‹ Le rythme de la vieChapitre 85 sur 85 · HALTE SUR UN CHAMP DE BATAILLE · texte numérisé non relu

HALTE SUR UN CHAMP DE BATAILLE

Plane sur rimincn.se cercueil ; Et, dans le val maudit, les froments et les seigles Etonnent le passant par leur sinistre accueil.

On entend, vers le soir, lors(|ue gronde l'orage, Du fond de ce sépulcre où dorment, dispersés

Tant de héros inapaisés.

Monter une clameur de rage.

C'est la plainte des morts, qui ne veut pas finir, Et demande vengeance aux siècles à venir.

Mais là-haut, vers le bois sacré de la Marfée, Sur la sainte colline, au calvaire d'illy,

Le voyageur est accueilli Par un vibi-ant écho, pareil aux chants d'Orphée, Et voit briller l'éclat d un suprême trophée.

Écoutez ! on entend un appel de clairons ;

Ces fleurs ont bu du sang. Le sol, jonche d'cpées,

De gourmettes et d'éperons,

A vu passer nos escadrons Répétant la clameur des grandes épopées : (( Tous au galop ! Jusqu'au dernier, nous chargerons ! »

Les héros, sabre au clair, ont gravi jusqu'au faîte, Sous le i^lomb, sous le feu, le calvaire de mort; Aujoui'd'hui, ce vaste décor Se souvient de la sombre fête.

La voix d'un ennemi, qui les voyait mourir A crié notre gloire aux siècles à venir.

Sedan, 3 septembre i8...

Clarté du ciel. Miroitement des sources. Les feuillages Joyeux ont un tremblant émoi de cœurs et d'ailes ; Sur la svelte pâleur des jeunes asphodèles Flotte le clair-obscur alterné des ombrages.

L'eau scintille au soleil parmi l'herbe et la mousse ; Les abeilles, autour des brillantes corolles, Vibrent dans l'été blond, et font des auréoles De bourdonnement fauve et d'étincelles rousses.

28o L'AVÈNEMENT DE LA FEMME

Le printemps a brodé le tapis des clairières ; Un chaud désir de vivre exalte les arbustes Bourgeonnant à l'abri des tutelles augustes Qu'étendent les bras forts des branches forestières.

Un luxe de fruits d'or surcharge les verdures ; Rien n'est las de germer et rien n'est las d'éclore ; En cet Eden, le soir est pareil à l'aurore ; Les pampres sont chargés du poids des grappes mûres.

Tout est neuf. Tout est frais et pur. Tout s'abandonne Au charme des matins légers et des nuits calmes ; En ces jardins que berce un rythme lent de palmes, Le printemps est aussi fertile que l'automne.

Or il advint qu'un jour l'Oasis éblouie S'émerveilla de voir, dans un nimbe de aloire, Pi-ès de l'étang clair, où les gazelles vont boire, Une beauté nouvelle, imprévue, inouïe.

Ce jour-là, le soleil illuslra les futaies D'une lumière plus clémente et plus joyeuse ; Un triomphe brilla clans l'aube glorieuse ; L'aubépine parut plus blanche dans les haies.

Ce fut comme un prélude à la prochaine idylle ; Le soleil éveilla, dans les bois, des murmures Et l'invisible main de Dieu, sous les ramures Déroula des tapis d'airelle et de myrtille.

L'Homme, jusqu'alors seul sur la Terre, a vu naître Et grandir et fleurir et marcher dans l'aurore Une forme plus belle et plus vivante encore Que l'Éden infini, dont il était le maîti'e.

Miracle éblouissant ! Ineffable prodige !

Il y eut, dans le ciel, un sursaut de lumière;

Et la Femme, au milieu de l'ardente clairière

Était comme un lys blanc, incliné sur sa tige.

Elle eut peur, se sentant si frêle, et toute nue, Et fit, au bord de l'eau, qui chuchote et qui jase, Un geste dont la grâce émerveilla d'extase Les yeux de l'univei's, fixés sur l'Inconnue ;

Geste souple et coquet de la beauté surprise. Geste de refus vague et d'instinctive offrande ; La forêt vaste encadre, ainsi qu'une guirlande. Le beau corps féminin que caresse la brise.

Le ruisseau court plus vite, et le bouleau se penche, D'un air sentimental, pour voir Eve la Blonde ; Et les oiseaux bavaixls redoublent de faconde. Pour annoncer la nouvelle, de branche en branche.

« Qu'elle est belle ! » Les blés fauves que juin étale Sont moins brillants que sa chevelui'e doi'ée ; L'Artiste souverain, qui décide et qui crée, N'a rien fait de plus pur que son visage ovale.

Ni de plus souriant que ses lèvres de rose, Entr'ouvertes sur du corail et sur des perles ; (( Homme! Regarde donc ces dents! » silïlent les merles; L'Homme songe à cueillir un baiser, mais il n'ose...

11 regarde, pensif, l'inquiétante amie Dont tout le Paradis acclame la présence : Le front d'Eve a rougi de craintive innocence : Ses yeux ont la couleur de la mer endormie.

Ses bras flexibles ont des douceurs d'eau fuyante ; Sa bancbe se dessine en courbes onduleuses, Les sveltes peupliers, les glycines frôleuses Ont moins d'inflexions que sa taille pliante.

Et voilà qu'autour d'Eve on sent battre le cœur

De la Nature entière ; Et, pour louer la Femme en sa beauté première, Les arbres, les oiseaux, les fleurs de la clairière. Émerveillés, voudraient danser, chanter en chœur.

Vers elle, un cerisier, fleuri de neige rose.

Scintillant de rubis, S'incline, tout joyeux, et dérange un ibis, Qui, pour mieux réveiller les lézards assoupis. Vole, et claquant du bec, un peu plus loin, se pose.

Pour elle, les muguets ont paré les sentiers

De clochettes candides ; La Femme sent flotter, en couronnes fluides, Sur ses cheveux légers et sur son front sans rides, Le rayonnement rose et blanc des églantiers.

Autour d'Eve, le buis, vert comme l'émeraude,

Resplendit au soleil ; L'amarante s'étale en pompeux appareil ; La pâquerette semble implorer un conseil, Les genêts parlent d'or aux guêpes en maraude.

Un lilas, pavoisé de panaches fleuris

Près d'une source, écoute La chanson du cristal, distillé goutte à goutle ; Tandis qu'un papillon, l'aile déclose, goûte Le sucre des œillets et le miel des iris.

L'érable enthousiaste agite ses corymbes

En gestes de salut ; La discrète ancolie au grand pavot dit : Chut ! Pour entendre le houx, qui vibre comme un luth... Et l'aster, en l'honneur d'Eve, esquisse des nimbes.

Voici les thyrses Ijlancs des marronniers en ileurs.

Les grappes écarlates Des groseilliers et des sureaux à feuilles plates, Les cèdres, les benjoins, enivrés d'aromates Et les bigarreautiers, peuplés d'oiseaux silïleurs.

Plus loin, les tournesols exaltent leurs ombelles

Au-dessus des massifs, Parmi les lotus bleus et les myrtes pensifs, Tandis que les sapins, les cyprès et les ifs S'alignent en l'honneur de la Belle des Belles.

Au milieu du profond jardin, Eve sourit : C'est pour elle que tout brille et que tout fleurit, Pour elle que les eaux accourent, plus joyeuses, Du haut des monts ; pour elle, enfin, que l'on entend Le vent jaser parmi les feuilles des yeuses ; Le ciel est radieux ; la mer chante... Et pourtant Quelque chose cncor manque à la Femme... Elle attend. «

Alors, timidement, l'Homme s'approcha d'Elle, Un bouquet dans les mains, ainsi qu'un amoureux Qui, d'un geste ingénu, dédie un cœur fidèle. Et que la passion divine rend peureux ; Adam, déjà, craignait Eve l'Impérieuse,

Eve la Redoulable cl la Délicieuse,

Eve, si douce avec ses yeux de scabicuse,

Si dure, quaud l'éclair d'un désir insensé,

Plus prompl c]ue la bourrasque où le navire sombre.

Annonce l'ouragan des caprices sans nombre

Et fait luire d'un éclat sombre.

Comme un ciel orageux, son regard courroucé.

Inelîable douceur du premier dialogue Entre la vierge blanche et le pur fiancé ; Idéale candeur de la naïve églogue Où l'amoureux tremble et rougit d'avoir osé ; Ce fut, dans le Jardin clair, un élan d'extase Qui secoua les pins de la cime à la base, Quand l'hésitation de la première phrase Fut close par le jjacte ingénu d'un baiser ; L'Homme dans les yeux d'Eve a lu sa destinée ; Il voit c|uc, pour toujours, son àme s'est donnée,

Et, depuis que la Femme est née.

Il sent un joug très doux, que rien ne peut briser.

Eve, dominatrice et déjà souveraine, Contemple, en souriant, son empire infini, Elle voit le Jardin fleuri dorés dont elle est reine, Elle écoute un oiseau, qui jase au bord d'un nid. Et qui, chanteur ému par la beauté des choses. Virtuose fameux entre les virtuoses, Du haut d'un cerisier donne l'aubade aux roses, Et prodigue aux amants le conseil d'être heureux ; Eve, hautaine, voit l'homme à genoux dans l'herbe, L'Homme, destitué de son orgueil superbe. Et cueillant, pour Elle, une gerbe Qu'il offre d'un geste humble et presque douloureux.

u Prends, dit-il, ù compagne, ardemment attendue. Prends ces ileurs, ces épis que j'ai cueillis pour toi ; Accepte cette fraîche offrande, qui t'est due. Je te donne mon cœur, je l'engage ma foi. Je suis celui sur qui s'appuiera ta faiblesse, L'ami qui marchera sur ton chemin sans cesse.

Devant toi, bien-aimée, afin que rien ne blesse La tendre nudité de tes pieds adorés ; Tu seras, dans le temple universel, l'Idole, La beauté qui sourit, le charme qui console.

Et nous aurons pour auréole La gloire des soirs clairs et des matins dorés ! »

Doux regard. Extase muette.

Frisson des mains qui vont s'unir ; Mais le serpent est là, qui guette.

Et qui, d'un œil malin, entrevoit l'avenir.

Le rossignol chanta le chant des fiançailles. Les myrtes chuchotaient la loi Qui doit régir les épousailles ; Vains efforts, inutile émoi.

agO L'AVÈNEMEiNT DE LA FEMME

Eve hésite. Elle veut... Que veut-elle? Mystère.

Elle sait seulement que désormais la Terre

Et l'homme obéiront à son charme vainqueur ;

Que le monde appartient aux désirs de son cœur,

De son cœur inconstant, divers, déjà fragile ;

Que l'univers sera comme une molle argile

Aux doigts ingénieux de sa petite main ;

Eve, nue et debout, sait qu'aujourd'hui, demain.

Et toujours et partout dans son immense empire

Afin d'obtenir d'Elle un baiser, un sourire,

Un geste d'indulgence, un élan d'abandon.

L'aumône de sa grâce et le merveilleux don

De son corps plus vermeil que l'aube printanière.

Plus frais que le vallon d'où sort une rivière.

Plus blanc que la candeur triomphale des lys.

Plus souple que l'osier, plus blond que le maïs.

Plus parfumé qu'un brin de menthe ou de verveine,

Nulle Imploration ne pourra sembler vaine

A l'homme subjugué, docile, ivre d'amour,

Et sans cesse rôdant, l'œil plein de flamme, autour

De sa beauté splendlde, innocente et fatale.

Les yeux d'Eve sont Ijleus ; le Paradis étale

Moins de lumière douce et de vive couleur

Que son àme en extase et que sa chair en lleiir.

Adam s'approche ; il va prendre sa main ; mais Elle.

L'alTolant d'un regard où brille une étincelle.

Lui dit : « Pour c|ue je t'aime, il faudra que les vœux

Se conforment d'aboid à tout ce que je veux.

Dis-moi ! Si je consens à t'aimer, si l'étreinte

Do mes bras frais et blancs s'ouvre à toi sans contrainte,

Si Je t'accueille ainsi qu'un époux bicn-aimé.

Si je t'offre, en un seul moment, le résumé

De la béatitude éparse sur la terre.

Si je révèle enfin à ton cœur le mysli-re

D'un bonheur si parfait qu'il semble une vertu.

Dis-moi, jeune amoureux, que me donnei'as-lu .'^ »

Parlant ainsi, la Femme a des grâces subtiles ;

Sa parole, déjà pliée à tous les styles,

Sait prendre tour à tour l'âpre accent du désir

Impérieux qui court à l'assaut du plaisir.

Et le ton du caprice inconsistant, qni rêve. Adam, songeur et grave, écoute la voix d'Eve ; Il ne résiste pas à ce charme : il se tait, Il a peur, comme si cette voix lui dictait L'inévitable loi de son futur servage ; Il craint de découvrir, en ces mois, le présage Du grand drame par qui, dans l'Univers troublé, Nul être ne pouvant demeurer isolé, L'inéluctable Amour tourmentera les couples. Il regarde les bras d'Eve, ses hanches souples, L'or de ses longs cheveux, l'harmonieux dessin Qui modèle la courbe exquise de son sein. Il dit : « 0 toi, qui tiens ma volonté captive ; Je t'en fais le serment ; si tu n'es pas rétive A l'attrait doux et fort qui m'attire vers toi, Si tu m'es bienveillante, et si par un émoi Nuptial tu réponds à mon humble prière, Il n'est rien dans l'Éden, rien dans celte clairière Rien sur cette colline et rien dans ces halliers, Eve, qui ne soit prêt à tomber à tes pieds. »

— « Rien, vraiment?» répond-elle; et l'imprudent qu'assiège

Un aveugle désir ne prend pas garde au piège

Dissimulé sous la musique d'une voix

Qui charme son oreille et son âme à la fois ;

Quel joli timbre, et quelle inflexion câline !

Èvo sourit ; son col adorable s'incline

Doucement ; un éclair de coquette fierté

Brille en ses veux .. Oh ! quel espoir de volupté

Ensorcelle et meurtrit le cœur de l'Homme pâle.

Lorsqu'il voit, vers le soir, venir l'heure idéale

Où l'Épousée, enfin docile au joug très doux.

Offre sa lèvre pure aux baisers do l'Epoux !

Heure unique, heiu-e brève, où l'humanité puise.

En des félicités que l'amour divinise.

Une si rare ivresse, un si profond nectar

Et des souvenirs si suaves, que. plus tard.

Lorsqu'il penche au déclin de sa terrestre course,

L'Amant vieilli retrouve en lui comme une source

De fraîcheur et d'oubli consolant, et d'espoir,

L'image de celte heure où, dans la paix du soir.

^glt L'AVÈNEMENT DE LA FEMME

Sous les feux indulgents des premières étoiles, L'Amante, en souriant, laissa tomber ses voiles !,.. D'avance, Eve connaît la réponse d'Adam ; Et l'Homme, cette fois moins sûr, presque hésitant, Ému, peul-C'tre, par le soupçon de l'épreuve Qui sera la rançon do sa volupté neuve : ((Oui, dit-il, à tes pieds, je mettrai ce jardin ; Toi que j'aime, veux-tu que cet immense Eden, Plein de fruits mûrs, soit ta corbeille d'épousailles? Parle, je vais courir à travers les broussailles Pour joindre les cassis pourprés, qui sentent bon; Où tu voudras, j irai ; je traverse d'un bond Les ravins escarpés que l'eau des torrents creuse ! Voici la fraise rouge et la pêche juteuse ; Aimes-tu mieux le fruit sucré du caroubier. Les gousses de l'anis, les grappes du sorbier. Les cédrats, les citrons, les cerises vermeilles, Les coings, les abricots, les dattes, les groseilles, La cenellc au verjus, la banane de miel, La framboise qui donne un avant-goût du ciel,

La figue, les raisins, la grenade, l'amande,

Les câpres, dont la chèvre, en automne, est friande ?

Tout l'Eden m'appartient, tout l'Eden est à vous!

Parlez, Belle aux cheveux dorés. Blonde aux yeux doux.

Je vous offre l'encens, la myrrhe et le cinname

Dans ce jardin charmant dont vous êtes la Dame ! »

Adam se tait ; il n'a pas vu que le serpent

Se glisse au tronc d'un arbre et s'avance en rampant.

Sur les rameaux tortus et noueux d'une treille,

De façon à pouvoir parler bas à l'oreille

De la Femme indécise et tentée à demi,

« Vois-tu, dit le serpent, cette pomme d'api. Qui, parmi la splendeur du Paradis, rougeoie.'* C'est le fruit défendu : c'est donc le fruit de joie. De tendresse et d'amour, que désire ton cœur. » — « Eh bien 1 Femme, reprend l'Homme, d'un air vainqueur Tu vois que, pour gagner le corail de tes lèvres. Et le marbre de tes bras, guérisseurs de fièvres. Pour capturer, ainsi qu'un conquérant, tout l'or De tes cheveux épars, je te donne un trésor

Sans limite et sans fin, multiforme, innombrable ! »

Le serpent chuchota : (( Non, rien n'est comparable

A l'exquise saveur de la pomme d'api ! »

Eve au soleil voyait briller la pomme : (( Ami,

Dit-elle — en abaissant vers Adam ses yeux d'ange

Où l'homme, inquiet, vit luire un rayon étrange.

Un reflet de malice et d'ingénuité, —

Ami, déjà très cher, mon cœur n'est point tenté

Par le charme odorant de toutes ces corbeilles ;

Adam ! Laisse aux frelons nacrés, laisse aux abeilles

L'angélique très sage et le coing vertueux ;

Laisse l'olivier pâle et ses fruits onctueux

Végéter dans l'Éden. Moi, je veux cette pomme ! »

Parlant ainsi, la Femme ouvrait ses bras... Mais l'Homme

Murmurait, effrayé : (( C'est le fruit défendu ! »

Elle dit : (( C'est pourquoi je le veux, entends-tu ? »

Rose de désir, Eve était plus désirable ;

La lumière flottait sur sa chair adorable.

En jeux alternatifs d'ombres et de clarté;

La brise caressait sa tendre nudité ;

La fraîcheur de sa peau sentait bon la rosée ; Devant l'homme elle était l'éternelle Épousée, Celle qui n'admet pas qu'on lui l'éponde : u Non ! )>

Eve aujourd'hui s'appelle Agnès, Bèrthe ou Ninon, Carmen ou Dalila ; mais c'est toujours la même Qui, pouvant refuser la volupté suprême Exige une rançon excessive, en retour Des biens illimités que promet son amour ;

La Femme souriait, se sentant la Maîtresse, Celle qui peut lier au fd d'or de sa tresse. Ainsi que des captifs, le troupeau des Amants. Elle savait que ni la crainte des tourments Ni l'horreur du péché ni la peur des vertiges Ne sauraient éloigner d'elle ses hommes-liges. Humblement attachés aux traces de ses pas. Heureux (si c'est sa loi) de contempler d'en bas,

Sur un haut piédestal l'Idole souveraine,

Espérant tous qu'enfin la Nymphe, la Sirène,

La Déesse, obstinée en de trop longs refus.

Lasse de tant d'orgueil, dénouera ses bras nus.

Multiple image d'Eve ondoyante et diverse !

Déjà, dans l'Oasis fabuleuse, qui verse

En effluves d'amour un philtre au cœur d'Adam

Déjà, dans cet élan muet du geste ardent

Qui cherche les bras frais, les mains, la taille souple

Déjà, dans ce duel fatal du premier couple

On peut voir le fantôme et les linéaments

Des groupes que feront, plus tard, tous les Amanls,

Réunis, deux à deux, parmi le vaste monde ;

Tristan de Léonois, avec Iseult la Blonde,

Pyrame, avec Thisbé, demandant à souffrir

Pour l'Aimée, et tout fier de l'honneur de mourir

Pour elle ; Lancelot et la reine Guenièvre,

Joints, pour l'éternité, cœur à cœur, lèvre à lèvre.

Et bénissant l'arrêt fatidique du sort.

Qui leur fît savourer l'âpre amour dans la mort.

Ce sont tous les pécheurs, toutes les pécheresses, Les héroïnes, les héros dont les caresses Ont laissé, paraissant, s'eiïaçant tour à tour Dans la mémoire humaine un sillage d'amour.

Adam cueille le fruit; Eve triomphe et cède. Et prodigue à l'Epoux vainqueur le sûr remède

Qui guérit tous les maux ; Ses hras se sont ouverts, et sa tresse défaite Et ses yeux pleins d'amour attestent sa défaite Mieux que l'aveu charmant qu'on livre aux divins mots.

Défaite triomphale et conquérante joie ! Eve la Belle fait semblant d'être une proie. Mais sa grâce a si bien dompté l'homme éperdu, Qu'Adam, aveugle et sourd pour le reste du monde Ne voit pas, sous le ciel, qui s'assombrit et gronde. Le brusque elTaccment du Paradis perdu.

Tous deux, seuls, enchantés par l'inefFable rêve, Ivres du divin pliillre, ils goûtent l'heure hrève Et savourent des biens enfin réalisés ; Qu'importent l'avenir et le ciel et la terre Pour les amants muets et pâles que fait taire L'excessive douceur des longs et lents baisers ?

A présent, seuls, tous deux, sur la terre déserte Ils songent, sans tristesse, à l'Eden, dont la perte

Ne les drsunlra jamais ; Adam ti-availle ; et, pour l'enhardir, Eve chanle Ils n'ont pas peur du vent brutal, de l'eau méchante Car ils sont l'un pour l'autre un monde désormais.

Le soir, quand le soleil descend sur la colline Où fleurit le bonheur nouveau du couple humain. Elle penche vers Lui son front blanc qui s'incline. Et prend la forte main de l'homme dans sa main.

L'AVÈNEMENT DE LA FEMME 3oi

— « Dis-moi, dit-elle, A Toi dont l'amour fut plus ferme Que les arbres plantés aux coteaux de l'Eden,

Dis? me reproches-tu l'âpre exil qui le ferme, Pour des siècles, l'accès du merveilleux Jardin ? »

Lors, Adam l'Ouvrier sur son front rude essuie La récente sueur du labeur journalier ; Il a clos son logis qu'assiège en vain la pluie, Et ses outils épars jonchent son atelier.

— « Non, Femme, répond-il en souriant d'extase Devant l'Épouse, aimée un peu plus chaque jour. Non, la félicité monotone, qui blase,

N'est rien sans toi. Merci, Tu m'as donné l'amour.

Ecarte ce remords! Ne crois pas que j accorde Un regret nostalgique au Paradis perdu ; L'Éden n'est point pour nous un sujet de discorde : Tu ne me dois plus rien. Car tu m'as tout rendu !

3oa L'AVÈNEMENT DE LA FEMME

Oui, c'est moi qui te dois une béatitude Que le bleu Paradis ne m'a pas fait goûter ; Mon cœur, lassé d'azur, navré de solitude, Avant de t'obtenir, voulait te mériter.

Dorénavant, qu'il neige ou qu'il veate ou qu'il pleuve. Je suis heureux, je suis aimé, je serai fort; C'est bien ; j'ai reçu mon salaire après l'épreuve; Je dompterai la Vie et je vaincrai la Mort.

Dans ma pauvre maison, où l'avenir se fonde, L'espérance est facile et le travail est doux ; Les astres sont éteints au firmament qui gronde, ^lais je veux, défiant tous les soleils du monde. Inventer des splendeurs qui les éclipsent tous !

Oui, Femme, un paradis nouveau, pour toi, va naître Pai'adis constellé de joyaux inouïs ;

J'en aperçois déjà le plan ; je veux en ètie

L'artisan et le maître, Pour en émerveiller tes yeux épanouis.

Je le vois, qui flamboie au fond des perspectives, Comme un refuge oiTert aux âmes inventives Qu'encourage le rythme austère du labeur ; Rien ne peut résister au marteau qui martèle, Au laboureur pensif, qui laboure, au coup d'aile De l'esprit qui s'élève, et qui plane, sans peur.

Femme de l'Exilé, sois iière ! La Nature Attend mes ordres pour te faire une parui'e Avec le luxe neuf de ses trésors seci-ets ; J'entrevois la lueur de ses colliers d'étoiles Et je saurai trouver, loin, derrière ses voiles, Les rayons dont je veux rehausser tes attraits.

3o4 L'AVÈNEMENT DE LA FEMiME

Le Paradis, ouvert à tes coquetteries

N'aura pas eu de pierreries Plus fines que l'onyx çt le clair diamant Dont je veux, explorant des l'ctraites cachées Dans un sous-sol, tout plein de formes ébauchées,

Faire un nimbe à ton front charmant.

Au Paradis, pour toi, j'ai fait le sacrifice D'une errante beauté qui, par mon artifice Renaîtra sur la toile ou dans le marbre pur. Va, je multiplierai, dans mes œuvres sans nombre,

Les métamorphoses de l'ombre Et le rayonnement infini de l'azur.

La nuance qu'on voit onduler dans les vagues Va chatoyer dans les opales de tes bagues ; Et l'ardeur du couchant rayonnera dans l'or. Afin de resplendir, ainsi qu'une auréole.

Autour de tes gestes d'idole, Dans le scintillement d'un somptueux décor.

L'AVÈNEMENT DE LA FEMME 3o5

Le calice étoile d'un lys que l'aube argenté, L'arc-en-ciel que reflète un miroir d'eau changeante Donneront leurs couleurs multiples, leur dessin Innombrable et l'accord musical de leurs lignes Aux chaînes d'hyacinthe et de perles insignes Dont je veux honorer la blancheur de ton sein.

Je serai très heureux, et tu seras très belle; J'asservirai la Terre et l'Océan i-ebelle ! Les Couleurs, les Saveurs, les Odeurs et les Sons Viendront, domptés par moi, divertir tes caprices; J'inventerai, pour toi, de nouvelles délices; Mon geste élargira les vastes horizons ! »

Ainsi les deux époux parlaient, à la veillée ;

Ces doux propos charmaient la Femme, émerveillée;

Mais l'Homme se tut... Grave et le front dans sa main, Il méditait déjà l'effort du lendemain.

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