‹ Le SageChapitre 3 sur 24 · L^HOMME ET L* AUTEUR · texte numérisé non relu

L^HOMME ET L* AUTEUR

de père et de chrétien, soignant Téducation de ses enfants, fidèle à son foyer et à sa religion. Ses succès n'avaient jamais altéré sa bonhomie; mais nous avons vu qu'il avait eu à l'occasion toute la fierté de son talent, en face des insolences ou des séductions de la naissance et de la richesse. On lui a reproché à la légère d'avoir fait, un des premiers, de la profession d'auteur un métier pour vivre, mais par les sacrifices vraiment héroïques que lui coûtèrent son indépendance et sa dignité d'écrivain, il honora les lettres autant qu'il les illustra par ses talents. Puisse-t-il rester le modèle de tous les auteurs qui voudront fonder sur le travail de leur plume, tout ensemble et comme de juste, leur cuisine et leur gloire !

Il ne fut pas de l'Académie et il ne chercha pas à en être. Voici à ce sujet un passage du Mélange qui a l'accent d'une confidence personnelle :

Un de messieurs les Quarante exhortait un bon auteur de ses amis à briguer une place qui vaquait à l'Académie française. « Pourquoi, lui disait-il, ne vous mettez-vous pas sur les rangs? Je sais ce que mes confrères pensent do votre façon d'écrire, et je me fais fort de vous ouvrir la porto do l'Académie quand il vous plaira. Il n'est pas besoin que je vous dise que d'y être reçu, c'est le plus grand honneur auquel un homme de lettres puisse prétendre. — J'en conviens, répondit modestement l'auteur; et je vous avouerai de bonne foi que, ne me croyant pas digne d'une pareille place, je crois devoir prendre le parti d'y renoncer. Content de voir mes ouvrages en quelque estime dans le monde, je borne mu gloire ù pouvoir conserver ma petite réputation. »

Cette défaite, trop modeste, n'était pas le véritable motif de l'abstention de Lesage. Ne serait-ce pas

20 LËSAGE.

plutôt qu'il avait sur la conscience ses satires mordantes contre tout un groupe d'académiciens, plus ou moins diseurs de phébus, qui font les frais de T Académie de Tolède et de la Crusca, dans le Diable boiteux, ou de celle de Petapa dans le Bachelier, contre Fontenelle, notamment, l'hôte le plus désigné et toujours vivant du salon de la marquise de Ghaves, et contre Voltaire qui était en passe de devenir un sujet académique, en dépit de Gros de Boze, et qui comptait déjà de puissants amis parmi « messieurs les Quarante » ? Au fond, l'auteur de Gil Blas se savait digne de l'Académie comme elle le croyait digne d'elle, et c'est ce qu'elle prouva encore mieux que par les avances de Danchet, le 25 août 1821, en mettant son éloge au concours. Le résultat en fut assez brillant pour que l'Académie, Lesage et le public y trouvassent leur compte.

Telle est la [ïliysionomie de noire auteur, d'après les vagues croquis du temps, et voilà dans quelle mesure, sans abuser des conjectures, nous pouvons suppléer au silence modeste de cet observateur des mœurs et des caractères qui, comme La Bruyère, n'a guère oublié dans sa galerie qu'un portrait, celui du peintre. Quant à pénétrer plus avant dans sa vie, il y faut renoncer et s'en consoler en songeant qu'elle fut sans doute assez heureuse pour n'avoir pas d'histoire. Sinon eût-il pu nous la cacher? Il a été pendant plus d'un demi-siècle « bourgeois de Paris », et son nom fut connu, célèbre même, dès le Diable boiteux. Or de tant d'années d'une existence que la

L*HOMME ET l' AUTEUR. 21

notoriété littéraire signala d'assez bonne heure à la curiosité parisienne, il nous reste pour tous documents, ses œuvres exceptées, quelques actes de l'état civil, deux lettres autographes et une demi-douzaine d'anecdotes de gazetiers ou de préfaciers posthumes. D'autre part, le peu que les patientes recherches de ses dévots nous ont appris sur le milieu breton où s'écoula sa première jeunesse est insignifiant en soi et d'ailleurs sans rapport visible avec la nature de son talent. Si nous entrons un peu dans son intimité, c'est à la veille de sa mort et alors seulement que ce talent était presque épuisé. Ce n'est donc pas sa vie qui nous expliquera son œuvre. Prenons-en notre paru. Ce faiseur de romans n'en eut guère dans sa bourgeoise existence. Cet observateur fut si occupé à observer les autres dans les livres et surtout dans la vie, qu'il n'eut ni le temps ni la curiosité de se regarder vivre lui-même, ayant passé, pour ainsi dire, sa vie à la fenêtre. Dès lors, à quoi bon une plus ample histoire de sa vie, si nous pouvions conter par le menu celle de son esprit?

Page 1