'il avoit à Paris, au lieu de lui envoyer une lettre de change du total ; a** Qu'il avoit manqué au ton de la bonne compagnie, en parlant un jour chez elle, dans le moment qu'elle allait dhicr, d'une colique dont il était tourmenté et qui l'obligea de se retirer ; 3'' Qu'il tenait à trop de sociétés ; 4° Qu'elle le soupçonnait d'être un espion des Cours de Vienne ou de Turin, puisqu'il étoit tant lié avec les ministres étrangers. Mais, à ces raisons sans doute véritables, des gens ont ajouté malicieusement : i° Que cet étranger ayant contracté plus de liaisons dans Paris qu'il n'en eut d'abord, et n'allant plus journellement chez elle, elle se crut négligée ; 2" Qu'ayant fait la vie du prince Cantémir et parlé des personnes avec qui il était en liaison, il ne l'avoit pas nommée ; 3° Que lui ayant fait espérer la connaissance du marquis de Saint-Germain, ambassadeur de . Sardaigne, homme très estimé, qu'elle ambitionnait beaucoup de voir chez elle, la chose n'eut pas lieu, parce que cet ambassadeur ne s'en souciait pas, et que ce fut là l'époque du refroidissement. Quoi qu'il en soit, vme avanie qu'elle lui fit un jour chez elle décida de la rupture fatale ; elle chercha ensuite à la justifier, par bien des voies, jusqu'à viser à indisposer M. de Montesquieu contre lui, mais leur amitié était à toute épreuve... »
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Monlesqnien à l'abbé de Gaasco.
De nonleauK, le -îo décembre 175^.
Que voulez- vous que je vous dise, mon cher ami ? Je ne veux pas vous porter à la vengeance, mais vous è(es dans le cas de la défense naturelle. Je suis véritablement indigné contre le trait malhonnête de celte femme ; mais rien ne m'étonne. Si vous saviez les tours que j'ai essuyés moimême plus d'une fois, vous seriez moins surpris, et peutêtre moins piqué. Votre réputation est faite, les honnêtes gens ne vous la contesteront jamais ; tout le monde n'a pas fait ses preuves comme vous ; vous ne devez votre place à l'Académie qu'à des triomphes réitérés. Une femme capricieuse ne saurait vous ravir tout ce que les gens de mérite de Paris, tout ce que les autres nations vous accordent.
Montesquieu à l'abbé de Guasco, à Tournai (Extraits).
De Paris, en janvier 1755.
Je n'ai rien négligé, mon cher ami, pour découvrir d'où est partie la bêtise que l'on a fait courir sur votre compte ; mais je n'ai réussi qu'à vérifier qu'on l'a dite, sans en déterrer la source. Je ne jugerais pas que vous ayez tort de la soupçonner sortie de la boutique près de l'Assomption. Quand on a un grand tort, il n'est pas étonnant qu'on cherche à l'excuser par toutes sortes de voies. Des tracasseries, on va jusqu'aux horreurs. Madame
Geoffrin est venue chez moi, à ce qu'il m'a paru, pour me sonder ; elle n'a pas manqué de vous mettre sur le tapis, d'un air moqueur ; mais j'ai coupé court en lui faisant sentir combien j'étais choqué de son procédé à l'égard d'un ami qu'elle sait bien que j'aime et que j'estime. Elle a été un peu surprise ; notre conversation n'a pas été longue; et je me propose bien de rompre ^ avec elle. Je ne la croyais pas capable de tant de méchanceté et de noirceur...