ACTE CINQUIÈME H
BERNARD, se levant.
Angèle !
ANGÈLE
Ne garde pas plus longtemps ce masque trompeur! .. Dismoi tout...
BERNARD, avec éclat.
Eh bien! c’est vrai... l’existence m’est odieuse... Je souffre! mon âme désespère! je sens que je suis lâche! Je me fais honte à moi-même... et j’aime mieux en finir!
ANGÈLE
Bernard! mon frère! parce que cette femme n’existe plus pour toi, rien n’existe donc plus?... mais il est d’autres amours que ces amours impures... entends-tu bien? Il est des passions plus nobles, des enthousiasmes plus grands.
BERNARD
De quoi veux-tu parler?
ANGÈLE
Écoute, Bernard !... tu t’ennuies ici... je le comprends... il faut à une nature comme la tienne... quelque chose de plus ardent... de plus fiévreux... Ici ton cœur s’endort... ailleurs, il se réveillera !... je veux que lu redeviennes un homme!... je veux que tu oublies... Tiens, on parle en ce moment d’une expédition lointaine... lu es instruit, tu pourras être admis parmi ces hardis explorateurs!... Pars! tu assisteras à de beaux et grands spectacles!... (Clurchant.) Sous tes yeux, tu verras se dérouler ces immensités que nous n’entrevoyons, nous autres, qu’en nos rêves... Tu entendras mugir, hurler les océans... et tu devineras l'éternité... tu pourras comprendre Dieu !
BERNARD, avec nn sourire de doute.
Dieu!... l’éternité!
ANGÈLE, avec chaleur.
La science te fera oublier l’amour...
BERNARD, secouant la tête.
La science fait trop de martyrs !
ANGÈLE
Eh bien! et la gloire?... (Mouvement de Bernard.) Ah! c’est beau... ce doit être bien beau la gloire!... (Avec enthousiasme.) Fais-toi soldat... Enveloppe-toi dans les plis d'un drapeau... et tu croiras I
BERNARD
La gloire fait trop de dupes...
U va s’asseoir à droite sur le canapé.
ANGÈLE, portant les mains à son front.
Ah ! tu me désespères. . . (Brusquement.) Alors, noyé, s’il le
faut, ton chagrin, dans les fêtes... cours le monde... étourdistoi, enfin...
BERNARD
Les fêtes! les plaisirs!... j’ai tout cela ici...
ANGÈI.E.
Eh bien! eh! bien... (Après on grand temps.) Et l’amour!...
. BERNARD, souriant.
L’amour!
ANGÈLE, appuyant,
L’amour vrai! l’amour pur!... (Hésitante et baissant les yeux.) Si une femme jeune et belle venait t’olfrir cette tendresse ineffable, immuable, qui vient du ciel, tu la repousserais donc?... (Avec une chaleur croissante.) L’amour pur et \ rai, mais c’est un rayonnement, un sourire, un chant d’ivresse!... un amour comme celui-là... c’est une éternelle extase... c’est le calme, le repos, l’honneur... la rédemption,
BERNARD
Et qui pourrais-je aimer? qui m’aimerail?
ANGÈLE, avec élan-
Qui?... (Elle s'arrête tout d’nn coup rt porte la main h sou cœur.) Mon Dieu !...
BERNARD
Non, non, rien ne saurait me rattacher à la vie... Laissemoi donc mourir! ..
Il fait un mouvement comme pour s’élancer vors le fond ANGÈLE, avec un grand éclat.
Ne meurs pas... je t’aime...
Elle tombe U genoux devant lui
BERNARD, stupéfié.
Angèle, que dis-tu? Tu ne m’aimes pas!... tu ne peux pas m’aimer!... l’amour terrestre est ignoré de toi!...
ANGÈLE
Ignoré... quand il y a si longtemps que je souffre, par toi, par elle... Ah! je n’ai pas la force de lutter plus longtemps!., je parlerai...
BERNARD
Angèle !...
ANGÈLE, fiévreuse.
Puisque je te dis que je t’aime. (Se tordant les mains.! Ali! entends moi... crois-moi... mais crois-moi... donc Je t'aime depuis le premier instant où je l’ai vu... où ta main a serré la mienne... ce secret, il fallait bien te le révéler un jour... (Avec éclat.) Oh! je suis aussi belle qu’Adrienne... va!... (Avec une passion croissante. Je t’aime, entends-tu !... Oh 1 je veux que tu me croies... (Le regardant frémissante.) Tu doutes encore?...