MAISON D'UN VOLEUR
Tous les spectateurs de cette scène s'approchèrent l'un après l'autre pour lire l'injurieuse inscription.
— Mon garçon, lui dit le garde champêtre qui l'avait suivi, tu es en train de faire des bêtises. — Et comme il faisait un mouvement pour effacer ce qui venait d'être écrit, Guillorin se plaça entre lui et la porte.
— Non, dit-il, exalté lui-même par sa propre audace, ça y est, ça y restera.
Cependant le bruit du tumulte extérieur pénétrant jusqu'aux oreilles de Cantain, le fit sortir de sa maison. Comme il paraissait sur le seuil, le chien Toto, qui rôdait dans le groupe, s'élança dans la cour.
En ouvrant sa porte, le carrier avait aperçu l'inscription et Guillorin, que sa brusque apparition avait fait légèrement pâlir, sans que celui-ci reculât pourtant.
Le premier regard de Cantain s'était promené lentement sur tous les assistants ; et comme il semblait poser à chacun d'eux une interrogation muette et menaçante à la fois, tous, les uns après les autres, firent un geste négatif.
— C'est donc toi ? demanda le carrier à Guillorin en même temps qu'il lui montrait la porte.
— Eh bien, oui, c'est moi; après? fit celui-ci en s'avançant vers le carrier. Voleur, c'est mon opinion; veux-tu que je la signe?
— Si tu veux, répliqua tranquillement Cantain. Et ramassant le morceau de plâtre que le paysan avait jeté à ses pieds après avoir écrit, il le tendit en lui disant:
— Tiens, voilà ta plume.
— Veux-tu que je mette aussi la date ? dit Guillorin exaspéré ; et il ajouta le quantième du mois au bout de sa signature.
— Ça n'était pas la peine, je m'en serais souvenu, va, répondit Cantain.
Et s 'adressant aux paysans, dont le rassemblement devenait d'instant en instant plus nombreux, il dit à haute voix en leur désignant la porte de sa maison :
— Y a-t-il ici quelqu'un qui veuille approuver l'écriture qui est ci -dessus ?
— Ah I les lâches ! exclama Guillorin en voyant que tout le monde gardait le silence autour de lui.
— Eh bien, Courraut, mon bonhomme, fit Cantain en se retournant vers le garde champêtre et en lui montrant l'inscription faite par Guillorin, toi
qui es l'autorité, fais ton métier; voilà un délit, et les témoins ne manquent pas, j'espère, ajouta-t-il en se retournant vers l'assemblée. Allons, Courraut, mon bonhomme, verbalise.
— Non, répondit le garde champêtre ; voilà les gendarmes qui arrivent, ce sera leur affaire.
En effet, on entendit le bruit rapproché d'un pas de chevaux, et deux gendarmes, envoyés à Saint- Clair pour maintenir l'ordre dans la fête, parurent sur la route.
En apercevant un groupe dans lequel semblait se manifester quelque agitation, ils pressèrent le pas de leur monture et arrivèrent bientôt devant la maison où presque tout le pays était rassemblé.
— Qu'y a-t-il ? demanda le brigadier au garde champêtre.
Courraut raconta ce qui se passait.
Les deux gendarmes parurent se consulter. Ils furent interrompus par Guillorin, qui renouvela son accusation avec véhémence.
— Voyons, avez-vous des preuves ? demanda le brigadier en quittant la selle.
— Si vous voulez entrer dans cette cour, continua Guillorin en désignant Cantain, vous y trouverez les bourrées que cet homme m'a volées. Il y en a vingt-sept, elles sont sous le hangar.
— Vous niez, vous ? dit le brigadier au carrier.
— Tiens ! fit-il, cette raison ! Est-ce qu'on n'est pas libre d'avoir des bourrées chez soi, surtout quand on les achète ?
— A qui les avez -vous achetées ? demanda vivement le brigadier.
— A lui, répliqua Cantain avec une vivacité égale.
Et il désigna parmi les assistants un des voisins de son beau-père.
— Est-ce vrai ? demanda le gendarme à l'homme désigné.
Celui-ci parut hésiter un moment. Mais sa femme lui serra le bras et lui dit tout bas :
— Dis que oui, mon homme.
— Voyons, est-ce la vérité ? fit de nouveau le brigadier.
— C'est vrai, répondit le paysan en baissant les yeux devant Guillorin.
— Feignant! fit celui-ci en frappant du pied.
— Vous, d'abord, pas de sottises, lui dit un des gendarmes.
— Tenez, brigadier, reprit Guillorin pâle de fureur, si vous voulez faire perquisition, j'ai un moyen de prouver que les bourrées sont à moi. Qu'on les délie l'une après l'autre, il y en a une dans laquelle on trouvera un lièvre caché.
— Un lièvre ! dit le brigadier ; mais la chasse est fermée.
— Je sais bien que je me dénonce, continua Guillorin avec la même agitation, mais ça m'est égal. Si je te fais prendre, ajouta-t-il à voix basse en s 'approchant de Cantain, je serai poursuivi comme braconnier, mais tu seras condamné comme voleur.
— Ouvrez-nous votre porte, vous, dit le brigadier à Cantain ; nous allons bien voir.
Mais avant que la porte fût complètement ouverte, le chien Toto, qui était entré dans la cour du carrier au moment où celui-ci en sortait, s'échappait par-dessus le mur de la plaine en emportant le lièvre, que son flair subtil lui avait fait trouver dans les bourrées remisées sous le hangar.
Force à la loi.
L'assurance avec laquelle Cantain soutenait Taccusation dirigée contre lui, l'absence de la preuve invoquée par son dénonciateur, l'état d'ivresse dans lequel se trouvait celui-ci, l'espèce de démenti donné à ses paroles par l'attitude des autres paysans qui s'abstenaient volontairement de charger le carrier, laissèrent les gendarmes dans le doute, et ils se retirèrent sans avoir verbalisé contre Cantain.
Comme celui-ci le pressentait bien, les gens de Saint-Clair avaient d'ailleurs une raison pour tolérer son maraudage. C'était une sorte de prime accordée tacitement à la terreur que le vieux carrier inspirait aux gardes d'alentour. Comme nous l'avons dit au commencement de ce récit, ils apportaient dans leur service une réserve extrême qui était presque un encouragement au braconnage ouvertement pratiqué dans la commune.
Leur audace était devenue telle, que l'autorité, qui s'était montrée indulgente dans la crainte de renouveler le conflit grave qui déjà une fois avait
ensanglanté l'auberge du Sabot rouge, se décida à prendre des mesures rigoureuses.
Tous les gardes dont le zèle fut soupçonné douteux furent destitués par l'administration.
Cette mesure causa à Saint-Clair un grand émoi quand elle y fut connue.
La veille du jour où il devait quitter le village, le garde destitué étant venu le matin prendre le vin blanc au Sabot rouge, y trouva Cantain, attablé, selon sa coutume, devant une chopine d'eau-de-vie et fumant un vieux bout de pipe noirci qui semblait rivé à ses dents.
— Eh bien, père Cantain, lui dit le garde en s'asseyant en face de lui, vous savez la nouvelle ?
— Je sais que mon voisin Guillorin a descendu encore une biche cette nuit, derrière s-a maison. Tu as dû entendre le coup ?
Le garde secoua la tête affirmativement.
— Il va bien, Guillorin, continua le carrier. C'est la seconde grosse bête qu'il démolit depuis un mois, sans compter les petites. Dame ! il a raison, ce garçon, faut qu'il se fasse de l'argent pour payer les frais du procès-verbal que les gendarmes lui ont fait l'autre jour.
— Il ne s'agit pas de ça, reprit le garde en choquant son verre contre celui du carrier. On me destitue !
— C'est une perte pour la commune, dit Cantain tranquillement ; tu seras regretté, mon garçon.
— Je le crois, reprit le garde ; car vous allez voir du changement après mon départ ; mon rem-
plaçant est un gaillard qui n'a pas froid aux yeux, et, comme il est étranger au pays, il n'aura pas de ménagement à garder. Ainsi, avant de partir, si j'ai un conseil à vous donner à tous, c'est de vous tenir sages.
— Eh ! fit Cantain en levant les épaules, je suis bien vieux pour me corriger. Ton remplaçant fera comme les autres. Toi aussi, dans le commencement, tu étais assez roide; on ne rencontrait que toi, c'était gênant pour ceux qui allaient se promener la nuit dans les bois. Mais tu as fini par comprendre qu'il valait mieux rester auprès de ta femme ; on t'a averti d'abord.
— Oui, fit le garde en tressaillant comme ému par un souvenir, on m'a averti, il y a même un grain d'avertissement qui est resté dans la crosse de mon fusil. C'était du double zéro.
— Si tu n'avais pas compris cette fois, on aurait été obligé de redoubler l'explication avec du numéro à sanglier, qui est également bon pour le gendarme, dit Cantain en buvant son eau-de-vie.
— Ainsi, fit le garde, si je n'avais pas consenti à fermer les yeux sur les délits, vous m'auriez tué.
— Faut que tout le monde vive, mon garçon, dit Cantain ; et il ajouta : Explique nos usages à ton collègue.
— En attendant, reprit le garde, je vous conseille de vous méfier. Voilà dix ans que mon collègue brûle de la poudre avec les Arabes, et j'ai l'idée qu'il n'aura pas peur de la vôtre.
— On verra bien ! fit le carrier.
Deux jours après, le nouveau garde choisi par l'administration vint s'installer à Saint-Clair. C'était un grand garçon d'une trentaine d'années, qui avait le teint brûlé par le soleil de l'Afrique, où il avait servi pendant plusieurs années. Il s'appelait Chantereau et il était célibataire. La maison qu'il habitait était justement voisine du Sabot rouge ; aussi le lendemain de son arrivée, avant de commencer sa ronde dans la partie de forêt confiée à sa surveillance, il entra à l'auberge et prévint Eustache Pampeau que, jusqu'au moment où il serait complètement installé chez lui, il prendrait ses repas au cabaret. En apprenant que Chantereau devait dîner le soir au Sabot rouge, Cantain, qui, selon son habitude, voulait lui prendre sa mesure, dit à sa fille Héloïse :
— Tu mettras deux couverts à la table. Je veux voir sa figure au travers d'une bouteille, à cet homme-là; et comme il faut tâcher d'avoir sa pratique, tu nous feras un dîner de gibier. — Tout en parlant, il ouvrit sa blouse et tira un faisan et un levraut qu'il donna à Héloïse. — J'espère, lui ditil, que, pour ses vingt-cinq sous, il ne se plaindra pas d'être mal nourri ; aussi, s'il ne paye pas le gloria au dessert, c'est un rat.
Dans la journée, le bruit se répandit à Saint- Clair que le beau-père d'Eustache Pampeau devait dîner avec le nouveau garde et qu'il le régalait de gibier. Tous les braconniers voulurent être témoins de cette bravade de leur doyen, et, le soir, la salle de l'auberge était trop petite pour contenir
tous ceux qui avaient voulu assister au spectacle annoncé.
A cinq heures, Chantereau, ayant achevé sa tournée, entra au Sabot rouge, où il trouva un couvert dressé avec plus de recherche et de symétrie qu'il ne s'attendait à en rencontrer dans un cabaret. Il était accompagné d'un de ces petits chiens d'Afrique qu'on appelle des chiens jaunes, et qui sont quelquefois d'excellentes bêtes courantes. Le chien, qui s'appelait Moustaffa, eut dès son entrée des mots avec Toto, auquel il voulait disputer sa place au foyer. Toto, qui avait le génie de l'égoïsme, commença par grogner et remua avec une vivacité pronostiquant la colère le pompon que sa queue formait au bas de son échine.
Moustaffa, comme s'il eût compris que, notant pas chez lui, il devait céder la place au maître de la maison, se reculait déjà à l'extrémité de la vaste cheminée. Cette retraite fit supposer au caniche inhospitalier que le chien du garde avait peur de lui, et, s'étant élancé par un bond rapide, il vint lui mordre les pattes de derrière. Moustaffa se retourna rapidement et fit à son tour à Toto une morsure si profonde qu'il vint se jeter en grognant dans les jambes de Cantain.
— C'est bien fait, lui dit le carrier en le bourrant, fallait pas y aller.
— Je crois, dit Chantereau, que voilà deux bêtes qui ne seront jamais bien ensemble. C'est fâcheux, entre voisins.
— Oui, dit Cantain, parce que si on ne se plaît
pas la première fois qu'on se rencontre, ça ne vient jamais bien après. C'est pour les gens comme pour les bêtes.
— Ça, c'est vrai tout de même, répliqua le garde: quand je suis entré au régiment, j'ai trouvé un camarade à qui ma figure ne plaisait pas ; il me l'a dit de trop près, et nous avons fini par aller nous faire la barbe avec un sabre : ce pauvre garçon, c'est la dernière fois qu'il a été rasé.
Tout en parlant avec une fanfaronnade volontaire, Chantereau avait tiré sa pipe de son carnier. S 'étant aperçu qu'elle ne tirait pas suffisamment, il demanda à Eustache une paille pour déboucher le tuyau.
— Tenez, lui dit Cantain, en lui offrant un collet en fil de laiton, prenez donc ça ; ça vous sera plus commode.
En ce moment tous les assistants, assis aux tables voisines, tendirent le cou et observèrent l'attitude du garde.
— Faut que je l'essuie, dit-il en passant le collet dans un pli de son mouchoir : il y a encore du poil frais après ; il en pourrait entrer dans le tuyau de ma pipe et m'en venir dans la gorge ; ça me gênerait pour manger. Où donc avez-vous trouvé ça ? demanda-t-il au carrier, tandis qu'il faisait ployer le fil de laiton entre ses doigts.
— Dans ma poche, répondit le carrier. Si vous le trouvez trop gros pour votre tuyau, j'en ai un plus petit.
— Merci, celui-là me suffira. — Et Chantereau,
ayant ployé le collet, le mit dans son carnier. Eh bien 1 avons-nous un bon dîner ce soir, la mère ? dit-il en appelant Héloïse Pampeau.
— Un ordinaire du pays, répliqua Cantain: la viande de boucherie est si chère et le boucher demeure si loin, qu'on a été obligé de nous cuisiner un levraut et un faisan.
— En ce temps-ci, dit le garde, c'est du gibier cher aussi.
— Oh ! fit Cantain, quand on ne le paye pas !
— C'est comme si on l'avait pour rien, répliqua Chantereau.
Comme Héloïse apportait les deux pièces de gibier qui devaient composer le dîner, le garde lui dit :
— Ma bonne femme, je n'aime à manger que le gibier qu'on a tué en temps de chasse. Si vous n'avez pas autre chose, donnez-moi un morceau de fromage et une chopine de vin ; je m'en contenterai.
Et sans paraître prendre garde à l'attention hostile et presque provocatrice dont il était l'objet, Chantereau, s 'étant reculé à un coin de la table, acheva tranquillement le modeste repas qu'on lui avait servi. Tout en mangeant, comme il coupait des bouchées de pain qu'il donnait à son chien, Toto vint à son tour faire la quête autour de lui.
— Toi, mon garçon, lui dit Chantereau en lui tirant légèrement l'oreille, tu n*as pas faim; je t'ai aperçu tantôt, dans la forêt, en train de ravager une rabouillère; tu as au moins deux lapereaux
dans le ventre .Si je t'y rencontre encore, je te campe un coup de fusil, parole d'honneur.
— Oh i oh I faudra voir, faudra voir, dirent deux ou trois voix, parmi lesquelles celle de Cantain.
— Eh bien, si tu veux voir ça, tu n'as qu'à venir dans la forêt, tu le verras, fit le garde feignant de répondre au chien. Va digérer ta chasse, ajoutat-il en repoussant Toto vers le cheminée.
Comme il se levait pour s'en aller, Cantain lui dit ironiquement :
— Vous ne payez rien, avant de nous quitter ?
— Si vous voulez me dire votre nom et votre domicile, je vous paye un procès-verbal, pour avoir des engins prohibés dans votre poche.
— Je m'appelle Pierre Cantain, domicilié à Saint- Clair, répondit le carrier en se levant.
— Ah ! vous êtes Pierre Cantain 1 fit Chantereau en le regardant ; très bien ! Votre affaire est dans le sac, ajouta-t-il quand il eut écrit quelques lignes sur un feuillet de son portefeuille.
— Vous voulez la guerre ? lui dirent deux ou trois carriers en quittant leur place.
— Comme j'ai été soldat, je n'ai pas peur, répondit le garde. Mais nous ne l'aurons que si vous me la déclarez. — Et il sortit en sifflant son chien.
Le lendemain, en faisant sa tournée matinale dans la forêt, Chantereau aperçut Toto qui était retourné à la rabouillère où il l'avait vu la veille. Il lui tira un coup de fusil à trente pas. Un instant il pensa l'avoir manqué, car, au (moment où il ajustait
il avait senti son bras fouetté par une branche d'arbre ; mais ayant vu le chien rouler sous le coup et rester ensuite immobile, il continua son chemin.
Cette exécution avait eu un témoin. Une petite fille, qui faisait brouter une chèvre, entendit la détonation et vit le chien tomber. Elle attacha alors sa bête à un arbre et, prenant ses sabots dans ses mains pour courir plus vite, elle descendit tout effarée au cabaret de Saint-Clair, où le cabaretier versait une tournée à des carriers.
— Mon parrain, cria-t-elle en entrant, on vient de tuer Toto.
— Ah I ce malheur, fit Eustache en se dressant ; qui ça ? où ça ? ajouta-t-il.
— Notre voisin, le garde, avec son fusil, répondit l'enfant, soufflant entre chaque phrase.
— Tu peux l'assigner et le faire condamner à des dommages-intérêts, dit un des carriers à Pampeau. On n'a pas le droit de tuer un chien, à moins qu'il ne soit enragé.
— La preuve qu'on n'en a pas le droit, c'est que les autres gardes n'osaient pas tirer dessus, ajouta un autre. Tu peux nous faire assigner en témoignage. Nous dirons que ton chien amenait du monde chez toi pour voir ses tours ; tu peux demander cent écus.
Pendant qu'on montait la tête à Pampeau pour qu'il assignât le garde champêtre en dommages intérêts, Cantain arrivait au Sabot rouge pour y prendre sa ration d'eau-de-vie quotidienne. En ap-
prenant le meurtre de Toto, il murmura entre ses dents et en faisant allusion à Chantereau :
— Décidément, il faut que ce gredin-là soit averti, ou nous n'aurons pas la paix. Il y a de la lune ce soir; j'irai en forêt; s'il vient me gêner, tant pis pour lui, je l'avertirai.
Pampeau, dont l'humeur était ordinairement si pacifique, était furieux de la mort de son chien.
— Toi, dit-il en se tournant vers sa filleule, tu vas me conduire à l'endroit où est resté Toto. Je veux l'enterrer dans mon jardin.
— Oui, mon parrain. Je lui planterai un petit cimetière, ça m'amusera, répondit l'enfant. Et elle ajouta avec une petite mine de convoitise : N'est-ce pas que vous me donnerez son habit de marquis pour mon poupart ? C'est comme ça qu'on fait avec les habits du monde, quand il est défunt.
Mais à l'instant même où l'on sollicitait son héritage, Toto reparaissait dans la salle du Sabot rouge. Son maître pensa d'abord qu'il avait été seulement blessé et venait mourir au logis. En voyant sa gueule et sa barbe sanglantes, Eustache lui lava la tête dans une écuelle, et chercha vainement la plaie de la blessure. Il ne trouva aucune trace de plomb. Mais en même temps que l'eau dans laquelle on étanchait l'animal se colorait, Pampeau vit surnager une infinité de poils dont la présence lui expliqua bientôt la rotondité exagérée des flancs de l'animal, qui avait toute une famille de lapereaux dans le ventre.
Voici ce qui était arrivé: — Au moment où le
garde l'avait couché en joue, Toto, syétant rappelé un de ses anciens tours, avait fait le mort, et Chantereau, le voyant resté sur la place, avait cru l'avoir tué.
— Ah ! ce malheur ! fit Pampeau, qui employait toujours cette locution, même lorsqu'elle était le plus contradictoire avec les circonstances; si loto meurt cette fois, ce ne sera que d'une indigestion.
Le soir même, un peu avant le lever de la lune, Cantain sortait de chez lui, armé d'un vieux fusil à canons courts, rouilles, et qui avait à lui seul tué peut-être plus de gibier que tous les chasseurs du département. L'affût auquel se rendait le carrier était situé au bord d'une grande pièce voisine de la forêt. Pour n'être pas aperçu du gibier qu'il venait y attendre, Cantain avait creusé une fosse dans laquelle il pouvait se cacher jusqu'à mi-corps. Pour que cette fosse ne fît pas soupçonner un affût, il l'avait comblée avec du fumier recouvert d'une couche végétale. Mais le matin, en faisant sa ronde, le hasard avait conduit Chantereau sur cette pièce.
Les précautions prises pour dissimuler la présence du trou qu'il avait découvert en sentant le fumier céder sous ses pas avaient fait comprendre au garde à quel usage il était réservé. Il était allé d'une seule traite à Fontainebleau et avait demandé l'assistance de la gendarmerie pour faire une capture certaine. Aussi, lorsque le carrier arriva à son affût, il y avait pi es d'une heure qu'il était attendu par Chantereau accom-
pagné de quatre gendarmes cachés dans les taillis voisins. Ceux-ci le laissèrent déblayer la fosse du fumier qui la recouvrait, et lorsqu'ils l'y eurent vu descendre, ils s'avancèrent en le cernant, sur un coup de sifflet du garde.
Cantain ne vit d'abord que Chantereau. Il pensa l'effrayer en lui faisant siffler une chevrotine aux oreilles ; mais au moment où il faisait feu il tombait lui-même dans la fosse, la tête ouverte par un morceau du canon de son fusil, qui avait éclaté entre ses mains. Quand les gendarmes et le garde accoururent pour s'emparer de lui, ils le trouvèrent immobile. ïl mourut entre leurs bras pendant qu'ils le transportaient à la mare de Pontisy.
Le jour où on l'enterra, le Sabot rouge réalisa une des plus belles recettes qu'il eût faites depuis son existence ; et, en entendant sonner la messe du carrier défunt, les gens de Saint-Clair se disaient entre eux:
— Il semble que nos cloches n'ont jamais eu une aussi belle voix.
Quant à Toto, il mourut lui-même peu de temps après, aveuglé par le bec crochu d'une buse à laquelle il avait voulu disputer une proie. Cependant, avant sa mort, il avait eu le temps de fonder] une dynastie dont le représentant perpétue la vorace tradition paternelle.
Le Sabot rouge existe encore, et c'est bien la plus fantastique auberge que puisse rencontrer le voyageur.
Il n'y. a pas plutôt un litre de vin dans la cave,
qu'il est bu par Eustache Pampeau. Il n'y a pas plutôt une côtelette dans le garde-manger, que l'héritier de Toto l'a dévorée.
Quant au braconnage, il a été surtout détruit par la destruction que les braconniers avaient faite eux-mêmes du gibier.