TRIBUS
La grande tribu des Arba\
Les Ouled Sidi At'allah'.
Les A'r'azlia.
El Allouât! est une ville de sept à huit cents maisons , bâtie sur les pentes nord et sud d’une petite montagne à l’est de laquelle coule l’Oued Mzi. Elle est entourée d’une enceinte rectangulaire , crénelée et défendue par deux tours élevées sur les points culminants, et auxquelles viennent se rattacher les murailles.
Elle peut lever sept à huit cents fusils.
El Ar'ouaf est très-ancienne et a tour à tour dépendu du Maroc et des Turcs. Avant 1 830 elle payait un tribut de sept nègres au dey d’Alger pour avoir le droit d’acheter des grains dans le Tell.
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Elle a été du reste toujours fort impatiente de ses suzerains qui ne pouvaient exercer sur elle qu’une action très-indirecte, et leur a souvent résisté avec succès. Ses divisions intestines l’ont seules empêchée sans doute de vivre tout à fait indépendante.
El Ar'ouat' est divisée en deux quartiers bien distincts : l’un, celui de l’ouest, habité par les Ouled Ser'rin ; l’autre , celui de l’est , parles H'allafj chacun ayant autrefois ses chefs , son gouvernement , ses intérêts à part.
Le pouvoir, bien qu’héréditaire, n’était pourtant point absolu. Le chef de l’est, comme celui de l’ouest, n’était, à proprement parler, que le président de sa djema’ , ou assemblée nationale , composée des chefs du quartier et des villages qui en relevaient.
Cette combinaison bizarre était une source intarissable de querelles. Les deux quartiers faisaient alors le coup de fusil sur leur ligne de démarcation et dans leurs jardins, jusqu’à ce que l’un des deux imposât un tribut à l’autre.
L’Oued Lekhïer', petit ruisseau qui prend sa source à une lieue de la ville, dans un endroit sablonneux, traverse les jardins du quartier des H'allaf ; aussi pouvaient-ils soutenir la lutte bien plus longtemps que leurs voisins, réduits en temps de guerre à l’eau très-rare de leurs puits.
Des chances diverses donnèrent le pouvoir tantôt aux H'allaf , tantôt aux Ouled Ser'rin , jusqu’à ce qu’en-
EL AR'OUAT'
fin, en 1828, le parti d’Ah'med Ben Salem, maintenant notre khalifah, ayant massacré Lakhdar, chef du quartier des Ouled Seiyrin , resta maître de la ville.
Les jardins d’El Ai'ouat' forment, au nord et au sud des mamelons sur lesquels elle est assise , deux forêts de 3 000 mètres de longueur. On y trouve pêle-mêle des poiriers , des abricotiers , des grenadiers , des figuiers, des amandiers. Aux troncs de presque tous ces arbres grimpent des vignes qu’on ne taille jamais, et qui courent de l’un à l’autre : c’est un fouillis sans ordre , comme tous les vergers du Sahara. Çà et là des carrés mieux cultivés fournissent des légumes de toute espèce : concombres, pastèques, oignons, etc. Les plantations de dattiers sont à part ; bien que très-vastes , elles ne suffisent pourtant point à la consommation des habitants.
Jardins et dattiers sont arrosés par l’Oued Lekhïer', d’où partent de nombreuses saignées. Chaque propriétaire a le droit , droit écrit sur son acte de propriété , à un arrosement d’une heure, de deux heures, plus ou moins. Ce temps est mesuré avec un sablier, par un homme qui se tient à la tête de l’écluse de déversement , et qui l’ouvre pour ceux-ci et la ferme pour ceux-là à heure dite.
Les maisons d’El Ar'ouat' sont construites en terrasses d’une maçonnerie assez mauvaise; quelquesunes sont blanchies à l’extérieur, presque toutes le sont à l’intérieur.
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Chaque quartier avait autrefois son marché ; celui des Ser'rin s’appelait Souk' et Ka’, et celui des H'allaf, Souk' Lekhïer'. Il est situé sur l’Oued Lekhïer'. Ce dernier quartier a de plus unFondouk'dontles arcades forment une espèce de péristyle ou les marchands se mettent à l’ombre pour traiter leurs affaires.
Ces marchés sont fréquentés par :
Les Arba’.
Les A’mour.
Les Ouled Khelif.
Les Ouled Cha'ïb.
Les Mekhalif.
Les Ouled Nâïl.
Les Rah'man.
Les Béni Mzab.
Les A'r'azlia.
Les Ouled Mokhtar.
Les Ouled Sidi At'allah'.
Les Sa’ïd.
Les H'all Bou Sa’da.
Les Chamba , etc.
Les Béni Mzab y apportent de la poudre et quelques nègres; les Ar'azlia, par Tougourt, des armes, des pierres à fusil qui viennent de Tunis ; les gens de Bou Sa’da , des laines et de l’huile ; les tribus nomades , du beurre, des dattes, des grains venant du Tell, des moutons, du fromage, etc.; les Chamba y conduisent des nègres qui sont revendus ou échangés dans le Tell contre des grains. Un beau nègre vaut de 120 à 180
EL AR'OUAT'
boudjous. Les habitants d’El Àrrouatf achètent ces divers objets, ou les échangent contre des bernous blancs et noirs , des léaïk de toute qualité , des gandoura de laine fabriquées par leurs femmes; contre de la coutellerie , des pioches , des socs de charrues , des fers pour les chevaux , des épiceries , des essences , du sucre , du café , dont les riches usent seuls, de la verroterie, des ornements de femme, etc., etc., qui leur venaient autrefois de Tunis parTougourt, et qu’ils commencent à tirer directement d’Alger.
On trouve d1 ailleurs dans la ville : des forgerons, des armuriers qui réparent les armes tant bien que mal , des menuisiers et quelques petites boutiques des choses les plus usuelles. Quinze ou vingt familles de juifs y exercent comme partout les métiers de cardeurs de laine , d’orfévres, de teinturiers, etc.
A certaines époques de l’année, ordinairement après la moisson, les gens d’El Allouât' partent en petites bandes et vont dans le Tell s’approvisionner de grains argent comptant ou par échange ; cette excursion rayonne depuis l’Oued Ser'oua jusqu’à Tak/demt.
Autrefois, point de zekkali, point d’a’chour, le gouvernement des deux quartiers vivait des amendes nombreuses levées sur les délits de tout genre et des droits sur les marchés ; les pauvres étaient nourris à frais communs. A la saison des dattes chaque famille était tenue de désigner un palmier de son jardin , dont les fruits versés à la mosquée étaient distribués aux nécessiteux ;
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ces palmiers s’appelaient les palmiers de l’amour de Dieu.
Les habitants d’El Ar'ouat' ont la réputation d’être bons, humains et hospitaliers. Si quelqu’un se réfugie chez eux , disent les Arabes , ils mourraient plutôt que de le livrer. A la saison des fruits, les voyageurs peuvent entrer dans les jardins et en manger à discrétion.
Les mœurs sont généralement pures dans l’intérieur de la ville; cependant les filles des Ouled Nâïl et des Ar'azlia viennent y faire , comme autour de toutes les grandes villes du Sahara, commerce de leurs amours.
Ah'med ben Salem , seul maître du pouvoir dans El A Vouât' depuis 1 828 , gouvernait sans opposition ; il s’était rallié tous les esprits lorsqu’ A’bd el R'ader , qui , en 1838, voulait de gré ou de force se donner le Sahara, vint mettre le siège devant A’ in Mad'i, où commandait un homme que cette guerre a rendu célèbre : le vieux marabout' Tedjini. Yahïaben Salem, frère du chef d’El Ar'ouat', s’était jeté dans la place assiégée; belle occasion que ne laissa point échapper l’émir d’attaquer El Ar'ouat'.
.■Justement il avait sous la main l’homme qu’il lui fallait : Sid el H'adj el A’rbi, marab’out', l’un des anciens chefs des Ouled Sqr'rin, chassés par Ah'med ben Salem.
Double garantie sur la même tête : El A’rbi , le proscrit, serait, sans nul doute, aveuglément fidèle à celui qui lui rendrait sa patrie ; El A’rbi le marabout' devait être un instrument puissant dans la main de l’émir, qui,
EL AR'OUAT
marabout' lui-même, voulait constituer son autorité par la théocratie absolue.
« Voici une pièce de canon et un bataillon, lui dit A’bd el K'ader ; va prendre El Ar'ouat', chasses-en Ben Salem , je te fais khalifah à sa place. »
A quelques jours de là, en effet, Ben Salem, trop faible ou mal préparé à la résistance, fuyait devant son compétiteur et allait demander un asile aux Béni Mzab.
Cependant le nouveau kbalifali imposé par F étranger se trouvait face à face avec la haine énergique du parti national; il dominait, mais ne possédait pas.
A’bd el K'ader s’aveuglait sur cet état de choses ; car par un des articles de la capitulation d’A’in Mad'i, il permettait aux Ben Salem de rentrer dans El Ar'ouat' et à Tedjini d’y aller chercher un refuge : c’était donner des chefs à ses ennemis.
Sa conquête d’A’ïn Mad'i lui avait d’ailleurs aliéné toute la population de la tente et des k's'our; c’était par la fraude qu’il l’avait faite, et Tedjini, l’homme qu’il avait trompé (voir A in Mad'i), était le plus saint marabout' du pays.
Le parti national d’El Ar'ouat', fort à l’intérieur de la présence des Ben Salem et de Tedjini, fort au dehors de la sympathie des masses, se fit bientôt si puissant que le khalifah' de l’émir, n’osant pas même s’en remettre aux chances d’un combat, se sauva dans le petit village d’El Assafia, à une lieue d’El Ar'ouat', et s’y enferma avec trois cents fantassins.
De là il demanda des secours à A’bd el K/ader qui, pour toute réponse, le destitua et nomma à sa place Sidi K/addour ben A’bd el Balv i , de la tribu des Ouled Khelif.
A'bd el Bak'i, appuyé de huit compagnies d’infanterie et de quelques canons , vint camper à Tadjemout , d’ou il signifia aux Ben Salem la volonté de l’émir : force leur fut de lui ouvrir El Avouât', où ils conservèrent toutefois une part aux affaires; c’était une condition du traité. Leur ami Tedjini, moins confiant dans la parole de l’émir, se retira chez les Béni Mzab.
Les relations du nouveau klialifah avec les Ben Salem n’accusèrent d’abord aucune mauvaise foi. Mais peu à peu, sous prétexte d’assurer la tranquillité de la ville, A’bd el Bak'i dispersa des soldats dans tous les quartiers , et dès qu’il crut ses précautions suffisantes, il en écrivit à A’bd el K/ader qui lui répondit :
« Tue les chefs , saccage la ville , coupe les arbres. » Ce coup de main fut tenté quelques jours après : quinze membres de la famille des Ben Salem , attaqués brusquement, furent faits prisonniers; mais aux premiers coups de fusil la ville s’était soulevée , le combat s’était engagé sur tous les points, et les soldats du klialifah, poursuivis et acculés de maison en maison, furent presque tous massacrés. Les trésors d’A’bd el Bak'i, ses deux canons, tous ses bagages, tombèrent aux mains des El Aràmati; lui-mème n’eut la vie sauve et n’aclieta la liberté qu’à la condition de ne jamais remettre les pieds dans la ville.
EL AR'OUAT'
A’bd el K/ader, forcé peu après d’abandonner A’ïn Mad'i, inquiété quil était constamment par les nomades voisins, n’en poursuivait pas moins, avec la ténacité qu’on lui connaît, ses idées d’envahissement sur le Sahara et renomma klialifah d’El Allouât? El Lfadj el A’rbi, rentré en grâce auprès de lui.
Cette fois la grande tribu des Arba’ prit parti dans la querelle , moitié pour le parti national , moitié pour El A’rbi, qui avait commencé les opérations par s’emparer de KVir el H'aïran. Battu dans un premier combat où il perdit beaucoup de monde, il vit, le lendemain , ses alliés de la veille , les Arba’, l’abandonner pour se joindre à quatre cents hommes envoyés d’El Ar'ouaf contre lui. Battu une seconde fois, il reprit encore la campagne peu de temps après, à la tête des débris de sa troupe régulière et de quelques Arba’, dont il payait la fidélité par des promesses de pillage ; mais sa cause et celle d’ A’bd el K/ader étaient à jamais perdues dans le Sahara; toutes les populations s’étaient soulevées; mille fantassins commandés par les deux Ben Salem, et appuyés des deux pièces de canon prises autrefois à Sidi K/addour ben A’bd el Bak'i, enlevèrent K/sir el If air an, massacrèrent la troupe entière du klialifah , et lui-même fut fait prisonnier.
Il fallait en finir avec cet homme, etYaléiaben Salem le fit tuer par son domestique, pour ne pas se souiller du sang d’un traître.
A ces nouvelles, la fureur impuissante d’A’bd el K/ader, alors occupé de la guerre contre nous, éclata dans
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cette imprécation : ((Je jure de faire arracher les yeux (( à tous les habitants d’El Allouât' qui tomberont entre « mes mains, de les faire écorcher, et de faire faire des (( tambours avec leurs peaux. »
Cette terrible menace a reçu une fois son exécution , en partie du moins. Un malheureux el Arrouatf, prisonnier de Témir, a eu les yeux arrachés avec un éperon arabe.
Ah'med ben Salem , depuis la mort d’el A’rbi , jouissait à El Ar'ouat' d’une autorité incontestée : il avait compris cependant que, pour parer aux éventualités de révolutions nouvelles, il devait s’étayer d’une puissance qui pût le protéger contre A’bd el K/ader, et au mois d’avril 1 844 il envoya de son propre mouvement demander à M. le gouverneur général l’investiture et la confirmation du titre de khalifah d’El Ar'ouat' : « Car, » disait-il, « tous les sultans musulmans à qui je me suis (( confié m’ont trahi; je trouverai peut-être le repos (( dans la justice du sultan français. »
L’occasion fut saisie avec empressement de faire succéder l’ordre à l’anarchie dans cette partie du Sahara , d’y opposer l’exemple de notre justice au souvenir des vexations êt des cruautés de l’émir, de régulariser le commerce de grains que les tribus font avec le Tell, et de leur ouvrir la route et les marchés d’Alger.
Ben Salem a guidé lui-même la colonne expéditionnaire qui, sous les ordres de M. le général Marey, est