CONCLUSION
Tel nous apparaît Alain-René Lesage, dans son existence, dans son œuvre et dans sa postérité littéraire. Il eut une bonhomie et une adresse toutes bourgeoises, dans remploi de son talent comme dans la conduite de sa vie. Il chercha le bonheur à son foyer domestique, dans la pratique discrète de ses devoirs de chef de famille et d'ami, et il ne demanda au monde et aux tripots littéraires que des modèles vivants pour ses livres et des plastrons pour sa verve. 11 est le premier écrivain français qui ait résolu le problème de vivre de sa plume avec honnêteté et indépendance. Il fit deux parts de son talent, dont il dépensait Tune tout autant qu'il le fallait pour nourrir l'autre. Il eut ainsi le loisir de consulter longtemps son esprit et ses forces, de choisir ses modèles dans les littératures anciennes et modernes, et surtout dans le grand livre du monde, d'évoluer lentement de l'imitation vers l'originalité, en passant, avec une prudence méthodique et une extraordinaire souplesse, par toutes les phases de la tra-
duction et de Tadaptation, et enfin, osant être luimême, d'écrire pour la postérité.
Elle lui doit le premier roman et la première comédie de mœurs qui méritent le nom de chefsd*œuvre. Il sV est montré à la fois Théritier direct de Molière et Tévident précurseur de tous les novateurs réalistes de ce siècle. On peut estimer sans doute qu'en lui le penseur fut médiocre, le psychologue un peu su|>erficiel, et l'artiste trop simple, mais n'a-t-il pas été tout ce qu'il a voulu être, c'està-dire un obser\'ateur des mœurs, un peintre de la vie et, sans fracas de théorie, un praticien du réalisme à peu près parfaits ? N'est-il pas sûr enfin de vivre à jamais dans la mémoire des hommes, avec les noms de Gil Blas et de Turcaret, aussi clairs et aussi populaires que ceux de Panurge, de Tartuffe et de Figaro ? Non content de divertir sans cesse, d'instruire beaucoup, et de corriger un peu les hommes de son temps et de tous les temps, par ses deux chefs-d'œuvre, il a aussi mêlé pour eux l'utile à l'agréable, dans des œuvres secondaires, dont aucune n'est indigne d'arrêter peu ou prou les regards de la postérité. Que de documents humains l'auteur du Diable boiteux et du Théâtre de la Foire a mis en œuvre avec une verve souvent exquise ! Que de contributions il a apportées partout à cette science de l'homme, de Vêtre ondoyant et divers^ du monstre incompréhensible, qui est aujourd'hui pour la littérature une ambition plus haute que l'art même ! Que de titres enfin à être un des patrons du journalisme