QUESTION
0 poète, est-il vrai que la nature humaine Ne soit qu'un vase impur de vice et de malheur? Est-il vrai que le sort implacable nous mène, Par l'attrait d'un plaisir douteux, vers la douleur ?
On souffre et l'on se plaint. On sanglote et l'on pleure ; Mais aucun d'entre nous n'aura souffert en vain Si le destin conduit l'humanité meilleure Plus près, toujours plus près d'un idéal divin,
A Pierre-Noël Descliamps,
Comme le voyageur qui, du haut d'un sommet, Regarde le chemin parcouru, les vallées Lointaines, et compare aux heures écoulées L'aurore des printemps que l'avenir promet,
Nous venons de gravir le coteau jusqu'au faîte; Notre vue a conquis les vastes horizons Et mesuré le blé des récentes moissons, Le passé, le labeur d'hier, la tâche faite.
C'est Finstant solennel où doit être compté Le travail de chacun dans l'œuvre collective ; Le siècle, en s'achevant, ouvre une perspective De lointaine lumière et d'immense clarté.
Nul ne peut, désormais, déguiser d'un mensonge
Les essais d'apprentis qu'on impose aux badauds.
Ni, sous le nez des sots, secouer des manteaux
Plus décevants qu'un spectre et plus furtifs qu'un songe.
Nous rions maintenant du triste épouvantail Qui nous faisait trembler, là-bas, dans les prairies. Et qui hantait, au fond des tièdes bergeries. L'âme obscure du pâtre et l'instinct du bétail.
Nous admirons la grange où, courbé sous les gerbes, Le moissonneur pensif jette l'or des épis. Les champs sont veloutés comme un mouvant tapis ; L'ombre des rameaux s'allonge parmi les herbes.
Gloire aux bons laboureurs que l'approcbe du soir Éloigne, à contre-cœur, du soc de la charrue! Salut aux vignerons dont la troupe se rue. Joyeuse, autour des fûts cerclés et du pressoir !
Ceux qui ont travaillé de l'aube au crépuscule, Sans jamais liarder sur le chiflre du gain. Méritent le regret des hommes de demain, Penchés sur le déclin d'un monde qui recule.
Ils nous laissent leur place encor chaude au sillon, L'écho de la chanson qui rythmait leur allure. Et, loin des soleils dont ils narguaient la brûlure, Voici l'outil des forts : le contre et l'aiguillon.
S'ils ne sont plus ici pour guider l'attelage A travers les cahots d'un sol inexploré, Les nouveaux héritiers de la friche et du pré Vont courir à la peine et reprendre l'ouvrage.
Déjà l'impérieux appel a retenti.
Conviant les cœurs fiers et les volontés neuves ; Malheur aux artisans qui n'ont pas fait leurs preuves Et qui, pour augmenter leur salaire, ont menti !
Vainement ils voudraient nous leurrer d'un mirage : Rien ne pourra fléchir l'auguste vérité ; L'échéance est venue. Et la postérité Hausse la récompense au niveau du courage.
yVinsi, de temps en temps, l'équité du Destin Rajeunit l'atelier de l'œuvre séculaire Et mêle, tour à tour, sur la glèbe et sur l'aire, Aux souffles de la nuit la fraîcheur du matin.
L'historien — passant qui rêve sous un arbre — Plus attentif aux grains de froment qu'aux lauriers, Enregistre les noms des meilleurs ouvriers Sur la splendeur du bronze ou la blancheur du marbre,
Tandis que la Nature, offrant à la Cité Un exemple éternel de calme et d'harmonie. Garde ses plus divins trésors pour le Génie Qui cueillera la fleur d'immortelle Beauté.