‹ Le Sahara algérienChapitre 5 sur 92 · OBSERVATIONS · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS

\° Dans les mots qui, étant précédés de l1 article, commencent par une lettre solaire, on se conformera à la prononciation en redoublant la lettre initiale. Ainsi on écrira ’Abd er Raliman, Nâder ed Dm , et non ’Abd el RaJhnâa, Nâder el Din.

xvj TRANSCRIPTION DES MOTS ARARES , ETC.

2° Les mots terminés par la lettre ^ , qui prend alors le son de Va sans aspiration, seront terminés, dans la transcription française , par la lettre a simple et non par ah . On écrira donc Milidna , Blîda , et non pas Milidnah , Blîdah.

3° Les consonnes placées à la fin d’une syllabe ne seront jamais suivies de Ye muet. Toutefois il ne faut pas oublier que dans la langue arabe les consonnes se prononcent toutes distinctement , et qu’aucune ne prend le son nasal ni ne s’élide. Ainsi Bîbdn doit se prononcer Bibâne ; 'Maris1 our , MniïnJour ; Tôser se prononce Tôsere ; Kouînirij Kouînîne ; Zâdez, Zâdezz; Gâbes, Gabess.

LE

Nous avons consulté beaucoup de livres, et beaucoup de t'olba (lettrés) pour trouver la définition et F étymologie du mot Sahara.

Les livres nous ont donné cette définition : « Le Sahara est une contrée plate et très-vaste , où il n’y a que peu d’habitants, et dont la plus grande partie est improductive et sablonneuse. »

Les t'olba nous ont donné cette étymologie :

« On appelle sehaur ce moment presque insaisissable qui précède le point du jour (fedjer), et pendant lequel nous pouvons encore , en temps de jeûne , manger, boire, fumer. L’abstinence la plus rigoureuse doit commencer, dès qu’on peut distinguer un fil blanc d’un fil noir.

« Le seliaur est donc une nuance entre la nuit et le point du jour qu’il nous est important de saisir, de préciser, et sur laquelle a dû se porter T attention de nos marabout7. Un d’entre eux, Ben el Djirami, en partant de ce principe que le sehaur est plus facilement et plus tôt appréciable pour les habitants des plaines, dont rien ne borne l’horizon , que pour les habitants des montagnes, enveloppés qu’ils sont dans les plis du terrain, en a conclu que du nom du phénomène on avait formé celui du pays où il était plus particulièrement apparent, et qu’on l’avait nommé Sahara, le pays du sehaur. »

Cette étymologie, si elle n’est pas sévèrement grammaticale, car l’un des deux mots commence par un s1 dd (Ç) et l’autre par un s in (S), n’en est pas moins ingénieuse, et nous la donnons à défaut d’autres.

Elle serait confirmée par celle du mot tell, qu’on s’accorde généralement à faire dériver de tellus, terre cultivable ; mais qui , selon le meme savant , serait tout simplement un dérivé du mot arabe tali, qui signifie dernier, et désignerait ainsi le pays en arrière du Sahara, où le sehaur n’apparaîtrait qu’en dernier . Cette phrase : Enta tellia ou saliaraoui? qui , vulgairement, veut dire : Es-tu des gens du tell ou des gens du désert? représenterait celle-ci : Es -tu des premiers ou des derniers à voir le sehaur ?

Un autre faleb (savant), Fekheur el R'àzi, dit la meme chose dans un opuscule estimé , et il ajoute que tali

cl tell , le dernier après le dernier, signifie la mer, à cause de sa position en arrière du Tell.

Quoi qu’il en soit, le mot Sahara n’entraîne point nécessairement l’idée d’une immensité déserte. Habité sur certains points, il s'appelle Fiafi; habitable sur certains autres , il prend le nom de Kifar, mot dont la signification est la même que celle du mot vulgaire Khela , abandonné ; inhabité et inhabitable sur d’autres encore , on le nomme Falat.

Ces trois mots représentent chacun un des caractères du Sahara.

Fiafi, c’est l’oasis où la vie s’est retirée autour des sources et des puits , sous les palmiers et les arbres fruitiers, à l’abri du soleil et du choub (simoun).

Kifar, c’est la plaine sablonneuse et vide, mais qui fécondée un moment par les pluies de l’hiver, se couvre d’herbes (a’cheb) au printemps , et où les tribus nomades, campées ordinairement autour des oasis, vont alors faire paître leurs troupeaux.

Falat, enfin, c’est l’immensité stérile et nue, la mer de sable, dont les vagues éternelles, agitées aujourd’hui par le choub (simoun), demain seront amoncelées, immobiles, et que sillonnent lentement ces flottes appelées caravanes.

D’après les observations de M. Fournel, la lisière du Sahara, contrairement à toutes les opinions jusqu’à présent acceptées, ne serait que très-peu élevée audessus du niveau de la mer.

« J’ai fait à la lisière du désert, dit le savant ingénieur, une soixantaine d’observations barométriques, qui , comparées à celles qui se faisaient simultanément à Constantine, me donnent 75 mètres pour la hauteur de Biskra au-dessus du niveau de la mer.

« A partir du littoral, le terrain s’élève successivement jusqu’à un point qui est à une ou deux lieues de Bafna, et que j’ai trouvé être de \ 083 mètres. Par ce point passe la ligne de partage des eaux ; à partir de là, on redescend vers le Sahara, dont la lisière est assez peu élevée (75 mètres), pour qu’on puisse supposer que les grands lacs de l’intérieur sQjit, comme la mer Caspienne, au-dessous du niveau de la Méditerranée. »

Ajoutons que le sol du désert se relève dans la région placée au sud d’Oran et deTlemsen, entre le 32° et le 29° de latitude, sous le nom de Djebel Batten. La ligne de partage des eaux suit cette arête, et présente alors deux grandes pentes , l’une , de l’est à l’ouest, vers l’Océan ; l’autre , de l’ouest à l’est, vers l’intérieur du Sahara.

Selon Strabon , Cnéius Pison comparait le désert à une peau de léopard. 11 y a longtemps que l’on vit sur cette comparaison, moins exacte que poétique. Celui qui, le premier, l’a comparé à un océan parsemé d’îles, et nous ne savons à qui en revient l’honneur, a été plus heureux. Disons, toutefois, en continuant la métaphore, que ces îles, pressées en archipels dans la zone nord, entre les 36° et 29° de latitude, ne sont plus, en

DU SAHARA ALGERIEN. 5

partant delà, que des points égarés dans l’espace , et disparaissent enfin tout à fait jusqu’aux archipels inconnus du Soudan.

A partir du 29° de latitude, nous sommes dans le désert proprement dit, El Falat. La vie semble cesser jusqu’au 27°, où elle reparaît un moment dans les montagnes des Touareg , et disparaît enfin tout à fait jusqu’au pays des nègres. Les Touareg, ces géants pillards, se hasardent seuls dans ces vastes solitudes, où ils guettent les caravanes , les protègent ou les pillent , selon qu’elles paient un droit de passage et de protection , ou qu’elles cherchent à passer en contrebande.

Nous n’avons à nous occuper ici que de cette partie du Sahara qui fait face à nos possessions , et qui , comprise , à l’est et à l’ouest, entre deux lignes qui prolongeraient les frontières de Tunis et du Maroc, est bornée au sud par une ligne brisée sur laquelle se trouvent Neft'a, S'ouf, Ouargla et Ins'alalf. Nous ne l’esquisserons qu’à grands traits : les détails de sa physionomie ressortiront du cadre de cet ouvrage.

Dans son ensemble, le Sahara présente sur un fond de sable, ici des montagnes , là des ravins ; ici des marais , là des mamelons ; ici des villes et des bourgades, là des tribus nomades dont les tentes en poil de chameau sont groupées comme des points noirs dans l’espace fauve.

Les montagnes, toujours parallèles à la mer, sont dans la zone nord , élevées , rocheuses , accidentées à l’est, mais elles s’abaissent graduellement en courant à

f> APERÇU GÉNÉRAL

l’ouest, et se fondent enfin par une succession de mamelons et de dunes mouvantes que les Arabes appellent a'rouk7 (veines) ou cliebka (filet), selon que le système en est simple ou compose. Presque toutes sont abruptes sur le versant qui fait face au Tell ; et, du côté du sud , toutes, après plus ou moins de convulsions , vont mourir de langueur dans les sables.

De ces montagnes descendent, à la saison des pluies, d’innombrables cours d’eau, dont les lits, desséchés au premier soleil, usurpent, huit mois de l’année, le nom de rivière (oued). L’hiver, c’est un réseau de torrents; l’été , c’est un réseau de ravins. Tous ces oued, à l’exception de l’Oued Djedi et de l’Oued Mïa qui sont encaissés entre des montagnes parallèles à la mer, offrent cette particularité qu’ils coulent du nord au sud, et qu’ils se perdent dans les sables.

L’hiver laisse inégalement réparties, dans le Sahara, des flaques d’eau que les chaleurs de l’été dessèchent; quelques-unes sont des marais salants bordés de végétation marine.

Dans la première zone du Sahara, les centres de population, quoique beaucoup plus nombreux que dans le Tell, sont quelquefois séparés entre eux par des espaces complètement nus, complètement stériles et distants de plusieurs journées de marche. Cependant, sur toutes les lignes, dans toutes les directions, des puits échelonnés servent à la fois de lieu de station et d’indication pour les routes. 11 est rare de voyager trois jours sans

en trouver un; et tT ailleurs l’eau ne manquera jamais avec deux outres pleines pendues aux flancs du chameau qui fait trente lieues par jour, et peut rester trois jours sans boire.

Chaque grande oasis du Sahara a sa ville principale , autour de laquelle rayonnent les Wour (villages) de sa dépendance et les tentes des tribus ses alliées , errantes au printemps pour faire paître leurs troupeaux, émigrant pendant l’été pour aller acheter des grains dans le Tell , toujours de retour en novembre pour les emmagasiner, pour cueillir les dattes ou s’en approvisionner, et passer l’hiver en famille sous la maison de poil.

Une observation frappe tout d’abord : comment trouvons-nous dans le Sahara tant de populations sédentaires ? Pourquoi les hommes s’y sont-ils pour la plupart groupés dans des enceintes? Pourquoi tous n’v vivent-ils pas de la vie nomade ?

Un double motif a concouru, selon nous, à établir cet ordre de choses.

D’abord, c’est que les soins incessants à donner aux palmiers ont du grouper les populations autour du pied de l’arbre qui les nourrit. Il est remarquable ensuite que celles-ci ne sont point de race arabe : leurs pères vivaient autrefois, sur le littoral, dans des villes et des villages; chassés par les invasions successives, refoulés dans F intérieur, ils y ont porté leurs instincts sédentaires, et se sont établis où nous retrouvons leurs enfants , là seulement où la vie leur devenait possible.

Après ces premiers occupants sont arrivés les Arabes, apportant, eux aussi, leurs instincts éminemment vagabonds, comme ceux de tous les peuples pasteurs, et auxquels se prêtait merveilleusement la configuration du sol qui, pour eux, allait devenir une patrie nouvelle. Dédaigneux de la vie sédentaire et même agricole , ce qu’il fallait à leur indépendance, c’était l’espace sans limites : que leur importait une étroite oasis où leurs troupeaux n’eussent pu tenir; où, pour vivre, il leur eût fallu descendre au travail de jardinier ? Quelques-uns, des environs deïougourt, disaient à Mgl le duc d’Aumale : «Nos pères n’ont jamais touché la terre, nous « ferons comme eux. »

Aussi tous tiennent-ils en mépris, non-seulement leurs voisins les sédentaires, mais leurs frères dégénérés du Tell. L’Arabe de la tente croirait déchoir s’il donnait sa fille en mariage au plus riche habitant des k/s'our.

Toutefois, forcés de vivre côte à côte et d’une vie qui se complète par l’association , il est arrivé de leurs relations habituelles que les uns et les autres sont devenus propriétaires sur le même sol , dans la même enceinte ; mais le nomade qui possède ne cultive pas : il est seigneur , le citadin est son fermier ; par contre , celui-ci s’est donné des troupeaux qu’il a confiés aux bergers de la tribu ; pendant que le nomade les conduira dans les pâturages, Y habitant de la ville ou du kVar veillera sur les grains en dépôt, et cultivera les palmiers.

Il y a d’ailleurs entre eux double solidarité d’intérêt; car

les dattes ne peuvent suffire à la nourriture commune ; non point qu’il ne s’en récolte pas assez, mais parce que, mangées sans mélange, elles deviennent nuisibles.

Or, nous l’avons dit déjà, les céréales manquent presque absolument aux habitants du Sahara ; de là la nécessité de venir en demander au Tell.

Ces approvisionnements périodiques se font chaque année à l’époque des moissons. Les tribus arabes, campées autour des villes , quittent alors leurs campements pour se rapprocher du nord , où leurs troupeaux qui , avec le soleil , ont dévoré toutes les herbes du sud , trouveront des pâturages; et, moyennant un impôt, Lazma, Eussa, qu’il nous importe de régulariser, elles se rendent sur les marchés du Tell , pour y échanger contre des grains les produits de leur sol ou de leur industrie : dattes, h'aïk fins, bernous, plumes d’autruche et objets venus du Soudan.

Les nomades ne sont pas seuls cependant à accomplir ces pérégrinations : les marchands des villes se mettent sous leur protection et les suivent. Pendant que leurs frères de la tente font leurs achats , ils vont , eux , dans les villes du littoral , se fournir d’objets manufacturés en Europe , et tous ensemble ils reprendront la route de leur oasis , de leurs villages , de leurs kVour , où les blés achetés par les nomades seront emmagasinés , d’où les objets achetés par les marchands s’écouleront, soit en détail , soit par caravanes , sur toute la surface du Sahara et jusque dans le Soudan.

Le Tell est le grenier du Sahara dont nous tenons les habitants par la famine; ils le savent si bien , ils font si bien compris qu’ils s’en expriment franchement par cette phrase, devenue proverbiale : « Nous ne pouvons (c être ni musulmans , ni juifs , ni chrétiens ; nous sonate mes forcément les amis de notre ventre. »

De toutes ces observations , maintenant acquises à l’histoire , il résulte cette conséquence importante :

Que les habitants du Sahara sont forcément soumis au peuple qui tient le Tell, de quelque religion qu’il soit : « La terre du Tell est notre mère, disent les Sahariens; celui qui l’a épousée est notre père. »

Si donc la sûreté des routes, si la protection et la justice leur assurent chez nous des garanties qu’elles ne trouvent ni à Tunis ni à Fês (Fas) , le prix de nos marchandises n’étant pas d’ailleurs plus élevé que dans les États musulmans , ces populations viendront à nous ; non point que nous puissions espérer en faire de longtemps encore nos alliées de cœur; mais, soumises d’abord, elles paieront l’impôt; et, en cas de querelle entre nous et leurs voisins , elles resteront neutres par intérêt; plus tard , et à mesure qu’une politique intelligente nous les attachera , elles deviendront nos auxiliaires.

Ainsi a-t-il été déjà fait :

Sur la lisière du Sahara , nos postes ne dépassent pas Bodar au sud d’Alger et Biskra au sud de Constantine, et cependant nous dominons en réalité, d’un coté, jus-

qu’à El Àr'ouat7 où nous avons un khalifah; de l’autre, jusqu’à Tougourt, qui a payé l’impôt à S. A. R. Mgrle duc d’Aumale , et dont le chef a reçu le bernous d’investiture : déjà les Béni Mzab , qui sont à quarante-huit lieues sud d’El Avouât', ont fait des ouvertures de soumission , etOuargla qui est à cinquante-deux lieues sud des Béni Mzab et le point le plus avancé du désert , a envoyé un des chefs de sa djema’( assemblée nationale) pour prendre connaissance du pays, et savoir s’il y aurait pour elle avantage à se lier de commerce avec nous.

U n’est donc pas besoin , et nous insistons sur ce fait , il n’est donc pas besoin pour dominer les deux zones de l’Algérie, d’étendre l’occupation jusqu’ aux dernières limites du pays habité , ainsi que semblaient le craindre quelques personnes qui faisaient de cette nécessité supposée un obstacle à l’accomplissement de notre conquête.

Ce qu’il faut, mais ce qu’il faut absolument , c’est occuper vigoureusement le Tell et les passages principaux qui sont les portes du Sahara.

Ce livre n’est que la mise en ordre de documents recueillis pendant deux années de la bouche meme de 2 000 Arabes au moins , voyageurs , pèlerins ou marchands.

Ln les suivant pas à pas à travers le Sahara , nous nous sommes arretés avec oux partout où il y avait une étude géographique à faire; une oasis à visiter, un village à décrire, des renseignements à prendre sur le commerce, les mœurs et l’industrie des peuplades sédentaires ou nomades chez lesquelles nous voyagions.

Nous avons ainsi obtenu un réseau de routes qui couvre le Sahara algérien et qui toutes viennent se nouer à des points principaux. Cet ouvrage en est l’historique.

La division en deux grandes parties , l’une orientale , l’autre occidentale , que nous avons adoptée , nous a été tracée par le caractère des populations de l’est et de l’ouest , les unes particulièrement agricoles , les autres éminemment guerrières.

La grande ligne d’Alger à Ouargla qui partage nos possessions d’Afrique et le Sahara algérien en deux portions à peu j)rès égales, limitera la distinction que nous venons d’établir et sera notre point de départ. Nous la suivrons dans toute son étendue ; ensuite, procédant toujours par itinéraire, nous étudierons tout l’est jusqu’aux frontières de Tunis , et enfin tout l’ouest jusqu’aux frontières du Maroc.

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