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CHAPITRE III

Mais une représentation si exacte de la comédie humaine était-elle inspirée à son auteur par quelque vue supérieure à cette exactitude même? Et, pour préciser, une conception si réaliste de la vie dégaget-elle une morale suffisamment claire et impérative? En France, moraliser était une loi de la comédie, au moins depuis Molière, et avait toujours servi de prétexte et d'excuse aux importateurs des « œuvres vertes » des picaresques espagnols. Le goût de leur clientèle pour les moralités était même si prononcé que d'Audiguier, en traduisant VObrégo/i, avait extrait et signalé à part celles qu'on allait goûter dans chaque chapitre de son auteur, « le Sénèque espagnol », au dire de Lesage. L'auteur du Gil Blas ne pouvait donc se soustraire à l'obligation de moraliser. Mais il l'entendait à sa manière, qui n'était pas celle d*Audiguier, ni d'Aleman, et différait encore

plus de la manie prédicante dont La Chaussée et Diderot allaient abuser sur la scène, comme Marivaux, Richardson et Rousseau dans le roman, si bien que Gilbert s'écriera amèrement :

La vertu qu'ils n'ont plus est toute en leur discours.

De rares « avis au lecteur » lui paraissaient suffisants. Il estimait son public assez avisé pour faire tout seul son profit du reste. Aussi purgera-t-il le Guzman, de ses « moralités superflues », en faisant cette déclaration qui est le fond de sa pensée làdessus :

Tous les romans de cette espèce, pour peu qu'ils aient de sel et de gaieté, ont ordinairement une approbation générale. D'où vient cela? c'est que les faits qu'ils contiennent sont des tableaux de la vie civile, des portraits qui corrigent^ sans quon s'en aperçoive, en ojfrant aux yeux des images qui, passant dans l'âme, y font plus d'impression que n'en pourraient faire tous les préceptes de morale. En un mot, ils instruisent par l'exemple, et instruire ainsi, comme dit si joliment M. Dacicr, c'est la fine fleur de la philosophie.

Cet éloge qu'il fait si généreusement du Guzman s'applique surtout à son Gil Blas. Les contemporains en jugeaient de même : « Dans tous les états de la vie où il place son héros , disait le Mercure de France^ il trouve une source de préceptes très utiles et d'une saine morale. » On se montre plus difficile aujourd'hui : on ne conteste pas l'utilité de ces préceptes, mais on n'accorde pas qu'ils soient d'une morale assez saine. Nous pour-

rions trouver ici une belle occasion d'épiloguer sur cette délicatesse française dont Walter Scott disait qu* a elle a souvent reculé devant un moucheron et avalé un chameau » ; mais il sera plus court et plus utile d'extraire du GilBlas, et aussi de toute l'œuvre de Lesage, la fine fleur de philosophie qu'ils contiens nent.

Il y a deux morales qui se complètent l'une par l'autre et qu'il faut concilier : celle des livres d'éducation et des bons parents, qui vous exhorte « à vivre en honnête homme, à ne se point engager dans de mauvaises affaires, et, sur toutes choses, à ne pas prendre le bien d'autrui », et celle du monde qui tient en un mot : « ne pas se laisser duper ». Si l'on n'y réussit pas d'abord, il faut se consoler en songeant, comme Estévanille, qu'on a été du moins « déniaisé pour son argent ». L'essentiel est surtout de pratiquer le précepte de Fabrice, de « ne pas se laisser abattre », et de durer ainsi jusqu'à un meilleur temps. Il ne peut manquer de venir, la vie étant, comme dit le Toston du Bachelier^ « une succession continuelle de bien, de mal, de joie et de chagrin ». Cette dernière considération est celle sur laquelle Lesage insiste le plus, dans tous ses ouvrages : elle est le fond de sa philosophie, et il en a multiplié les formules. Le premier et le plus précieux conseil que Fabrice donne à Gil Blas roule là-dessus : « Un homme d'esprit est-il dans la misère? il attend avec patience un temps plus heureux », etc. Et le conseil ne sera point perdu : que de fois Gil Blas le

l'Académie, Nous en avons multiplié les preuves en étudiant le Gil Blas. On en pourra glaner bien d'autres et tout aussi concluantes à travers toute son œuvre. Nous saurons par la Critique de Turcaretque tout Paris s'était égayé, Thiver précédent, de la fureur d'un financier qui avait cassé des glaces chez sa princesse infidèle, tout comme le héros de la pièce. Nous y apprendrons qu'on achète ses bijoux chez Dautel, et qu'on soupe chez Fite ou chez Lamorlière. Le Théâtre de la Foire nous offrira une fine et continuelle satire des modes, et nous renseignera à satiété sur les parties fines qu'on fait au bois de Boulogne ou à la porte de Vincennes. Et si les marchands de liqueurs de Madrid du Gil Blas nous paraissent trop loin du café Procope, on pourra entrer dans ce dernier et en écouter à l'aise les habitués, dans le Diable boiteux ou encore dans le Mélange. Si l'on doute de l'identité de Voltaire, en le cherchant sous le masque de Gabriel Triaquero, dans Gil Blas, on n'hésitera pas à reconnaître l'auteur de la Henriade et son confrère Thiériot en entendant M. Prosne-Vers déclarer dans le Temple de Mémoire : « Mon illustrissime ami est le célébrissime auteur d'un élégantissime poème épique qui efface tous les poèmes passés, présents et à venir ». Quant aux détails réalistes qui relèvent et accentuent I le piquant des allusions et des actualités^ et Texactitude du costume^ on ne serait pas en peine d*en trouver partout qui fissent pendants à ceux du Gil Blas, et l'on nous tiendra quitte, quand nous aurons cité

ité I

De là cette « morale enjouée » qui coule de source chez Lesage, et qu'il aimait à retrouver dans ses auteurs favoris, Lucien, Horace, Erasme avec lequel il pouvait répéter : Admonere volulmus non mordere. De là dans ses satires une certaine mansuétude, dont il n'excepte que les financiers et les comédiens, et qui se retrouve jusque dans son Théâtre de la Foire, Dans la dernière pièce qu'il ait fait jouer, étant presque septuagénaire, et qui a pour titre le Mari préféré, ne met-il pas en scène un mari qui paye les dettes de jeu de sa femme et s'en fait adorer, comme s'il eût voulu nous faire entendre que l'indulgence est le dernier mot de la sagesse ?

A quoi bon s'indigner d'ailleurs contre les larrons et les imposteurs de tout rang, et invectiver la fortune, si elle est souvent comparable « à une fille de condition qui s'abandonne à des valets »? N'y a-t-il pas des sanctions en ce monde, en attendant celles de l'autre? Gardons -nous bien de ces transports de dépit et de jalousie qui peuvent mener droit à la casa de los locos, et regardons à la fois avec le calme de Philinte et avec l'honnêteté d'Alceste ces pieds-plats qui se pavanent dans les palais officiels, s*oubliant comme Gil Blas, et « n'attribuant qu'à leur mérite les bienfaits dont la faveur du roi les a comblés ». Le monde n'est pas ))lus dupe des grimaces de « ces misérables », que de celles des comédiens « qu'il ne confond pas avec les rôles qu'ils représentent », et qu'un coup de sifflet à double carillon remet à leur place. D'ailleurs vienne une

boniie disgrâce, et ministres et favoris iront cuver leur orgueil dans l'exil ou les cachots. Que d'occasions en ce monde de fredonner un des refrains favoris de l'Arlequin de Lesage : Vivent les Gueux! Les Turcarets ne font qu'un saut des chambres des baronnes de Porcandorf dans celles de dame Justice. Heureux quand ils trouvent encore, comme M. Millioni, à remonter en qualité de cocher sur le fiacre qui les emporta à la maison de sûreté. Enfin, pour les révol- ' tés, comme Raphaël et Lamela, il y a l'autodafé. Et puis il y a Dieu, qui a préservé Gil Blas du scapulaire et des carochas de l'Inquisition, et dont notre héros reconnaît formellement la main dans ce jeu de bascule des biens et des maux. « Je n'eus pas plutôt fait cette bonne action que le ciel m'en récompensa », s'écrie-t-il sincèrement après un retour au bien.

Voilà par quels avis au lecteur^ Lesage nous rend tout notre sang-froid pour la contemplation ou la pratique quotidienne de la vie. D'où suit une règle de conduite fort nette. Il faut d'abord « embrasser quelque honnête profession » qui nourrisse son homme. « Gomment est-il avec son boulanger? » demande l'administrateur de l'hôpital, quand on lui en conte sur la gloire du poète des Asturies. L'impertinente mais sage question que celle de cet épais bourgeois! Non moins sage, hélas! est le rude bon sens du paysan Talego, disant au futur époux de sa fille Antonia : « Je veux qu'elle vous donne à souper, si vous lui donnez à dîner ». Si Antonia est belle pardessus le marché, tant mieux, mais cherchez d'autres

arrhes de votre bonheur que sa beauté. Si après avoir bien gagné votre salaire dans la commune besogne, vous pouvez cueillir un bout de laurier par surcroît, n'y manquez pas. Mais ne visez jamais trop haut et répétez-vous quelquefois dans votre emploi, souvent en politique, et toujours en ménage, <rette maxime d'Estévanille Gonzalez : « Il faut s'en tenir à ce qu'on a, de crainte de pis ».

Cette morale pratique vous conduira, sans trop de secousses, parmi vos devoirs les plus modestes et vos ambitions les plus légitimes, jusqu'à cette mort qui fait la balance finale des maux et des biens, comme vous le montre Asmodée, dans l'étrange chapitre Des Tombeaux, Devant la promenade des fantômes portant le blanc « uniforme des mânes », vous verrez comment s'efface enfin toute « subordination », et que la grandeur des plus nobles « a fini avec leurs jours, comme celle d'un héros de théâtre finit avec la pièce ». Vous sentirez alors le grand creux ce des soins, des mouvements, des peines, que les pauvres mortels se donnent pendant cette vie pour remplir le plus agréablement qu'il leur est possible ce petit espace qui est entre leur naissance et leur mort ». Enfin, après vous être divertis comme il faut, du spectacle que ces pauvres mortels vous auront donné, vous tiendrez, comme l'écolier de la préface du OU Blas, toute lame du licencie' Gardas.

On voit donc que pour <*tre pratique et mêler « l'utile avec l'agréable », cette morale n'en est pas moins orthodoxe. On a objecté qu'elle est infirmée.

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regard que jettent Asmodée et son compagnon sur ces « artisans laborieux qui s'apprêtent à gagner leur vie à la sueur de leurs corps » ! Le mérite luimême s'ajoutant au travail n*est pas un sûr moyen de parvenir. Dès le collège, ce sont les pensionnaires qui ont les prix, au nez des pauvres externes. Plus tard, les fils de famille, comme M. de la Haye, dans Beauchéne ^ trouvent des examinateurs pour leur faire passer leurs thèses à huis clos. Aussi le pire des calculs est-il celui de vouloir primer par l'esprit, et de compter sur le produit de son Apollon pour payer son aubergiste. On ne rencontre pas toujours Arlequin en belle humeur, comme le poète famélique de la Ceinture de Vénus, et les pensionnés des grands seigneurs sont sujets à toutes leurs disgrâces, témoin les aventures de Fabrice et sa confession générale à l'hôpital sur la versatilité du public et la gloire d'auteur « feu de paille dont la fumée se dissipe bientôt dans les airs ». C'est « aux écoliers et aux clercs », en proie à la métromanie, que s'adresse la dernière lettre de la Valise trouvée^ celle qui a pourrait être intitulée l'École des auteurs » : et elle n'est pas seulement une boutade de Lesage vieilli, un accès de ce désabusement universel que ses amis les Espagnols appellent desengaho, qui attrista si fort la fin de Cervantes, et dont nul ne se garde dans l'extrême vieillesse. D'ailleurs, de toutes les ambitions littéraires, la plus insensée est celle de la gloire dramatique, puisque le parterre, pour les auteurs comme pour les acteurs, ce applaudit

blêmes, et le spectacle même de la mort ne le troublait guère, comme on le voit très bien dans le chapitre Des Tombeaux^ des ombres et de la mort. Sans doute il échappe à l'auteur quelques accents âpres, par exemple quand Asmodée « ouvre un sépulcre » afin de nous montrer « ce qui reste d'une fille bourgeoise qui mourut à la fleur de son âge », et pour laquelle se sont tués trois jeunes cavaliers, désespérés de sa mort. « Ce n'est plus que de la poussière », ajoute Asmodée, et ne rappelle-t-il pas un moment l'orateur sacré s'écriant, devant le tombeau de Madame : « La voilà telle que la mort nous Ta faite! » Mais ce ton ne se soutient pas, il devient aussitôt ambigu, comme celui de nos vieilles Danses des morts. Et dans le passage môme que nous citons, Lesage se hâte bien vite, trop vile même, de quitter sa gravité tout accidentelle. Elle est vraiment macabre la gaieté de l'Ecolier qui a riait de tout son cœur » devant la tragique histoire et les figures des trois suicidés. 11 est vrai encore que le Frontin de Turcaret a un peu tort, tout en admirant « le train de la vie humaine », de déclarer au parterre que ce ricochet de fourberies est le plus plaisant du monde. Le chœur même d'Aristophane le prenait sur un ton plus grave, en s'adressant au public, et craignait davantage d'égarer son rire vengeur. Et c'est justement ce rôle du chœur antique qu'on voudrait voir rempli avec plus de vigilance dans l'œuvre de Lesage. Il faut bien avouer, par exemple, qu'Asmodée dans le Diable boiteux^ Fabrice dans le Gil Blas, Arlequin

bonté de la nalure supplée aux défauts de Téducation, jusque chez la fille d'une comédienne; et Lucrèce après avoir été pervertie un moment, et à grand'peine, par Laure, sa mère, entrera brusquement dans un couvent de filles pénitentes.

Enfin, comme s'il voulait achever de nous réconcilier avec l'humanité, Lesage nous présente çà et là des ménages assortis, tels que celui de don Alphonse et de la belle Sérajiliine, et ceux de Gil Blas, en premières et même en secondes noces. Bien plus, il y a des ménages heureux jusque dans ce Théâtre de la Foire où l'auteur se montre d'ordinaire si misogyne, témoin le Mari préféré qui corrige si délicatement l'amer pessimisme du Tableau du mariage.

Il nous semble qu'ainsi complétées et retouchées, cette conception et cette peinture de la vie ne dénigrent ni la société, ni la famille, ni Tindividu, et que l'œuvre de Lesage, prise dans son ensemble, est, à la fois, le plus vaste et le plus fidèle miroir qui les eût encore reflétés chez les modernes.

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