IMPUISSANCE DES ETATS FRANCS CONTRE LES NORMANDS
(le les empêcher de débarquer. Des flottes croisant dans la mer du Nord et le Pas-de-Calais animaient barré la route aux pirates. Des flottilles sur les grands fleuves, et des ouvrages fortifiés élevés aux embouchures de ceux-ci auraient complété la défense et assuré à l'empire franc une protection efficace. Ce système, employé avec succès par Alfred le Grand et ses successeurs immédiats, procura à l'Angleterre des années de paix et de tranquillité ; les invasions normandes recommencèrent lorsqu'on y eut renoncé. Sous Charlemagne d'abord % sous Louis le Pieux ensuite, il y eut des tentatives faites pour créer une marine de guerre, mais elles furent bientôt abandonnées, quoiqu'on possédât les éléments nécessaires pour réussir; aussi les pirates purent-ils impunément écumer les côtes et pénétrer dans l'intérieur du pays en remontant le cours des fleuves.
Là encore, ils ne rencontraient souvent aucune résistance ; les villes n'avaient ni murailles*, ni garnison, et les barbares pouvaient les piller et les brûler tout à leur aise, avant que le comte du pays eût réuni des ti'oupes pour les repousser. Et quand celles-ci arrivaient à prendre contact avec les Normands, elles n'étaient que rarement victorieuses, malgré leur supériorité numérique, parce que, formées d'hommes de la levée en masse, mal équipés et peu exercés, elles avaient aff'aire à des adversaires qui, passant leur vie à guerroyer, avaient l'habitude du maniement des armes, de la discipline, et possédaient quelques notions d'art militaire. Parfois les chrétiens étaient pris sans raison de terreurs paniques 3, parfois ils refusaient de combattre^; même quand ils étaient animés de bonnes dispositions, les fortifications élevées par les Normands autour de leurs camps constituaient pour eux des obstacles très difficiles à surmonter 5. Les sièges tournaient en blocus, et les barbares se tiraient presque toujours d'aff"aire avec une capitulation qui leur laissait au moins la vie et la liberté ; il n'était pas rare même qu'ils fussent maîtres d'emporter leur butin, et qu'on leur donnât en plus une somme d'argent contre la promesse de quitter le pays^.
1. Sur les tentatives de Charlemagne, voir Waitz, D. VG., t. IV, p. 632.
2. On peut le supposer du moins, à voir la facilité avec laquelle les barbares entrent dans les villes. Nous savons d'ailleurs que quelques-unes d'entre elles élevèrent des fortifications ou réparèrent celles qu'elles possédaient, mais qui étaient à moitié ruinées ; avant l'exécution de ces travaux, elles ne se trouvaient donc pas en état de résister aux attaques des pirates. Sur les fortiQcations, voir Waitz, op. cit., t. IV, p. 629 ; Favre, op. cit., pp. 220 et 221.
3. Selon Hinxmar, à la bataille de Saucourt-en-Vimeux, les Francs auraient pris la fuite, après avoir, il est vrai, repoussé les Normands (^Ann. Bert. 881, p. ibs).
4. En 853, les soldats de Charles le Chauve se refusent à attaquer les Normands retranchés à Jeufosse (Ann. Bert., p. 42).
5. En 858, Charles le Chauve échoue devant Oissel ; Charles le Gros ne peut forcer en 882 le camp retranché d'Elsloo, ni en 886 celui qu'avaient élevé les Normands sous les murs de Paris ; en 885, les armées réunies de Lorraine et de France n'avaient pas eu plus de succès à Louvain.
6. Nous n'aurons que trop souvent à parler des marchés conclus par les princes carolingiens avec les pirates. En ce qui concerne Charles le Chauve, voir Favre, op. cit., pp. 223 et 224.
50 LE I\KC,.NE DE LOTII.VIRE l"' (8/,3-8rir)).
11 est h. su[)po.ser que les années iioriiiaiules se (jrossissaieat des bri- (jands, des serl's riicptils, des aveiitiiriei's, hrel' de tons les (jens sans aveu ([ui trouvaient Ik une excellente occasion de satisfaire leurs instincts féroces et cupides'. Ces honnnes servaient de guides aux païens et les conduisaient auv bons endroits, villes ouvertes, abbayes, vilLv seigneuriales, où il y avait une riche moisson à faire et peu de riscpu's à courir.
Assurément, les troubles et les guerres civiles qui désolent l'empire franc avant et après la mort de Louis le Pieux ont facilité la tâche des pirates-, en immobilisant d'aboi'd, en faisant disj)araitre ensuite en grand nombre les plus braves de ses hal)ilanls, ceux qui l'auraient le plus vaillamment défendu. Mais les incursions des Normands ne diminuèrent pas après le rétablissement de la paix; les souverains ne surent prendre aucune mesure eflicace pour y mettre un terme, car ce n'était pas résoudre le problème que tl'acheter ii prix d'or la retraite des pirates^ ou d'installer dans une région maritime un chef normand, devenu chrétien par intérêt, qui avait pour mission d'administrer le pays et de le protéger contre les attaques de ses anciens coreligionnaires. Ce dernier procédé revenait à établir un loup comme berger d'un troupeau de moutons. Ouant au paiement aux pirates d'une contribution, il n'avait pour etfet que d'exciter leur cupidité ; violant sans scrupule leur parole, ils revenaient bientôt se faire acheter encore une fois leur neutralité ou leur départ. Rien ne donne davantage l'idée de la faiblesse et de l'impuissance des royaumes francs que l'audace et les succès des brigands, qui pendant plus d'un demi-siècle, firent leur proie de ces malheureux pays.
A cet égard, Lothaire ne se montra ni plus habile, ni plus énergique que les autres souverains. Les Etats de Louis le Germanique, sans rester tout à fait indemnes, eurent peu à souffrir des Normands; la Saxe, qui s'offrait à leurs coups, était trop pauvre pour exciter leurs convoitises, et la destruction de Hambourg, en 845, était peut-être provoquée plutôt par
1. La chose est admise par Dûmmler, t. I, p. Kjf), et par Favre, p. 222. En outre, des princes ou des (jrands révoltés ont fait parfois alliance avec les Normands, tels Lambert en 843, ])Our s'emparer de Nantes {Fragnientuin historue Britanniœ Arinoriae et Chronicun Nainnetense dans le R. H. Fr., t. VII, pp. 4<' et 218), Pépin II {Ann. Bert. 8G4, p. G7), Hufjues le Bâtard (Ann. Fuld. 883, p. 100, Héginon, Cfironicon 885, p. i23).
2. DuMMLER, t. I, p. 197, Favre, p. 211. (lomme le dit très justement ce dernier auteur, « si c'est en Danemai-k qu'il faut chercher la cause première de cette première émi- (jration, c'est à l'état déplorable de l'empire carolimjien qu'il faut en attribuer la réussite ». kst-il vrai, comme le répète à plusieurs reprises Gfrikrer, (pie les princes carolinquMis se combattent les uns les autres à l'aide des Normands qu'ils soudoient? Est-il ^ rai que, quand des pirates viennent assaillir, par exemple, le royaume do Charles le Chauve, ils le fassent à l'instiqation de Lothaire ou de Louis le Germaniipu"? Comme le dit très justement Wenck, p. 427, les documents ont révélé à Ghui:kku des secrets (pie juscpi'alors ils avaient obstinément tenus cachés aux profanes ; et de fait ceux du ix^ siècle ne savent rien de c<'s alliances conclues entre tel ou tel souverain et les Normands. Seul, un texte du XI* sii'cle semblerait continner l'opinion de Gkrcerer. C'est un passaije des .]Iinirttlii S. liem-dirli, (I'Aimoin de FM;uKY(liv. I, c'i. 4, H. II. Fi\. t. I\, p. i3()) : u Contra hune (Kalorum Calvum) Iraterna- iusiuuilalio invidiie tlnilimarnm concitavit odia (|eiituun, priecipue Norihmaiiiiorum, ([ni piralicam exturcndo nuu-i(ima reqni ejus loca dnvplK>nil>us (|ravissimis dejiopulati sunt. o Mais ces (piehpies liijnes ne peuvent siiflire ji ecliutauder une tlicorie.
PROSPÉRITÉ DE LA FRISE. b'/
le fanatisme religieux que par la soif du pillage'. Mais il en allait tout autrement pour la riche et commerçante Frise, que rencontraient ensuite les pirates, quand ils continuaient leur route vers le sud-ouest en longeant les côtes. La situation de cette contrée, placée à l'embouchure de trois grands fleuves, en avait fait l'entrepôt commercial des régions fertiles et populeuses qu'arrosent le Rhin, la Meuse et l'Escaut^. Les Frisons accaparaient, à ce qu'il semble, une grande partie du trafic des pays rhénans, et ils avaient des quartiers à eux dans plusieurs des villes qui bordaient le fleuve'. Les vies et les miracles de saints, les translations de reliques, mettent souvent en scène des négociants frisons, quand il est question d'événements qui se passent dans la vallée du Rhin 4,
L'Amsterdam ou le Rotterdam de cette époque était le port de Dorestad, aujourd'hui Wijk bij Duurstede, sur le Rhin s. Un fait, rapporté, il est vrai, par un auteur postérieur de deux siècles, donne une idée de l'importance et du développement qu'avait pris cette grande place de commerce avant que les Normands vinssent mettre un terme à sa prospérité : elle aurait eu jusqu'à cinquante églises^. Mais les mauvais jours allaient venir, et ce n'était pas seulement la décadence, c'était une ruine presque totale qui menaçait à bref délai la malheureuse cité.
Elle reçut en 834, pour la première fois, la visite des pirates, qui la pillèrent et y mirent le feu; beaucoup d'habitants furent massacrés ou emmenés en captivité. Une partie de la Frise subit le même sort que Dorestad?. En 835, une nouvelle expédition des Normands contre Dorestad* détermina l'empereur, alors à Grémieux, à revenir dans le nord de ses Etats. D'Aix-la-Chapelle il organisa la défense des côtes 9; mais les mesures qu'il avait prescrites n'empêchèrent pas l'année suivante les Normands de recommencer leurs exploits. La Frise fut encore une fois dévastée, les
1. Ani. Fuld. 845, p. 35; Ann. Bert. 845, p. Sa; Rimbert, Vita Anskarii, ch. 16, p. 37 ; Adam de Brème, Gesta, etc., liv. I, ch. 23, p. 20.
2. Sur le commerce des Frisons, voir Ermold le Noir, In lanclem Pippini elegia I^, vers 119 et 120 {PP., t. II, p. 83); Ann. Bert. 863, p. 61 ; le Moine de Saint-Gall, Gestu Karoli Magni, liv. I, ch. 34 (SS., t. II, p. 747) ; Wandalbert de Priim, Miracula S. Goaris, ch. 27 et 28 {SS., t. XV, p. 370). Cf. Wenck, pp. i47 et i48; Waitz, D. VG., t. IV, p. 44.
3. Ainsi Mayence {Ann. Fuld. 886, Pars III», p. io4) et W^orms (B. M. 842 et Ann. Wormatienses [873], SS., t. XVII, p. 37).