L. JABLONSKI
Composée d'une façon méthodique, écrite avec simplicité, précise sans affectation, louangeuse sans flatterie, cette Notice sur le royaume de Siam, due à M. A. Gréhan, ne laisse pas que d'intéresser hautement la question historique, en nous révélant des choses que nous ignorions ou que nous ne connaissions que d'une façon vague.
Aussi allons-nous en faire une élude toute particulière, tout en suppléant à certaines lacunes regrettables. En histoire, il n'y a rien d'indifférent. Rappelons-nous le mot du citoyen de la vieille Rome :
Homo sum et nihil hiimani a me alieniim piito.
Le peuple siamois est une des branches de la race jaune, qui, comme on sail, comprend cinq familles: Mongols^ Chinois^ Indo- Chinois^ Thibélains et Turcs. Les Siamois appartiennent à la troisième ramification, celle des Indo-Chinois. Ce peuple apparaît tard dans rhisloire. Nous n'avons, en effel, de données précises sur son existence, qu'à partir de la fondation de sa première capitale, Juthia, l'an 712 de Siam, 1550 de l'ère chrétienne, c'est-à-dire à Tépoque,
en France, de la prolongation de la trêve entre Philippe VI et Edouard III d'Angleterre. C^est àPhaja-Ulong, roi de Cambodje, émigrant de son pays, que revient l'honneur d'avoir posé les premières assises de Juthia. Il ne faudrait pourtant pas croire qu'avant cette époque nous n'ayons nulle trace du royaume de Siam. Seulement, comme nous l'avons dit, Thistoire ne commence véritablement qu'en 1350. Avant, ce ne sont que récits fabuleux, enfantés avec plaisir et amour par la légende. Rien encore là de précis, d'exact, et partant de réellement historique.
Quant au nom primitif de Sfl;«m (race brune) remplacé par celui de Tfcaî, employé pour désigner le peuple siamois, nous regrettons que l'auteur de la brochure ne nous donne pas d'explications à ce sujet. Les Annales siamoises l'expliquent de différentes manières, voici pourtant quelle est la version qui parait la plus vraisemblable, car elle se rapproche de la réalité, établissant d'une façon nette et précise l'existence d'une rivalité entre le Cambodje et le Siam. C'est à l'époque où le royaume de Sajam était sous la domination du Cambodje et, comme tel, soumis à4ui offrir des présents, selon la coutume orientale, que l'on voit encore se perpétuer dans les mœurs des barbares de l'Occident, et qui se transformant encore une fois, finira par subsister et reparaître dans notre moyen âge féodal, sous la forme de Vhommage. Au nombre des présents offerts par le roi de Sia^, Phra-Ruang, Tan 950 de Tère de Buddha, figurait un panier rempli d'eau, laquelle ne coulait pas par les fentes. Surpris d'un tel prodige, le roi de Cambodje voulut faire massacrer Phra-Ruang, a persuadé qu'il était, nous disent les Annales, que, s'il le laissait vivre, il ne larderait pas à le surpasser en mérite et en. vertu. » Mais le roi de Siam échappa par miracle à la mort. N'étail-il pas en effet de la race des Artj/fcas? La terre s'entr'ouvril sous ses pas, il se plongea dans cette ouverture béante, et retourna dans son royaume par ce chemin ami. Seulement, une fois Phra-Ruang rentré dans ses États, les rôles changèrent, une guerre terrible éclata, dont le résultat fut la servitude du Cambodje, qui, à son tour, dut offrir des présents au roi de Siam.
C'est alors que les Siamois prirent le nom de Tha'i^ qui veut dire Libres. Voilà ce que racontent les Annales.
Une fois Juthia fondée, Thistoire commence pour Siam, histoire qui ne manque ni de péripéties, ni de catastrophes. Son rùlc est des plus actifs. Tantôt elle nous montre une rivalité terrible qui existe entre le roi de Pégu et le roi de Siam, Phra-Naret/riyalité qui se termine, après Irente-six ans de luttes, à l'honneur de Siam ^1583); tantôt, au contraire, nous assistons à cette ambassade envoyée ù Louis XIV sous les instigations de Constantin Falcon, ce Génois qui a eu l'honneur ainsi d'attacher son nom aux premières relations du Siam avec l'Europe en général et la France en particulier. Jusqu'à cette époque, pour qui sait voir dans Thisloire et surtout pour qui sait comparer, Siam a présenté le même spectacle, a passé presque par les mêmes phases que la Rome ancienne. Comme elle, en effet, il a un système de colonies qu'il établit et gouverne, comme Rome établissait et gouvernail ses colonies d'Afrique ou d'Espagne
Aussi pouvons-nous dire, sans crainte d'être démenti, que c'est à cet esprit d'ordre et d'organisation que le Siam doit d'avoir pu jouer un rôle tout à fait à part dans l'histoire des peuples voisins de l'Inde et de la Chine. C'est grâce à cette» politique » que le Siam doit de n'avoir pas été absorbé par ses terribles voisins les Chinois. L'Inde seule a su exercer une puissance sur le royaume de Siam, mais c'est par sa religion, le buddhisme qui a pénétré par sa langue, qu'il a formé à Siam le pdli^ ou langue sacrée. Le pdU n'est qu'un dérivé du sanscrit. Hors de là l'influence est nulle.
La religion du royaume de Siam est le Bouddhisme, — nous dit fort justement M. A. Gréhan, — dont les préceptes sont inscrits dans le livre sacré nommé Traiphmny ce qui veut dire les Trois lieux. Cette dénomination vient de la division même que les Siamois font de l'univers. Ils distinguent en effet trois états de l'univers :
l» L'univers en géjiéral, dans son ensemble, comprenant la Terre ;
2<» L'univers en ce qui concerne le Système des cieux ;
3° L'univers en tant que ce qui concerne l'Enfer.
Les Siamois placent dans la divine Lanka (Ceylan) le siège primitif de leur religion. C'est, en effet, de Ceylan que le bouddhisme, au quatrième siècle de notre ère selon les uns, et même avant Jésus-Christ -selon les autres, a été porté dans Tlndc au delà du Gange.
Bouddha, sans être reconnu pour DieUy est honoré h Tégal de la Divinité par le peuple siamois.
Ici M. A. Gréhan a parfaitement raison, Buddha n'est pas, en effet, reconnu pour Dieu, mais il est honoré. Pourtant, que Fauteur me permette une réflexion. Il n'est pas tout à fait juste de dire que Buddha est honoré à l'égal de la Divinité. En effet, les brahmanes, c'est-à-dire le brahmanisme seul a considéré Buddha comme un Dieu. Le buddhisme, au contraire, n'a jamais vu dans Buddha, qu'un homme doué des neuf perfections. La langue elle-même constate ce fait : « Chez les Brahmanes, nous dit M. E. Burnouf, le culte est appelé Fr/rfjna, c'est-à-dire sacrifice; chez les buddhistcs, il s'appelle Pudjàj hommage ou honneurK » C'est précisément dans celte distinction que réside la difTérence essentielle du brahmanisme et du buddhisme.
Depuis l'ambassade siamoise de 1659, reçue avec autant de munificence que de curiosité, les relations avec la France ne s'étaient pas renouvelées. 11 était donné au règne de Napoléon III et au Roi actuel de Siam, SomdetchPlira-Paramendr-Maha-Mongkut de renouer ces relations d'amitié. Laissons parler M. A. Gréhan.
« Invité par la France à concourir à l'Exposition universelle, le Roi de Siam s'est empressé de répondre à l'appel que lui a adressé le gouvernement impérial, et il a présidé lui-même, avec une rare sagacité, au choix des objets que son gouvernement pouvait envoyer
* Cf. Journal des Savants, Ami. 1845. Cahier de Juillet, p. 341.
à l'Exposition. Bien plus, il a voulu qu'une commission de mandarins accoijpagnàl ces objets et profitât de son séjour à Paris, pour lui rendre un compte détaillé des splendeurs de la France et de l'Exposition, à laquelle ont pris part toutes les nations du monde civilisé. »
Au surplus, déjà, en 1856, M. C. de Montigny avait négocié un traité d'amitié et de commerce avec leSiam; il ne nous reste qu'à souhaiter que ces relations prennent tous les jours un caractère plus intime et plus suivi. Tout semble le présager. Le commerce ne pourrait qu'y gagner. Les productions du royaume de Siam sont immenses, belles, riches. D'un autre côté, on a pu voir à l'Exposition universelle combien le peuple siamois est habile dans ses travaux d'incrustation sur cuivre ou sur métal en général. Qui n'a admiré les étoffes de soie et d'or , véritables toiles d'araignées, dans lesquelles l'air se joue sans les rompre ou les briser? Mais, du reste, nous avons confiance dans la sagesse et l'amitié du Roi de Siam, dont M. A. Gréhan nous a tracé un portrait qui ne saurait être considéré comme une flatterie, étant donné le rôle important que Siam a pris dans l'histoire, depuis la sage et intelligente administration de ce Uoi, qui a aime surtout la France, et admire l'Empereur. »
Nous n'en voulons pour preuve que le grand cordon de la Légion d'honneur qu'il porte avec orgueil. Que Sa Majesté nous permette ici de le remercier de l'attention délicate qu'elle a eue de faire reproduire sur deux tableaux de nacre l'image du Christ et de les offrir a S. M. l'Impératrice et au Prince Impérial.
Sous le gouvernement éclairé de ce Souverain, le royaume de Siam étend de plus en plus sa puissance. 11 continue dignement l'œuvre de la civilisation, qu'il sert autant qu'il est en son pouvoir. Actuellement, ce royaume compte huit millions d'habitants. 11 se compose, en outre du Siam, de quatorze États tributaires. Quant au royaume (iroprement dit, il est divisé en quarante et une provinces.
Telle est l'analyse fidèle de ce travail, qui mérite d'autant plus
— yo —
d'èlre lu qu'il scrl la cause historique, eu uous taisant connaître un pays que nous ignorons. Ajoutons, en outre, que l'auteur Ta écrit et composé, comme il serait à souhaiter que ces notices succincles le fussent, cest-à-dire en s'éludiant plutôt à donner des laits que des éloges.
P.-L. MIOT-FROCIIOT.