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IN PACE

Il resta pétrifié, la feuille ouverte entre les mains, regardant fixement les paroles augustes. Puis ses mains commencèrent à trembler; et le tremblement remonta de ses mains jusqu'à sa poitrine, de plus en plus fort; et le spasme de sa poitrine fit jaillir de sa gorge une tempête de sanglots.

Il pleura pour le retour de tant de souvenirs évo-

qués par la pauvre morte, souvenirs douloureux et suaves; il pleura, les yeux attachés sur le Crucifix, sur le Christ à qui, oh, sûrement! elle s'était abandonnée avec confiance dans l'agonie, comme l'autre, si chère, comme son Elisa ; il pleura de gratitude pour celle qui, du monde inconnu, lui était encore secourable et lui attendrissait le cœur. Il se rappela les dernières paroles entendues de sa bouche : « Alors nous ne te reverrons plus? » Et il sourit, dans son âme, à un heureux présage, se tourna vers la fenêtre ouverte, contempla la grande planète.

JEANNE

Vers midi, un petit groupe d'ouvriers, sorti d'une maison en construction, dans la rue Galvani, se dirigeait vers la rue de la Marmorata. Voyant des rassemblements de gens sous les arbres, des groupes sur le pas des portes, des têtes penchées aux fenêtres des deux dernières maisons, un ouvrier qui marchait un peu en arrière du groupe cria à ses camarades :

« Que d'imbéciles pour un fripon ! »

Un gros homme barbu, debout sur le seuil d'une boutique, l'entendit, s'avança vers l'ouvrier, l'apostropha d'un air menaçant :

« Qu'est-ce que tu dis, toi ? »

L'autre s'arrêta, le toisa, lui répondit sur un ton gouailleur :

« Tiens ! Je dis ce qui me plaît. »

Le gros homme lui envoya un coup de poing; et les autres ouvriers tombèrent sur le gros homme, pour secourir leur camarade. Sur ce, cris, blasphèmes, lueurs de couteaux tirés, glapissements de femmes aux fenêtres; des gens accourent de l'avenue, 'des sergents de ville et des gardes s'élancent ; en un clin d'ceil, la rue s'emplit d'un grouillement noir, d'une foule ondoyante et hurlante, ballottée de droite à gauche et

de gauche à droite, comme sur le pont d'un navire par une mer en tempête; et, à deux pas de cette cohue où se disputent les ouvriers et les gardes, heureux qui aurait su de quoi il s'agissait!

La foule était indignée contre les insulteurs du Saint, mais aveugle. Qui étaient ces insulteurs? Elle ne le savait pas. Cent voix discordantes criaient « A mortl », contre le gros homme, contre les gardes, contre un qui avait ri, contre un autre qui tâchait de ramener la paix; et tel jouait des coudes pour se pousser en avant, et tel autre jouait des coudes pour se tirer de la bagarre. Comme le tramway de Saint- Paul passait devant la rue Galvani, le conducteur vit le tumulte, et, cent mètres plus loin, s'adressant à un groupe de femmes, il cria, pour s'amuser, qu'on avait retrouvé le Saint de Yenne dans la rue Galvani. Soudain la nouvelle se propagea, comme une traînée de poudre qui prend feu, sur les allées pleines de gens rassemblés et de curieux solitaires. Les attroupements se rompirent; on se rua vers la rue Galvani; et, tout en courant, les gens s'interrogeaient les uns les autres. Les curieux solitairessuivirent, pluslents, plusprudents, et ils virent bientôt des faces désappointées qui revenaient en arrière. « Le Saint retrouvé ? Allons donc ! » C'était encore une mauvaise plaisanterie.

Quelqu'un aperçut des gens qui descendaient à la hâte de Sant'Anselmo. Un autre bruit se répandit : « Ils viennent de la villa Mayda, ils savent! » Le peuple, affluant de droite et de gauche, se précipita vers l'entrée de la rue Sainte-Sabine, comme un vol de pigeons vers une poignée de grain. Et les curieux solitaires, pluslents, plus prudents, recommencèrent à suivre. Mais quoi ! A la villa Mayda non plus on ne savait rien, on ne voulait pas même répondre, tant on était ennuyé par cette procession de gens qui venaient tirer la sonnette.

Cependant un peloton de carabiniers arrive, massé,

JEANNE

au pas de charge, et tourne dans la rue Galvani. On entend des coupsde sifflets, des cris hostiles. « Ils savent, ceux-là! Ce sont eux qui l'ont emmené! — Non! crie une fruitière, dans un groupe arrêté au coin de la rue Alessandro Volta. Il a été emmené par un commissaire de police et par des argousins! » Dans ce groupe, on invective moins contre le commissaire de police et contre les argousins que contre ces mazettes d'hier soir, qui auraient pu, s'ils avaient voulu, jeter à l'eau commissaire, argousins, fiacre, cheval et cocher, et qui au contraire se sont laissé mettre en désarroi par quatre paroles et par quatre gouttes d'eau. La petite vieille qui a fait venir Benedetto chez le moine défroqué, est là, elle aussi. On l'a entourée au moment où elle sortait de la boutique du boulanger ; et elle raconte pour la centième fois l'histoire de l'arrestation, s'attendrit pour la centième fois en parlant des roses, des pieux discours et de l'air si malade qu'avait le Saint. Les auditeurs s'émeuvent, célèbrent en gémissant les louanges du Saint. On raconte une guérison miraculeuse opérée par Benedetto; on en raconte une autre; on parle de ses discours qui vont à l'âme, de son visage qui vaut une prédication, de sa pauvreté, des charités que, tout pauvre qu'il est, il trouve le moyen de faire.

Mais voici que débouchent de la rue Galvani des sergents de ville, des carabiniers, des gens arrêtés, la cohue. Un curieux solitaire s'approche d'un autre individu de son espèce, lui demande ce qu'il est advenu dans le quartier. L'interpellé ne sait pas. Ils demeurent ensemble, interrogentun homme de peuple qui paraît en avoir assez et qui se dispose à partir. L'homme du peuple répond que, là-haut, dans une villa, près de Sant'Anselmo, il y a un saint homme adoré dans tout le quartier parce qu'il visite les malades, en guérit beaucoup, discourt sur la religion mieux que les prêtres, et c'est pour cela que tout le

monde l'appelle le Saint. Le Saint de Yenne, pour parler plus exactement : car il a fait de nombreux miracles dans ce village de la montagne, et les journaux mêmes se sont occupés de la chose. Or, hier soir, tandis qu'il était au chevet d'un pauvre malade, la police l'a emmené sans qu'on sache pourquoi. Le bruit s'est répandu qu'ensuite il avait été relâché et qu'il était retourné chez lui, dans la villa où il travaille comme jardinier; mais les gens de la villa nient qu'il y soit encore et refusent de donner des explications. Le peuple est surexcité, voudrait...

Un tramway passe, des voyageurs font signe à la foule, et la foule crie, court vers la prochaine halte. L'homme du peuple plante là les deux curieux, court aussi à l'endroit où la foule s'amasse rapidement autour du tramway. La traînée lente des curieux s'achemine derrière la foule; les deux badauds de tout à l'heure apprennent que le tramway vient de ramener six habitants du quartier qui, motu proprio, s'étaient rendus à la Questure. Les six enquêteurs volontaires descendent, parmi la cohue impatiente de savoir. Ils ne semblent pas contents. A la tempête de questions, ils répondent que d'abord on doit se calmer : « Ils parleront, ils feront leur rapport, mais pas au milieu de la rue. » Et la foule proteste, l'injure frémit sur les lèvres. Celui qui paraît être le chef des six, un marchand de tabac, se fait soulever sur les épaules de ses collègues et harangue brièvement le peuple.

« Nous avons des nouvelles ! dit-il. Nous pouvons vous certifier dès maintenant que le Saint n'est pas en prison! »

Les bravos, les applaudissements éclatent.

« Mais, continue l'orateur, nous ne savons pas où il est. »

Hurlements et coups de sifflet. L'orateur blêmit et, après de faibles efforts pour parler, cède à la bourrasque et descend de ses rostres vivants. Aussitôt un

JEANNE

de ses compagnons, plus robuste et plus hardi, les escalade, proteste avec violence. Les hurlements, les invectives redoublent. La foule vocifère :

« On vous a bernés!

— Imbéciles que vous êtes ! Il est en prison 1 II est en prison ! »

Ce cri se répand, est entendu au loin par des gens qui n'ont entendu que cela ; et les plus écartés, qui n'ont entendu ni cela ni autre chose, sentent, eux aussi, leur poitrine traversée par les obscures ondes magnétiques de la colère. Plusieurs crient « A bas! », sans savoir ce qu'ils veulent abattre. Et voici de nouveau les grands chapeaux des carabiniers, voici de nouveau les sergents de ville. En vain lessixs'époumonnent à protester; les cris d'indignation et de mort couvrent leurs voix.

Un commissaire commande les trois sonneries de trompette. Au troisième, c'estun sauve-qui-peut général. La députation elle-même prend la fuite, le marchand de tabac en tête; mais, tout en fuyant, les six trouvent moyen d'entraîner avec eux quelques-uns des assistants les moins furibonds, par la promesse de leur donner dans un lieu mieux approprié les explications qu'il est impossible de divulguer sur la place. Ils se retirent dans un chantier pour matériaux de construction, qu'entoure une clôture de planches. Un certain nombre- de personnes les suivent, se glissent une à une par la porte entre-bâillée de la clôture ; et le marchand de tabac, convaincu qu'il porte en lui de quoi faire crouler le monde, parle, contemplé par la pyramide de Caïus Cestius qui, indifférente, attend le cours des siècles, jusqu'au silence, jusqu'à la ruine, jusqu'à la forêt.

Le marchand de tabac parle d'une voix mesurée, au milieu d'une trentaine de faces attentives. Il dit que le Saint de Yenne n'est certainement pas en prison, qu'on ne sait pas où il est, mais que, malheureusement, on

sait d'autres choses. Et ces autres choses, il les révèle. S'il les avait annoncées à la foule en descendant du tramway, la foule l'aurait mis en pièces. A la Questure, on rit du Saint et de ceux qui croient en lui. On raconte qu'il a pour maîtresse une dame très riche; que, cette nuit même, il a été interrogé par le Directeur général de la Sûreté sur des faits qui ne sont pas à son honneur; que, lorsqu'il est sorti du ministère, il a trouvé sa maîtresse qui l'attendait dans une voiture et qu'il est parti avec elle.

« Je ne voulais pas le croire, conclut le marchand de tabac. Mais c'est ainsi! Et maintenant, vous, dites ce que vous savez. »

L'autre, cabaretier à Sainte-Sabine, prend la parole, et voici ce qu'il raconte. Sa femme a entendu, vers minuit, une voiture qui s'arrêtait près de l'auberge; alors elle s'est levée et elle a vu la voiture : un coupé de maître, avec un cocher et un valet de pied en chapeaux hauts de forme . Le valet de pied était à la portière et aidait quelqu'un à descendre. La personne descendue delà voiture a passé à pied sous la fenêtre, se dirigeant vers Sant'Anselmo; et alors sa femme a reconnu le Saint de Yenne. Quant à lui, son opinion a d'abord été que sa femme s'était trompée en croyant reconnaître le Saint : car il n'y avait pas de lune et, jusqu'à onze heures, la pluie tombait; par conséquent, la nuit devait être très noire. C'est pourquoi, supposant une erreur, il n'a rien dit de tout cela; mais ensuite, lorsqu'il a entendu le récit de la Questure, il a bien été obligé de se laisser convaincre. Au surplus, sa femme a encore une autre chose à rapporter. Elle s'est levée à six heures. Entre sept et huit heures, une voiture a passé devant la porte, se dirigeant vers Sant'Anselmo. Un peu plus tard, la même voiture a repassé ; et alors sa femme a très bien vu à l'intérieur le Saint. Elle est prête à l'attester par serment.

A peine ce récit terminé, quelques auditeurs sortent

JEANNE

de l'enceinte en catimini et se dispersent dans le quartier pour y colporter les nouvelles. Il s'ensuit que, tandis que le marchand de tabac, le cabaretier et leurs amis sont encore dans le chantier clos, la rue Sainte-Sabine s'emplit de monde et une grosse bande monte vers le cabaret, suivie par deux sergents de ville.

Ils entrent dans la cour. La femme du cabaretier causait avec un client, sous la treille. Ils l'interrogent, et elle refait le même récit qu'elle a déjà fait à son mari. Ils l'interrogent encore ; ils veulent savoir ceci et cela, toutes les particularités. La femme finit par leur répondre qu'elle ne se rappelle pas bien. « Elle va leur apporter à boire : ça leur rafraîchira le gosier, à eux ; et ça lui rafraîchira la mémoire, à elle. » Mais quoi! ce n'est pas pour boire qu'ils sont venus, et ils le lui déclarent énergiquement. Deux employés du chemin de fer, attablés près de là, s'agacent de cet interrogatoire. L'un d'eux appelle la femme et lui dit à haute voix :

« Qu'est-ce qu'ils veulent savoir ? Je l'ai vu, moi, l'homme qu'ils cherchent. Il est parti ce matin, à huit heures, en compagnie d'une donzelle, par le train de Pise. »

Les gens s'approchent de lui, l'interrogent ; et lui, se fâchant tout rouge, jure qu'il a dit la vérité, que leur Saint de Yenne est parti à huit heures, dans un compartiment de seconde classe, avec une belle blonde très connue. Alors les autres, penauds, se retirent. Dès qu'ils s'en sont allés, un agent en civil s'approche de l'employé, lui demande à son tour s'il est bien sûr de ce qu'il a dit.

« Moi? répond-il. Si j'en suis sûr? Que le diable les emporte! Je ne sais rien du tout. Je les ai fait taire, je les ai fait déguerpir, ces godiches. Puissent-ils courir jusqu'à Civita Vecchia et s'y noyer dans la mer, eux et leur Saint!

— Mais alors, fait la cabaretière, où le Saint peut-il être?

— Courez voir s'il ne serait pas à la cave. Notre bouteille est vide et nous avons encore la gorge sèche. »

« Si tu continues ainsi, s'écria Carlino qui venait d'entendre Jeanne demander à la femme de chambre son chapeau, sa pelisse et ses gants, si tu me laisses seul toute la journée, je te jure que nous retournerons à la villa Diedo. Là, au moins, tu ne sauras pas où aller.

— J'ai pensé à t'envoyer Chieco cet après-midi, fitelle. Aujourd'hui, il joue à deux heures chez la Reine ; ensuite, il viendra te voir. Adieu. »

Et elle partit sans laisser à son frère le temps de répliquer. Son coupé l'attendait. Elle donna au valet de pied l'adresse du sous-secrétaitre d'Etat au ministère de l'Intérieur et monta en voiture.

C'était un samedi. Depuis plusieurs jours, elle ne dormait pas, ne mangeait presque pas. Le mardi soir, elle avait su par Mme Albacina, femme du sous-secrétaire d'Etat, ce qui se tramait contre Piero et l'invitation faite à son mari par le ministre d'assister à une entrevue que celui-ci se proposait d'avoir avec cet homme si redouté et haï de l'entourage du Souverain Pontife, de la faction intransigeante qui voulait prévaloir au Vatican. Alors elle avait couru chez Noémi, lui avait fait écrire le billet destiné à Piero, avait téléphoné à un jeune secrétaire, son admirateur, de venir au Grand-Hôtel et l'avait chargé de découvrir la personne qui remettrait le billet : car il était trop tard peut-être pour que Piero le reçût à la villa Mayda. Et, comme elle savait aussi par Noémi que Piero souffrait d'un accès de fièvre, elle

JEANNE

avait eu l'idée de lui envoyer son coupé à la porte du ministère, avec le domestique qui avait connu Maironi à la villa Diedo. Une imprudence; mais que lui importait? Rien ne lui importait plus, hormis cette chère vie. La lettre de faire part qui annonçait la mort de la marquise Nene lui était arrivée ce soir-là, par la dernière distribution; et Jeanne avait voulu que Piero l'eût tout de suite, qu'il pût tout de suite prier pour la pauvre morte. Chose étrange, mais vraie : elle se transfusait en lui, oublieuse d'elle-même et de sa propre incrédulité, pour sentir ce quïl devait penser et désirer, lui, avec sa foi.

Cette même nuit, le domestique avait rendu compte de sa missionà Jeanne. Il lui avait décritMaironi comme un spectre, un cadavre. Elle s'était désespérée. Elle connaissait le conflit entre le professeur Mayda et sa bru, savait que le professeur était appelé souvent hors de Rome, le considérait d'ailleurs comme un grand chirurgien, mais non comme un grand médecin, imaginait qu'en son absence la jeune femme n'aurait pas le moindre égard pour le malade. Et elle savait aussi que le Directeur général n'entendait accorder à Piero que trois jours. « Oh! non, il n'était pas possible de laisser Piero à la villa Mayda ! » L'emmener, voilà ce qu'il fallait; et lui chercher aussi une cachette où ni la Questure ni les carabiniers ne pussent le dénicher, où il fût bien soigné, avec toute la sollicitude désirable et par un médecin éminent.

Elle n'avait pas pensé à consulter les Selva. Elle n'avait pas dit non plus à Noémi son intention d'envoyer le coupé au ministère. L'idée lui avait bien passé par l'esprit de demander aux Selva l'hospitalité pour Piero, mais cette idée lui avait semblé mauvaise : les relations de Piero avec Giovanni Selva étaient trop connues pour que la maison de celui-ci fût un sûr asile. Sous ces prudents calculs, frémissait une secrète jalousie contre Noémi, une jalousie d'un caractère

singulier, ni violente ni ardente, — car Noémi n'aimait pas Piero d'un amour semblable au sien, — mais plus cruelle peut-être : elle comprenait que Piero pouvait accepter le sentiment mystique de Noémi, et elle avait conscience de ne pouvoir éprouver, elle, un sentiment semblable; au surplus, elle n'avait aucun motif légitime pour se plaindre de son amie et pour lui adresser des reproches qui auraient soulagé son cœur.

Elle avait pensé ensuite à une autre cachette possible, chez un vieux sénateur de sa connaissance, qui avait été ami intime de son père, et qui, très religieux, professait une sympathique admiration pour Maironi; et elle s'était arrêtée à cette idée. Mais, en s'adressant au sénateur pour lui demander — rien que ça ! — d'accueillir sous son toit un homme malade et menacé d'une arrestation imminente, elle devait justifier son propre zèle. Or J eanne ne figurait pas au nombre des disciples de Piero, et le sénateur ignorait entièrement le passé. Mais le sénateur connaissait Noémi : c'était lui, ce vieillard aux cheveux blancs et à la face rouge, qui assistait à la réunion de la rue Della-Vite; Noémi et lui s'étaient rencontrés souvent dans la « catacombe». Jeanne lui avait donc écrit sur-le-champ; elle lui avait demandé ce service au nom de son amie Noémi qui, disait-elle, n'osait pas l'en prier; elle avait exposé les raisons de santé et les circonstances spéciales qui, vu cet état de santé, faisaient souhaiter que Maironi ne demeurât pas à la villa Mayda ; elle n'avait rien dit du danger d'arrestation ; elle avait seulement exprimé le prétendu désir de son amie; elle avait ajouté que la situation du malade rendait la chose très urgente et que, si le sénateur donnait son consentement, elle le priait de remettre au porteur de la lettre une carte de visite pour Maironi, avec quelques simples mots d'invitation ; elle avait terminé en lui demandant un entretien au Sénat dans la journée et en sollicitant le secret sur cette démarche. Puis elle avait écrit à Noémi

JEANNE

pour l'avertir de tout ce qu'elle venait de faire en son nom, et elle l'avait chargée, si le sénateur envoyait la carte, d'obtenir de son beau-frère qu'il se rendît aussitôt en voiture, avec cette carte, à la villa Mayda, pour persuader à Maironi d'accepter l'invitation et au professeur de le laisser partir, en alléguant des motifs politiques.

Après avoir écrit ces deux lettres, Jeanne avait eu un accès de prostration, accompagné de symptômes si graves que sa femme de chambre s'en était effrayée. Cette fille n'avait pas éveillé Carlino, parce que Jeanne avait retrouvé assez de force pour le lui défendre impérieusement; mais elle avait fait appeler le médecin sans prévenir sa maîtresse. Le médecin aussi s'était effrayé. Dans ses visites à Carlino, il s'était bien aperçu que Jeanne était nerveuse; mais il ne lui était jamais arrivé de la voir dans un pareil état : rigide, cadavérique, incapable de parler. L'accès avait duré jusqu'à six heures du matin. Le premier signe d'amélioration avait été une question de Jeanne : elle voulait savoir quelle heure il était. La femme de chambre, ayant l'expérience de ces crises, avait chuchoté au médecin :

« Voilà que ça passe. »

Puis elle avait répondu tout haut :

« Il est six heures, madame. »

Cette réponse avait fait un miracle. Jeanne, que l'on avait étendue sur son lit tout habillée, s'était assise, un peu étourdie encore, mais maîtresse de ses mouvements et de sa voix. Tout de suite elle s'était enquise de Carlino, très inquiète. Carlino dormait, n'avait rien entendu, ne savait rien. Alors elle avait respiré, avait dit au médecin, avec un sourire :

« Maintenant, je vous chasse. »

Et elle n'avait pas eu de repos jusqu'à ce que le médecin fût parti. Sa femme de chambre s'était mise en devoir de la déshabiller, ce qui lui avait d'abord

valu d'être appelée « sotte! », puis de recevoir des excuses presque larmoyantes.

« Oh! avait dit alors la femme de chambre, vous voulez auparavant envoyer vos lettres. Eh bien, oui, envoyez-les, ces méchantes lettres qui vous ont fait tant de mal ! »

Et Jeanne lui avait donné un baiser. Cette fille adorait sa maîtresse qui, de son côté, lui témoignait beaucoup d'affection et la traitait parfois comme une chère petite sœur un peu naïve.

Elle avait fermé les deux lettres, avait appelé le valet de pied, lui avait donné ses instructions : prendre un fiacre; aller chez M. le sénateur X..., rue de la Poudrière, 40 ; remettre la lettre et attendre la réponse; si on répondait qu'il n'y avait pas de réponse, revenir au Grand-Hôtel et en faire le rapport à Madame; si au contraire M. le sénateur répondait par un billet, porter ce billet, avec l'autre lettre, chez M. Selva, rue Arenula. Une heure après, le valet de pied avait rapporté que tout était fait. Deux heures après, une lettre du sénateur avait informé Jeanne que Benedetto était déjà chez lui.

Dans la matinée, assez tard, Noémi était venue. Jeanne reposait. Noémi avait attendu qu'elle s'éveillât; puis elle lui avait raconté ceci ; — Que son beau-frère s'était rendu tout de suite à la villa Mayda; qu'il n'y avait pas rencontré le professeur, parti à minuit et demi pour Naples; que Maironi avait accepté immédiatement l'offre du sénateur; que Giovanni, connaissant l'humeur de la jeune Mme Mayda, n'avait pas cru devoir la mettre au courant de rien; qu'il avait trouvé Maironi très bas, mais sans fièvre; que, par conséquent, le malade n'avait pas dû souffrir de ce transport depuis l'Aventin jusqu'à la rue de la Poudrière; que le bon jardinier l'avait bien enveloppé, les larmes aux yeux, dans une grosse couverture.

Peut-être Jeanne s'était-elle trompée; mais, pen-

JEANNE

dant ce récit, elle crut s'apercevoir que Noémi, tout en lui témoignant beaucoup d'intérêt lorsqu'elle lui parlait de Piero, tout en montrant beaucoup d'égards pour les sentiments de son interlocutrice, parlait sur un ton qui n'était plus celui d'autrefois, comme une amie qui n'aurait pas changé de langage, mais qui, dans son cœur, serait devenue une étrangère. « Noémi aurait-elle donc désiré que Piero fût recueilli chez les Selva? » Probablement.

A partir de ce mercredi matin, Jeanne avait été continuellement en courses. Au Palais Madame, on souriait d'un respectable collègue aux cheveux blancs et à la face rouge, qui recevait tous les jours, dans la salle des dépêches, les longues visites d'une belle et élégante dame. Du Sénat, elle courait précipitamment au Grand-Hôtel pour administrer un médicament à Carlino ; du Grand-Hôtel, elle courait à la rue Arenula pour prendre et donner des nouvelles, ou à la rue des Trois-Piles pour voir le médecin du sénateur, qui soignait Piero. Courses le jour et larmes la nuit : larmes d'angoisse pour l'aimé que consumait un mal inconnu, invincible, et que la fièvre avait repris après vingtquatre heures d'apyrexie parfaite; et d'autres larmes encore, d'autres larmes très amères, pour les accusations répandues parmi les amis et les disciples de Piero, accusations qu'ils ne repoussaient pas tous. Elle en avait été informée par Noémi. Les accusations qui concernaient les prétendues amours de Piero à Yenne ne trouvaient aucune créance ; mais beaucoup de gens admettaient qu'il avait à Rome des relations secrètes avec une dame mariée dont personne, toutefois, ne savait le nom. Que ces relations fussent coupables, comme le prétendaient les calomniateurs, cela, non, aucun des disciples ne le croyait ; et les plus fidèles ne croyaient pas même à une liaison platonique, mais ils étaient peu nombreux. Un jour, Noémi, en racontant à Jeanne certaines défections, certaines froideurs,

éclata tout à coup en sanglots. Jeanne frémit, se rembrunit ; et elle vit alors dans les yeux de son amie un tel effroi suppliant que', passant soudain de la colère jalouse à un transport de sentiments innomés, elle lui ouvrit les bras et la pressa contre son cœur.

Cela était arrivé le vendredi soir, c'est-à-dire le soir où expiraient les trois jours accordés à Maironi pour s'éloigner de Rome. Le samedi, vers midi, Jeanne avait reçu un billet de Mme Albacina : la femme du sous-secrétaire d'Etat attendait Jeanne chez elle à deux heures. C'était pour se rendre à cette invitation que celle-ci venait de sortir en voiture, quelques minutes avant deux heures, sans se soucier des protestations de Carlino.

Dès que la voiture fut dehors, Jeanne releva son voile, tira de son manchon le billet et, penchant sur le papier son beau visage pâle, y attacha ses regards, non pour le relire, non pour scruter le sens très clair et très simple des mots, mais pour rêver à ce que Mme Albacina pouvait bien avoir à lui dire. Elle faisait toutes sortes de suppositions imaginaires. S'étaiton décidé à laisser Maironi en paix ? Ou, au contraire, la Questure avait-elle découvert sa retraite et voulaitelle procéder à son arrestation ?« Ce sera sûrement le pire! se dit-elle. Oh! mon Dieu! » Et, s'oubliant un moment, elle porta son manchon à son visage, y appuya son front. « Oh ! non, peut-être ! Non, peutêtre ! » Puis, relevant brusquement le front, elle regarda par la portière si quelqu'un avait pu la voir. La voiture courait, rapide, silencieuse, sur ses roues caoutchoutées. Jeanne se replongea dans ses conjectures, s'y absorba si profondément que, lorsque la voiture s'arrêta, elle ne s'en serait point aperçue si le valet de pied n'avait pas ouvert la portière. Elle descendit.

Mme Albacina vint à sa rencontre sur l'escalier,

JEANNE

prête à sortir. « Jeanne devait repartir avec elle, tout de suite. — Tout de suite? Et pour aller où ? — Oui, tout de suite, avec la voiture de Jeanne, parce que Mme Albacina ne pouvait disposer de la sienne. » Mme Albacina donna elle-même l'adresse au valet de pied, une adresse que Jeanne ne connaissait pas, très loin. « Elle s'expliquerait pendant le trajet. » Et la voiture reprit sa course rapide, silencieuse, sur ses roues caoutchoutées.

Ah ! Mme Albacina avait oublié ses cartes de visite. Elle fit arrêter, regarda sa montre, vit que l'on perdrait trop de temps.

« Allez ! »

Jeanne frémissait d'impatience.

« Eh bien ! eh bien I Où allons-nous?

— Voici : nous allons chez le cardinal X... »

Jeanne tressaillit.

« Chez le cardinal X. . . ? »

Le cardinal avait la réputation d'être l'un des intransigeants les plus farouches de la cour pontificale. Mme Albacina devait absolument le voir, et, un quart d'heure plus tard, elle ne le trouverait plus chez lui. « Ah ! quelles complications ! Elle ne pouvait raconter tout cela en quelques paroles. » L'objet de la visite, cela va sans dire, était encore celui auquel Donna Rosetta Albacina travaillait depuis trois jours, avec l'intérêt avoué qu'elle portait aux idées et à la personne du Saint, et avec le plaisir inavoué de conduire une intrigue difficile sans se brouiller avec sa propre conscience.

Mme Albacina s'était entichée de Jeanne à Vena di Fonte Alta, sans rien savoir de son passé. Et maintenant encore elle ne savait rien. Elle soupçonnait son amie d'être amoureuse du Saint; mais elle supposait un amour mystique, né à entendre les discours dans la catacombe de la rue Della-Vite. Elle ne doutait pas que Jeanne eût été pour quelque chose dans la dispa-

rition de Maironi, quelle connût sa cachette et qu'elle refusât de la dire parce qu'elle avait promis le secret aux amis du Saint. Le fait est que Jeanne, se fiant peu à cette dame qui lui semblait légère et dont elle ne pouvait oublier que c'était la femme d'un ennemi puissant, s'était obstinée à lui répéter qu'elle ignorait tout. Mais Donna Rosetta n'en prenait pas moins de plaisir à se mêler de cette intrigue et tenait Jeanne au courant de tout ce qu'elle apprenait par son mari. Le défaut de confiance témoigné par Jeanne la piquait un peu : car, au fond, Donna Rosetta, femme d'une Excellence, risquait bien davantage ; mais son amourpropre était engagé désormais dans cette partie, dont l'enjeu était le séjour libre du Saint à Rome; et elle était décidée à jouer la partie jusqu'au bout.

Donc, beaucoup de complications. « Jusqu'au vendredi soir, il est vrai, la Questure n'avait pas découvert l'asile du Saint. Maison persistait à croire qu'il n'avait pas quitté Rome... » Et ici Donna Rosetta fit une pause, avec l'espoir que Jeanne dirait quelque chose. Mais Jeanne garda le silence. Donna Rosetta reprit son discours. « 11 était possible que le mari eût soupçonné les manèges que sa femme lui cachait et ne fût pas entièrement sincère avec elle ; toutefois, c'était peu vraisemblable. Quand son mari ne parlait pas sincèrement, Donna Rosetta s'en apercevait tout de suite à sa mine ; du reste, c'était la même chose avec tout le monde... » En ce qui concernait son mari, Donna Rosetta se trompait ; car, au Palais Braschi, on savait depuis le mercredi soir où était Maironi, mais on ne voulait pas le dire ; et le sous-secrétaire d'Etat se fiait à sa femme beaucoup moins encore que Jeanne.

Les grosses nouvelles étaient celles du Vatican. On avait raconté au Pape les faits de la rue de la Marmorata, et Sa Sainteté était très irritée contre le Gouvernement parce qu'on lui avait donné à croire que, dans cette

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affaire, le Gouvernement était l'instrument des haines maçonniques contre un homme agréable au Pape. Autour du Pape, les esprits étaient divisés. Les intransigeants les plus fanatiques, contraires au cardinal secrétaire d'Etat, chauffaient la nomination du candidat qui déplaisait au Quirinal, pour le siège archiépiscopal de Turin, et ils désapprouvaient les négociations secrètes engagées avec le Gouvernement. Selon l'avis de leur chef, c'étaient d'autres moyens qu'il aurait fallu employer pour soustraire le Saint-Père à l'influence pernicieuse d'un rationaliste verni de mysticisme. Tout cela, Mme Albacina le savait par l'abbé Marinier, qui venait en sourire finement dans son salon. Il fallait entendre avec quel art les plus venimeuses accusations étaient semées par les intransigeants, tous d'accord sur cela, contre ce pauvre diable de rationaliste mystique dont l'abbé ne souriait pas moins que de ses ennemis !

11 y avait aussi du nouveau au ministère de l'Intérieur. « Quoi de nouveau ? » Donna Rosetta était sur le point de répondre quand la voiture s'arrêta devant un grand couvent. C'était là que logeait le cardinal. Donna Rosetta descendit seule. Chez le cardinal, la présence de Jeanne était inutile, eûtmêmeété inopportune; elle serait utile ailleurs. Jeanne attendit donc dans la voiture, tourmentée de ne pas savoir encore, après tant de bavardages, le pourquoi de cette visite. Cinq minutes, dix minutes se passèrent. Jeanne, qui s'était abandonnée dans le coin de la voiture pour se livrer toute à ses réflexions, se redressa, se mit à surveiller l'entrée du couvent, à épier la réapparition de Donna Rosetta. De rares passants suivaient la rue silencieuse, regardaient dans la voiture. Jeanne se serait presque offensée qu'il y eût des gens si tranquilles. « Ah ! mon Dieu ! Et lui? et lui? » Le médecin avait promis d'envoyer un bulletin au Grand-Hôtel pour sept heures. Il n'était pas encore trois heures. « Plus de

quatre heures à attendre ! Et que dirait ce bulletin ? Tant de courses, tant de menées, tant d'intrigues, et puis... Mon Dieu! mon Dieu!... » Elle mordit ses lèvres, étouffa un sanglot dans sa gorge... «Ah! Enfin ! » Donna Rosetta reparut. Le valet de pied lui ouvrit la portière, et elle ordonna :

« Au Palais Braschi ! »

Elle monta en voiture, jeta à ses pieds un petit livre, et, au lieu de parler, se frotta furieusement les lèvres avec son mouchoir ; puis, toute frémissante, elle dit qu'elle avait dû baiser la main du cardinal et que cette main n'était pas propre du tout. D'ailleurs, la visite avait réussi à merveille. « Ah ! si mon mari savait ! » Le rôle qu'elle venait de jouer était vraiment horrible. Le cardinal, c'était ce fameux intransigeant qui s'était rencontré un jour avec Giovanni Selva dans la bibliothèque de Sainte-Scolastique, à Subiaco, et qui l'avait pris à partie, l'appelant profanateur des murs sacrés, lui promettant qu'il irait en enfer et plus bas encore ! Or Donna Rosetta venait de soufflersur le feu de son intransigeance pour envoyer à vau-l'eau l'accord secret entre le Vatican et le Palais Braschi. Elle était allée lui raconter que l'aristocratie religieuse de Turin voulait absolument l'homme choisi par le Vatican et désagréable au Quirinal. Ce diable de cardinal, qu'elle avait connu dans le salon d'un prélat français, s'était d'abord contenté de répondre, avec son accent qui n'était ni français ni italien :

« Et c'est vous qui me dites ça ? c'est vrous qui me dites ça ? »

A quoi Donna Rosetta avait répondu en riant :

« Oh ! je sais bien que c'est énorme! »

Effectivement, cette conversation pouvait coûter l'Excellence à son mari. Mais ensuite l'Eminentissime lui avait quasi promis que les vœux de l'aristocratie de Turin seraient satisfaits ; et il avait ajouté :

« Comment donc, madame, avez-vous épousé un

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franc-maçon? Et un des pires, encore! Qui, un des pires !... Tenez : vous lui ferez lire ceci. »

Et il lui avait donné une brochure sur les doctrines infernales et sur la damnation inévitable des francsmaçons. C'était cette brochure que Mme Albacina avait jetée à ses pieds en remontant dans le coupé.

« Vous pouvez penser .si mon mari va lire cette prose ! »

Mais qu'importait à Jeanne ? Jeanne était impatiente de connaître ce qu'il y avait de. nouveau au ministère de l'Intérieur. « Et maintenant, chez qui allait-on ? Au ministère? Chez le ministre ou chez le sous-secrétaire d'Etat? »

On allait chez le sous-secrétaire d'État, chez le mari de Donna Rosetta. Jusqu'à présent, Donna Rosetta ne s'était expliquée ni sur le projet ni sur l'objet de cette visite, pour ne pas laisser à Jeanne le temps de s'en défendre ou de s'y préparer trop. L'honorable Albacina connaissait l'amitié de sa femme pour Mme Dessalle et l'amitié de Mme Dessalle pour les Selva qui, à leur tour, étaient si étroitement liés avec Benedetto. Il avait dit à sa femme qu'il désirait parler directement à cette dame, pour certaines fins à lui, sur lesquelles il jugeait à propos de garder le silence. Il l'attendrait au ministère à partir de trois heures. Sa femme pouvait amener Mme Dessalle, mais elle n'assisterait pas à l'entretien.

Le premier mouvement de Jeanne fut de s'écrier qu'elle refusait. Mais l'autre l'induisit facilement à changer d'avis. Donna Rosetta ne pouvait dire quels projets son mari avait en tête, puisqu'elle ne les connaissait pas; mais, selon elle, c'eût été folie de ne pas aller le voir et de ne pas l'entendre, puisque, après tout, cette démarche n'engageait Jeanne à rien. Jeanne se rendit à ces raisons, quoique le silence gardé par Mme Albacina jusqu'au dernier moment sur une chose d'une telle importance la fît trembler,

comme un malade à qui l'on annonce, après beaucoup de propos badins, la visite d'un chirurgien célèbre qui viendra lui donner un coup d'œil, pas davantage.

« Je ne vous conseillerais pas d'y aller seule, conclut en souriant Mme Albacina. Les huissiers ont vu tant de choses, au temps de certains ministres et sousministres! Mais je vous y accompagnerai, parce que je suis connue au ministère. Du reste, ce qui se passait autrefois ne se passe plus aujourd'hui. »

L'honorable Albacina était avec le ministre. Un député, appelé à l'instant même pour être introduit, reconnut Donna Rosetta et lui offrit de l'annoncer à son mari ; quant à lui-même, il n'avait que deux mots à dire et sortirait tout de suite. En effet, cinq minutes plus tard, le député reparut avec Albacina, qui pria Jeanne de l'accompagner chez le ministre. Les deux dames ne s'attendaient point à cela; et Donna Rosetta demanda à son mari si ce n'était pas lui qui désirait parler à Jeanne. Son Excellence ne s'embarrassa pas pour si peu, congédia sa femme d'une façon très leste, emmena comme par surprise Jeanne Dessalle dans le cabinet du ministre et la présenta à son chef. Elle était gênée, presque offensée.

Le ministre l'accueillit avec la plus respectueuse courtoisie, en homme austère qui est accoutumé à honorer la femme, mais qui se tient à distance d'elle. Il avait connu autrefois le banquier Dessalle, père de Jeanne, et il lui en parla tout de suite :

« Un homme, dit-il, qui avait beaucoup d'or dans ses coffres, mais le plus pur dans sa conscience! » Il ajouta que ce souvenir l'avait enhardi à s'aboucher avec elle pour une affaire très délicate.

A peine eut-il prononcé ces paroles, ou, pour mieux dire, pendant qu'il les prononçait, Jeanne sentit que, sans aucun doute, cet homme connaisse 532 °ç

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sait le passé. Elle ne put se défendre d'observer à la dérobée le sous-secrétaire d'Etat, et elle lut dans ses yeux qu'il savait aussi. Mais le regard du sous-secrétaire d'Etat la troublait et l'irritait; celui du ministre, au contraire, lui révélait une âme paternelle.

Le ministre aborda la question en parlant de Giovanni Selva, dont il fit le plus grand éloge. Il regretta de ne pas avoir de relations personnelles avec lui. Il dit qu'il connaissait l'amitié de Jeanne pour les Selva et qu'il s'adressait à elle, en raison de cette amitié, pour obtenir que les Selva se chargeassent d'une importante mission près d'une autre personne. Puis il parla de Maironi, en ayant toujours soin d'interposer les Selva entre Maironi et Jeanne, d'éviter la moindre allusion à la possibilité de communications directes entre l'un et l'autre. Jeanne l'écoutait, partagée entre l'attention vive qu'elle prêtait à ce discours, l'effort d'esprit, non moins vif, qu'elle faisait pour préparer une réponse prudente, mesurée, et l'ennui agacé que lui donnait la présence du petit et méphistophélique Albacina.

Le discours du ministre fut autre que celui auquel Jeanne s'attendait ; meilleur, mais plus embarrassant.

Il lui dit qu'il parlait, non comme ministre, mais comme ami; qu'avec elle, il ne voulait pas faire de mystères; que certaines ombres n'avaient absolument pas de corps; que ni ministres ni magistrats ni agents de la sûreté n'avaient à s'occuper de M. Maironi, lequel était parfaitement libre et n'avait rien à craindre de la justice : car la justice s'était convaincue de l'inanité des accusations portées contre lui par haine religieuse ; que, personnellement, il avait beaucoup de sympathie pour les idées religieuses de M. Maironi et beaucoup d'estime pour ses projets d'apostolat, mais que M. Selva devait lui faire comprendre combien il était opportun de quitter, au moins pour quelque temps et dans l'intérêt même de l'apostolat, cette Rome où ses ennemis religieux menaient contre lui, à coups

de calomnies, une guerre telle qu'inévitablement il resterait bientôt sans disciples. Ici le ministre, croyant faire une chose agréable à Jeanne, affirma sa propre religiosité. « Méprise tragique ! » pensa-t-elle amèrement. Et il continua. Il espérait que, dans un avenir prochain, M. Maironi pourrait librement exercer sa propre influence en très haut lieu ; il y avait quantité d'indices qui annonçaient une prochaine transformation dans cette sphère, une prochaine disgrâce des intransigeants; mais, pour l'heure, le plus sage était de s'éclipser. Tel était le conseil amical, mais pressant, qu'il désirait lui faire parvenir par l'intermédiaire de son illustre ami. Mme Dessalle acceptait-elle de parler à l'illustre ami?

Jeanne palpitait. Fallait-il se fier à ces gens-là? Fallait-il dire certaines choses que peut-être ils ignoraient et qu'ils cherchaient à savoir d'elle? Involontairement, elle regarda le sous-secrétaire d'Etat; et ses yeux eurent un langage si clair que celui-ci dut prendre une résolution.

« Madame, dit-il avec son habituel sourire sarcastique, je vois que ma présence vous agrée peu. Ma présence n'est pas nécessaire, et je m'en vais pour déférer à votre désir : un désir juste et qui se comprend aisément. »

Jeanne rougit. Il s'en aperçut, se complut à l'avoir blessée par l'illusion qu'impliquaient les dernières paroles et plus encore le sourire malicieux.

« Toutefois, ajouta-t-il avec le même sourire, je ne m'en irai pas sans vous avoir déclaré, sur mon honneur, que ma femme est pour vous une amie très fidèle, que jamais elle ne m'a tenu sur votre compte un seul propos indiscret, et qu'à mon tour, je n'en ai, moi non plus, tenu aucun à ma femme. »

Après s'être ainsi vengé, le petit homme sortit, laissant Jeanne dans une extrême agitation. « Mon Dieu! prétendaient-ils qu'elle parlât elle-même à Piero?Sup-

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posaient-ils qu'elle le voyait? Allaient-ils jusqu'à penser que la sainteté de Piero fût mensongère? » Par un effort suprême, elle reprit possession d'elle-même et chercha de l'aide dans le regard grave, triste et respectueux du ministre.

« Je parlerai à M. Selva, » dit-elle.

Et, après une hésitation, elle reprit :

« Mais je crois que M. Maironi est malade, qu'il n'est pas en état de voyager. »

Lorsqu'elle prononça le nom de Maironi, il lui monta au visage un feu dont elle sentit la chaleur, quoiqu'il fût à peine visible. Néanmoins, le ministre s'en aperçut et vint à son aide.

« Peut-être, madame, dit-il, appréhendez-vous de compromettre vos amis les Selva. N'ayez pas cette inquiétude. D'abord, je vous répète que M. Maironi n'a rien à craindre de personne; et j'ajoute que nous savons tout. Nous savons qu'il est à Rome, qu'il est logé pour quelques heures encore chez un sénateur du Royaume, rue de la Poudrière. Nous savons également qu'il est malade, mais que d'ailleurs il peut voyager. Et même vous pourrez dire à M. Selva que, s'il le désire, je lui ferai avoir de mon collègue des Travaux publics un coupé réservé. »

Jeanne, tremblante, fut sur le point de l'interrompre, de s'écrier : « Pour quelques heures encore ? » Elle eut grand'peine à se contenir; et elle prit congé pour courir tout de suite au Sénat, où elle saurait.

« Il est probable, reprit le ministre en l'accompagnant jusqu'à la porte, que M. Selva ignore la circonstance suivante : le sénateur attend je ne sais quels parents, et il ne peut pas garder plus longtemps chez lui M. Maironi. Il en est bien fâché. C'est un si excellent homme ! Nous sommes de vieux amis. »

Jeanne tremblait d'avoir deviné la vérité. «On avait donc machiné, au Palais Braschi, pour que le sénateur congédiât Piero ! Une autre tentative pour l'éloi-

gner de Rome ! Mais était-il possible que le sénateur se fût laissé persuader? Mettre à la porte un homme si malade! » Elle monta dans sa voiture, se fit conduire au Palais Madame, demanda le sénateur. Le sénateur n'y était pas. L'huissier qui fit cette réponse parut à Jeanne un peu embarrassé. « Cet homme avait-il donc une consigne ? » Elle n'osa pas insister, laissa une carte, avec prière au sénateur de passer chez elle avant le dîner. Et elle se fit ramener au Grand- Hôtel, tout à la fois irritée et navrée. Elle aurait voulu que les deux alezans volassent. Il était quatre heures trois quarts, et son devoir quotidien était de préparer la potion de Carlino pour quatre heures et demie.

Une demi-heure avant le retour de Jeanne au Grand- Hôtel, Giovanni et Marie Selva y étaient venus. Au même instant y était arrivé le jeune De Leyni, qui y venait comme eux pour voir Mme Dessalle et qui parut satisfait de cette rencontre, mais sans témoigner d'allégresse. Les trois visiteurs, ayant appris que Mme Dessalle était sortie, demandèrent à l'attendre dans le salon. Les Selva semblaient encore plus tristes que De Leyni.

Après un court silence, Marie fit observer qu'il était quatre heures et quart et que par conséquent Jeanne ne tarderait plus beaucoup à rentrer, puisque, tous les jours, à quatre heures et demie, elle devait être là pour son frère. De Leyni demanda à lui être présenté, quand elle reviendrait : « Il ne la connaissait pas, et il avait un message pour elle; un message qui, du reste, intéressait tous les amis de Benedetto, et par conséquent aussi les Selva. » Marie tressaillit.

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« Un message de lui? s'écria-t-elle impétueusement. Un message de Benedetto? »

De Leyni la regarda, surpris de cette impétuosité, et il tarda un peu de répondre. « Non, ce n'était pas un message de Benedetto; mais ce message le concernait. Comme Mme Dessalle pouvait arriver d'un moment à l'autre et que la chose n'était ni très brève ni très simple, il croyait à propos de ne pas commencer à en parler avant son retour. » Puis il demanda ingénument de quelle façon cette Mme Dessalle avait pu être amenée à s'intéresser ainsi au sort de Benedetto, quoiqu'on ne l'eût jamais aperçue aux réunions de la rue Délia- Vite et qu'il n'eût même jamais entendu prononcer son nom.

« Mais, dit Marie, pourquoi croyez-vous qu'elle s'intéresse à lui ?

— C'est que, répondit De Leyni, le message dont je suis porteur le concerne, vous comprenez. »

De Leyni, dévoué à Benedetto d'un dévouement sans bornes, n'avait jamais cru aux bruits calomnieux répandus sur le compte de son maître, les avait repoussés toujours avec une indignation passionnée. Il n'admettait chez Benedetto ni amours coupables ni amours platoniques. En posant sa question, il n'avait pas soupçonné un seul instant qu'il pût exister entre Mme Dessalle et Benedetto une relation inavouable, Giovanni interrompit ce discours en disant que Mme Dessalle pourrait se faire attendre longtemps encore et en priant De Leyni de parler. Et De Leyni parla.

Il était allé voir Benedetto. En arrivant de Saint- Pierre-aux-Liens dans la rue de la Poudrière, il avait cru reconnaître deux agents de la sûreté en civil, qui faisaient les cent pas. Il pouvait s'être trompé, ou encore ce n'était peut-être qu'un hasard; mais, quoi qu'il en fût, cela valait la peine d'être noté. On l'avait introduit d'abord dans le bureau du sénateur.

Là, celui-ci, parlant de la façon la plus courtoise, mais avec un embarras manifeste, lui avait dit qu'il était bien content de voir, juste à ce moment-là, un ami de son cher hôte ; qu'heureusement Benedetto n'avait plus de fièvre et que, selon toute apparence, le malade était en voie de guérison ; qu'un télégramme venait de lui annoncer l'arrivée imprévue d'une vieille sœur; qu'il n'avait dans son appartement qu'une seule chambre à coucher, outre la sienne propre et celle de sa servante; qu'il lui était impossible d'envoyer sa sœur à l'hôtel, impossible aussi de télégraphier pour qu'elle retardât sa venue, car elle était déjà en voyage; que, par conséquent...

Et le sénateur avait laissé à De Leyni le soin de tirer lui-même la conclusion. De Leyni qui, avec quelques autres fidèles, était dans le secret des trames ourdies contre Benedetto, était demeuré stupéfait. Quoi répondre? Que le sénateur était maître chezlui? C'était peut-être l'unique réponse possible. De Leyni avait osé exprimer, avec beaucoup de ménagement, la crainte qu'un transport ne fût fatal au malade. Mais le sénateur se tenait pour certain du contraire; il croyait même qu'un changement d'air serait très utile à Benedetto ; il n'avait pas encore pu en parler au médecin, mais il n'avait pas le moindre doute : il conseillait Sorrente. Et, comme De Leyni ne savait plus quoi dire et que pourtant il ne bougeait pas, le sénateur l'avait congédié, le priant de se rendre en son nom au Grand- Hôtel, chez Mme Dessalle, sur les instances de laquelle il avait donné l'hospitalité à Benedetto, et d'inviter cette dame à prendre les mesures nécessaires : car sa sœur devait arriver le soir même, avant onze heures.

Ensuite, De Leyni était entré dans la chambre de Benedetto. Grand Dieu, dans quel état il l'avait trouvé ! Sans fièvre, c'est possible, mais avec l'aspect et le regard d'un moribond. Benedetto ne savait pas encore

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qu'il serait obligé de partir. De Leyni lui en avait parlé, non comme d'une chose certaine, mais comme d'une chose possible. Et Benedetto l'avait regardé en silence, pour lire dans son âme; puis il lui avait dit en souriant : « Faudra-t-il que j'aille en prison? » Alors De Leyni s'était repenti de n'avoir pas découvert surle-champ à un homme si fort et si serein la vérité tout entière, et il lui avait rapporté intégralement le discours du sénateur. En faisant ce récit, le jeune homme avait les larmes aux yeux.

« Après quoi, dit-il d'une voix brisée par l'émotion, Benedetto m'a pris la main et. me la tenant dans les siennes, me la caressant, il a prononcé ces paroles textuelles : « Non, je ne quitterai pas Rome. Veux-tu que j'aille mourir chez toi ? » Je me suis troublé si fort que je n'ai pas eu la force de lui répondre; car, en somme, je ne sais pas même s'il y a un réel danger d'arrestation ; j'ignore si l'acte incroyable du sénateur n'est pas précisément un prétexte pour éviter qu'on l'arrête chez lui, et je ne vois pas comment on pourrait emporter le malade dans un autre asile à l'insu de la police. Je l'embrassai, je marmottai quelques paroles inintelligibles, et je pris ma course jusqu'ici pour parler à cette dame Dessalle. Peut-être consentira-t-elle à venir chez le sénateur et réussira-t-elle à le persuader. »

Les Selva avaient plusieurs fois interrompu De Leyni par des exclamations de surprise et d'indignation. Lorsqu'il eut terminé son récit, ils se turent, stupéfaits. La première à rompre le silence fut Marie.

« Et cette Jeanne qui ne revient pas ! » dit-elle à voix basse.

Elle fit à son mari un signe imperceptible et lui proposa d'aller voir avec lui si Jeanne n'était pas rentrée sans qu'on les eût avertis. En traversant le jardin d'hiver, elle lui dit qu'elle croyait indispensable de faire savoir à De Leyni qui était vraiment Mme Dessalle.

Jeanne n'était pas rentrée. Giovanni prit le jeune homme à part, l'entretint à voix basse. Marie, qui les regardait, vit De Leyni tressaillir, ouvrir de grands yeux, pâlir, puis parler à son tour, demander quelque chose.

Sur ces entrefaites, Jeanne arriva, pressée, souriante. Le concierge lui avait remis un billet du médecin. Le médecin disait : « Je ne crois pas qu'il me soit possible de retourner près du malade. Ce matin, il était sans fièvre. Espérons que l'accès ne se renouvellera pas. » Jeanne avait remarqué tout de suite que, dans ce billet, il n'était pas question de transporter Benedetto ailleurs.

Elle embrassa Marie, tendit la main à Selva qui lui présenta De Leyni. Puis elle s'excusa d'être obligée de les quitter un instant : son frère avait besoin d'elle.

Dès qu'elle fut sortie en promettant de revenir tout de suite, De Leyni se hâta de prendre encore une fois à part Giovanni Selva ; et Marie vit reparaître sur le visage du jeune homme l'angoisse de tout à l'heure, vit qu'il faisait quantité de questions et que les réponses de son mari lui rendaient peu à peu le calme. Finalement, elle vit que son mari lui posait les mains sur les épaules et lui disait quelque chose qu'elle devina, un secret encore ignoré de Jeanne ; et elle vit dans les yeux du jeune homme une émotion, une révérence profondes.

Dix minutes après, un domestique vint avertir que Mme Dessalle attendait les visiteurs dans son appartement. Il y avait beaucoup d'animation dans l'hôtel ; des frou-frous de traînes et des bruits étouffés de pas se confondaient sur les tapis des corridors ; des voix étrangères, gaies, irritées, courtoises, indifférentes, allaient et venaient, assourdies; on se bousculaitaux ascenseurs. Les Selva et De Leyni, marchant en silence, avaient au cœur la même sensation amère de cette mondanité indifférente.

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Jeanne était dans son petit salon, contigu à la chambre où se trouvait Carlino, accompagnant sur le piano le violoncelle de Chieco. Elle vint au-devantde ses amis avec un sourire qui, non moins que la musique — une vieille musique italienne, simple et sereine, — leur serra le cœur. Elle parut un peu surprise de voir De Leyni, dont elle n'attendait pas la visite. Elle les avait fait monter pour parler plus librement ; mais elle leur dit qu'elle avait voulu leur offrir un concert de Chieco, qui d'ailleurs ne permettait pas qu'on ouvrît la porte. Peu importait : car on entendait très bien tout de même. Giovanni lui annonça aussitôt que M. le chevalier De Leyni lui apportait un message du sénateur.

« Tandis que vous causerez ensemble, ajouta-t-il, nous écouterons la musique. »

Et, avec sa femme, il s'écarta de Jeanne qui était devenue pâle et qui, malgré de suprêmes efforts, cachait mal son anxieuse impatience d'entendre ce message. Assis près d'elle, De Leyni commença de parler, à demi voix.

Le violoncelle et le piano badinaient ensemble sur un thème pastoral, plein d'ingénuité, de tendresse allègre et de caresses. Marie ne put s'empêcher de murmurer : « Mon Dieu ! la pauvre femme ! » Et Giovanni ne put s'empêcher de suivre du regard, sur le visage de Jeanne, au son de la musique tendre et allègre, les affligeantes paroles de son interlocuteur. Il observait aussi le visage du jeune homme qui, tout en parlant à Mme Dessalle, regardait souvent vers lui comme pour exprimer de la peine et pour chercherun conseil. Jeanne l'écoutait, les yeux fixés à terre. Lorsqu'il eut fini, elle releva vers les Selva ses grands yeux endoloris par la pitié ; elle considéra l'un, considéra l'autre, et son regard muet leur disait involontairement : « Vous savez?» Les yeux tristes de l'un et de l'autre lui répondirent : « Oui, nous savons. »

La musique eut un éclat de joie sonore.

Marie dit tout bas à Giovanni :

« Lui aura-t-il rapporté aussi le propos de Benedetto sur sa volonté de mourir à Rome ? »

Giovanni répondit que ce serait tant mieux et qu'il le souhaitait. Jeanne tourna les yeux vers la porte d'où venait le fracas musical, attendit un instant; puis elle fit signe aux Selva de s'approcher, leur dit, d'une voix tranquille, que le sénateur aurait dû leur envoyer, à eux, cet avertissement, et qu'elle ne comprenait pas pourquoi il s'était adressé à elle. En tout cas, elle les priait de voir ce qu'il y avait à faire.

La musique se tut ; on entendit Carlino et Chieco parler. De Leyni, qui habitait un petit logement de garçon, à la montée de Sanf Onofrio, se hâta de l'offrir. Mais s'il y] avait un mandat d'arrêt? Si, pour l'exécuter, on n'attendait précisément que la minute où Benedetto sortirait de cette maison?

Jeanne, très tranquillement, nia la possibilité d'une arrestation. Les Selva la regardaient, pleins d'admiration pour ce calme voulu. Depuis quelque temps, Jeanne soupçonnait qu'ils connaissaient le véritable nom de Benedetto. Comment Noémi, malgré toutes les défenses faites, n'aurait-elle pas laissé échapper quelque parole révélatrice? Et, tout à l'heure, dans ce muet échange de regards douloureux, les Selva et Jeanne s'étaient entendus. Aussi étaient-ils persuadés que, si Jeanne se faisait héroïquement violence, c'était, non pour eux, mais pour De Leyni. Et à présent, par les confidences de Giovanni, De Leyni aussi savait! Il leur sembla qu'ils avaient commis une sorte de trahison.

Ils tinrent pour certain que, puisque Jeanne affirmait qu'elle ne croyait pas à la possibilité d'une arrestation, elle devait avoir pour cela des raisons qu'ils ignoraient. Us firent observer que Benedetto pourrait accepter leur hospitalité. Jeanne rappela immédiatement que Benedetto avait exprimé un désir et

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que la montée de Sant'Onofrio semblait convenir mieux que la rue Arenula pour le séjour d'un malade qui avait besoin de tranquillité. Mais, à son avis, il n'était pas possible d'admettre que le transport se fît sans l'autorisation expresse du médecin. Sur ce point, ils furent tous d'accord. Les Selva donnèrent charge à De Leyni de rapporter au sénateur que les amis de Benedetto pourvoiraient à lui trouver un autre asile, mais à condition que le médecin autoriserait par écrit le transport du malade.

Tandis que Giovanni parlait, un tumultueux allegro éclata dans la pièce voisine, tout en sanglots et en cris. Alors, ne voulant pas trop élever la voix, il se tut, laissa passer la furie de cette musique déchirante. Et déchirant aussi fut le langage que ses yeux et ceux du jeune homme échangèrent, durant ce silence des lèvres.

De Leyni, qui n'avait pas de temps à perdre, prit congé. 11 dit qu'il regrettait d'aller seul chez le sénateur ; il aurait voulu s'y présenter avec quelque ami de Benedetto qui, par sa présence, pût en imposer un peu à cet homme dont la conduite était inexplicable. Giovanni chuchota quelques mots touchant une viceprésidence du Sénat à laquelle aspirait ce vieillard et qu'il n'obtiendrait point. Quelle douleur amère, de découvrir de telles petitesses, là où l'on s'y serait le moins attendu !

« Vous restez? » demanda Jeanne à Giovanni, avec vivacité.

L'accent de la demande signifiait : « Il faut que vous restiez. » Selva répondit qu'il avait bien l'intention de rester ; et l'expression de sa voix, de son visage, fit comprendre à Jeanne qu'il avait sur le cœur de tristes paroles non prononcées encore. « Oh ! pensa Jeanne, si maintenant Chieco s'en allait, si Carlino m'appelait et qu'il ne fût plus possible de parler ! >> Elle aussi, elle voulait parler à Selva ; elle voulait lui rapporter le discours du ministre.

Les deux musiciens avaient encore une fois cessé de jouer, et ils causaient. Jeanne frappa discrètement à la porte, leur jeta gaiement :

« Bravo ! Déjà fini?

— Non, ma belle, répondit Chieco, de l'intérieur. Tant pis pour vous, si vous vous ennuyez. »

Et il modula un sifflement infernal, à percer la porte. Jeanne battit des mains. Piano et violoncelle attaquèrent un grave andantc.

Elle se tourna vers Selva qui rentrait, après avoir accompagné sa femme dehors pour lui dire de télégraphier à dom Clément. Elle alla vers lui, les mains jointes, les larmes aux yeux.

« Monsieur Selva, murmura-t-elle d'une voix étranglée, vous savez tout : avec vous, je ne puis feindre. Il y a quelque chose de pis encore. Dites-moi la vérité ! »

Selva prit les mains de Jeanne, les serra en silence, tandis que le violoncelle répondait pour lui, amer et grave : « Pleure, pleure : car il n'est sort d'amour et de douleur comparable au tien ! » Il serrait ces pauvres mains glacées, sans pouvoir dire un mot. La question de Jeanne indiquait que De Leyni n'avait pas osé répéter les terribles paroles : « J'irai mourir chez toi » ; et c'était lui, Selva, qui devrait porter à cettefemme le premier coup. Il répondit doucement, paternellement :

« Chère amie, ne vousa-t-il pas annoncé, au Sacro Speco, qu'en une heure solennelle il vous appellerait près de lui ? Cette heure est venue et il vous appelle. />

Jeanne eut un sursaut, crut qu'elle avait mal entendu.

« Oh !... Comment?... Non ! » fit-elle.

Puis, comme Selva se taisait, toujours avec la même pitié dans les yeux, elle eut au cœur un éclair, fit « ah ! », se pencha toute, dans une muette et anxieuse interrogation. Selva lui serra les mains encore plus

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fort, tandis qu'un sanglot secouait sa poitrine et que ses lèvres serrées se contractaient. Elle ne dit rien, mais elle serait tombée si elle ne s'était pas appuyée sur les bras de Selva. Il la soutint, la fit asseoir.

« Tout de suite ? demanda-t-elle. Tout de suite ? Cela est imminent?

— Non, non. Il vous appelle pour demain... Il croit que ce sera demain ; mais il peut se tromper... Espérons qu'il se trompe !

— Mon Dieu ! Mais le médecin me dit qu'il n'a pas de fièvre ! »

Selva fit le geste de celui qui est obligé d'admettre une catastrophe sans la comprendre. La musique se taisait; il parla à voix basse. « Benedetto lui avait écrit. Le médecin l'avait trouvé sans fièvre ; mais le malade, pressentait un nouvel accès après lequel tout serait fini. Dieu lui accordait la grâce d'une attente paisible et douce. Il adressait une prière à Selva. Il savait que Mme Dessalle, amie de Mlle Noémi, était à Rome. 11 avait promis à cette dame, devant un autel du Sacro Speco, de l'appeler près de lui pour un entretien avant de mourir. Très probablement Mlle Noémi pourrait en expliquer la raison à son beaufrère. »

Selva s'interrompit. Il avait la lettre dans sa poche et il y porta la main, pour l'en tirer. Jeanne, devinant cette intention, fut prise d'un tremblement convulsif.

« Non, non, dit-il. Je vous répète qu'il peut se tromper. »

Il attendit qu'elle se calmât, et, au lieu de tirer la lettre de sa poche, il en récita de mémoire la dernière partie.

« L'accès reviendra ce soir ou cette nuit, et, demain soir ou après-demain matin, ce sera la fin. Je désire voir demain Mme Dessalle, pour un mot que j'ai à lui dire au nom du Seigneur vers lequel je m'en vais.

J'ai prié tantôt le sénateur de m'obtenir cet entretien; mais il s'en est excusé. Je m'adresse donc à vous. »

Jeanne s'était couverte le visage avec ses mains et elle se taisait. Selva crut bien faire en lui suggérant de l'espérance : « L'accès pouvait ne pas revenir, et il pouvait aussi être vaincu. » Elle hocha violemment la tête. Il n'osa pas insister.

Tout à coup, Jeanne crut entendre que Chieco prenait congé. Elle tressaillit, écarta ses mains de son visage, tout blême entre ses cheveux en désordre. Mais soudain éclatèrent les premières notes, si gaies, de Curricolo napoletano, le morceau que Chieco jouait toujours en dernier lieu. Elle se leva brusquement, parla d'une voix convùlsive, sans larmes.

« Monsieur Selva, je sais que Piero se meurt, je sais qu'il ne se trompe pas. Faites-le rester là où il est, si la chose est possible. Conduisez-lui ses amis. Jurezmoi que vous les lui conduirez, que vous lui procurerez cette consolation!... Dites-leur tout sur mon compte, dites-leur la vérité, dites-leur combien il est pur, combien il est saint, lui!... Moi, j'attends ici. Je ne bouge pas. J'irai quand vous me le direz, là où vous me le direz... Je suis forte, vous voyez; je ne pleure plus... Télégraphiez à dom Clément que son disciple se meurt et qu'il vienne. Faisons tout ce que nous devons faire... Il est tard; partez. Vous, de toute façon, vous verrez Piero ce soir. Dites-lui... »

Une convulsion lui coupa la parole. Sur ces entrefaites Chieco entra, sifflant, frappant l'une contre l'autre les paumes de ses mains, selon sa bizarre habitude ; et Selva se glissa dehors. Jeanne courut derrière lui, dans le couloir obscur, et elle lui saisit une main où elle imprima un baiser frénétique. »

Un peu plus tard, vers dix heures, Jeanne lisait le ligaro à Carlino enfoncé dans un fauteuil, ayant une couverture sur les jambes et serrant à deux mains une

JEANNE

tasse de lait qu'il tenait sur ses genoux. Jeanne lisait si mal, avec si peu d'attention aux points et aux virgules, que son frère l'interrompait à chaque instant, s'impatientait.

La lecture durait depuis cinq minutes lorsque la femme de chambre vint avertir que Mlle Noémi était là. Jeanne jeta aussitôt le- journal, sortit précipitamment de la chambre. Et Noémi, debout, à la hâte, pressée de repartir à cause de l'heure tardive, lui raconta que, tandis que Giovanni et Marie étaient au Grand-Hôtel, le professeur Mayda, rentré de Naples, avait couru chez les Selva, hors de lui, pour demander comment il se faisait que Benedetto avait quitté sa maison; qu'alors on lui avait tout expliqué; que Mayda était allé directement à la rue de la Poudrière; qu'il y avait trouvé Marie, De Leyni, le sénateur et le médecin, ce dernier affirmant aux autres que Benedetto était transportable; qu'il y avait eu à ce sujet, entre le médecin et Mayda, une vive discussion à laquelle Mayda avait coupé court en disant : « Eh bien! plutôt que de le laisser ici, c'est moi qui vais l'emmener! » Et il était revenu un peu plus tard avec un landau plein d'oreillers et de couvertures, puis l'avait emmené. Le transport de Benedetto semblait s'être effectué sans trop d'inconvénient pour le malade.

Après ce récit, Jeanne embrassa silencieusement son amie, la serra très fort contre son cœur. Et Noémi, palpitante, les larmes aux yeux, ajouta tout bas :

« Ecoute, Jeanne. Pour demain, tu vas prier?

— Oui, » répondit Jeanne.

Et elle se tut, luttant contre le soulèvement d'une tempête de pleurs. Quand elle en eut triomphé, elle reprit à demi voix :

«Je ne sais pas prier Dieu. Sais-tu qui je prie? Je prie dom Giuseppe Flores. »

Noémi posa son visage sur l'épaule de Jeanne et lui dit d'une voix étouffée :

« Je voudrais qu'ensuite il nous vît travailler toutes les deux pour sa foi... »

Jeanne s'en alla sans répondre.

Quand Jeanne revint dans la chambre de Carlino pour la lecture, son frère l'accueillit aigrement. Il lui déclara qu'il en avait assez de cette vie et qu'elle eût à faire ses préparatifs : car ils partiraient dès le lendemain pour Naples. Jeanne répondit que c'était une folie et qu'elle ne partirait pas. Alors Carlino s'emporta, lui saisit les poignets, la secoua jusqu'à lui faire mal. « Oui, il fallait absolument partir! Puisqu'elle résistait, le moment était venu de lui notifier qu'on connaissait la raison de ses allées et venues, de ses mystères, de ses yeux rouges, de sa lecture saugrenue et même du refus qu'elle faisait en ce moment de quitter Rome. Il en avait été informé par des lettres anonymes. Malheur à elle si elle ne rompait pas avec ce fou ! Malheur à elle si elle lui sacrifiait ses idées, si elle se laissait conquérir par la superstition, par le bigotisme, par la religiosité des prêtres! Il ne la regarderait plus en face. Il la renierait pour sa sœur, en libre penseur qui voulait vivre et mourir tel. Non, non! Briser là, briser là! Naples, Palerme, l'Afrique, si c'était nécessaire ! »

— En libre penseur? Fort bien. Mais ma liberté, à moi? » répondit Jeanne, sans colère, pour rappeler son droit, mais non pour signifier qu'elle voulait en faire usage.

Carlino comprit au contraire qu'elle avait l'intention formelle d'en user autrement qu'il ne lui plaisait à lui-même, et la fureur l'aveugla. Jeanne fut consternée d'entendre cet homme nerveux, mais qu'elle croyait bon et courtois, lancer tant d'injures avec tant de fiel. Sans rien répliquer, elle se retira, toute tremblante,

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JEANNE

dans sa chambre, écrivit deux lignes à Carlino pour lui dire que le respect de sa propre dignité l'obligeait à le quitter jusqu'à ce qu'il eût rétracté les paroles offensantes; que par conséquent elle s'en allait; que, s'il avait quelque chose à lui faire savoir, il pouvait envoyer un mot chez les Selva. Et elle laissa la lettre sur la table, ne prit avec elle qu'un petit sac et partit, accompagnée de sa femme de chambre.

Elle ne vit pas de voiture près de l'hôtel et se dirigea vers la station pour monter dans un tramway. La tramontane faisait rage ; les yeuses de l'avenue se débattaient, craquaient; il faisait nuit; on marchait avec peine sur le sol inégal. La femme de chambre s'écria, effrayée :

« Jésus Maria! Où allons-nous, madame? »

Jeanne, la tête en feu, le cœur et les poignets en tumulte, continua de marcher sans répondre : il lui semblait qu'elle était portée sur les flots d'une mer inconnue, dans les ténèbres, vers lui.

« Vers lui, vers lui!... Et aussi vers son Dieu?» La bise furieuse l'étourdissait, rugissant au-dessus d'elle et autour d'elle. Les paroles de Noémi, les paroles de Carlino lui déchiraient l'âme avec une violence contraire. « Aussi vers son Dieu? » Ah! que pouvait-elle en savoir? Mais, en attendant, vers lui!

DANS LE TOURBILLON DE DIEU

Le lendemain, à deux heures de l'après-midi, Jeanne, en compagnie de Marie et de Noémi, attendait chez les Selva les nouvelles de la villa Mayda, inquiète aussi de n'avoir reçu du Grand-Hôtel ni lettre ni message verbal.

Giovanni était allé dès avant sept heures à la villa Mayda. Il en était revenu à neuf heures. Il n'avait pas pu voir Benedetto : le professeur Mayda ne l'avait permis ni à lui ni à personne. Il savait que le malade avait reçu les Sacrements, mais plutôt par dévotion qu'à cause de l'imminence du danger. Toutefois, pendant la nuit, la fièvre avait reparu, légère. On espérait que Ton réussirait à enrayer l'accès, à en triompher. Peut-être Giovanni, en faisant à Jeanne ce rapport, l'avait-il un peu coloré d'optimisme. « Benedetto, ajouta Giovanni, était couché dans la chambre même du professeur. Il était impossible d'imaginer avec quelle délicatesse féminine les soins lui étaient prodigués par ce terrible Mayda, que tant de gens croyaient dur et orgueilleux. »

Giovanni était retourné là-bas après le déjeuner, vers midi. De la part de Carlino, rien ; ni lettre ni message verbal. Jeanne, malgré son autre angoisse très

DANS LE TOURBILLON DE DIEU

cruelle, ne pouvait s'empêcher de penser à lui. « Si la douleur, la colère l'avaient tout de bon rendu malade?» Ses amis la rassuraient : en pareil cas, la femme de chambre ou le domestique seraient venus l'avertir. Mais elle doutait de l'intelligence de ces gens. Que faire?

Jeanne était sur le point de demander que l'on envoyât quelqu'un aux informations, lorsque, à deux heures et quart, on entendit un pas précipité dans l'antichambre et Giovanni entra, ayant encore son pardessus, le chapeau à la main.. Jeanne le regarda en face, comprit que le moment était arrivé. Elle se leva, blanche comme une morte. Marie et Noémi se levèrent aussi, sans rien dire, la première regardant Jeanne, Noémi regardant son beau-frère qui, devant le visage spectral de Jeanne, ne savait pas trouver un mot. Ce furent cinq ou six terribles secondes, pas davantage. Marie dit à voix basse :

« Nous partons? »

Selva répondit :

« Oui; cela vaut mieux. »

Et ce fut tout.

Les trois dames se retirèrent pour mettre leurs manteaux et leurs chapeaux, Jeanne dans une pièce, Marie et Noémi dans une autre. Giovanni accompagna ces dernières. « Eh bien? » La fièvre avait monté beaucoup; le professeur ne conservait aucune espérance. A cette nouvelle, Noémi se hâta de mettre son chapeau et alla dans la chambre de Jeanne, qui était occupée à mettre le sien. Jeanne se retourna, la vit venir pour un baiser, l'arrêta d'un geste, posa un doigt sur ses lèvres: elle ne voulait ni paroles ni larmes; et elle ne demanda pas de détails, ne demanda rien.

Puis ils se réunirent. Marie dit tout bas à Giovanni de prendre deux fiacres couverts, d'autant plus que le ciel était devenu sombre et qu'un orage d'hiver romain était imminent. Mais il n'y avait pas de fiacres. Giovanni était venu avec le landau des Mayda. On

monta donc dans ce landau fermé. Jeanne s'aperçut alors que ses compagnes étaient vêtues de noir, tandis qu'elle-même portait une robe cendrée, trop claire, trop élégante. Elle tressaillit légèrement; les autres l'interrogèrent du regard. Elle hésita une seconde, pensa qu'elle n'avait ni le temps ni le moyen de remédier à cela, répondit :

« Rien. »

On partit. Personne ne parla plus.

En tournant dans la rue du Pianto, le landau fut arrêté par un obstacle. Le ciel s'était encore obscurci, le tonnerre grondait, les chevaux se cabraient. Marie regarda par la portière, inquiète; Jeanne, qui était assise en face de Giovanni, lui demanda tout bas s'il avait télégraphié à dom Clément. Giovanni répondit que dom Clément était à la villa Mayla depuis dix heures et demie.

La voiture se remit en marche. A la place Montanara, la pluie commença. Les chevaux trottaient serré. Lorsqu'enfin le cocher les mit au pas, Marie regarda Giovanni : « C'est l'Aventin? Nous devons approcher. » Cela fut dit avec les yeux, non avec les lèvres. Jeanne n'était jamais venue par ce chemin; mais elle comprit cependant que l'on arrivait. Droite sur ellemême, elle regardait le mur qui passait devant ses yeux; elle le regardait attentivement, comme si elle avait voulu compter les joints des pierres. Les chevaux reprirent le grand trot. Près de Sant'Anselmo, des gens du peuple, arrêtés sur la droite et sur la gauche, suivaient des yeux la voiture. Giovanni murmura involontairement :

« C'est ici. »

Alors Jeanne eut un sursaut, se couvrit brusquement le visage avec ses mains. Marie, assise à côté d'elle, lui passa un bras autour du cou, se pencha toute, lui chuchota :

« Du courage ! »

DANS LE TOURBILLON DE DIEU

Mais Jeanne se resserra en elle-même, se défendit contre cette caresse; etNoémi fit signe à sa sœur, en hochant la tête, de ne pas continuer. Marie soupira.

Le landau tourna à gauche, entre deux haies de peuple, franchit une grille. Les roues grincèrent sur le sable, s'arrêtèrent. Un domestique vint à la portière, dit que M. le professeur priaitles visiteurs de vouloir bien entrer dans la villa. Ce fut alors seulement que Giovanni apprit à ses compagnes que Benedetto n'était plus dans la villa même, qu'il avait voulu être porté dans son ancienne petite chambre, au pavillon du jardinier. La voiture avança encore un peu ; les quatre visiteurs descendirent entre deux massifs de palmiers, devant un perron de marbre blanc. Il pleuvait toujours, mais pas beaucoup, et nul ne s'en souciait, ni le peuple qui se pressait à la grille, ni un groupe de personnes qui, dans l'allée des orangers, le long du mur d'enceinte, près du pavillon, regardaient les nouveaux venus. Quelqu'un se détacha de ce groupe: c'était De Leyni, qui monta le perron de marbre derrière Selva, l'arrêta sous une arcade du vestibule pompéien et lui parla à voix basse, sans même accorder un coup d'œil au magnifique décor qui apparaissait entre les deux massifs de palmiers, au fleuve de bégonias qui dévalait entre deux berges de bananiers, au ciel noir, orageux, tailladé de stries blanches, là-bas, sur les créneaux de la Porte Saint-Paul, sur la pyramide de Caïus Cestius et sur le funèbre bocage qui s'élève du cœur de Shelley.

Selva pénétra dans le vestibule et reparut un moment après, avec sa femme. L'un et l'autre descendirent le perron, en compagnie de De Leyni, se dirigèrent vers ces personnes qui semblaient les attendre dans l'allée des orangers. Au même instant, un éclat de voix indignées retentit près de la grille. La rue était pleine de peuple, et ces gens attendaient là depuis des heures, depuis que s'était répandu dans le quartier du Testaccio

le bruit que le Saint de Yenne était revenu malade à la villa Mayda. Jusqu'alors, ils s'étaient contentés de recevoir les nouvelles qu'on leur donnait : mais, à présent, ils demandaient qu'une députation pût entrer, voir le malade ; et les domestiques refusaient de porter ce message. Il s'ensuivit un échange de paroles irritées, qui tout à coup s'apaisa. Dans l'allée des orangers venait d'apparaître la haute et brune figure du professeur Mayda, et les gens étaient leurs chapeaux. Le professeur ordonna d'ouvrir la grille, dit au peuple que tout le monde verrait Benedetto, mais plus tard, et qu'en attendant ils pouvaient entrer dans le jardin. « Mais oui, mes pauvres gens ! »

Et le peuple entra, lent, respectueux. Quelques individus entourèrent le professeur, lui demandèrent, les yeux pleins de larmes :

« Est-ce vrai, monsieur le professeur, est-ce vrai qu'il est mourant? Dites! »

Et, derrière eux, d'autres se pressaient, inquiets, l'oreille tendue pour saisir la réponse. La réponse fut seulement :

« Eh ! que voulez-vous que je vous dise ?»

La mélancolie de cette face virile fut plus significative que les paroles prononcées ; et la foule s'avança avec un recueillement triste sur les pentes vertes, livides en face du ciel noir strié de blanc.

Benedetto aimait le professeur Mayda, peut-être encore incapable de foi, mais profondément convaincu qu'il y a des énigmes insolubles pour la science, généreux de caractère, hautain avec les puissants et doux avec les humbles. Il aimait aussi le jardin, les arbres, les fleurs et les gazons dont il avait été, comme du professeur lui-même, le serviteur et

DANS LE TOURBILLON DE DIEU

l'ami. Là, tout était plein de chères âmes innocentes, avec lesquelles, en certaines minutes d'extase, il avait adoré Dieu, posant les lèvres sur leurs mignons atours, sur une corolle, sur une feuille, sur une tige, dans une brise de fraîcheur végétale. L'idée de mourir au milieu de toutes ces choses lui plaisait. Quelquefois, sous un pin qui tournait vers le Celio son parasol plein de vent et de sonorités, il avait pensé à la dernière scène de sa Vision et il s'était contemplé au pied de cet arbre, étendu sur l'herbe dans la robe bénédictine, pâle, serein parmi des visages en pleurs, tandis que le pin chantait au-dessus de lui un mystérieux chant du ciel. Chaque fois il avait étouffé dans son cœur cette complaisance, non exempte de vanités égoïstes et humaines ; mais il n'avait pab réussi à en extirper la racine.

Il avait donc eu un mouvement de joie lorsque, chez le sénateur, Mayda avait annoncé son intention de ramener chez lui le malade. Mais, aussitôt après, il avait été pris d'un scrupule ; sa délicatesse et son sentiment chrétien se trouvaient en contradiction. Il savait qu'il était mal vu de la bru du professeur, dont le fils, officier de marine, était alors en Orient ; il prévoyait que, en retournant à la villa Mayda, il déplairait à cette dame et serait ainsi la cause de dissentiments entre elle et son beau-père. Mais comment dire cela sans accuser d'être peu juste et peu charitable une personne que son devoir, à lui, justement parce qu'elle ne l'aimait pas, lui prescrivait d'aimer d'un particulier amour ? Il demanda donc au professeur de le laisser aller à Sant'Onofrio. Et le changement fut si soudain que Mayda, interloqué, réfléchit une minute, comprit, lui dit en fronçant les sourcils :

« Voulez-vous que je ne pardonne jamais certaine chose à certaine personne? »

Benedetto ne fit plus de résistance. Seulement, le soir, lorsque l'heure fut venue de descendre à la voi-

ture et qu'il se sentit incapable de se tenir debout, il sourit et dit au professeur, en lui posant la main sur le bras :

« Vous savez que vous aurez un mort chez vous, demain ou après-demain? »

Le professeur répondit qu'avec Benedetto il ne mentirait pas, que cela était possible, mais que ce n'était pas certain.

«Et, reprit Benedetto qui ne souriait plus, vous savez aussi qu'auparavant il y aura...

— Oui, je sais ce que vous voulez dire, interrompit le professeur. Venez sans crainte, mon ami. Je ne suis pas croyant comme vous, mais je souhaiterais de l'être ; et j'ouvrirai respectueusement ma porte à qui vous voudrez... Nous allons prendre ceci, n'est-ce pas? »

Et il détacha de la muraille le crucifix que Benedetto avait apporté chez le sénateur ; puis il enleva le malade dans ses bras robustes.

Le trajet s'accomplit sans accident. Installé en travers dans le landau, sur un monceau de coussins, Benedetto, qui semblait diminué de taille, répondit par le sourire plus que par la parole aux fréquentes questions du professeur. Mayda lui tenait continuellement le poignet et, de temps à autre, lui administrait un cordial. A l'entrée de la villa, soit émotion, soit lassitude, le pauvre visage émacié blanchit et se couvrit de sueur, les grands yeux luisants se fermèrent. Mayda porta le malade sur son propre lit. Il en résulta que, quand Benedetto reprit connaissance, il ne sut plus où il était.

Dans cet état d'extrême épuisement, il ne revint pas à lui sans passer par des illusions de rêveries vaines. Il lui sembla qu'il était mort, qu'il gisait sur la face perpétuellement obscure de la lune, qu'il avait autour de lui le cône des rayons solaires fuyant à l'infini et que, sur le fond noir de ce cône, il voyait flam-

DANS LE TOURBILLON DE DLEU

boyer des yeux d'étoiles. Puis, peu à peu, il reconnut qu'il était dans un lit immense, tout noyé d'ombre, enveloppé d'une faible clarté qui se perdait vers des murailles imparfaitement visibles. En face de lui se déployait un azur tout parsemé de points brillants. Son cœur battit : « N'était-ce pas vraiment des étoiles ? » Il dut se référer aux sensations que lui donnaient le lit et son propre organisme, pour comprendre que c'étaient vraiment des étoiles, mais qu'il ne gisait pas sur la face de la lune. « Alors, où était-il? » Et il se laissa aller à une douceur qui l'envahissait, à la douceur de ne sentir presque plus son corps et de sentir Dieu dans son âme, tout voisin, tendre et ardent. Il était où il plaisait à Dieu.

Une main se posa sur son front, une petite lampe électrique l'éblouit, une voix affectueuse et forte lui dit:

« Comment vous trouvez-vous? »

Il reconnut Mayda. Alors il lui demanda où il était, pourquoi il n'était pas dans son ancienne chambrette. Avant même que le professeur eût répondu, un doute inquiet l'assaillit. « Le Crucifix? le cher Crucifix? Etait-il resté chez le sénateur? » Non, le Crucifix était là, sur la table de nuit. Le professeur le lui montra.

« Tu ne te souviens donc pas, expliqua-t-il, que nous l'avons rapporté avec nous? »

Benedetto le regarda, heureux de ce tutoiement nouveau, et tendit une main tremblante pour chercher celle de Mayda. Mais en même temps ce manque de mémoire l'humiliait. Etait-il donc sur le point de perdre l'intelligence? 11 avait médité, la veille, sur les dernières paroles qu'il adresserait à ses amis et à la personne qui lui avait si souvent fait sentir sa présence invisible. Mais allait-il perdre l'intelligence ?

Le professeur eut soin de le saturer de quinine. Au début, Benedetto accepta volontiers les injections

douloureuses et les potions amères, tant par désir de reprendre un peu de forces et de se défendre ainsi contre un obscurcissement de ses facultés, que par goût de souffrir. « Ah ! oui, souffrir, souffrir! » Les jours précédents, il avait souffert beaucoup, non de souffrances localisées, non de souffrances aiguës, mais d'une souffrance inexprimable, diffuse depuis les racines des cheveux jusqu'à l'extrémité des pieds. C'avait été pour son âme une béatitude, de pouvoir, en de tels moments, associer sa volonté propre à la Volonté Divine, accepter de l'Amour Divin toute la douleur que cet Amour lui avait destinée sans lui en dire le pourquoi, — un pourquoi mystérieusement impliqué dans le dessein de l'Univers, un pourquoi qui certainement était le bien, et non pas seulement le bien de sa personne souffrante, mais un bien universel, un bien qui rayonnait de son pauvre corps, sans limite connue, comme le mouvement qui, d'un atomeaen vibration, se propageauxconfinsdu monde. — « Quelle grande chose que de souffrir, de continuer humblement le Christ, de continuer la rédemption autant qu'il est possible à un pécheur, de compenser par sa propre douleur le mal que commettent les autres! » Là-bas, sur le sentier solitaire du Sacro Speco, près de l'Anio mugissant, parmi les montagnes religieuses, dom Clément lui avait parlé ainsi.

Quand la quinine avait commencé à lui bourdonner dans la tête, il s'en était effrayé. Ces remèdes l'hébétaient. Il appela le professeur; ce fut une sœur qui lui répondit. Il pria qu'on envoyât quelqu'un à l'église de la Bocca-della-Verità et qu'on fit venir un prêtre.

Le professeur, qui était allé prendre une heure de repos, reparut dans la chambre, rassura Benedetto et crut devoir lui dire enfin ce qu'il avait tu jusqu'alors. « Dom Clément avait télégraphié à Selva qu'il arriverait le lendemain matin, vers dix heures. » Benedetto en eut beaucoup de joie.

DANS LE TOURBILLON DE DIEU

« Mais ne sera-t-il pas trop tard? » demanda le malade.

Non, il était impossible que ce fût trop tard. Il n'y avait pas de danger immédiat. Ce qui déciderait de la vie ou de la mort, ce serait le retour de la fièvre ; et, même dans le cas le plus fâcheux, il y aurait encore beaucoup d'heures. Cela dit, Mayda craignit d'avoir parlé trop crûment, et il ajouta :

« Mais tu guériras. ».

Et il sortit de la chambre.. Les douleurs du malade avaient cessé. Benedetto, tout en songeant à dom Clément, passa du contentement tranquille à la somnolence et au rêve ; et les Esprits malins vinrent lui composer avec les dernières paroles du professeur une vision de mensonge.

Il se vit en face d'une énorme muraille de marbre, couronnée de riches balustrades, toute blanche de lune. Là-haut, derrière les balustrades, s'agitait au vent une épaisse forêt. Six escaliers, bordés aussi de balustrades, descendaient obliquement sur le front de cette muraille, trois à droite et trois à gauche, et aboutissaient à six paliers en saillie. Les balustrades supérieures étaient divisées par de petits pilastres qui soutenaient des urnes. Et voilà qu'entre les urnes, au milieu de chaque travée, apparaissaient dansantes, toutes en même temps, toutes vêtues de la même robe bleu de ciel et décolletées, toutes avec le même port gracieux de la tête, six jeunes femmes très belles; et toutes, avec le même geste de leurs bras nus, le buste penché en avant, tendaient vers lui, de là-haut, six coupes d'argent scintillantes. Puis elles se retiraient en même temps de la balustrade, reparaissaient en même temps sur les six escaliers, descendaient toutes ensemble avec une égale vitesse et, arrivées aux paliers, avançaient de nouveau vers lui leurs bustes gracieux, le regardaient avec une étrange gravité, lui tendaient de nouveau les six coupes scintillantes. Pas un mot ne

sortait de leurs lèvres,, et néanmoins il était manifeste que ces six jeunes femmes lui offraient dans l'argent une liqueur de vie, de santé, de plaisir.

11 sentait que cette offre lui causait une angoisse et un effroi mortels, et pourtant il ne réussissait pas à détacher son regard des coupes scintillantes, des beaux visages graves qui se penchaient vers lui. Il s'efforçait de fermer les paupières, mais il ne le pouvait pas ; d'invoquer Dieu, mais il ne le pouvait pas. A un certain -moment, les six danseuses inclinèrent les coupes, et six mobiles rubans de liquide sillonnèrent l'espace. « Comme j'ai fait à Praglia ! » pensa-t-il, dormant toujours et intervertissant les rôles dans sa mémoire troublée. Puis tout cela disparut, et ce fut Jeanne qui se dressa devant lui. Debout, serrée dans son manteau vert, bordé de skuntz, le visage dans l'ombre de son grand chapeau noir, elle le regardait comme elle l'avait regardé à Praglia, lors de la première rencontre. Mais, cette fois, le dormant saisit un rapport entre la gravité de ce regard et la gravité des faces des danseuses, entendit mentalement le langage silencieux de ces sept âmes : « Pauvre homme, tu connais maintenant ta douloureuse erreur, tu sais maintenant que Dieu n'est pas! » La gravité de leurs regards n'était que de la tristesse apitoyée. Les coupes de la vie, de la santé et du plaisir lui étaient offertes discrètement et sans joie, comme on offre à quelqu'un qui est dans le deuil, qui a perdu ses biens les plus chers, une chétive consolation, la seule qui lui reste. Ainsi Jeanne offrait son amour. Et le dormant fut envahi par cette prétendue évidence nouvelle : que Dieu n'est pas. C'était une véritable sensation physique, un froid répandu par tous ses membres et qui remontait lentement vers son cœur.

Il se mit à trembler, trembler, et il s'éveilla. Mayda était courbé sur lui, le thermomètre à la main. Benedetto lui dit, les yeux hagards :

DANS LE TOURBILLON DE DIEU

« Père ! Père ! Père ! »

La sœur suggéra :

« Notre Père qui êtes dans les cieux... »

Et elle aurait continué, de sa voix un peu niaise, sans un ordre brusque du professeur. Celui-ci appliqua le thermomètre au malade, qui s'en aperçut à peine. Benedetto s'absorbait tout entier dans un effort pour détacher de son moi intime les images des apparitions tentatrices et le souvenir de leur effroyable langage, pour se jeter, âme et conscience, dans le sein du Père, pour adhérer à Lui de tout son être, pour s'anéantir en Lui. Les images cédaient lentement, avec des retours agressifs qui devenaient de plus en plus brefs, de plus en plus faibles. Sa physionomie était tellement transfigurée par la tension mystique de son âme que Mayda en demeura stupéfait et oublia de regarder sa montre, jusqu'à ce que les traits du malade se fussent relâchés et recomposés dans la paix. Alors il se souvint, retira le thermomètre.

Derrière lui, la sœur tenait la petite lampe électrique, cherchant aussi à voir. D'abord le professeur ne distingua pas le degré. Pendant ces quelques secondes de silence et d'attention, ni l'un ni l'autre ne prirent garde que le malade s'était mis sur le flanc et observait le professeur. Enfin Mayda secoua l'instrument. Combien de degrés? La sœur n'osa pas le demander, et la face du professeur demeura impénétrable. Le malade allongea la main sans que celui-ci s'en aperçut, le toucha légèrement au bras. Alors Mayda se retourna vers Benedetto, lut dans ses yeux souriants la question : « Eh bien? » Il y répondit, non par des paroles, mais par un geste de la main ouverte qui signifiait : « Ni pis ni mieux. » Après quoi, il s'assit à côté du lit, toujours muet, impénétrable, regardant Benedetto qui ne le regardait plus, mais qui, recouché sur le dos, contemplait dans l'immense azur les points de lumière. Tout à coup Benedetto dit :

« Professeur, quelle heure est-il ?

— Trois heures.

— A cinq heures, voudrez-vous faire avertir un prêtre, à l'église de la Bocca-della-Verità?

— Parfaitement.

— Sera-t-il trop tard? »

A cette dernière question, le professeur répondit par un « non » sonore ; puis, après un moment de silence, il répéta « non », d'une voix plus basse, comme s'il tirait la conclusion d'un raisonnement intérieur. Le thermomètre avait monté à trente-sept degrés et demi ; depuis la veille au soir, cela faisait un degré de plus. Si le thermomètre continuait à monter rapidement, s'il y avait à craindre le délire, le professeur se proposait d'envoyer dès avant cinq heures à la Bocca-della- Verità. D'ailleurs, une montée rapide lui semblait peu probable, quoique ce trente-sept et demi n'eût rien de rassurant.

Il demanda au malade si la lumière de la lampe le gênait. « Non, elle ne le gênait pas physiquement ; mais elle le gênait spirituellement, parce qu'elle l'empêchait de voir par la fenêtre le ciel, la nuit étoilée. »

« Illuminatio mea, » dit-il d'une voix faible.

Le professeur ne comprit pas, le fit répéter, lui demanda quelle était sa lumière, entendit la voix faible qui murmurait :

« Nox. »

Mayda n'avait pas lu les Psaumes, ne connaissait pas le mot profond de cet ancien Hébreu auquel parut obscur notre petit soleil qui nous cache le monde supérieur. Il entendit sans comprendre. Il se tut, respectueusement.

Benedetto cherchait des yeux les étoiles. Sa propre conscience entrait en communication avec elles qui le regardaient, austères, sachant qu'avant la mort prochaine il allait recueillir toute l'histoire morale

DANS LE TOURBILLON DE DIEU

de sa vie pour l'exprimer en paroles qui seraient un premier jugement prononcé au nom de Dieu-Justice par l'impulsion de Dieu-Amour ; paroles qui ne se perdraient pas, car aucun mouvement ne se perd ; paroles qui apparaîtraient, on ne savait comment, on ne savait quand, on ne savait'où, pour la gloire du Christ, comme un témoignage suprême rendu à la Vérité morale par un esprit contre lui-même. Ainsi lui parlaient les étoiles silencieuses, animées de sa pensée.

Et sa vie se dessina tout entière dans son entendement, moins par les particularités saillantes des faits extérieurs que par la ligne morale de l'évolution interne. Il en vit toute la première partie dominée par une conception religieuse où l'égoïsme prévalait, ordonnée pour faire converger l'amour de Dieu et des hommes vers un bien individuel, vers une fin de perfection propre et de récompense. Il se sentait contristé de n'avoir ainsi observé qu'au sens littéral la loi qui met avant l'amour de soi-même l'amour de Dieu ; et c'était une tristesse douce, non pas qu'il lui fût facile de trouver des excuses à cette erreur, par exemple de l'imputer à des maîtres, mais parce qu'il éprouvait de la douceur à reconnaître son propre néant, parmi ce flot de grâce qui l'enveloppait. Son propre néant, il le sentait dans cette décomposition d'une foi défectueuse, décomposition opérée autrefois par la révolte des sens, dans cette dépression qui s'était produite au centre de sa vie, tout entière faite de sensualité, de faiblesses, de contradictions, de mensonges ; et il le sentait encore dans la période de sa vie postérieure à sa conversion, conversion qui avait été l'œuvre d'une force impulsive, d'une Volonté interne plus puissante que sa volonté propre : car, même dans cette dernière période, il n'avait rien fait, lui, personnellement, sinon résister à l'impulsion bonne. Il souhaita avec passion de déposer comme une lourde dépouille tout ce moi qui le surchargeait. Il reconnut que l'importance qu'il attri-

buait à sa Vision faisait aussi partie de ce moi pesant; il aspira à la Vérité Divine close dans son mystère, quelle que fût cette Vérité ; il se donna à elle avec une palpitation de désir si violent que son cœur en fut presque brisé ; et les étoiles firent éclater en lui un sentiment si vif de l'incommensurable grandeur de la Vérité Divine en comparaison de l'idée que s'en faisaient lui et ses amis, et tout ensemble une foi si certaine d'être sur le chemin de cette immensité, qu'il s'écria, relevant brusquement la tête :

« Oh ! »

La garde s'était assoupie, mais non le professeur. Celui-ci demanda :

« Qu'y a-t-il ? Tu vois quelque chose ? »

D'abord, Benedetto ne répondit pas. Le professeur haussa la petite lampe et se pencha sur le malade qui se tourna vers lui, le regarda avec une expression de désir intense, puis, après l'avoir longuement regardé, soupira :

« Ce qu'il y a, professeur, c'est que, vous aussi, vous irez où je vais.

— Mais sais-tu où tu vas?

— Je sais, répondit Benedetto, que je me sépare de tout ce qui est corruptible et lourd. »

Ensuite il demanda si quelqu'un était allé à la paroisse. « Eh quoi ? il ne s'était écoulé qu'un quart d'heure?» Il lui semblait qu'il y avait un siècle. Il s'excusa, supplia le professeur de se retirer, de prendre du repos, contempla de nouveau les feux célestes ; puis il ferma les yeux, désira Jésus, deux bras humains qui le soulèveraient et l'étreindraient, une poitrine humaine, animée du souffle de Dieu, où il pourrait cacher son visage lorsqu'il entrerait dans l'immense mystère.

Il reçut l'Extrême-Onction à six heures. Le thermomètre avait monté de quelques lignes.

A neuf heures, Benedetto demanda Giovanni Selva.

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On, lui répondit qu'il était venu et qu'il était reparti, mais que De Leyni était là. Malgré l'opposition du professeur, le malade voulut le voir, lui dit qu'il désirait saluer au moins quelques-uns de ses amis des catacombes. De Leyni connaissait ce désir, dont Giovanni lui avait parlé ; il put donc annoncer à Benedetto que ses amis s'étaient donné rendez-vous à la villa Mayda pour une heure. La sœur infirmière, arrivée quelques instants auparavant pour remplacer sa compagne, eut l'imprudence d'avertir tout haut que beaucoup de gens du peuple réclamaient des nouvelles. Sur le moment, Benedetto ne dit rien ; mais, quand De Leyni fut sorti, il voulut parler au professeur. Le professeur était absent : il avait dû se rendre à l'Université. Le propos de l'infirmière avait fait prendre définitivement à Benedetto une résolution conçue depuis que les premières lueurs du jour lui avaient permis de distinguer, sur les murailles de la chambre, des sujets mythologiques peints dans le style de la Maison de Livie. Un indicible désir de son ancienne chambrette l'obséda : c'était là qu'il lui aurait plu de voir ses amis, de voir les gens du peuple qui souhaitaient de le saluer, et aussi l'autre personne, si elle venait. Il pria que l'on parlât au jardinier et aux domestiques ; il leur exprima son désir; et, comme ceux-ci refusaient de le transporter, il les en supplia pour l'amour de Dieu, les émut tant qu'ils cédèrent, au risque d'être chassés par leur maître. « De vraies idées de Saint ! » pensa la sœur.

Enroulé dans des couvertures, le Crucifix à la main, Benedetto fit le trajet entre les bras du jardinier et d'un domestique. Sa consolation, lorsqu'il se retrouva dans sa pauvre chambrette, fut si grande que tous les assistants le crurent mieux. Mais le thermomètre montait.

A une heure, le thermomètre marquait trenteJneuf degrés. Dom Clément était arrivé à dix heures et demie.

Les Selva et De Leyni rejoignirent le groupe des personnes qui attendaient dans l'allée des orangers. Tous étaient des laïques, sauf un jeune prêtre des Abruzzes, petit, au visage olivâtre, aux yeux noirs, profonds et ardents. Il y avait là l'étudiant Elia Viterbo, aujourd'hui chrétien, baptisé par ce prêtre ; il y avait le blond jouvenceau lombard, disciple préféré du maître; il y avait un jeune ouvrier, aussi des Abruzzes, ami du prêtre, très beau, avec une face d'apôtre ; il y avait cet Andréa Minucci, de la réunion religieuse tenue à Subiaco; il y avait un peintre, un officier de marine détaché au ministère, d'autres encore; et tous ces hommes auraient sacrifié n'importe quel amour terrestre à l'amour de Benedetto. Aucun d'entre eux n'avait cru vraie une seule des calomnies répandues contre lui; ils l'avaient défendu avec une véhémente indignation contre leurs camarades soupçonneux. De Leyni était du nombre. Ces hommes admiraient et révéraient en Giovanni Selva un homme admiré et révéré par le Maître, et cela les rendait un peu timides vis-à-vis de lui. Depuis quelque temps, ils étaient à l'attendre dans l'allée des orangers, parce qu'ils ne voulaient pas entrer sans lui chez le Maître. Plusieurs avaient les yeux mouillés de larmes.

A l'approche des Selva, ils se découvrirent tous, en silence. Giovanni, suivi par le groupe, s'achemina vers le pavillon. Sa femme venait la dernière. Un des jeunes gens lui fit signe de passer devant; mais elle ne voulut pas, et personne n'insista. Ce n'était ni le lieu ni l'heure de faire des cérémonies; et d'ailleurs Marie comprenait que ces hommes étaient appelés avant elle à continuer l'œuvre de Benedetto. Ils mar-

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chaient en silence, la tête découverte malgré la pluie, Selva comme les autres.

Mayda les reçut au seuil du pavillon. A son retour de l'Université, il avait accueilli par un terrible éclat de colère la nouvelle du transport de Benedetto dans le pavillon, et maintenant il tempêtait contre l'infirmière, contre le jardinier, contre les domestiques; mais, dans son for intérieur, après avoir examiné le bulletin des températures notées toutes les trente minutes, il s'était convaincu que ce coup de folie n'avait pas modifié sensiblement le cours de la fièvre. Lorsqu'on lui demanda s'il convenait de rester peu de temps dans la chambre et de faire en sorte que le malade parlât le moins possible, il répondit :

« Faites tout ce qu'il désire : c'est le banquet du condamné. »

Et il les précéda sur l'escalier de bois.

« Tes amis ! » dit-il en ouvrant la porte.

Il les fit entrer, referma la porte, s'adossa contre un des montants, les mains derrière le dos, les regards fixés sur le malade. Et sa haute personne brune ne bougea plus, pendant tout le temps que Benedetto entretint ses fidèles.

Benedetto avait le visage ardent, les yeux luisants, la respiration fréquente. Il salua ses amis d'un « merci » où vibrait une surexcitation joyeuse qui leur arracha des sanglots. Alors il leva la main, comme pour les inviter à s'apaiser. Depuis qu'il avait reçu le Viatique, sa continuelle prière avait été de pouvoir parler à ses disciples préférés, d'obtenir de Dieu des paroles de vérité et la force suffisante pour les dire. Maintenant, il sentait sa poitrine pleine de l'Esprit.

« Approchez, » murmura-t-il.

Le jouvenceau blond passa devant tous les autres, et, le visage baigné de larmes silencieuses, il s'agenouilla près du lit. Le Maître lui posa une main sur le front et prononça :

« Restez unis. »

Chacun comprit que cette âme allait jeter la suprême lumière de l'enseignement et du conseil, et chacun réprima ses pleurs. La voix de Benedetto se fit entendre dans le plus profond silence.

« Priez sans trêve et enseignez à prier sans trêve. C'est le premier fondement. Lorsque l'homme aime d'un véritable amour, soit une personne humaine, soit une idée de sa propre intelligence, son esprit adhère en secret, sans interruption, à l'objet aimé, dans le moment même où il se livre à toutes les besognes de la vie, besognes d'esclave ou besognes de roi; et cette préoccupation ne l'empêche pas d'être attentif à sa tâche, et il n'a pas besoin d'adresser de longs discours à ce qu'il aime. Les hommes qui appartiennent au monde peuvent ainsi porter dans leur cœur une créature, une idée de vérité ou de beauté. Vous, portez toujours dans le vôtre le Père, que vous n'avez pas vu, mais que tant de fois vous avez senti comme un Esprit d'amour qui soufflait en vous et qui vous inspirait le désir ineffable de vivre pour lui. Si vous faites cela, votre action sera tout entière animée par l'esprit de Vérité. »

Il se reposa un peu, regarda dom Clément assis près du lit, lui sourit.

« Vos paroles, dans ce cher couvent de Sainte- Scolastique! » dit-il.

Et il continua :

« Soyez purs dans votre vie : car, autrement, vous déshonoreriez le Christ devant le monde. Soyez purs dans votre pensée : car, autrement, vous déshonoreriez le Christ devant les esprits de bonté et devant les esprits de perversité qui se combattent en l'âme des vivants.»

Il entoura ensuite de son bras la tête de l'adolescent blond, comme pour la défendre du mal, et, dans son âme, il pria pour lui, qui était peut-être sa plus chère espérance. Puis il reprit :

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« Soyez saints. Ne cherchez ni lucre ni honneurs; mettez en commun, pour vos œuvres de vérité et de charité, votre superflu dont la voix intérieure de l'Esprit fera la mesure. Soyez de bienfaisants amis pour toutes les douleurs humaines qui se présenteront à vous ; soyez pleins de mansuétude pour tous ceux qui vous offenseront ou qui vous tourneront en dérision, et ceux-là seront nombreux, même au sein de l'Eglise; soyez intrépides en face du mal; prêtezvous assistance les uns aux autres. Car, si vous ne vivez pas ainsi, vous ne pourrez servir l'Esprit de Vérité; car la Vérité, c'est à vos fruits que le monde la reconnaîtra ; car c'est à vos fruits que vos frères sauront que vous êtes du Christ. »

Dom Clément, par pitié pour sa respiration haletante, se pencha sur lui, lui conseilla tout bas de se reposer. Benedetto serra la main du moine, se tut quelques instants. Puis, levant sur lui ses grands yeux qui brillaient :

« Hora mit, » dit-il.

Et il recommença :

« Que chacun de vous accomplisse les devoirs du culte ainsi que l'Église l'ordonne, selon une stricte justice et avec une parfaite obéissance. Ne prenez pas de noms pour votre association, ne parlez jamais collectivement, ne vous faites pas de règles communes autres que celles que je vous ai dites. Aimez-vous : l'amour suffit. Et soyez en communication les uns avec les autres. Il y a dans l'Eglise beaucoup d'ouvriers qui travaillent à la tâche que, vous aussi, vousallez entreprendre avec la préparation morale que je vous ai prescrite, c'est-à-dire, qui travaillent à purifier la foi et à faire pénétrer dans la vie la foi purifiée. Honorezles, écoutez-les; mais ne les faites point participer à votre association, s'ils ne viennent à vous spontanément pour mettre leur superflu en commun. Vous reconnaîtrez à ce signe que c'est Dieu qui vous les envoie. »

Benedetto s'interrompit, pria doucement Giovanni Selva de venir plus près.

« Je désire vous voir, reprit-il. Ce que j'ai déjà dit, et, plus encore, ce que je vais dire, est né de vous. »

Il tendit la main pour prendre celle de dom Clément et il ajouta :

« Dom Clément le sait bien. Nous devons sentir Dieu présent en nous-mêmes; mais chacun de nous doit aussi le sentir présent en autrui; et moi, je le sens si vivement en vous ! Le voilà, le véritable fondement de la fraternité humaine ; et c'est pourquoi ceux qui aiment les hommes et qui se figurent être froids envers Dieu, ne laissent pas d'être plus près du Royaume céleste que tant de gens qui se figurent aimer Dieu et qui n'aiment pas les hommes. »

Le jeune prêtre qui se tenait presque timidement derrière Giovanni, s'écria : « Oh ! que c'est vrai! » Giovanni courba la tête en soupirant. La haute figure brune, adossée à l'un des montants de la porte, ne bougea pas; mais son regard, fixé sur Benedetto, eut une intensité, une tendresse, une tristesse indicibles.

Dom Clément se pencha de nouveau vers le malade, lui dit de s'arrêter un peu ; la sœur aussi l'en pria. Ni Mayda ni les disciples ne parlèrent. Benedetto but une gorgée d'eau, remercia ; et il poursuivit son discours.

« Purifiez la foi pour les adultes, auxquels ne saurait convenir la nourriture des petits enfants. Cette partie de votre œuvre se rapporte à ceux qui sont hors de l'Eglise, soit qu'ils lui appartiennent, soit qu'ils ne lui appartiennent pas nominalement, à ceux parmi lesquels vous vous mêlerez sans cesse. Travaillez à glorifier l'idée de Dieu, en adorant par-dessus toutes choses la Vérité et en enseignant qu'il n'y a pas de vérité contre Dieu ni contre Sa loi. Mais prenez garde aussi que les petits enfants n'approchent pas leurs lèvres de la nourriture des adultes. Ne vous offensez pas d'une

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foi impure, d'une foi imparfaite, là où la vie est pure, là où la conscience est juste : car, en comparaison des profondeurs infinies de Dieu, minime est la différence entre la foi d'une pauvre femme et votre foi, à vous ; et, si la conscience de la pauvre femme est juste, si sa vie est pure, vous ne passerez pas avant elle dans le Royaume des Cieux. Ne publiez jamais d'écrits sur les questions religieuses difficiles pour les vendre, mais distribuez-les avec prudence et n'y mettez pas votre nom.

« Travaillez afin que la foi purifiée pénètre dans la vie. Cette tâche-là se rapporte à ceux qui sont dans l'Eglise, qui veulent rester dans l'Eglise, et ils s'appellent foule, peuple innombrable; elle se rapporte à ceux qui croient véritablement aux dogmes et qui se complairaient à y croire davantage encore, à ceux qui croient véritablement aux miracles et qui se complairaient à y croire davantage encore, mais qui ne croient pas véritablement aux Béatitudes et qui disent au Christ : « Seigneur, Seigneur ! », mais qui pensent qu'il serait trop dur d'accomplir tout ce qu'il ordonne et qui n'ont pas même assez de zèle pour chercher Sa Volonté dans le Livre Saint et qui ne savent pas que religion, c'est avant tout action et vie. A ceux-là qui prient abondamment, et trop souvent comme des idolâtres, enseignez l'usage, non seulement des prières prescrites par la règle, mais aussi de la prière mystique en laquelle résident la foi la plus pure, la plus parfaite espérance et la plus parfaite charité, de cette prière qui par elle-même purifie l'âme, purifie la vie. Vous dis-je de prendre publiquement la place de Pasteurs? Non. Que chacun travaille dans sa propre famille; que chacun travaille parmi ses amis personnels; que ceux qui le peuvent travaillent parle livre. De cette façon, vous préparerez aussi le terrain où croissent les Pasteurs... Mes enfants, je ne vous promets pas que vous renouvellerez le monde. Vous tra-

vaillerez dans la nuit, sans profit apparent, comme Pierre sur la mer de Galilée ; mais enfin le Christ viendra, et alors votre gain sera immense. »

Il se tut, pria pour ses disciples, soupira en prévision des grandes souffrances que leur feraient subir des ennemis de diverses espèces; et il proféra ces dernières paroles :

« Plus tard, vos prières; maintenant, votre baiser. »

Les disciples demandèrent tout d'une voix à être bénis. Il s'en défendit, protesta de son indignité.

« Je ne suis que le pauvre aveugle à qui le Seigneur a ouvert les yeux avec de la fange. »

Dom Clément fit semblant de ne pas entendre, s'agenouilla et dit :

« Moi aussi. »

Benedetto, avec une humble obéissance, lui imposa la main sur la tête, prononça les paroles latines de la bénédiction rituelle et l'embrassa. Il fit de même pour tous, l'un après l'autre ; et chacun eut la sensation que, de cette main, le vent de l'Esprit s'insinuait dans son âme. Quand ce fut le tour du prêtre, celui-ci murmura :

« Maître, et nous? »

Le mourant se recueillit quelques instants et répondit :

«Soyez pauvres et vivez en pauvres; soyez parfaits; ne vous complaisez ni aux titres ni aux vêtements honorifiques; ne vous enorgueillissez ni de l'autorité personnelle ni de l'autorité collective; aimez ceux qui vous haïssent; abstenez-vous de l'esprit de parti; pacifiez au nom de Dieu ; n'acceptez pas de charges civiles; ne tyrannisez pas les âmes et ne cherchez pas à les gouverner trop; ne cultivez pas artificiellement des sujets pour le sacerdoce; priez Dieu de vous faire nombreux, mais ne craignez pas d'être en petit nombre; ne vous imaginez pas que beaucoup de science humaine vous soit nécessaire : la seule chose qui vous est nécessaire, c'est un grand respect pour

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la raison et une grande foi en la vérité universelle et indivisible. »

Marie Selva s'approcha la dernière, s'agenouilla à deux pas du lit. Le malade lui sourit, lui fit signe de se relever.

« Je vous ai déjà bénie en votre époux, lui dit-il. Je ne saurais vous séparer l'un de l'autre. Vous êtes une partie de son âme. Vous êtes son courage. Soyez-le toujours et de plus en plus, aux heures pénibles qui l'attendent. Et soyez, tous les deux ensemble, la poésie de l'amour chrétien, jusqu'au terme. Veuillez rester quelques minutes ici encore. »

Tandis que les disciples sortaient, la lumière baissait rapidement dans la chambre. On entendit un roulement de tonnerre; la sœur alla près de la fenêtre, pour la fermer. Mais d'abord elle regarda dans le jardin et s'écria :

« Les pauvres gens ! »

Benedetto interrogea la sœur, apprit que le jardin fourmillait de personnes venues pour le voir, qu'une pluie d'orage était imminente. Il pria les Selva d'attendre et Mayda de faire entrer le peuple.

Un lourd piétinement retentit sur le petit escalier de bois. La porte s'ouvrit; des gens du peuple entrèrent doucement, sur la pointe des pieds. En un instant, la chambre fut pleine. Une foule de têtes découvertes se pressait à la porte. Personne ne parlait; tous contemplaient Benedetto, émus, respectueux. Benedetto salua des deux mains, les bras ouverts.

« Je vous remercie, dit-il. Priez comme je l'ai sûrement enseigné à quelques-uns d'entre vous. Et Dieu soit avec vous, toujours ! »

Un gros homme lui répondit, très rouge :

« Nous, on priera; mais vous, vous n'allez pas mourir. 11 ne faut pas croire une chose pareille. N'importe : bénissez-nous tout de même.

— Oui, bénissez-nous î répéta-t-on de tous côtés. Bénissez-nous ! »

Cependant il arrivait du dehors des voix impatientes, celles des personnes qui voulaient mais ne pouvaient pas monter. Benedetto dit quelques mots à dom Clément, tout bas; et dom Clément ordonna que les personnes présentes défileraient devant le lit et sortiraient de la chambre, pour que les autres pussent défilera leur tour.

Ils passèrent tous, un à un. C'était le menu peuple du Testaccio, des ouvriers, des garçons de magasin, des marchands de fruits, des camelots, des gueux. Benedetto, de temps à autre, répétait d'une voix lasse quelques paroles d'adieu. « Au revoir... Priez pour moi... Nous nous retrouverons en Paradis... » Tel, en passant devant lui, pliait silencieusement les genoux; tel autre touchait le lit et faisait le signe de la croix; tel autre lui recommandait des personnes chères ou lui adressait des remerciements. L'un d'eux lui demanda pardon, pour avoir cru à ses calomniateurs. Et alors il y eut toute une série de « moi aussi ! moi aussi! » Quand passa la petite bossue de la rue de la Marmorata, elle se mit à lui raconter en pleurant que son vieux prêtre s'était confessé et qu'il aurait voulu dire à Benedetto toute sa gratitude. Celui qui était derrière elle la poussa, et elle disparut de ses yeux pour toujours. Ainsi passèrent devant lui et disparurent pour toujours tant de personnes qu'il avait consolées dans leur esprit et dans leur corps. Il en reconnut plusieurs et il les salua d'un geste. Ceux-là, en se retirant, continuaient à tourner vers lui leurs visages trempés de larmes. La file descendante frôlait sur l'escalier la file montante, lui donnait par avance les impressions de la chambre douloureuse. « Ah! quel visage!... Ah! quelle voix!... Mon Dieu, il se meurt!... C'est un ange du ciel!... Vous allez voir!... Il a le Paradis dans les yeux ! » Beaucoup d'entre eux murmuraient des malé-

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dictions contre les infâmes qui l'avaient calomnié; beaucoup d'entre eux parlaient, en frémissant, de poison et de crime. « Grand Dieu! Emmené par les policiers, il revenait dans cet état !» Les roulements continus et lugubres du tonnerre et la plainte égale de la pluie battante couvraient les chuchotements apitoyés et indignés.

Quand le flot du peuple se fut écoulé, Mayda fit ouvrir la fenêtre pour renouveler l'air. Benedetto pria qu'on lui relevât un peu la tête, parce qu'il désirait voir le grand pin incliné vers le Celio. La verte et sombre couronne du parasol coupait obliquement le ciel orageux. Il la regarda longuement. Lorsqu'on lui eut reposé la tête sur l'oreiller, il fit signe à dom Clément de se pencher vers lui et dit, presque à l'oreille du moine :

« Vous savez : quand on m'a transporté de la villa dans cette chambre, j'ai senti une forte impulsion à demander qu'on me portât sous ce pin, pour y mourir. Mais j'ai pensé que cela était trop voulu et que ce n'était pas bon... »

Et il ajouta, en souriant :

« D'ailleurs la robe aurait fait défaut. »

Un léger mouvement des lèvres de dom Clément lui révéla que le moine avait rapporté de Subiaco la robe bénédictine. Il en eut un accès d'émotion violente. Les mains jointes, il demeura en silence aussi longtemps que dura la lutte intérieure entre deux sentiments contraires, dont l'un lui faisait désirer que la Vision s'accomplît, tandis que l'autre lui faisait craindre qu'elle ne s'accomplît pas d'une manière naturelle. Il se recueillit dans un acte d'abandon à la Volonté Divine.

« Le Seigneur veut que je meure ici, dit-il. Mais il permet que j'aie au moins cette robe sur ma couche, avant de mourir. »

Dom Clément le baisa au front.

Cependant les Selva attendaient à l'écart. Benedetto les appela près de lui, leur dit qu'il recevrait Mme Dessalle dans une demi-heure, mais qu'il la priait de ne pas venir seule ; elle pourrait venir avec eux. Mayda sortit avec les Selva. La religieuse sommeillait. Alors Benedetto pria Dom Clément de se rendre après sa mort chez le Souverain Pontife, pour lui dire que la dernière partie de la Vision ne s'était pas réalisée, que par conséquent toute l'apparence miraculeuse de sa vie s'évanouissait, et aussi que, à l'heure du trépas, la bénédiction du Pape lui avait été très douce.

« Et de plus, conclut-il, vous lui direz que j'espère pouvoir encore parler à son cœur. »

L'oppression avait diminué ; mais la voix s'affaiblissait, les forces déclinaient. Dom Clément lui prit le poignet, qu'il retint longuement; puis il se leva.

« Vous allez chercher la robe? » demanda Benedetto. avec un sourire.

Le beau visage du moine se couvrit de rougeur; mais il surmonta le sentiment humain qui lui conseillait de dissimuler, et il répondit :

« Oui, mon ami. Je crois qu'il est temps.

— Quelle heure est-il?

— Cinq heures et demie.

— Et vous croyez que ce sera pour sept heures? pour huit heures?

— Non, pas si tôt. Mais je voudrais te donner tout de suite cette consolation. »

Dans un petit salon de la villa, Giovanni Selva dit à sa femme, après avoir regardé sa montre :

« Allez, maintenant. »

Il avait été convenu que Marie et Noémi accompagneraient Jeanne près de Benedetto. Noémi tendit les mains à son beau-frère et lui annonça, toute tremblante :

« Tu sais : je vais lui donner une nouvelle qui

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regarde mon âme. Ne t'offense pas si je la lui donne avant de te la donner, à toi. »

Jeanne devina aussitôt la nouvelle que Noémi voulait porter au mourant : celle de sa prochaine conversion au Catholicisme. Toute la force qu'elle avait recueillie en elle pour la minute suprême l'abandonna. Elle embrassa Noémi et elle éclata en sanglots. Les Selva, se méprenant sur la raison de ces pleurs, lui dirent d'avoir du courage. Jeanne, parmi les sanglots, pria les deux femmes d'y aller seules. « Quant à elle, non, elle ne pouvait pas y aller ! » Noémi comprit : Jeanne ne voulait pas y aller parce qu'il lui serait impossible de faire ce qu'elle-même ferait. Alors elle la supplia, la conjura, lui murmura, tout en la tenant embrassée :

« Pourquoi ne cèdes-tu pas, en ce moment-ci? »

Jeanne répondit, toujours sanglotant :

« Oh ! tu me comprends bien ! »

Et, comme Noémi protestait qu'elle-même ne voulait plus y aller, Jeanne à son tour la conjura d'y aller, d'y aller tout de suite, de ne pas tarder à lui donner cette consolation. Quant à Jeanne, non, elle ne pouvait pas, ne pouvait pas, ne pouvait pas ! Il n'y eut pas moyen de la convaincre. Un domestique vint appeler Selva. Marie et Noémi partirent.

Jeanne, restée seule, eut un instant l'idée de les rejoindre, de céder, d'aller, elle aussi, lui dire une parole de joie. Elle tomba à genoux, tendit les bras comme s'il était devant elle, se mit à sangloter : « Mon bien-aimé, mon bien-aimé, comment pourrais-je mentir avec toi? » Elle avait maintes fois lutté contre l'empire de son propre scepticisme, mais en vain. Elle savait qu'un élan de soumission à la foi ne serait pas durable.

« Pourquoi ne veux-tu pas que je vienne seule? gémit-elle encore, toujours à genoux. Pourquoi ne veux-tu pas que je vienne seule? Pour que les con-

sciences pieuses ne s'offensent pas? Pour que mon désespoir ne te trouble pas? Oh! pourquoi ne veuxtu pas que je vienne seule? Puis-je dire en leur présence ce que j'ai au dedans de moi-même ? Toi qui es bon comme ton Seigneur Jésus, pourquoi ne veux-tu pas que je vienne seule ? »

Elle se releva brusquement, persuadée que, si Piero l'entendait, il répondrait : «Oui, viens. » Elle resta une minute comme pétrifiée, les mains aux tempes; puis, à pas lents, semblable à une somnambule, elle sortit du petit salon, traversa le vestibule, descendit au jardin.

Il pleuvait si torrentiellement, le ciel, traversé de temps à autre par le grondement du tonnerre, était si noir que, ce soir de février, dès avant six heures, il faisait presque nuit. Jeanne s'avança comme elle était, la tête nue, sous l'averse drue et froide, prit sans hâte, non l'allée des orangers, à droite, mais le sentier qui, à gauche, entre deux rangées d'agaves descendait vers un bosquet de lauriers, d'oliviers et de cyprès où grimpaient des roses. Elle dépassa le grand pin qui regardait le Celio et, tournant par une longue allée courbe, elle arriva près de la fontaine que recevait un sarcophage antique, dans une enceinte de myrtes, sur la pente, un peu plus bas que le pavillon du jardinier. Là, elle s'arrêta.

Une fenêtre du pavillon était éclairée ; sans aucun doute c'était la fenêtre de Piero. Une ombre y passa. « Noémi, peut-être?» Jeanne s'assit sur le bord de la vasque marmoréenne. « Etait-il possible de se noyer dans cette eau? S'il n'y avait pas eu Carlino, aurait-elle cherché à mourir?» Pensées vaines, auxquelles elle ne s'attarda pas. Elle attendit, attendit sous la pluie froide, les yeux et l'âme tournés vers la fenêtre lumineuse. D'autres ombres y passèrent. «S'en allaient-ils, maintenant? Oui, peut-être que Marie et Noémi partaient; mais elles ne laisseraient pas Piero seul. Il y

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aurait là le professeur, il y aurait le bénédictin, il y aurait la religieuse... Eh bien! elle voulait essayer! » Un pas précipité, dans l'allée, des orangers; on se dirigeait vers le pavillon. Jeanne se rassit. L'inconnu entra. Des ombres s'agitèrent de nouveau à la fenêtre. Puis deux personnes sortirent, parlant avec vivacité; les voix étaient celles du professeur et de Giovanni. Ils semblaient parler de quelqu'un venu pour prendre des nouvelles. D'autres personnes sortirent encore ; l'eau des gouttières clapota sur les parapluies. Marie et Noémi, sûrement! Jeanne se leva, s'achemina vers le pavillon.

Elle franchit la porte, aperçut des gens dans la cuisine du jardinier, pria une jeune fille d'aller voir qui était auprès du malade. Celle-ci hésita, essaya de s'excuser; mais enfin elle se décida et monta. Il y avait près du malade le moine et la religieuse. Jeanne demanda un peu de papier, un crayon, de la lumière ; et elle se mit à écrire :

« Mon Père, je m'adresse... »

Elle s'interrompit, se tint aux écoutes. On descendait l'escalier de bois. « Un pas d'homme. C'était donc le moine. Alors, elle lui parlerait. » Elle jeta le crayon, vint au-devant de dom Clément sur l'escalier. Comme l'escalier était obscur, dom Clément la prit pour Marie Selva.

« Il est paisible, dit-il avant même qu'elle eût ouvert la bouche. Il semble dormir. Votre sœur lui a fait beaucoup de bien par ce qu'elle lui a dit. Le professeur croit qu'il pourra vivre jusqu'à l'aube. Faites venir aussi l'autre dame : il l'a demandée. Je croyais que vous aviez été la chercher. »

Jeanne se tut, s'écarta. Le moine fit « pardon », et il passa sans la regarder, entra à la cuisine pour y avoir un peu de pain et un peu d'eau : car il était à jeun depuis le soir précédent. Jeanne tremblait comme une feuille. « Il l'avait demandée! » Ces paroles, cette

faveur du hasard lui donnaient le vertige. Elle monta doucement, poussa doucement la porte. La religieuse, en la voyant entrer, fit mine de se mettre debout. Jeanne porta un doigt à ses lèvres pour lui dire de rester immobile, s'approcha doucement du lit, aperçut une longue chose noire étalée sur les couvertures, s'arrêta, prise d'épouvante, ne comprit pas. Elle entendit un faible gémissement. Le malade leva la main droite, eut un geste vague, comme s'il cherchait quelque chose. La religieuse se dressa; mais Jeanne, plus prompte, s'élança vers l'oreiller, se pencha sur Piero qui recommençait à gémir, à remuer la main.

Jeanne l'interrogea, anxieuse. Il ne répondit pas, gémit, regarda quelque chose près de sa couche ; et Jeanne lui offrit un verre d'eau. Mais il secoua la tête, et elle se désespéra de ne pas comprendre, « Ah! le Crucifix, le Crucifix! » La sœur ramassa la lampe posée à terre. Jeanne présenta le Crucifix à Piero, qui y appliqua ses lèvres; et il la regarda, la regarda avec ses grands yeux luisants où déjà était la mort. La religieuse poussa un cri, se précipita pour appeler le moine. Piero regardait Jeanne, regardait Jeanne, s'efforçait de saisir le Crucifix à deux mains, de le hausser vers elle; ses lèvres s'agitaient, s'agitaient, mais il n'en sortait aucun son. Jeanne saisit dans ses mains les mains de Piero, baisa le Crucifix d'un baiser passionné. Alors il ferma les yeux; et son visage s'illumina d'un sourire, s'inclina un peu sur l'épaule droite, ne bougea plus.

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