LOTHAIRE A L ANCIENNE AUSTRASIE
situation prééminente, et tout naturellement les souverains francs, issus de l'Austrasie, réservaient à leurs compatriotes la plus grosse part de leurs faveurs. Beaucoup de Francs des bords du Rhin, de la Moselle, de la Meuse ou de l'Escaut étaient comtes dans les pays soumis ' ; on peut croire que la plupart se rangèrent au parti de Lothaire, dont la cause était aussi la leur. L'ancienne Austrasie mérovingienne voulait continuer d'être la pépinière des principaux fonctionnaires de l'empire, et conserver les avantages dont elle jouissait.
Il est permis de supposer que Lothaire réclama non seulement la Francia de l'est et du centre, mais celle de l'ouest, où il avait trouvé de nombreux partisans. Il n'y eut pas moyen de le satisfaire, car en plus de l'Italie et de la Francia, Lothaire ayant besoin d'une partie de la Bourgogne pour relier entre elles ces deux contrées, si l'on avait accédé à ses désirs, sa part aurait été de beaucoup supérieure à celle de chacun de ses frères. Mais il y avait un autre motif pour que Lothaire essuyât un refus : Louis et Charles entendaient bien ne pas régner exclusivement sur les nations vaincues par leurs ancêtres ; ils étaient des Francs, ils voulaient être rois des Francs, et posséder une portion du territoire occupé par le peuple auquel ils appartenaient ^. De plus, Louis désirait avoir un pied sur la l'ive gauche du Rhin et posséder Mayence, métropole de la plupart des évéchés de la Germanie. C'est ce dernier motif, bien plus assurément que l'envie d'avoir quelques vignobles, qui le détermina à se faire attribuer Mayence, Spire et Worms5.
A lire certains historiens modernes, il semblerait que le traité de Verdun, en attribuant à Lothaire la rive gauche du Rhin, eût fait tort k Louis et à Charles, eût pi'ivé l'Allemagne et la France de pays qui leur revenaient de droit +. Rien n'est plus inexact que cette façon d'envisager les choses. Il n'y avait, en 8^3, ni France ni Allemagne ; ensuite, bien loin que la rive gauche du Rhin fût une dépendance des royaumes
1. Se reporter à ce que nous avons dit plus haut, pp. 4 el 5.
2. LuDEN, Histoire d' Allemagne, t. II, p. 529, col. i (traduction Savagner), avait déjà remarqué que chacun des trois royaumes est un royaume franc. WEiNCK, op. cit., p. 21, relève que Lothaire, Louis et Charles ont chacun un morceau de l'ancienne Austrasie. La répartition du pays franc entre les trois frères, la conscience qu'ont Louis et Charles d'être des Francs, ainsi que leur volonté de le rester, sont reconnues par Stein, Geschichte des Koenigs Konrad von Franken, pp. ^i et 45 ; Zeller, op. cit., t. II, pp. 12G et 127 ; Waitz, D. VG., t. V, p. g ; Dûmmler, t. I, pp. 206 et 20g, et Monod, op. cit., P- 9-
3. RÉGiNON, Chronicon 842, p- 75, dit : « Ludovico vero orientalia et nonnullœ civi-
tates cum adjacentibiis paqis trans Y{.hennm propter vini copiant. » — Gfrœrer, t. I, p. 54, et Ficker, Das deiitsche Kaiserreich, p. 62, croient que si Louis tenait à Mayence, c'était à cause de l'importance religieuse de cette ville, métropole de la Germanie. Suklje, op. cit., p. 20, rejette ce motif ainsi que celui donné par Réginon ; d'après lui, ce sont des considérations stratégiques qui déterminent Louis à se faire attribuer Mayence. Dûmmler, t. I, p. 2o5, admet que cette dernière raison est la principale, mais n'exclut pas cependant l'autre, celle que supposent Gfrœrer et Ficker («6., ib., n. 3).
4. C'est ce que disent assez clairement Mourin, op. cit., pp. 4 et. 186, et Ranke, Weltgeschichte, VI<"^ Theil, i'» Abtheilung, pp. 23g et 240, et 2'^ Abth., pp. i25, 12G. Le premier réclame la rive gauche du Rhin [)our la France, le second pour l'Allemagite.
22 I.K RK(;.\E DE LOTHAIRE 1*^' (8/|3-8rj5).
»le Louis et de Charles, c'était d'elle tout au contraire que ceux-ci tlépeudaient auparavant '. C'est h elle que le traité de Verdun a causé un préjudice grave ; non content de lui enlever la suprématie, fruit de ses victoires passées, il la mutilait et, en la privant de régions qui, qéo- (jraphiquement et ethnoqraphiquement, se rattachaient li elle, il lui rendait difficiles les conditions d'existence ^.
L'état de choses créé par le traité de Verdun n'a pas tardé à subir des modifications importantes. La part de Lothaire, après avoir été à sa mort divisée entre ses trois fils, fut, lorsque ceux-ci eurent k leur tour disparu sans laisser de postérité mâle, tiraillée entre les royaumes de l'est et de l'ouest, qui s'en attribuèrent chacun un morceau. Ce fut ensuite la Germanie qui fut partagée entre les trois fils de Louis. Si Louis le Dègue était le seul héritier de son père Charles le Chauve, il laissait deux fils, qui reçurent chacun la moitié de sa succession. Bref, à la fin de 879, l'empire franc était morcelé en six royaumes, y compris celui qu'un usurpateur, Boson, venait de se créer dans la vallée du Rhône, en Provence. Voilà à quel état d'émiettement il en était réduit par suite de l'inobservance des mesures si sages et si prévoyantes que prescrivait l'acte de 817.
Mais lii devait s'arrêter le démembrement; en 882, chacun des royaumes de France et d'Allemagne était reconstitué ; deux ans plus tard, ils sq trouvaient pour la dernière fois unis l'un à l'autre, ainsi qu'aux anciens Etats de Lothaire, sous le sceptre de Charles le Gros. La déposition de ce prince amena un nouveau démembrement de l'empire et la rupture du faible lien qui joignait l'Allemagne à la France. Chacun de ces pays eut désormais son existence propre. Quant aux contrées qu'avait gouvernées Lothaire l", après avoir formé pendant un temps plus ou moins long des royaumes distincts et indépendants, elles furent de 926 à 1082 soumises, l'une après l'autre, à la domination des souverains de l'Allemagne. Ajoutons qu'à partir du x^ siècle, il fut admis que le fils aîné, ou tout au nioins un seul des fils, succéderait à son père. C'était le triomphe des idées qui n'avaient eu en 817 qu'un succès éphémère : on comprenait enfin que l'on ne peut assimiler un Etat au domaine d'un particulier, et que les règles bonnes pour le second ne sont pas applicables au premier.
A partir de 887, le royaume de l'ouest est revenu aux limites que lui assignait le traité de Verdun, et il y sera confiné pour de longs siècles ">. Mais il est le seul dans ce cas. Celui du centre, celui ([ui était échu à Lothaire I", perdit son indépendance, pour se rattacher d'une laçon ou d'une autre k l'Allemagne, et du fait de cette adjonction les destinées do ce dernier pays et son organisation intérieure, [)ar contre-coup, se Irou-
1. Nous ne pouvons ([uc renvoyer à ce qw nous avons ilit précéticuunent, i»)», a-'».
2. Si les dispositions de YOrdiiuitio iinperii de 817 étaient |uol'('ral)it^s i\ celles de la Dhnsio ret/ni de 8o(i, par contre, ce dernier parta(|e avait sur celui de Verdun l'avantaiie de lie pas morceler \r pays franc, altril)iii'' tout entier à (liuu'les, l'aiiu- des lils île C.liar- Icinaipuï.
'A. IIkmu M.vutin, Jlis/oire (/r Fra/ii-c, t. Il, p. /|JI, en l'ait jn?.teuu-nl la reuiar(|ue.
NI LA FRANCE, NI l'aLLEMAGNE NE DATENT DE 843. 23
vèrent profondément modifiées '. Une Allemagne, qui serait demeurée à l'ouest et au sud telle que l'avait faite le traité de Verdun, n'aurait pas eu les mêmes destinées que l'Allemagne qui au x' siècle déborda de l'autre côté du Rhin et des Alpes ; son histoire et son développement eussent été tout autres, cela est de la dernière évidence.. Ainsi, le traité de Verdun ne pourrait être considéré comme une date importante que pour le royaume de l'ouest, appelé à devenir un jour la France. Encore est-il bon de faire observer que c'est par l'eflet du hasard que les choses se sont retrouvées en 887 telles qu'elles étaient en 8^3 ^ ; elles pouvaient prendre une tournure différente.
Nous ne croyons donc pas pouvoir accepter l'opinion qui fait dater de 843 les royaumes de France et d'Allemagne '. Pas plus après qu'avant cette date, il n'y a de sentiment national ; le traité de Verdun n'est pas le produit de ce sentiment, et il n'en est pas davantage l'origine 4-. Les partages postérieurs à 843 en sont la meilleure preuve. Seulement, comme on aime, en histoire, à marquer avec précision le point de départ d'un grand événement, et que le traité de Verdun avait consacré la fin de l'empire franc, on a placé à ce moment la naissance des Etats qui, beau-
1. C'est ce qu'oublient presque toujours les Allemands. Ainsi, d'après Waitz, D. VG., t. IV, pp. 699 et suiv., malgré des modifications et de nouveaux partages, les choses en sont finalement revenues à l'état où les avait mises le traité de Verdun. Rien n'est plus faux que cette assertion en ce qui concerne l'Allemagne.
2. La formation dans le royaume de l'ouest de deux États, séparés par la Loire, était dans la nature des choses. Déjà, sous le règne de Charles le Chauve, l'Aquitaine constitue un royaume distinct, que gouvernent successivement Charles l'Enfant et Louis le Bègue ; ceux-ci restent d'ailleurs soumis à la haute autorité de leur père. Mais le partage conclu à Amiens en 880 entre Louis III et Garlomau fait de l'Aquitaine, unie à la Bourgogne, un royaume autonome. Le hasard voulut que les deux princes n'eurent d'enfants ni l'un ni l'autre. Supposons-leur au contraire non seulement des fils, mais toute une lignée de descendants : la situation créée en 880 deviendra un état de choses durable, les différences de dialecte et de mœurs entre les Franco-Neustriens et les Burgondo-Aquitains s'accentueront au point qu'au bout de quelques siècles on sera en présence de deux peuples bien distincts.
3. Augustin Thierry, dans la XI" de ses Lettres sur l'histoire de France, ne place qu'en 888, lors du démembrement qui suivit la déposition de Charles le Gros, la naissance de la nation française. Pour Henri Martin au contraire, Histoire de France, t. II, p. 421, l'histoire de France commence en 843; Gagern, Arnulfi imperatoris vita, pp. 53 et 54, dit la même chose de l'Allemagne. C'est aussi l'opinion de Lehuërou, op. cit., p. 5g4, et d'HiMLY, De la Décadence carlovingienne (B. E. C, t. XII, pp. 202 et 210), qui pensent que le traité de Verdun a constitué les trois nationalités française, allemande et italienne. Waitz, D. VG., t. IV^, pp. 700 et 701, tout en reconnaissant que l'Allemagne n'a pas été constituée dès le traité de Verdun, estime qu'il e.xiste dès lors un royaume d'Allemagne, car c'est à partir de ce moment que le peuple allemand s'est séparé des autres, et a commencé à vivre de sa vie propre. Ficker, Das deutsche Kaiserreich, p. 42; Zeller, op. cit., t. II, pp. ioO et loy; Pouzet, op. cit., p. 81; Mûhlbacher, D. G. K., p. 4571 rejettent l'opinion qui fait commencer en 843 l'histoire de la France ou celle de l'Allemagne. Par contre, Bryge, Le Saint-Empire romain germanique, p. 100 (de la traduction), déclare que l'Allemagne moderne date de 843.
4. MoNOD, De r Opposition d,;s races, etc., pp. g et 10, croit cependant que le traité de Verdun, en créant un Etat entre ceux de Louis et de Charles, en isolant ainsi les pays romans attribués au second de ces princes, des pays germaniques que gouvernait le premier, a permis à ces contrées de prendre conscience de leur individualité ; il a donc contribué à la formation de nations distinctes, beaucoup mieux que n'aurait fait une division
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coui» jdiis tard se sont élevés sur les ruines de cet empire '. En luit, le traité de Verdun a réparti d'une laçon arbitraire entre les trois fils de Louis le Pieux, les Etats que fjouvernait ce prince^; il n'a créé ni la France, ni l'Alleniajpie et encore bien moins l'Italie, qui n'est venue au monde ([ii'il y a trente ans. Démembrement de l'empire carolingien, morcellement du pays frauc, et par suite destruction de la nation franque, telle nous apparaît en définitive l'ceuvre néfaste accomplie à Verdun en 843.
Avant d'en finir avec le traité de Verdun, disons que nous ne savons rien des dispositions qu'il contenait en deiiors du partagea Nous ignorons s'il s'occupait des rapports des trois princes. Ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il n'y avait plus trace de la suprématie efTective que l'acte de 817 accordait à Lothaire; Louis et Charles étaient des rois indépendants, placés sur le même pied que leur frère, qui ne conservait, à titre d'aîné et d'empereur, qu'une prééminence purement honorifique 4.
Les trois souverains se jurèrent de respecter les clauses du traité, et chacun d'eux s'engagea à n'attenter d'aucune manière aux droits du voisin > ; leurs fidèles se portèrent garants des serments qu'ils avaient prêtés ^ ; enfin, les formules des engagements furent envoyées au pape pour
plus rigoureusement ethnographique. A cela, on peut répondre que pendant la période de vingt-sept ans (et non de dix-sept) ([ui s'étend du partage de Verdun à celui de Ateerssen, on ne trouve aucun fait qui juslilie l'assertion de Monod. — Ce qui se manifeste alors, c'est un patriotisme local ou régional, qui se fortifie de jour eu jour. Dans le royaume de Charles, on n'est pas Français, on est ou Franc, ou Neustrien, ou Bourguignon, ou Aquitain. MoNOD le reconnaît lui-même un peu plus loin, pp. i3, i5 et 17. Le traité de Verdun n'est pour rien ni dans la naissance, ni dans le développement de cet esprit particulariste.
I. Voir p. ig, n. 4, un passage tiré de Guizot, Histoire de France, t. I, p. 267. . 2. Comme le dit très justement Pouzet, op. cit., p. 82, le traité de Verdun n'est qu'un règlement de succession.
3. Gfrœrer, t. I, p. 58, est convaincu, malgré le silence des sources à cet égard, que, le traité de Verdun donnait aux trois Etats une constitution identique, d'après laquelle les droits des peuples auraient été beaucoup accrus. Il en croit voir la preuve dans ces congrès où se réunissaient Lothaire, Louis et Charles pour traiter des all'aires qui les intéressaient tous trois, et décréter des mesures qui s'appli([uaient également aux trois royaumes, — où parfois le vassal d'un souverain ])ortait plainte auprès des deux autres contre son propre maître, qu'il accusait de lui avoir injustement fait tort. Et si nous ne possédons pas le texte du traité de Verdun, c'est que les souverains l'ont détruit pour se débarrasser de la constitution, gênante pour leur pouvoir, que ce traité octroyait aux peuples (Jijid., p. 70). Wknck a pris la peine, pp. 428 et suiv., de réfuter longuement les assertions fantaisistes de Gfrœrer. — Pouzkt, op. cit., p. 75, déclare qu'à Verdun la question du partage a seule été réglée.