TADJEMOUT
Tadjemout est un joli petit village d’une centaine de maisons, situé dans la plaine à sept lieues nord-est d’A’ïn Mad'i, et dix lieues nord-ouest d’El Arfouàtf. Il
D’ALGER A OUARGLA
n’a point de murs d’enceinte, mais les jardins au milieu desquels il est bâti, et qui lui font ceinture, sont circonscrits par une muraille, dans laquelle sont ménagées deux portes surmontées de petits forts crénelés.
Ces portes se nomment :
Celle du côté d’A’ïn Mad'i, Bab Sfaïn;
Celle du côté d’El Avouât', Bab Ouled Mohammed.
Les jardins de Tadjemout sont très-fertiles ; on y cultive tous les arbres fruitiers dont nous avons déjà parlé ailleurs, et beaucoup de légumes. Les dattes n’y sont pas en très-grande quantité.
La grande rivière de l’Oued Mzi qui, dans cette partie de son cours, a de l’eau toute l’année, baigne les jardins de Tadjemout et les arrose par deux saignées pratiquées l’une au nord, l’autre au sud de son lit.
L’Oued Mzi est, assure-t-on , très-poissonneux , mais nous n'avons pu parvenir à constater les espèces de poissons qui s’y trouvent.
Sur un petit mamelon, au-dessus de la ville, s’élève, au milieu des arbres, le dôme blanchi à la chaux du marabout' Sidi At'allah'.
Deux ou trois maisons seulement partagent avec le marabout' l’honneur d’éclater blanches au milieu de leurs voisines d’un gris sombre et la plupart mutilées encore par la guerre d’il y a deux ans.
Tadjemout est célèbre par le massacre de deux cents fantassins réguliers qu’A’bd el K'ader y avait envoyés
EL H'AOUITA.
sous la conduite du khalifah Sid el H'adj el A’rbi, pour inquiéter de là Tedjini, rentré à A in Mad'i.
Les Ouled Salali', fraction des Arba’, et les Sidi At'allah', tribu de marabout', déposent leurs grains à Tadjemout, dont les habitants, pauvres en terres labourables, vivent de dattes, des fruits de leurs jardins et des grains que leur vendent ou leur échangent leurs voisins.
Leur industrie se borne à la fabrication de vêtements de laine.
Le chef de ce petit k's'ar se nomme FaT ben el A’rbi; il peut fournir au klialifali d’El Ar'ouat' un contingent de cent vingt fusils à peu près.
EL H'AOUITA.
El H'aouita est un k's'ar de quarante à cinquante maisons, à cinq lieues sud-est d’A’ïn Mad'i et douze lieues ouest d’El Ar'ouat'. 11 est bâti au-dessus d’un ravin où coule une source qui prend naissance à très-peu de distance au sud, baigne les jardins et va se perdre un peu plus loin dans les sables. Elle se nomme Oued Dakhela.
El H'aouita est entouré d’une petite muraille en mauvais état.
Les Ouled Sidi At'allali' et certaines fractions des Arba’ y déposent leurs grains.
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D’ALGER A OUARGLA
EL ASSAFI A.
El Assafia est un k's'ar d une trentaine de maisons, situe en plaine à deux ou trois lieues est d’El Avouât'. 11 n’a point de murailles d’enceinte, mais toutes les maisons se touchent et font corps ; quelques-unes sont crénelées. La mosquée est au centre.
Une source abondante, qui prend naissance dans les jardins et qui se déverse dans un bassin , les arrose. Il n’y a qu’une trentaine de dattiers.
Les Ma’mera, fraction de la tribu des Arba’ , déposent leurs grains à El Assafia.
C’était autrefois une ville considérable, et dont le voisinage inquiétait fort El Allouai', avec laquelle elle était en mauvaise intelligence habituelle et souvent en guerre.
Si l’on en croit la tradition, les habitants d’El Aiyouat' intercédèrent auprès d’un marabout' vénéré, el H'adj A’ïça, pour qu’il détruisit El Assafia, et promirent de lui payer ce miracle argent comptant. Le saint homme se mit en prière, et une grêle horrible , avec tous les accessoires d’une tempête, comme on n’en avait pas vu de mémoire d’homme , détruisit de fond en comble la ville maudite. Cependant l’argent promis n’arrivant pas à la zaouïa du marabout', il se prit d’indignation contre les faussaires et leur prédit qu’ils se déchireraient toujours entre eux. De leur côté, les gens d’El Assafia
K'S'IR EL H'AÏRAN.
vinrent le trouver les mains pleines et lui demander des prières et des conseils . « Bâtissez une ville un peu au- « dessus de F endroit où était F autre, leur dit-il, et Dieu « la protégera. » Il en fut ainsi fait, et les habitants d’ Assafia, à F abri cette fois d’un coup de main par leur position, vécurent très-longtemps sans être inquiétés par les gens d’El Ar'ouat'.
Le khalifah de l’émir, Sid el H'adj el A’rbi, a ruiné la moitié de cette nouvelle ville dans la dernière guerre.
K'S'IR EL H'AIRAN.
K's'ir el H'aïran est situé à cinq ou six lieues sud-est d’El A^ouaF ; c’est un k's'ir de cent à cent vingt maisons , avec cours et silos ; il est entouré par un mur d’enceinte en mauvais état, mais assez élevé. Les gens de K's'ir el H'aïran se nomment les Rali'man. Leurs jardins sont peu étendus et peu fertiles, les dattiers y sont rares ; mais leurs terres arables suffisent à leur consommation en orge et en blé ; elles sont arrosées par des puits auprès desquels sont creusés des bassins : l’eau qu’on y verse avec des seaux de peau de bouc s’en écoule par des rigoles à travers les champs.
L’Oued Mzi passe très-près de K's'ir el H'aïran , mais y est à sec une partie de l’année. Un puits creusé au milieu du village pourrait, en cas de blocus, fournir aux
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besoins des habitants, mais l’eau en est très-mauvaise.
Les femmes de ce Wir filent et tissent des laines ; les hommes s’occupent de culture.
K's'ir el H'airan est de fondation toute nouvelle ; il a été créé , il y a quarante ans environ , par un chef d’El Ar'ouaf, Alémed ben Salem, qui se donna ainsi un poste avancé dans l’est, d’où il peut dominer les tribus voisines pendant la guerre, et où il leur loue des magasins pendant la paix. Des fractions des Ouled Nâïl et des Arba’ y déposent des grains. C’est dans ce Wir que fut tué le khalifah d’A’bd el K'ader , Sid el H'adj el A’rbi.
A’ IN MAD'I
A1 in Mad'i est située sur un petit mamelon à quinze lieues ouest d’El Ar'ouat', dans une plaine légèrement ondulée et très-aride, à six lieues environ et à l’ouest du village de Tadjemout. Ses maisons, très-rapprochées les unes des autres, sont circonscrites par une muraille d’enceinte dont les créneaux, coiffés de petits chapiteaux en pyramides, sont d’un effet très-pittoresque. La ville décrit une ellipse, de sorte qu’a une certaine distance elle présente la forme d’un œuf d’autruche que l’on aurait coupé en deux dans le sens de la longueur. On entre a A’ïn Mad'i par deux portes, l’une à l’est, Bah el Kebir, l’autre au nord-ouest, Bah el Sa-
A’IN MAD'I
k'ia. Bab el Kebir est double, c’est-à-dire qu’ après avoir passe une première porte, pratiquée dans F épaisseur de la muraille et flanquée de deux grosses tours carrées , on se trouve dans une espèce de place d’armes de quarante pas de longueur, sur trente de largeur, et que pour entrer dans la ville il faut passer par une seconde porte. La disposition de ces deux issues n’est pas sans intelligence : elles ne sont pas vis-à-vis l’une de l’autre, de telle sorte que les boulets qui enfileraient la première ne viendraient pas donner dans la seconde. Les murailles peuvent avoir 2 mètres d’épaisseur et 8 mètres de hauteur. Elles sont crénelées, bâties en pierres et bien entretenues. Nos obusiers de campagne ne pourraient certainement rien contre elles.
En dehors de ces murailles sont les jardins qui en suivent les contours sur une largeur d’environ \ 50 mètres ; ils sont eux-mèmes protégés par un mur de clôture en très-mauvais état , de sorte que la ville est entourée d’une double enceinte ; mais celle des jardins , loin de servir à la défense , offrirait au contraire à l’assiégeant un abri derrière lequel il rassemblerait ses troupes pour les lancer à l’escalade ou à la brèche que la sape aurait faite.
Rien n’est plus triste et plus aride que l’aspect d’ A’ïn Mad'i et de ses environs. Un seul arbre s’élève au-dessus des murs des jardins ; c’est le seul qui ait échappé à la colère d’A’bd el K'ader, encore est-il mutilé. Cependant les traces de dévastation laissées par l’émir s’effacent
D’ALGER A OUARGLA
peu à peu, et d’autres arbres fruitiers remplacent déjà ceux qu’il a coupés ; mais ils sont trop petits encore pour qu’on les aperçoive du dehors.
La source appelée A’ïn Mad'i prend naissance à une demi-lieue nord en dehors des murs, au pied d’une montagne appelée El Merkeb , contre-fort du Djebel A mour. Arrivée à la porte Bab el Sak'ia, elle se déverse dans un bassin d’où elle va par deux écluses arroser les jardins. Un homme veille, le sablier à la main, à la répartition exacte des eaux. Ce sablier est l’horloge de la ville; les habitants viennent souvent le consulter.
A’ïn Mad'i a de plus quatre puits qui , pendant le siège de neufmois qu’elle eut à soutenir contre A’bd el K/ader, suffirent à la population. Les maisons, au nombre de cent cinquante à deux cents , sont mal bâties en pisé ou en petites pierres ; elles n’ont qu’un rez-de-chaussée et une terrasse. Quelques-unes ont un étage, mais trèsbas. La maison de Tedjini est seule bien et solidement construite; on la distingue de loin entre toutes les autres; car c’est aussi la seule qui soit blanchie. Une mosquée sans minaret est en harmonie par sa simplicité avec les habitations particulières. Les rues sont si étroites qu’on peut à peine y passer à cheval.
Les habitants d’ A’ïn Mad'i sont proprement vêtus, et se distinguent de leurs voisins par le calme et la douceur de leur physionomie.
La réception qu’ils ont faite aux officiers français, lors
A IN MAD'I
de l’expédition du mois de mai 1 844, a été simple, naturelle et amicale. Ils parlent de leur chef Tedjini avec vénération ; A’bd el K'ader, au contraire, a laissé chez eux un sentiment de haine qu’ils ne cherchent point à déguiser, et que pourra mettre à profit une politique habile.
Tedjini est chérif d’une famille originaire de Fês ; il se nomme El H'adj Moh'ammed ben Ah'med Tedjini. Ses ancêtres ont des zaouïa ou chapelles à Fês et à Tunis. Sa mère était négresse ; c’est un marabout' renommé par son courage, sa probité, sa religion; il ne sort jamais que pour se rendre à la mosquée, le vendredi. Tout occupé des affaires du ciel , il ne s’est jamais mêlé que par force aux révolutions de son pays. 11 a juré, dit-on , de ne voir jamais la figure d’un sultan ; et l’on assure qu’il n’a pas voulu se montrer au bey H'assan, en 1 828, ni à A’bd el K/ader, avant, pendant, ni après le siège d’A’ïn Mad'i. Le général commandant l’expédition d’El Ar'ouat' en 1844, ne l’a pas vu non plus.
A’ïn Mad'i a soutenu plusieurs sièges sous le règne des Turcs. Presque tous les bey d’Oran ou de Maskara, à l’exception du bey Mous't'afa, ont fait une expédition contre elle. Toujours ses chefs, pour se débarrasser d’un ennemi importun, qui très-probablement n’eût point pris leur ville , mais qui l’eût fatiguée par la longueur d’un siège, la privation du commerce et la dévastation de ses jardins, en ont fini en payant un impôt.
Les plus remarquables de ces expéditions, et les seules dont nous parlerons, sont celles du bey Moh'am-
D’ALGER A OUARGLA
med el Kebir, en 1783 et 1785; celle du bey H'assan, en 1826, et enfin celle d’A’bd el K'ader, en 1838.
En 1783, le bey d’Oran, Moléammed el Kebir, trouva A’ïn Mad'i dans un état de dénùment complet et incapable de résister; il somma donc Tedjini(un des ancêtres du Tedjini d’aujourd’hui) de capituler, et il lui imposa une forte contribution .
Tedjini comprit qu’il devait, pour l’avenir, mettre sa ville à l’abri de l’arbitraire des Turcs : il en releva donc les murailles ; et quand, deux ans après , le bey Mol/ammed revint lui demander de nouvelles contributions , il la trouva en bon état de défense et bien approvisionnée. Pendant deux mois et demi il tint le siège devant elle et la bombarda ; mais il fut enfin contraint de se retirer.
La puissance des Tedjini s’accrut de ce succès, et tous les successeurs du bey Mol/ammed vinrent comme lui échouer devant A’ïn Mad'i.
En 1 825 , le frère aîné de Sidi Moléammed Tedjini , Ben Salem , loin de redouter les Turcs , résolut d’aller les attaquer sur leur terrain. Appelé par les Ffachem au pied de Maskara , il part à la tête des tribus du désert, ses voisines, pour tenter un coup de main sur cette ville , et prend d’assaut deux de ses faubourgs, A’rgoub Isma'ïl et Bab ATi ; mais trahi par les H'achem , qui passent aux Turcs, et contraint de se replier, ben Salem opère son mouvement de retraite par la plaine d’El KTis, où il espérait se défendre avec plus d’avantage.
VIN MAD'l.
Enveloppé par des masses d’ennemis, il range autour de lui ses chameaux et ses bagages , place sa petite infanterie au centre de cette redoute vivante , et tous ses soldats, genou à terre, brûlent jusqu’à leur dernière amorce, et meurent bravement accablés par le nombre. Quelques jours après , la tète de Ben Salem Tedjini , dont le vainqueur avait fait hommage au dey d’Alger, pendait aux crocs de Bab Azoun.
L’année suivante, le' bev H'assan marcha sans obstacle jusqu’à A’ïn Mad'i; mais la place était bien gardée à l’intérieur, et protégée à l’extérieur par les tribus du désert. Après quatorze jours de siège, forcé de se retirer dans le plus grand désordre, il signala toutefois son mouvement de retraite par une ruse qui le débarrassa des Arba’, acharnés à le poursuivre.
A la nuit tombante, il ordonna d’ allumer dans son camp de grands feux d’alfa, dont la fumée le cacha bientôt à ses ennemis, qui, le croyant parti et déjà loin, fondirent en désordre sur le bivouac abandonné pour le piller. H'assan fit alors un brusque retour offensif, tomba sur les pillards , en tua un grand nombre, et put regagner Maskara, sans être inquiété sur la route.
A’ïn Mad'i affranchie, par Y énergie des Tedjini, du tribut que les Turcs lui avaient jusque-là imposé, vivait indépendante et tranquille , lorsqu’ en 1 838 , A’bd el K'ader, qui songeait déjà à reprendre la guerre contre nous, voulut s’en emparer, pour y mettre à
D’ALGER A OUARGLA
l’abri sa famille, ses trésors, ses objets les plus précieux et ses munitions, au cas où nous viendrions à lui enlever les établissements qu’il avait créés sur la lisière du désert. A’ïn Mad'i devait être sa ligne extrême de défense , son dernier quartier de ravitaillement.
Miloud ben A’rach , envoyé de l’émir en France , ne lui avait pas dissimulé que la reprise des hostilités entre nous et lui devenait inévitable , s’il persistait dans les voies ambitieuses où il était entré. L’occupation d’ A’ïn Mad'i fut dès lors résolue ; cependant A’bd el K/ader, sentant qu’il ne pouvait pas , sans se déconsidérer aux yeux des siens , chasser ainsi brutalement un chérif qui ne lui avait donné aucun sujet de plainte , et dont les ancêtres étaient au pouvoir depuis si longtemps, prit occasion d’attaquer Tedjini, sous prétexte qu’il ne s’était point rendu à un rassemblement de guerre contre les chrétiens , auquel tous les chefs mahométans avaient été convoqués.
Il réunit donc un corps d’armée composé d’infanterie , de cavaliers réguliers , de quelques pièces de canon, et sur l’assurance qui lui fut donnée qu’un seul assaut suffirait pour emporter la place , il vint y mettre le siège.
Tous les k'sour et toutes les tribus voisines, que rattachaient à Tedjini sa réputation de bravoure , ses titres de chérif et de marabout', se déclarèrent en sa faveur. Prévenu à temps , il approvisionne sa ville de bois , de blé, de dattes, etc., et pour ne pas se charger de
A’IN MAD'I
bouches inutiles , il s’y renferme avec trois cent cinquante hommes seulement , mais les meilleurs tireurs du désert.
Le siège dura huit mois ; A’bd el K'ader dévasta tous les jardins, coupa les eaux , canonna, mina et bombarda la place , promit des récompenses à ceux de ses soldats qui voudraient s’inscrire pour monter à l’assaut : tout fut inutile. Les tireurs de Tedjini faisaient des prodiges ; leur adresse avait tellement effrayé les assaillants que pas un n’osait plus se montrer à portée ; (c tous (( leurs coups vont dans l’œil, » disait-on. M. le colonel Daumas, alors consul de France à Maskara, assure, en effet , y avoir vu rapporter beaucoup de soldats de l’émir blessés à la tête.
Il y allait cependant de l’honneur d’A’bd el K/ader d’entrer dans la place, et ce qu’il ne pouvait obtenir par la force, il l’obtint par l’adresse. Une ambassade de marabout', conduite par son beau-frère Sid el H'adj Mous't'afa ben T'ami, khalifah de Maskara, fut envoyée à Tedjini pour traiter d’un accommodement.
« A’bd el K/ader, » lui exposèrent-ils, « a juré d’aller « faire sa prière dans la mosquée d’A’ïn Mad'i ; dans « quelle déconsidération tomberait donc l’islamisme, si « celui qui s’en est déclaré le soutien contre les Fran- « çais ne pouvait pas accomplir un vœu sacré , et cela « par l’opiniâtreté même d’un homme chérif et mara- « bout' ! »
Le pieux et trop confiant Tedjini , cédant â ces consi-
D’ALGER A OUARGLA
délations religieuses , de discussions en concessions , conclut enfin ce traité :
' « Tedjini évacuera la ville et se retirera à El APouaf, et pour que sa sortie ne soit point inquiétée, l’émir portera son camp àSidi BouZid ; il prêtera ses chameaux et ses mulets pour le transport des effets de Tedjini et de sa suite ; le fils de Tedjini restera en otage entre les mains de l’émir jusqu’au retour des bêtes de charge. La famille de Ben Salem rentrera à El Àr'ouaf ; on lui rendra ses biens et elle y reprendra sa part dans le gouvernement. Après cinq jours seulement de séjour dans la ville, l’émir l’évacuera, et Tedjini pourra y rentrer et y reprendre le commandement. »
Les bases de ce traité hypocrite furent acceptées , et leur exécution jurée sur le Koran ; mais une fois dans A’ïn Mad'i, A’bd el K'ader en fit abattre les murs et ruiner les maisons ; celle de Tedjini , où il s’était logé , fut seule épargnée. Cette trahison souleva contre lui toutes les populations du désert ; chaque jour ses convois étaient attaqués et leurs escortes massacrées ; la position n’était plus tenable. Pressé d’ailleurs par les événements, il évacua la ville, en proclamant bien haut sa victoire , et en ordonnant à tous les vrais croyants de s’en réjouir sous peine de la tête.
Nous sommes heureux de pouvoir citer ici la traduction littérale de la lettre qu’il écrivit en cette occasion à son consul (Oukil) a Oran , El H'adj el H'abib-Oulid el Meh'or.
AIN MAD'I
Cette lettre prouve évidemment qu1 A’bd el K/ader ne s’abusait point sur le mauvais effet produit par l’immoralité de son expédition , et qu’il cherchait à en atténuer les conséquences possibles sur l’esprit des populations.
« A notre parfait ami le respectable, le bien élevé, notre « Oukil à Oran , que Dieu le protège.
« Dieu nous ayant donné mission de veiller sur les intérêts « des musulmans et de prendre la direction de tous les peuples « soumis à la loi de notre seigneur Moh'ammed (salut sur lui!), « nous sommes allé dans le désert, non pour nuire aux croyants, « les combattre , les abaisser, les détruire , mais avec l’intention « de les instruire dans la loi du prophète , de réunir les divers « intérêts et d’établir l’ordre. Tous ont écouté notre voix , tous « nous ont obéi et nous ont accepté, autant que cela peut être , « pour leur chef. Le fils de Tedjini seul ne nous a pas écouté. « (Dieu nous préserve de parler et d’agir comme le fils de « Tedjini. ) Nous nous sommes trouvé face à face avec ceux « qui lui obéissaient ; ils étaient prêts à combattre pour l’amour « de Dieu et de son prophète; nous les avons conjurés de se « réunir à nous, en leur citant les paroles saintes ; tout a été « inutile. Alors nous avons désespéré de sa conversion ; nous « avons vu que nous ne pourrions rien gagner de cet homme , « et que nous ne pourrions lui donner le pardon. Craignant de « manquer le but que nous voulons atteindre, qui est de réunir « les intérêts des vrais croyants et de les instruire dans la loi du « prophète, d’empêcher le mauvais exemple de germer chez les •« autres, de purifier la corruption qui les souille (comme cela « est connu des Maures et des Arabes), eux , leurs biens, leurs « femmes et leurs enfants; usant alors du droit des conquérants, « et eux d’ailleurs commençant à nous attaquer les premiers , « nous avons autorisé nos soldats protégés de Dieu à les com- « battre ; la religion me l’ordonnait.
D’ALGER A OUARGLA
«< Et lorsqu’ils se sont trouvés face à face avec nous, ils se « sont enfuis , et nous les avons suppliés de nouveau , au nom
du Dieu puissant; eux, ils ont refusé avec dédain, et lui, le « fils de Tedjini , nous a dit : Je compte sur mes remparts et sur - ma ville. Alors nous l’avons bloqué, et nos soldats, sur lesquels « veillait Dieu , sont arrivés jusqu’à ces remparts. Voyant alors « que la victoire allait être pour nous , puisque nos mines arriu vaient jusqu’au pied de leurs murailles, ils ont demandé le « pardon et l’aman; je leur ai accordé l’un et l’autre, bien qu’ils « m’aient trahi plusieurs fois. En cela nous avons obéi au Très- « Haut, qui a dit : Pardonnez et oubliez! J’espère qu’il me « tiendra compte un jour d’avoir fait ces négociations, d’avoir « évité l’effusion du sang des hommes et des enfants , d’avoir « respecté les femmes; car elles ne se sont pas dévoilées devant « les hommes. Nous leur avons accordé l’aman à la condition « de quitter les remparts et la ville , laissant chacun d’eux libre « d’aller là où il voudrait.
« Alors ils sont sortis de leurs habitations, et on ne leur a « point fait de mal; le fils de Tedjini a laissé ses femmes, sa « famille et ses enfants ; nous les avons envoyés à El Ar'ouat' ; « lui, est allé dans le’désert. Ainsi , toute guerre, toute discussion « sont terminées. Je vous écris ces mots de la maison de « Tedjini, sur la terrasse, décidé à détruire cette ville pour « l’exemple des autres ; que Dieu nous conserve la victoire et « nous préserve d’une mauvaise fin. Musulmans, priez Dieu « pour votre émir; il ne travaille que dans votre intérêt. Ré- « jouissez-vous et priez Dieu de le fortifier : croyez en la misé- «< ricorde du Très-Haut et lisez le chapitre du Koran , el Monedna , « qui dit que la terre appartient à Dieu et qu’il la donne à la « créature qu’il chérit le plus.
« Écrit le h'âd au matin, 27 choual 1254 ( dimanche, 12 jan- « vier 1839). »
AIN MAD'I
D’autres proclamations en grand nombre furent écrites dans le même sens à tous les chefs des tribus sous l’obéissance de l’émir; mais si elles trompèrent un moment les populations, le retour précipité du conquérant à Tak'demt dévoila bientôt sa fraude.
Après les diverses vicissitudes de sa fortune , Tedjini rentra dans A’ïn Mad'i, en restaura les murailles, et n’a pas cessé d’y commander tranquillement depuis. Il jouit dans tout le désert d’une haute réputation de sainteté. Ce qu’il veut , c’est de vivre tranquille dans son gouvernement , sans se mêler des affaires de personne et sans qu’on se mêle des siennes : « car, » écrivait-il dernièrement à M. le maréchal duc d’Isly, « je suis clié- « rif et marabout'; je ne veux que faire le bien; je ne « suis pas de ce monde. » Cette abnégation des choses humaines n’exclut pourtant point chez le marabout' le courage et l’énergie. Pendant le siège d’A’ïn Mad'i , il fit proposer plusieurs fois à A’bd el K'ader d7en finir en combat singulier. L’émir aurait peut-être accepté la provocation ; « mais , » lui opposèrent les t'olba et les marabout' de son camp, « Tedjini est couvert de talis- « mans et d’amulettes, la partie ne serait pas égale. » A’bd el K'ader, tout marabout' qu’il est lui-même, n’osa pas braver les sacrés talismans.
D’ALGER A OUARGLA
TADJROUNA.
C’est un village d’une centaine de maisons, défendu par une muraille de deux hauteurs d’homme , surmontée de quatre petites tourelles et ouverte par une seule porte. Tout cela est en assez mauvais état. L’enceinte elle-même n’est pas continue; sur plusieurs points, les maisons, mal appuyées les unes contre les autres, lui font suite en laissant entre elles des sorties sur la campagne, mais par lesquelles un cheval ne peut point passer. Dans ce groupe d’un gris sale, trois ou quatre maisons seulement et la mosquée sont blanchies à la chaux.
Les habitants de Tadjrouna vivent des fruits de leurs jardins qu’ils cultivent avec beaucoup de soin , et des blés du Tell; ils sont riches d’ailleurs en troupeaux de bœufs, de moutons et de chèvres. Ils ont pour industrie particulière de fabriquer des éperons, des mors, des selles et des objets de harnachement qu’ils vendent aux tribus voisines.
Le chef du War et du territoire est nommé par la djema’ ; le chef actuel s’appelle Si T'aïeb el Moulei.
Les Ouled la'k'oub er Rabaf, qui sont les djouad (nobles) de la tribu des Ouled Ia'ldoub , déposent leurs grains à Tadjrouna.
Ce k's'ar payait un impôt à l’émir; et nous ferons ici cette observation générale , que les droits prélevés par
TRIBU DES ARBA’
A1 bd el K'ader sur les villages du Sahara étaient de deux sortes : les ksour qui avaient des dattiers payaient tant de vêtements de laine, selon la quantité de leurs arbres; ceux qui n’en avaient pas, payaient, dans les derniers temps, l’a’chour sur les grains qu’ils allaient acheter dans le Tell. Cette mesure avait été prise, parce que les tribus et les krsour se plaignaient d’exactions nombreuses commises par les préposés au prélèvement de la Eussa.
TRIBU DES ARBA’
La tribu nomade des Arba’ campe aux environs d’El ArWaf; elle se divise en trois grandes fractions, subdivisées elles-mêmes ainsi qu’il suit :
Fractions. Subdivisions.
!E1 Sekaska.
Ouled Sidi A’ïça.
( Ouled Ouneis.
El H'edjadj. ]
( Ouled Ouargla.
I Ouled Da'oud.
Ouled A’tïa.
El A’babda.
De temps immémorial et surtout pendant et depuis les expéditions d’A’bd el K/ader contre A’ïn Mad'i et
El Arba’.
D’ALGER A OUARGLA
dans le district d’El Ar'ouat', ces diverses fractions de la tribu des Arba’ vivaient en très-mauvaise intelligence; les unes avaient pris parti pour, les autres contre l1 exémir ; mais depuis la nomination de notre khalifah Sid Ah'med ben Salem , les germes de dissension commencent à s’effacer. Chacune des trois grandes fractions obéit à un k'aïd ou cheikh relevant de Sid Ah'med ben Salem.
L’histoire des Arba’ , confiée à la tradition comme celle de toutes les peuplades du désert, n’existe plus maintenant qu’à l’état de légende. Nous ne croyons point cependant devoir négliger ces contes populaires : dans presque tous le vrai s’y fait jour à travers le merveilleux. Ceci sera notre réponse faite une fois pour toutes à ceux qui pourraient nous reprocher de les reproduire ou d’y attacher trop d’importance.
Voici donc ce qu’on dit des Arba’. Ils campaient autrefois près de Sidi O’k'ba et y possédaient même des jardins et des dattiers; mais ils y commettaient toute sorte d’excès contre les habitants du pays, qui s’en plaignirent enfin à leur marabout' Sidi O’k'ba. « Je vais « demander à Dieu, » répondit le saint homme, « que les k Arba’ s’éloignent de vous. Je planterai sur le Djebel (c A’mour un piquet où je les tiendrai attachés du côté (( du sud et du côté du nord. » Les Arba’ émigrèrent en effet au pays d’El Ar'ouat', et depuis ce temps-là , soit qu’ils se rendent où leur commerce les appelle , soit qu’ils aillent faire paître leurs troupeaux , ils passent
TRIBU DES ARBA
par le Djebel A1 mour, sans jamais mettre les pieds sur le territoire des Sidi O’k/ba.
Leur vie est celle de toutes les tribus nomades du désert. Ils passent l’automne sous la tente, aux environs dEl Avouai', de Tadjemout, de K'sir el H'aïran, d’El H'aouïta, d’A’ïn Mad'i et d’El Assafia, où ils déposent leurs grains. En hiver, ceux d’entre eux qui font le commerce laissent leurs troupeaux et leurs tentes , les femmes, les enfants, les vieillards, aulieudu campement, et vont s’approvisionner de dattes et de divers objets à Temaçin , à Ouargla , à Tougourt, et y vendre ou échanger leurs produits. Au printemps tous reprennent la vie nomade et conduisent leurs troupeaux dans le désert , presque partout couvert alors d une herbe appelée a’cheb. A la fin de l’été , ils vont acheter des grains dans le Tell.
Les Arba’ vendent aux villes et villages du désert, des moutons, de la laine, du beurre, etc. Ils reçoivent en échange des bernons , des h'aïks , des vêtements tout d’une pièce , espèce de longue chemise en laine, appelée djellaba, qu’ils iront échanger encore contre les blés du Tell. Presque tous font, de plus, métier de louer leurs chameaux aux marchands des grandes villes Tougourt, Gardaïa, El Ar'ouat', etc. Le prix d’un chameau est de 4 ou 5 boudjous d’El Allouât' à Gardaïa, c’est-à-dire pour une distance de quarantecinq ou cinquante lieues.
Leurs femmes ne font absolument que des tentes en
D’ALGER A OUARGLA
poil de chameau , des vêtements de laine qu’ elles tei gnent en noir avec du sebr'a, et des sacs à porter des fardeaux, appelés r'eraïer.
Comme presque toutes les femmes des tribus nomades, elles vont la figure découverte.
Les Arba’ sont très-braves et peu soucieux d’éviter des rencontres à main armée ; car, nous disait l’un d’eux, « nos fusils sont longs. > Ils mettent un grand luxe dans leurs armes : tous leurs chefs ont deux fusils, l’un de guerre, l’autre de parade; l’un simple et sûr, l’autre enjolivé de corail et monté en argent. Leur vie est aventureuse, et d’ailleurs leur instinct violent et pillard les met trop souvent en contact avec d’autres tribus, pour ne pas leur avoir fait des ennemis nombreux. La question du premier occupant pour une source ou pour un pâturage les met souvent en querelles, toujours vidées à coups de fusil, avec les Ouled Ja'k'oub, les H'arar, les Chamba, les Mekhadma, les el Ar'ouaf K/sal, les Ma'ka de l’ouest du Djebel A'mour, qui, eux aussi, courent la même partie du Sahara à la même époque.
TRIBU DES A’R'AZLIA.
TRIBU DES A’R'AZLIA.
La tribu des AYazlïa campe dans le quadrilatère compris entre Sidi Khaled, Tougourt, les Béni Mzab et El Allouât'.
Elle se divise en deux fractions principales qui sont les :
Ouled Sidi Seliman.
Ouled Sidi la'h'ïa.
Elle ne possède que des chameaux et des moutons. Les chefs seuls, et les plus riches, ont des chevaux, une cinquantaine au plus.
Les AYazlïa mènent la vie nomade une partie de l’année , et après la récolte des dattes, ils vont s’en approvisionner à Temaçin et Tougourt, pour aller ensuite les vendre à Djebel Saléari, Djebel A’mour , El Ar'ouat', et chez les Béni Mzab, contre des vêtements de laine ou des objets de première nécessité.
Gomme les Arba’, ils louent leurs chameaux aux habitants des k/sour pour les transports des denrées ou des marchandises.
Les AYazlïa sont plutôt portés au commerce et à la paix qu’à la guerre ; cependant ils ne reculent pas devant la nécessité de la faire. Ils sont braves au besoin , mais peu querelleurs de leur nature.
Leurs femmes, qui passent pour très-belles, sont fort
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débauchées ; beaucoup d’entre elles vont se prostituer à Tougourt, à El Ar'ouat' et dans les autres villes et k'sour du désert.