‹ Le royaume de SiamChapitre 26 sur 27 · EXPOSITION DE S. H. LE ROI DE SUN · texte numérisé non relu

EXPOSITION DE S. H. LE ROI DE SUN

qui donne une idée si juste de Tari musical comme il est entendu et pratiqué chez ce peuple :

« Il est naturel que les Siamois supposent la musique agréable aux défunts, car, vivants, ils l'adorent; ils la considèrent comme Fart principal, sinon unique, et c'est le seul qui ait atteint chez eux un haut degré de perfectionnement. Les instruments réunis à l'Exposition universelle sont compliqués et ingénieux. Le Klongnong est un système de cymbales de différentes grandeurs, disposées sur un demi-cei cle ; le musicien se fait une ceinture de son instrument et le frappe légèrement, de ci de là, d'une petite baguette ; les vibrations plus ou moins prolongées se mêlent avant de s'éteindre tout à fuit, et donnent lieu à une harmonie douce et charmante. Le kla-ni est une sorte de long flageolet, dont le son a une grande pureté. La guitare, nommée tukkaî, a le dos bombé et Irèscreux, ce qui lui donne une forte résonnance. Un autre instrument non moins curieux, lo ran-nan, rappelle singulièrement le xilophonc, dont l'origine n'est peut-être pas aussi française qu'on le suppose : des planchettes de bois sonore, rondes à la partie supérieure et plates à la partie inférieure, sont suspendues au-dessus d'une jonque gracieuse qui fait roffice de table d'harmonie ; on les frappe au moyen d^un petit maillet, et le bruit qu'elles rendent est mat et mélancolique.

« Cesformes inconnues et singulières, ces enchevêtrements de flûtes, de tambours et de cymbales, aperçus dans un orchestre, n'inspireraient aucune confiance à des oreilles européennes, et leur feraient craindre quelque épouvantable charivari. Kfais, nous l'avons dit, ces oreilles auraient tort de craindre. Les Siamois savent tirer de leurs instruments des sons fort doux, et qui sembleraient agréables même aux admirateurs de Rossini ou de Wagner ; ils tendent à se servir de la musique comme d'un langage; ils cherchent à éveiller, par des bruits rhythmiques, des sentiments de joie ou de tendresse; leurs mélodies, suaves, claires, charmantes, calment l'esprit ou l'entraînent en de douces rêveries ; quelquefois elles sont pathétiques au dernier point ; enfin, la musique siamoise

Qst un art véritable, sérieux, noble, et qui n'a rien de commun avec le gazouillis monotone des autres races orientales.»

Il nous reste maintenant à parler des barques royales, échantillons delà navigation siamoise.

Le Siam a exposé neuf réductions de pirogues plus riches les unes que les autres. Elles n'ont que neuf mètres de long, tandis que celles qui sillonnent le Mé-Nam ont jusqu'à cent-vingt pieds et contiennent jusqu'à cent rameurs. Elles sont dorées et incrustées de barres de diverses couleurs; elles portent à Tavant et à l'arrière des statuettes de monstres mythologiques ou de divinités. Les bois employés pour la construction de ces pirogues se nomment pa-khan (bois durs), et c'est au moyen du feu, à la façon des sauvages, que ces bois sont d'abord creusés. On ne s'en douterait pas quand on admire la forme svelte et légère des embarcations si minutieusement travaillées, qui ont obtenu du jury une médaille d'honneur.

Le plus beau spécimen de pirogue a été offert à l'Empereur au nom du Roi de Siam, et l'Exposition maritime internationale du Ilavre doit montrer à ses visiteurs des barques et des engins de pêche envoyés par le consul, M. A. Gréhan, pour Tornementation de plusieurs salles.

Notons enfin que l'importance des produits commerciaux du royaume de Siam a été affirmée par l'obtention d'une médaille d'or pour le coton et le tabac. Les ressources de ce beau pays ont été mises au jour, et Ton doit s'attendre à leur voir acquérir un développement considérable. I^e Siamois n'est pas créateur, inventeur ; mais il est* instinctivement imitateur, et il sait s'approprier le mode de falirication des objets les plus délicats, tout en se servant de moyens et d'outils simples et peu coûteux. Un exemple frappant de cet esprit d'imitation, qui est la base certaine de progrès rapides, nous a été donné par l'intelligent organisateur de l'Exposition Siamoise : il nous a raconté que des artisans indigènes de Bangkok avaient réussi à construire des navires à vapeur, copiés jusque dans les moindres détails du mécanisme. Après cela, les chemins de fer et la télégraphie électr ique nous semblent en droit de prendre possession du royaume de Siam.

Composée d'une façon méthodique, écrite avec simplicité, précise sans affectation, louangeuse sans flatterie, cette Notice sur le royaume de Siam, due à M. A. Gréhan, ne laisse pas que d'intéresser hautement la question historique, en nous révélant des choses que nous ignorions ou que nous ne connaissions que d'une façon vague.

Aussi allons-nous en faire une étude toute particulière, tout en suppléant à certaines lacunes regrettables. En histoire, il n'y a rien d'indifTérent.

Le peuple siamois est une des branches de la race jaune, qui, comme on sait, comprend cinq familles : Mongols^ ChinoiSj Indo- Chinois^ Thibétains et Turcs. Les Siamois appartiennent à la troisième ramification, celle des Indo-Chinois. Ce peuple apparaît lard dans l'histoire. Nous n'avons, en effet, de données précises sur son existence, qu'à partir de la fondation de sa première capitale, Juthia, Tan 712 de Siam, 1350 de l'ère chrétienne, c'est-a-dire à l'époque, en France, de la prolongation de la trêve entre Philippe VI et Edouard III d'Angleterre. C est à Phaja-Utong, roi de Cambodje, émigrant de son pays, que revient l'honneur d'avoir posé les premières assises de Juthia. Il ne faudrait pourtant pas croire qu'avant cette époque nous n'ayons nulle trace du royaume de Siam. Seulement , comme nous l'avons dit, l'histoire ne commence véritablement qu'en 1350. Avant, ce ne sont que récits fabuleux, enfantés avec plaisir et amour par la légende. Rien encore là de précis, d'exact, et partant de réellement hislorique.

Quant au nom primitif de Sajam (race brune) remplacé par celui de Thai^ employé pour désigner le peuple siamois, nous regrettons que l'auteur de la brochure ne nous donne pas d'explications à ce

sujet. Les annales siamoises l'expliquent de différentes manières, voici pourtant quelle est la version qui paraît la plus vraisemblable, car elle se rapproche de la réalité, établissant d'une façon nette et précise l'existence d'une rivalilé entre le Cambodje et leSiam. C'est à l'époque où le royaume de Sajam était sous la domination du Cambodje et, comme tel, soumis à lui offrir des présents, selon la coutume orientale, que Ton voit encore se perpétuer dans les mœurs des barbares de l'Occident, et qui se transformant encore une fois, finira par subsister et reparaître dans notre moyen âge féodal, sous la forme de Vhommage. Au nombre des présents offerts par le roi de Siam, Phra-Riiang, l'an 950 de l'ère de Bouddha, figurait un panier rempli d'eau, laquelle ne coulait pas par les fentes. Surpris d'un tel prodige, le roi de Cambodje voulut faire massncrer Phra-Ruang, « persuadé qu'il était, nous disent les annales, que, s'il le laissait vivre, il ne tarderait pas ù le surpasser en mérite et en vertu. » Mais le roi de Siam échappa par miracle à la mort. N'élait-il pas en effet de la race des Niighas? La terre s*enlr'ouvrit sous ses pas, il se plongea dans cette ouverture béante, et retourna dans son royaume par ce chemin ami. Seulement, une fois Phra-Ruang rentré dans ses États, les rôles changèrent, une guerre terrible éclata, dont le résultat fut la servitude du Cambodje, qui, à son tour, dut offrir des présents au roi de Siam.

C'est alors que les Siamois prirent le nom de That^ qui veut dire Libres. Voilà ce que racontent les annales.

Une fois Juthia fondée, l'histoire commence pour Siam, histoire qui ne manque ni de péripéties, ni de catastrophes. Son rôle est des plus actifs. Tantôt elle nous montre une rivalité terrible qui existe entre le roi de Pégu et le roi de Siam, Phra-Naret, rivalité qui se termine, après trente-six ans de luttes, à l'honneur de Siam (1583); tantôt, au contraire, nous assistons à cette ambassale envoyée à Louis XIV sous les instigations de Constantin Falcon , ce Génois qui a eu l'honneur ainsi d'attacher son nom aux premières relations du Siam avec l'Europe en général et la France en particulier. Jusqu'à cette époque, pour qui sait voir dans Thistoire et suitout

pour qui sait comparer, Siam a présenté le même spectacle, a passé presque par les mêmes phases que la Rome ancienne. Comme elle, en eiTel, il a un système de colonies quMl établit et gouverne, comme Rome établissait et gouvernait ses colonies d'Afrique ou d'Espagne. Aussi pouvons-nous dire, sans crainte d'être démenti, que c'est à cet esprit d'ordre et d'organisation que le Siam doit d'avoir pu jouer un rôle tout à fait à part dans l'histoire des peuples voisins de rinde et de la Chine. C'est gruce à celte a politique » que le Siîim doit de n'avoir pas été absorbé par ses terribles voisins les Chinois. L'Inde seule a su exercer une puissance sur le royaume de Siam, mais c'est par sa religion, le bouddhisme qui a pénétré par sa langue, qu'il a formé à Siam le pâit^ ou langue sacrée. Le pâli n'est qu'un dérivé du sanscrit. Hors de là Tinfluence est nulle.

La religion du royaume de Siam est le bouddhisme, — nous dit fort justement M. A. Gréhan, — dont les préceptes sont inscrits dans le livre sacré nommé Traiphum^ ce qui veut dire les Trois lieux. Cette dénomination vient de la division même que les Siamois font de l'univers. Ils distinguent en effet trois états de l'univers :

1« L'univers en général, dans son ensemble, comprenant la Terre ;

2* L'univers en ce qui concerne le Système des cieux ;

5* L'univers en tant que ce qui concerne l'Enfer.

Les Siamois placent dans la divine Lanka (Ceylan) le siège primitif de leur religion. C'est, en effet, de Ceylan que le bouddhisme, au quatrième siècle de notre ère selon les uns, et même avant Jésus-Christ selon les autres, a été porté dans l'Inde au delà du Gange.

Bouddha, sans être reconnu pour Dieu^ est honoré à l'égal de la Divinité par le peuple siamois.

Ici M. A. Gréhan a parfaitement raison, Bouddha n'est pas, en effet, reconnu pour Dieu, mais il est honoré. Pourtant, que l'auteur me permette une réflexion. Il n est pas tout à fait juste de dire que

Bouddha est lionoré à Tégal de la Divinité. En effet, les brahmanes, c'est-à-dire le brahmanisme seul a considère Bouddha comme un Dieu. Le bouddhisme, au contraire, n'a jamais vu dans Bouddha, qu'un homme doué des neuf perfectiom, La langue elle-même constate ce fait : « Chez les brahmanes, nous dit M. E. Burnouf, le culte est appelé j/'/rfjrTa, c'est-à-dire sacrifice; chez les bouddhistes, il s'appelle pudjà^ hommage ou honneur^. » C'est précisément dans cette distinction que réside la différence essentielle du brahmanisme et du bouddhisme.

Depuis l'ambassade siamoise de 1684, reçue avec autant de munificence que de curiosité, les relalions avec la France ne s'étaient pas renouvelles. 11 était donné au règne de Napoléon III et au Roi Somdelch Piira-Paramendr-Maha-Mongkut de renouer ces relations d'amitié. Laissons parler M. A. Gréhan.

a Invité par la France à concourir à l'Exposition universelle, le Roi de Siam s'est empressé de répondre à l'appel que lui a adressé le gouvernement impérial, el il a présidé lui-même, avec une rare sagacilé, au choix des objets que son gouvernement pouvait envoyer à l'Exposition. Bien plus, il a voulu qu'une commission de mandarins accompagnât ces objets et profitât de son séjour à Paris, pour, lui rendre un compte détaillé des splendeurs de la France et de l'Exposition, à laquelle ont pris part toutes les nations du monde civilisé. »

Au surplus, déjà, en 1856, M. C. de Montigny avait négocié un traité d'amitié et de commerce avec le Siam; il ne nous reste qu'à souhaiter que ces relations prennent tous les jours un caractère plus intime et plus suivi. Tout semble le présager. Le commerce ne pourrait qu'y gagner. Les productions du royaume de Siam sont immenses, belles, riches. D'un autre côté, on a pu voir à l'Exposition universelle combien le peuple siamois est habile dans ses tra-

' Cf. Journal des Savants, Ann. 1845. Cahier de Juillet, p. 541.

vaux d'incrustation sur cuivre ou sur métal en général. Qui n'a admiré les étoffes de soie et d'or , véritables toiles d'araignées, dans lesquelles Tair se joue sans les rompre ou les briser? Mais, du reste, nous avons confiance dans la sagesse et Tamilié du Roi de Siam, dont M. A. Gréhan nous a tracé un portrait qui ne saurait être considéré comme une flatterie, étant donné le rôle important que Siam a pris dans Thistoire, depuis la sage et intelligente administration de ce Roi, qui <( aime surtout la France, et admire l'Empereur. »

Nous n'en voulons pour preuve que le grand cordon de la Légion d'honneur qu'il porte avec orgueil. Que Sa Majesté nous permette ici de le remercier de l'attention délicate qu'elle a eue de faire reproduire sur deux tableaux de nacre l'image du Christ et de les offrir à S. M. l'Impératrice et au Prince Impérial.

Sous le gouvernement éclairé de ce souverain, le royaume de Siam étend de plus en plus sa puissance. Il continue dignement l'œuvre de la civilisation, qu'il sert autant qu41 est en son pouvoir. Actuellement, ce royaume compte huit millions d'habitants. 11 se compose, en outre du Siam, de quatorze États tributaires. Quant au royaume proprement dit, il est divisé en quarante et une provinces.

Telle est l'analyse fidèle de ce travail, qui mérite d'autant plus d'être lu qu*il sert la cause historique, en nous faisant connaître un pays que nous ignorons. Ajoutons, en outre, que l'auteur l'a écrit et composé, comme il serait à souhaiter que ces notices succinctes le fussent, c'est-à-dire en s'éludiant plutôt ù donner des faits ({ue des éloges.

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