‹ Le Saint-Graal; ou, Le Joseph d'Arimathie; première branche des romans de la Table ronde, publié d'après des textes et des documents inéditsChapitre 21 sur 23 · PAR ROBERT DE BORRON · texte numérisé non relu

PAR ROBERT DE BORRON

D'après le manuscrit unique de M. AMBROISE FIRMIN-DIDOT,

Membre de l'Iiistitut.

ÉTUDE SUR CE ROxMAN.

L"a Quête du Saint Graal par Perceval est la dernière partie duMs. Didot ; cet épisode est réellement le complément du roman de Robert de Borron, soit que ce dernier en ait été l'auteur, soit que ce complément, jugé nécessaire, ait été composé plus tard par des arrangeurs, jaloux de donner une fin au roman du chevalier français.

Perceval, fils d'Alain le Gros et petit-fils de Brons, réalise bien le type de ce « tiers bons, » dernier terme de la Trinité terrestre qui doit posséder le Graal.

lu>

Dans le Perceval de Chrestieri de Troyes, qui s'appuie plutôt sur le Saint Graal de Gautier Map que sur celui de Robert de Borron, Perceval reçoit directement le saint Graal de Brons, comme dans la donnée française ; mais il n'est plus que le neveu de ce dernier par sa mère, sœur de Brons. Dès lors, l'ordre ternaire des possesseurs du Graal est rompu et il est impossible de rattacher sur ce point, la conception de Chrestien aux idées de Robert de Borron.

Cependant son poëme s'éloigne encore plus du roman de Gautier Map qui fait Galaad le dernier possesseur du saint Graal, Galaad, descendant trèsindirect de Brons par Josué, l'un des fils de ce dernier et dont il n'est nullement question dans Robert de Borron.

ouTEFOis lorsqu'on compare dans l'ensemble la création de Chrestien de Troyes à celle de Robert de Borron, on voit que le fond du poëme est absolument le môme ; sans doute Chrestien retarde, comme à plaisir, la succession des événements, en émaillant son récit d'épisodes trèsétrangers à la donnée primitive ; mais tout ce qui est dans le Perceval de Robert de Borron se retrouve duns le poë/ne de Chrestien de Troyes, à peu d'exceptions près.

On peut dire que ce dernier a joué, à l'égard du thème primitif de Percevais le même rôle que Gautier Map lorsqu'il a, en conservant les faits principaux du Saint Graal de Robert de Borron, enrichi son récit d'une foule d'épisodes étincelants d'invention, mais parfaitement étrangers au canevas du roman.

Il n'en est pas de même du Perceval en prose écrit par Tévêque de Cambray pour le seigneur Jean de Nesle, vers 1180-1190 et publié par M. Potdevin K Ce dernier roman est une œuvre tout à fait originale, mais un peu confuse, elle n'a rien emprunté au Perceval deRobert deBorron,etc'est àpeine sidansles premières pages on peut y retrouver quelques réminiscences du poëme de Chrestien de Troyes ; ainsi Perceval n'est que le neveu du roi Pêcheur, comme dans le poëme, mais le nom de son père est indiqué. Il est Vilein le Gros et lui-même s'appelle Perlesvax ou Pellesvaus, c'est-à-dire par-lui-fait^ d'après le roman même. Du reste le roi Pécheur meurt au milieu de l'action qui n'en poursuit pas moins sa marche trèsdifférente, on le comprend, du roman de Robert de Borron qui finit, ou peu s'en faut, à la seconde visite, efficace cette fois, de Perceval chez son aïeul.

* Perceval le Galois ou le conte du Graal publié par Gh. Potdevin, 1867. — Paris, Lib. inter.-, Bruxelles, La Croix et G'^.; Mons, Dequesne-Masquiller. Get ouvrage, qui comprend six volumes in-8" bien imprimés, renferme dans son premier vol. le Perceval en prose de l'évêque de Cambray, et dans les cinq autres le Perceval de GhresLien de Troyes ; il forme la vingt et unième publication de la Société des Bibliophiles belges, séant à Mons. Le Ms. qui a servi à cette édition de Chrestien de Troyes appartient à la Bibl. com. de Mons, où il porte le N° 4568; l'écriture est du xm^ siècle, et, paraît-il, d'après les miniatures, de 1250 à 1280, car les chevaliers ont déjà des ailettes aux épaules et l'on ne voit pas encore paraître de plates. Ce Ms. est précieux parce qu'il contient deux chapitres, dont l'un est indispensable, qui ne se rencontrent pas dans les autres Mss. Le sixième volume est terminé par une savante dissertation de M. Potdevin sur la donnée de Perceval.

Il est donc tout à fait impossible de comparer le Perceval de l'évêque de Cambray au nôtre, tandis qu'il est opportun et nécessaire de rapprocher le poëme de Chrestien de Troyes du roman de Robert de Borron, car non-seulement la marche du récit et le dessein des épisodes sont conformes en beaucoup d'endroits ; mais on trouve môme des phrases identiques dans les deux ouvrages, ainsi que nous le démontrerons.

Au début de notre récit, le Saint-Esprit, qui joue toujours un grand rôle dans le roman de Robert de Borron, apprend à Alain qu'il est près de sa fin, que son père Brons habite toujours les îles « d'IUande » en possession du saint Graal et que ce dernier ne pourra passer de vie à trépas avant que Perceval l'ait trouvé et qu'il ait appris de lui les secrètes paroles qu'on prononce au sacrement du Graal et que Joseph lui a confiées.

.Puis la voix divine ordonne à Perceval d'aller à la cour du roi Artus. Notre héros s'y rend, on lui donne des armes et il s'y fait admettre.

Ce début si simple rentre parfaitement dans la donnée du roman religieux de Robert de Borron, mais il ne devait pas sourire à Chrestien de Troyes qui fait de Perceval un petit sauvage ^ n'obéissant qu'à la

* Le parti pris par Chrestien de Troyes de suivre pas à pas, en quelque sorte, pour « les enfances de Perceval » le conte gallois de Pérédur tel que nous l'a fait connaître M. de la Villemarqué ( Contes populaires des anciens Bretons, Pérédur ou le Bassin magique), ne laisse pas de doute sur l'existence antérieure d'un ouvrage en prose, résumant la légende de Perceval dans son état primitif, tel que le Mabinogi l'avait

fantaisie. Chez lui, les recommandations de la mère du jeune homme se substituent, assez naturellement du reste, à la voix divine ; elle lui persuade de se rendre à la cour d'Artus et ajoute quelques conseils qui aboutissent d'une manière assez fantastique et tout à fait anormale, à l'aventure du pavillon et au rapt de l'anneau. .

Tout cela manque, on le conçoit, dans notre Robert de Borron, dont le caractère religieux et correct se révèle au contraire dans tous les passages de son œuvre.

Notre Perceval n'est pourtant pas insensible à l'amour des nobles damoiselles; ainsi il se rend volontiers à la demande d'Aleine, nièce de Gauvain et fille du roi Viautre qui veut le voir jouter contre les chevaliers de la Table ronde ; volontiers il revêt les armes vermeilles que lui envoya la demoiselle, et, quand la messe fut chantée^ les fêtes commencèrent.

Cependant la fête de Pentecôte était arrivée, Artus porta couronne, et plus de cent encensoirs parfumaient les airs partout où il allait. Ce jour-là, Artus distribua six mille quatre cents robes en l'honneur de la Table ronde dont Merlin avait été l'instigateur ;

donné, mais accommodée à la tradition chrétienne du saint Graal. Cet ouvrage ne serait pas notre Perceval de Robert de Borron qui supprime précédemment ces « enfances » et subordonne le récit à la donnée d'un Saint-Graal que Ghrestien paraît ne pas avoir connu ou qu'il mêle et confond avec celui de Gautier Map, dont il s'inspire surtout.

On comprend, du reste, que la manière sobre et austère de Robert de Borron ne pouvait convenir au poëte sensualisle qui nous fait entendre de si enivrantes tirades.

et l'heure da tournois étant arrivée, les dames montèrent aux murailles pour voir bohorder. Perceval, jaloux de justifier la confiance d'Aleine, combat, sans être connu, d'abord Sagremors qu'il jette sur le pré et dont il offre le cheval à Aleine qui en est ravie de joie, puis après, Keu le Sénéchal, Evein et enfin Lancelot du Lac qu'il renverse successivement, de sorte qu'il est proclamé le meilleur chevalier du monde.

L'épisode du Chevalier Vermeil et de la coupe manque dans Robert de Borron, il en est de même de l'instruction militaire donnée à Perce val par le vavasseur et de son élévation au rang de chevalier.

Inutile de dire que Robert de Borron ne fait pas aller Perceval au château de Beaurepaire chez Blanchefior, et qu'il omet son combat avec Guigrenon.

Le roi Artus, après les prouesses de Perceval, le garde dans sa maison, lui i)ardonne son incognito et le tient en grande estime.

Tant de bonheur exalte les sentiments de Perceval qui se croit digne de remplir la place restée vide à la Table-ronde. On a vu dans le Saint Graal que ce lieu ne peut être occupé que par le « tiers lions >> qui est en effet Perceval, mais qui, pour obtenir cette faveur, doit remplir encore d'autres conditions, notamment être sans tache.

Perceval insiste pour obtenir cette faveur et menace de s'en aller si on ne la lui accorde pas. Artus, qui se rappelle les recommandations de Merlin, se fâche et refuse. Cependant Gauvain , Lancelot du Lac et d'autres chevaliers implorent pour Perceval ; bref, c'est à peu près la répétition de la scène de Moyse à

la Table carrée ; Perce val s'assied au lieu vide et aussitôt la terre mugit, une nuit affreuse envahit la salle et une voix surnaturelle apprend à Artus qu'il a outrepassé le commandement de Merlin et que, n'était « la grande bonté d'Alein le gros, » Perceval eût été frappé comme le fut Moyse quand il s'assit au lieu vide de la table de Joseph. Puis la voix rappelle à Artus que le saint Graal donné à Joseph, est en ce moment chez le riche roi Pêcheur qui gît infirme et ne pourra recouvrer la santé que lorsqu'un des trente chevaliers de la Table-ronde, qui sera le meilleur du monde et surpassera tous les autres en prouesses, se rendra à la cour du riche roi Pêcheur et lui demandera, chose indispensable, à quoi sert le saint Graal. Le roi le lui apprendra, ainsi que les secrètes paroles qu'il tient de Joseph, et alors les enchantements de Bretagne prendront fin.

Perceval confus jure de ne pas passer deux nuits dans le même gîte, tant qu'il n'aura pas trouvé la maison du riche roi Pêcheur.

Artus est enchanté de cette promesse parce qu'il voit que la prophétie de Merlin sera accomplie.

Tout cet ensemble de faits qui s'accorde si bien avec le Saint Graal de Robert de Borron manque dans Chrestien de Troyes.

Ce dernier introduit assez vite Perceval chez le roi Pêcheur et le met en présence des merveilles de la lance qui dégoutte, du saint Graal qui contient le sang divin et resplendit comme le soleil et du « Tailleoir d'argent. »

Perceval reste muet devant cette succession de merveilles.

Et li vallès les vil passer

Et n'osa mie demander

Del Graal, qui on en servoit. (Vers 4421.)

Le prud'homme qui avait fait son éducation lui avait en effet recommandé de ne pas trop parler.

Et gardés que vous ne soies

Trop parliers ne trop noveliers ;

Nus ne puet estre trop parliers

Qui sovent tel chose ne die

Que on li tourne à vilenie ;

Li sage le dist et retrait :

Qui trop parole, péchié fait. (Vers 2840.)

Perceval ayant laissé échapper l'occasion de s'enquérir du Graal, trouve le lendemain le château désert, et une jeune fille lui reproche son silence en lui apprenant ce qu'est le roi Pêcheur.

Le roman en prose de Robert de Borron n'introduit pas, tout de suite, Perceval chez le roi Pêcheur. Notre jeune chevalier s'étant mis en quête du saint Graal, trouve d'abord l'orgueilleux des Landes et le Pavillon aux pucelles.

Cette aventure suit au contraire l'arrivée de Perceval chez le roi Pêcheur dans Chrestien de Troyes, mais la trame en est différente ; ce dernier a profité de la première folie que commet Perceval lorsqu'il s'introduit dans un pavillon et ravit l'anneau d'une jeune fille pour identiher l'orgueilleux de la Lande avec l'amant de cette jeune fille.

Robert de Borron, qui s'est bien gardé de raconter l'épisode un peu leste de la jeune fille à l'anneau, garde le silence sur ce point.

Mais dans les deux versions l'orgueilleux des Landes est vaincu par Perceval et envoyé par lui à la cour du roi Artus.

Puis, dans le roman de Robert de Borron, Perceval arrive à un château, pénètre dans une salle nouvellement jonchée et voit un échiquier de verre ou d'ivoire garni de ses échecs. Après l'avoir placé devant lui, quel n'est pas son étonnement de voir les échecs répondre d'eux-mêmes à ses invites, au point que Perceval est maté trois fois. Furieux de sa défaite, il prend les échecs dans le pan de son haubert et s'approche de la fenêtre pour les jeter dans l'eau qui coulait au pied de la tour.

Une demoiselle qui était alors au-dessus de lui à une autre fenêtre, s'écrie : « Don chevalier vous allez faire là une vilaine action. >» Perceval lui réphque : «Si vous voulez descendre je ne les jetterai pas. » La jeune fille reprend : « Je n'en ferai rien, mais remettez-les à leur place, vous ferez acte de courtoisie. » Perceval se fâche et menace, si la pucelle ne descend pas, de jeter les échecs. La jeune fille en rit et lui dit qu'elle va descendre. Perceval en remettant les échecs sur l'échiquier en laisse tomber un, mais celui-ci retourne à sa place comme s'il l'y eût mis lui-même.

Cette aventure des échecs tient une assez grande place dans Chrestien de Troyes et sa marche est à peu près la même dans les deux ouvrages ; quelques expressions sont môme identiques.

Ainsi, dans le roman en prose, la demoiselle voyant Perceval sur le point de jeter les échecs s'écrie : « Don chevalier vostre cors est esmeuz à grant vilainie faire qui mes escheis volez einsi jeter. »

Chrestien de Troyes dit en cet endroit :

Sire, 11 eskléc sont

En ma garde, nés gietés mie

Car cou serait grans vilonie. (Vers 22500.)

Lorsque Perceval la requiert d'amour, la demoiselle du château emploie le môme moyen pour l'écarter.

Dans le roman en prose, la demoiselle lui dit : « Et sachiez que je vous oïsse moult volentiers, de ce que vous me requérez, si je séusse que vous fussiez si grant en fait, come vous iestes en paroles et nonporqant je ne vous croi pas de ce que vous m'avez dit; et voiliez faire ce que je vous proierai, je vous ameroie et feroie seygnor decest chastel. Sachiez que si vous me poëz prendre le blanc cerf qui est en ceste forest, et m'en aportez la teste, a donc vos ameroi et si bailleroi mon brachez qui moult est bons et moult verais ; et si tôt come vous l'aurez laissé aler, il s'en ira tout droit là où li cerf... »

Voici les vers de Chrestien de Troyes qui corres pondent à ce passage :

Mais se m'amor volés avoir,

Si vos estuet par estavoir

Par .1. parc qui est ci d'alès.

Le blanc cerf tant i cacerés

Que le puissiés à force ataindre ;

Del cacier ne vos devez feindre ;

Se la teste m'en aportés

A dont ferai vos volentés,

M'amor ares sans contredit ;

Si menrés mon braket petit

Qui si est boins, puis qu'il l'ara

Veut, ne li eschaperaj (Vers 22557.)

Mais ce passage des échecs ne vient dans Chrestien de Troyes qu'au vers 22500. On voit que l'ordonnance du récit est bien modifiée.

Entre l'histoire de l'orgueilleux des Landes et l'aventure des échecs, Chrestien de Troyes échelonne une foule d'aventures comprenant plus de quinze mille vers que Robert de Borron passe sous silence.

Mais, à partir de l'épisode des échecs, les deux récits sont beaucoup plus semblables.

Ainsi dans l'une et l'autre version, Perceval étant entré en la forêt et ayant mis le brachet de la demoiselle aux échecs sur la piste du cerf qu'il finit par tuer, « une pucelle de malaire » dit Chrestien « une vieille» dit Robert de Borron, arrive à grande allure, voit le brachet, s'en empare et « s'en ala or tôt. »

Devant sor son arçon le mist

A tant s'en tome isnèlement. (Vers 22608.)

Grande colère de Perceval qui s'épuise en réclamations inutiles. Après une longue conversation, la vieille lui dit, dans le roman en prose : « Sire chevalier, force n'est mie droit, et force me po'éz bien faire^ mes si voulez faire ce que vous dirai, je le vos rendrai sanz noise. »

Chrestien de Troyes a copié presque mot pour mot ce passage, ou ce dernier a été calqué sur le poëme qui s'exprime ainsi :

Force à faire n'est mie drois

Et force me poës vos faire. (Vers 22640.)

La vieille continue, dans Robert de Borron : «< Et je vos dirai ci devant, en ce chemin, troverez .1. tombel

et desouz ce tonpel troverez .1. chevalier peint ; tu iras à lai et li diras : < Faux fust, qui illuec feinist » et puis qant tu auras ce fait, je te rendrai ton brachez. »

Chrestien de Troyes interprète ainsi ce passage :

Mais aies là à cel arciel

Là troverés-vous .1. tombiel

Où il a peint .1. chevalier,

Tant li dires sans atargier :

Vassal ! Ke faites vous iclii ?

Le braket ares ; je vous di. (Vers 22645.)

C'est presque la concision de la prose.

Au même instant un chevalier, couvert d'armes noires, arrive derrière Perceval et l'attaque ; pendant la mêlée, survient un autre chevalier qui prend la tête du blanc cerf que Perceval avait jetée sur le pré et le brachet que tenait la vieille.

Le récit est absolument le même dans Chrestien dé Troyes.

Et, que que il se combatoient,

Et à aus ocirrc entendoient,

Uns chevaliers, tretos armés,

Revient vers aus, parmi les prés,

Le braket et la teste emporte, (Vers 22691.)

La rage s'empare de Perceval, il attaque plus vigoureusement le chevalier au tombeau :

« Lors crut à Perceval force et hardement et corrust au chevalier sus par moult grant maltalent et li chevalier, qui soffrir ne le pot, se torna vers le tonbel grant aleure et H tombeaux s'enleva contre moult et chevalier s'en féri enz. »

LE SAIÎNT GRAAL. 387

Ghrestien de Troyes dit aussi succinctement :

Que fuiant vait grant aléure Vers l'arket eL la sépouture Si est entrés plustost qu'il pot. (Vers 22723.)

Après quelques mots ironiques de la vieille à qui Perceval demandait des renseignements sur le chevalier au tombeau et sur celui qui emportait la tête de cerf et le brachet, le Ms. D. porte :

« Et s'arota après li chevalier, qui le brachez et la

teste emportait et chevaucha grant tens qu'il ne

pot trover et conquist chevalier et acheva aventures que je ne puis retraire . »

Puis ce Ms. conduit Perceval chez sa sœur, qui lui raconte l'histoire d'Alein, leur père, « la prophétie du Graal, » la jeunesse de lui Parce val, et les craintes qu'elle a de le perdre, à cause de sa « sauvagine. » Elle ajoute qu'elle est restée toute seule, après la mort de sa mère, avec une jeune fille qui est sa nièce, enfin qu'elle ne peut voir passer un chevalier sans penser à son frère et qu'il est l'homme du monde qui lui ressemble le plus.

Les aventures que le roman en prose ne peut retraire sont nombreuses en effet, nous ne les mentionnerons pas; nous dirons cependant que là se trouvent l'épisode du chevaUer du Gué,, celui de la laide demoiselle et sa présentation à la cour d'Artus, récits que nous retrouverons plus tard cependant dans le roman en prose.

La version de Ghrestien de Troyes offre ici cette circonstance remarquable que dans le récit que fait la sœur de Perceval à celui-ci, elle ne parle pas une

388 LE SAIINT GlUAL.

seule fois d'Alein le Gros, et de la « prophétie du Saint Graal. » Le nom de Brons qui revient si souvent dans le roman en prose où la voix divine se fait entendre à Alein dans le récit de la sœur, est aussi absent dans Ghrestien.

« Et sachiez, dit Robert de Borron, que Brons votre « père est en cest pais. Et si ne savez où. Et il vo dona « (à Alein) la garde de vos frères por aider et por « conseiller en loi. >>

On voit que, sur ce point, Ghrestien diffère complètement, puisque Perceval n'est que le neveu de Brons dans le poëme.

Les deux jeunes gens se reconnaissent à peu près dans les mêmes termes :

« Qant Percevaux atandi sa seror ■ et que sa mère fust morte, si en ot grant ire et fust tant dolenz qu'il ne pot respondre mot. Et qant il pot palier, si dit : « Bêle suer, sachiez que je sui li votre frère Parceval qui s'en ala, jenure, à la cort du roi Artus. »

Dans Ghrestien on lit :

Perchevaux pleure de pité ; Gelé le prist à resgarder, Si li vit la couleur muer, Et des larmes faire la trache Ki li keurent parmi la fâche.

De parfont cuer jele .1. souspir;

Apriès grant pièce, a respondu ;

Suer, fait-il, en batesme fu

Mes noms Perchevaux apielés. (Vers 25892.)

Sa sœur l'entraîne vers la demeure de leur oncle l'ermite ; on lit dans le roman en prose :

« Qant la demoiselle l'oï si en plora moult tendrement et li dit : « Bieaux frère! ferés vos donc ce que je vous prieroi; quar je voii que vous vingiez avuec moy à la maison, mon oncle qui est hermite et est .1. des fiz Bron et frère Alein mon père et le votre, et maint à mains de demie lieue de ci et vous confesserez à lui du péchié que vous avez fait de votre mère. »

Dans Chrestien, c'est Perceval qui, bourrelé de remords, propose lui-même d'aller se confesser à l'ermite son oncle :

Perchevaus dist à sa serour

K'à l'hermitage voët aler,

A son oncle vorra parler

Qu'il n'avoit véu dès s'enfance ;

Et si prendra sa penitanche

De ses péchés, car c'est droiture.

Et si vera la sépoulture

U sa mère ert ensevelie

Qui pour lui ot perdu la vie.

Gelé li respont « Bien ferés,

Ensemble avoec vous me menrés. » (Vers 25952.)

' Dès qu'il le voit. Termite lui demande s'il n'a pas été encore dans la maison de son père à lui, ermite, chez Brons, qui est l'aïeul de Perceval ; ce dernier lui répond qu'il n'y a pas encore été. Alors le prud'homme ajoute :

« Biaux niés, saches que à la table là où Joseph sist et je meismes, oïmes la voix de saint-esperit qui nos commenda venir en loingteines terres en occident et comenda le riche pécheur mon père que il venist en cestes parties, là ou li soleil avaloit.... »

On retrouve encore ici la donnée de Robert de

Borron, qui manqne totalement dans Chrestien de Troyes ; la voix du saint Esprit n'y est jamais mentionnée. La situation de Perceval ne peut être la même dans les deux versions à ce moment du récit, puisque dans Robert de Borron, Perceval n'est pas encore allé chez le roi Pêcheur, tandis que dans Chrestien de Troyes il y a séjourné, a vu le Graal, la lance et le raconte à son oncle l'ermite.

Le récit de Robert de Borron semble bien plus logiquement enchaîné.

Avant de rentrer chez eux, le frère et la sœur ren • contrent un chevalier qui les attaque avec furie ; Perceval, qui pense à autre chose, est sur le point d'être pris au dépourvu. Sa sœur le .rappelle à lui et, d'un coup vigoureux, il abat le traître et lui perce le cœur.

Son oncle Termite lui avait recommandé de ne pas tuer les chevaliers qu'il vaincrait. Perceval s'écrie : « A ! don chevalier tant m'avez fait tôt trespasser le commendement mon oncle! Mes Dex le sache, je ne puis mes ; quar vous me corustes sus, si féistes folie. »

Cet épisode qui ajoute au récit un trait empreint de sentiment religieux, n'est pas indifférent; Perceval, jusque-là, a vécu en dehors de l'idée de Dieu qui défend de tuer son semblable ; son oncle le rappelle à ses devoirs, il promet, et sa première action consiste à se parjurer. Le côté humain reparaît ici empreint d'une fatale ironie. — Chrestien de Troyes qui recherche plutôt la grâce que la vérité, a omis cet épisode.

Cependant Perceval est poursuivi par son vœu; à peine arrivé chez sa sœur il veut repartir.

« Bêle suer sachiez que au plus tôt que je porrai esploitier de ma besoygne, me je rendrai, revenrai se je puis. »

Chrestien dit de même :

Suer, fait-il, ne vos esmaiés,

Car à vous moult tost revenrai,

Que je ne puis mètre en délai

Iceste œuvre ke j'ai emprise. (Vers 26434.)

Cette œuvre, la quête du Graal, Perceval la recommence sans trêve et sans répit.

Ici se place dans Robert de Borron l'aventure de la laide demoiselle que Chrestien de Troyes avait intercalée avant la visite de Perceval à sa sœur.

« Einsi comme il chevauchoit si grand aleure devant lui et vit .1. chevalier, bel cheval, et une damoiselle jouste lui qui estoit de merveillose feiteour, plus que oncques nateour féist, quar sachiez que ele avoit le col et le mains plus noires et le vier que fer, et les gambes toutes certes et oïl estoit plus roges que feu. Et si avoit entre les .II. euz, pleine paume et plus. Et sachiez que de lie ne paroit mie plain pié desus les arçons et avoit les piez si crocez que ele ne se poïst tenir es estrieux, et estoit trécée à unetrèce et sachiez que ele avoit trèce noire et corte, et mieuz resemblot estre coë de rat que autre chose. »

Voyons la description de Chrestien de Troyes :

Et si vos di, sans nule falle Que c'est la plus laide riens née Qui onques fust d'ious esgardée.

Se deli vos voël dire voir,

Si ceviel estoient plus noir

Que ne soit peine de cornelle.

Petit front ot et grande orelle

Sourcius grans qui l'uel li vestoient

Que tout ensembre li tenoient.

Si oël furent noir com fordine

Qui n'aflièrent pas a mescine.

Ses nés rebriçoit contremont

Qui petit ert ; mais graindres sont

Ses narines qu'il ot oviertes.

Si vous di bien cà droites ciertes

Que lèvres ot grans et furnies

Plus grans que asne d'abéïes.

Deus avoit grans, gausnes et lés,

Si ot genciules par dalés ;

Grans grenons ot et grant menlon ;

De tout ert laide sa façon.

Avoectout çou sembloit contraite,

Car crombe estoit et moult mal faite,

Déliie et desaffublée ;

Et de nouviel estoit lousée.

De col avoit plus noir que fer

Bien semblait dyables d'enfer. (Vers 25384.)

Nous avons donne ce passage en entier pour faire apprécier la différence radicale qui existe entre la manière sobre de Robert de Borron et l'abondance de détails qui distingue Chrestien de Troyes; dans l'espèce, le tableau de la laideur de la demoiselle me paraît plus saisissant dans le passage du roman en prose que dans les vers de Chrestien.

Du reste, le récit est absolument le môme dans les deux versions :

« Lors reguarda Percevaux la damoiselle qui plorost por son ami et ne se peut tenir qu'il ne rist et

demanda au chevalier cornent sa mie avoit nom et li chevalier respondit : Sire, ele a non Rosete la blonde et est la plus cortoise damoiselle que oncques home véist. >> Chrestien dit de son côté :

De vostre amie, Me dites cornent l'apièlés, Por coi avoec vous le menés.

Par fine amor l'apiel Rosete

Je l'aime mius que tout l'avoir

Que crestiiens avoir porroit. (Vers 25544.)

Lorsque la laide demoiselle se présente au roi Artus, Keu plaisante un peu lourdement et s'attire les remontrances d'Artus :

« Et qant Key l'entendi, si se ne pot tenir qu'il ne pallât et dit : Dame (Genièvre) merciez-le (Perceval) quar grant henor vous à hui envoie et en serez tout dis mes henorée et les pucèles de voz chambres ; mes j'auraie paour que li rois ne l'amast de jouste vos. » Lors pria le chevalier par la foi que il devait le roi, qui li déist où il r avoit prise et si en porroit une autre tele avoir, si il Valoit guerre. »

Chrestien supprime la phrase à l'adresse de Genièvre, mais dit comme Robert de Borron :

Biaus sire, Dites moi, se Dex le vos mire, Se plus en a en vostre terre.

Une auVete en iroie guerre Se joulle quidoie trover, (Vers 25691).

Quel est le copiste? il est bien difficile de le dire; je crois cependant qu'on peut affirmer que le Grand Saint Graal étant connu de Chrestien, celui-ci devait avoir lu le Petit Saint Graal^ et partant le Percevat de Robert de Borron. Mais il y a dans le roman de ce dernier une homogénéité de conception, une sûreté d'allure qui manque au Perceval de Chrestien.

Après cette aventure, se place, dans le roman en prose, l'épisode du chevalier du Gué qui dans Chrestien la précède, mais sous une autre forme.

Dans notre roman en prose, Perceval se bat avec un chevalier qui l'empêche d'abreuver son cheval à un gué et le jette à terre. Le chevalier du nom d'Urbain, qui garde le gué, est preux et vaillant; créé chevalier par le roi Artus, il errait par le pays en cherchant les aventures, lorsqu'il rencontre, un jour, une belle demoiselle, la suit et entre dans le plus beau château du monde où on lui fait « bel hôtel la nuit. » 11 s'enhardit à demander à la demoiselle son amour qu'elle lui octroie à condition qu'il demeurerait avec elle là où elle le mènerait. Elle le conduit alors à un gué, nommé le gué périlleux^ près du château; là il empêche les chevaliers d'abreuver leurs chevaux et les combat en cas de résistance; il a ainsi conquis déjà un grand nombre de chevaliers et s'il y fût resté sept ans, il aurait été proclamé le meilleur chevalier du monde, malheureusement il s'en faut de sept jours.

Il propose à Perceval d'y rester un an et l'assure qu'il aura ainsi « le pris de Chevalerie du siècle. » Naturellement Perceval refuse.

Aussitôt un grand bruit s'élève avec une épaisse fumée qui assombrit l'air et empêche de rien voir ;

une voix mystérieuse crie à Urbain : « Hâte-toi si tu neveux perdre mon amour.» Urbain épouvanté tombe « en pâmoison. » A peine revenu à lui, il court à son cheval et veut s'en aller. Perceval ne l'entend pas ainsi. Urbain ne s'en ira que quand il aura expliqué cette merveille à Perceval ; la voix s'écrie de nouveau : « Urbain ! hâte-toi ! ou tu me perds. >> Celui-ci fait tous ses efforts pour échapper aux étreintes de Perceval; en môme temps une nuée d'oiseaux tourbillonne autour d'eux ; quelques-uns s'abattent même sur le heaume de Perceval. Ce voyant, Urbain s'enhardit, prend son écu et son épée et court sus à Perceval qui l'étourdit d'un coup. L'épée fort heureusement dévia, sans cela il l'aurait fendu en deux. En même temps, il frappe un des oiseaux qui l'attaquait le plus vivement, et à sa place, il voit gisant sur le sol, une femme morte ; celle-ci est aussitôt entourée par les autres oiseaux et emportée par eux.

Perceval retourne alors vers le chevalier du gué qui lui crie merci ; mais il ne l'obtiendra que s'il donne à Perceval l'explication de cette merveille. Alors le chevalier lui dit que le bruit qu'il a entendu venait du château que sa Dame a abattu, de douleur, en le voyant vaincu, et la voix était celle de son amie qui s'apercevant que tu me laissais, se changea, elle et ses compagnes, en oiseaux qui s'élancèrent pour me venir en aide. Mais tu es le meilleur chevalier du monde et c'est la sœur de mon amie que tu as tuée ; elle n'a plus besoin de rien, car elle est en Avallon K

1 Le paradis des héros, situé à rOccident, là où le soleil avalle, comme le disent Chrestien et Robert de Borron.

Ainsi donne-moi congé. Perceval le lui donne, le chevalier s'en va et bientôt ce dernier se livre à un grand transport de joie, puis il s'évanouit et disparaît aux yeux étonnés de Perceval.

Cette aventure du Gué est tout autrement narrée dans Chrestien de Troyes, en voici l'analyse :

Perceval, après avoir traversé une haute montagne, entre dans une plaine arrosée par une belle rivière. Sur le bord était un arbre et au-dessous un perron de marbre avec une inscription en petites lettres dorées. D'un autre côté, au milieu du pré était un riche pavillon de drap d'Antioche, devant lequel on voyait un destrier tout blanc avec un bouclier blanc et une lance également blanche. Perceval après avoir tout examiné, pensant bien que cette blancheur ne pouvait signifier que bonté, résolut d'héberger dans le tref ; aussitôt il entre dans le gué pour abreuver son cheval ; mais un chevalier paraît qui s'écrie : « Vassal ! vous faites là une vilaine action (vos vilenés) ; vous avez eu tort d'abreuver votre cheval, je vous défie. » Puis il s'élance sur Perceval, un combat s'engage, ardent et incertain ; enfin Perceval le frappe deux ou trois fois de son épée, si cruellement, que le chevalier lui demande merci ; « oui ! lui répond Perceval, si tu veux aller te constituer prisonnier du roi Artus. Je suis nommé Perceval « en droit baptestire. » Comment t'appelle-t-on? — Sire, on me nomme le Blanc chevalier qui garde le gué amoureux. (On a vu que dans Robert de Borron le gué s'appelle le gué périlleux). Depuis cinq ans que je fus adoubé chevalier, je n'ai pas quitté ce gué trois jours entiers, et j'ai vaincu maints chevaliersquiyabreuvaîent leurs chevaux. » Perceval

ne lui fait pas compliment de sa mission et lui demande la cause de sa conduite.

Le chevalier lui raconte alors qu'un jour cherchant les aventures, il vint à ce gué; qu'en lisant l'inscription latine gravée sur le perron, il sut que c'était le gué amoureux , lieu fertile en aventures et dans lequel aucun chevalier ne devait abreuver son cheval, et voici pourquoi :

Sous cet arbre demeuraient dix pucelles jeunes et belles qui y restèrent six ans; le bruit s'en répandit et maints barons s'y rendirent pour requérir leur amour ; des rivaux se présentèrent et quand ceux-ci voulaient faire abreuver leurs chevaux, les barons s'écriaient que malheur en arriverait ; et en effet, ils les combattaient aussitôt sortis de l'eau et les tuaient sans leur accorder merci.

IX ans s'écoulèrent ainsi et quand les demoiselles durent partir, elles firent écrire sur le perron ce que vous m'avez entendu raconter, et de plus, que s'il venait au gué un chevalier qui voulût le garder sept ans, ce dernier emporterait le prix sur tous les autres. Voilà pourquoi j'y ai tant séjourné; faites de même pour accroître votre réputation (votre vasselage, aliàs votre barnage). Perceval n'est pas de cet avis, il pense qu'il n'accroîtra pas sa renommée de la valeur d'un éperon et ils se rendent au pavillon. Des écuyers prennent leurs destriers, on leur sert à manger et ils vont se coucher. Dès le matin, ils montent à cheval, le Blanc Chevalier se rend à la cour du roi Artus qui l'accueille, s'informe de Perceval et tient

quitte de sa prison le nouveau venu qui « fust de grande renommée, à tous les jors qu'il vesqui. »

Comme on le voit, les deux aventures, identiques au fond, sont très-dissemblables dans la forme, et cette •fois, il ne paraît pas que Chrestien de Troyes brille par l'invention. L'histoire de Robert de Borron est plus fantastique et plus émouvante.

Après l'aventure du Gué se présente celle des enfants courant sur l'arbre.

Perce val s'étant mis en route voit devant lui un des plus beaux arbres du monde au carrefour des Quatre- Voies, à côté d'une croix. Il s'arrête pour le regarder et aperçoit dessus deux enfants qui couraient tous nus débranche en branche; ils pouvaient avoir sept ans; naturellement Perceval les conjure de lui dire s'ils sont de par Dieu, expression qui trahit la crainte de voir là un piège du démon. Les enfants répondent à Perceval qu'ils ont quitté le paradis terrestre pour venir lui parler de la volonté du Saint-Esprit. Ils ajoutent : «< Tu es entré en la quête duGraal que détient Brons ton aïeul; eh bien! suis cette voie à droite, et quand tu en seras sorti, tu verras telle chose et entendras telles paroles qui te guideront dans l'achèvement de ta tâche, si tu es celui qui doit l'accomplir. >>

Ceci dit, l'arbre, les enfants et la croix disparaissent, et, à leur place, paraît une grande ombre qui passe sept fois de suite devant lui; Perceval se signe et une voix du ciel lui dit : « Ne méprise pas ce que les enfants t'ont dit, car avant que tu sois sorti du chemin, tu verras la confirmation de leurs paroles. »

Cette aventure, qui est souvent rappelée plus tard dans Chrestien de Troyes, se présente beaucoup plus

loin dans le poënie, elle est simplifiée et dépouillée de tout le côté fantastique ; il y règne môme une légère ironie qui ne s'accorde guère avec le caractère donné aux anges. C'eût été le cas pour Perceval de demander si l'enfant, car il n'y en a plus qu'un, était « de par Dieu. »

Lorsque Perceval se fut éloigné de l'arbre où Bagomède avait été pendu (épisode inconnu à Robert de Borron), il entre dans un grand bois et voit un bel arbre dont une des branches portait un jeune enfant d'une grande beauté qui tenait une pomme dans sa main, et paraissait n'avoir pas plus de cinq ans. Perceval s'arrête, le salue et le prie de descendre; l'enfant lui rend son salut, mais lui dit qu'il n'en fera rien : « Je ne suis pas en votre puissance bien que vous soyez chevalier, je ne tiens rien de vous, et si je tiens quelque chose je vous le rends. Du reste, on

'a déjà dit maintes paroles qui me sont volées aux jreilles sans me faire grand mal. »

« Ce que vous me dites ne m'offense pas, fait Perîeval, or saurai-je bien que je suis en bon chemin si '•ous me dites vérité. Cela peut bien être, mais je ne ïuis pas encore si savant (si mestre) que je puisse ''Ous renseigner sur tout ce que vous voudriez me

iconter. » «< Ma foi, dit Perceval, ce que j'ai à vous

lemander n'exige pas tant de réflexion; je voudrais

Lvoir votre nom, d'où vous êtes, pourquoi vous êtes

5sis sur cette branche, et si vous pourriez répondre

mes questions au sujet du roi Pécheur. » L'enfant

li répond qu'il ne lui dira sur tout cela, ni vérité,

li mensonge, ni rien de plus. « Mais sachez bien,

lit-il, une chose ; c'est que vous pourrez aller demain

au Mont- Douloureux^ au pilier, où vous apprendrez une nouvelle qui vous sera agréable. » Ceci dit, il se lève, monte plus haut sur une autre branche, puis, sans s'y arrêter, saute ainsi de branche en branche, jusqu'à l'extrémité de l'arbre qui était très-élevé. Perceval le regarde tout ébahi et sans pouvoir dire un mot. Pendant ce temps l'enfant disparaît.

On le voit, le côté humain reparaît encore dans Ghrestien de Troyes, on a peine à voir un habitant des cieux dans cet enfant narquois qui plaisante et raille même Perceval. La version de Robert de Borron que nous venons de donner est bien plus religieuse et s'harmonise plus complètement avec la donnée du roman.

Cependant Perceval, s'étant mis eh marche, arrive sans autre aventure, au château du roi Pêcheur, tandis que dans Chrestien de Troyes, il rencontre au pied du Mont-Douloureux, une pucelle qui le dissuade d'y monter et lui propose de l'accompagner s'il veut éviter la montagne; Perceval refuse et monte le Mont- Douloureux. Il voit le pilier qu'il admire, il est tout de cuivre : alentour, il voit quinze croix, il y en a cinq' rouges, cinq blanches et cinq bleues ; elles sont en pierres dures de ces trois couleurs, le peintre ne les a pas touchées. Perceval regarde curieusement le pilier, auquel est attaché un anneau précieux qui valait « tout le trésor c'on peust en une tour mestre. »

Autour de cet anneau, on voit une inscription latine sur un listel d'argent fin qui disait : « Que nul chevalier n'attache son destrier à ce pilier, s'il ne peut se mesurer avec le meilleur chevalier du monde. » Perceval ne savait lire, mais le chevalier qu'il avait

trouvé sous le marbre, lui avait conté ces merveilles; il s'empresse donc, malgré la défense, d'attacher son destrier à l'anneau. Aussitôt paraît une pucelle sur une blanche mule; celle-ci descend, salue Perceval et s'étonne de le voir ; elle se rend auprès de son destrier et commence à le frotter de son manteau à la tête et au col. Perceval est tout honteux de voir une si belle demoiselle lui rendre un tel service. « Laissez, belle demoiselle, mon destrier, » dit Perceval à la pucelle qui proteste qu'elle le soigne avec plaisir, « car tout le monde devrait vous honorer, vous et votre cheval, mieux que nul saint et nul autel. Vous avez, en vous arrêtant au Mont-Douloureux, conquis plus grand honneur que n'en eut de sa vie aucun autre chevalier. >> « Certes, dit Perceval, vous dites, amie, ce qu'il vous plaît; mais il ne manque pas de meilleurs chevaliers que moi. » La demoiselle lui répond qu'il parle en chevaUer courtois et l'emmène en son pavillon. On dîne et, sur le soir, assis sur l'herbe, Perceval demande à la demoiselle comment elle se nomme. « Je suis, dit-elle, la demoiselle du grand Puits du Mont-Douloureux, j'ai dressé mon pavillon ici, attendant plusieurs chevaliers de la cour du roi Artus qui doivent se rendre au pilier. » Alors la demoiselle raconte à Perceval l'histoire de ce piUer qui se rattache à la naissance d'Artus. Merlin avait annoncé à Uter qu'il aurait un fils qui surpasserait tous les autres en valeur, et Uter lui ayant demandé comment il pourrait connaître le meilleur chevalier de la terre, Merlin lui demanda vingt jours de réflexion. Pendant ce temps, il parcourt le pays et trouve le Mont- Douloureux où il établit le fameux

pilier auquel nul chevalier ne pourrait « arrêner » son cheval s'il n'était le meilleur chevalier du monde. Uter en fut enchanté, et depuis lors «c maint bon chevalier y fut déçu. » La demoiselle veut savoir qui lui a dit de venir au Mont-Douloureux. Alors Perceval raconte une histoire lugubre d'un chevalier qu'il délivra d'un cercueil de marbre dans lequel il était enfermé, pour y tomber à son tour et voir le marbre retomber sur lui. Mais le chevalier au tombeau n'ayant pu faire marcher la mule de Perceval, délivre celui-ci et l'engage s'il veut « conquérir honneur » à aller au Mont-Douloureux. Tout ce récit est assez traînant et manque d'intérêt.

L'aventure est terminée. Perceval, après une nuit de repos, monte à cheval et s'en va," accompagné de la demoiselle à qui il déclare qu'il se rend au château du roi Pécheur. La jeune fille le guide et lui indique la route à tenir. Mais on n'arrive pas si vite au but dans Chrestien de Troyes, il faut encore subir l'aventure du chêne sur lequel brûlent plus de mille cierges; il y en a de dix à quarante par branche; Perceval s'y rend, mais plus il s'approche et plus la clarté des cierges diminue, au point que tout près, il n'en voit plus un seul. Seulement il rencontre, un peu plus loin, une belle chapelle dans laquelle il entre. Sur l'autel, il voit un chevalier mort et devant lui un cierge allumé; puis un grand coup de tonnerre retentit, et une main noire apparaît derrière l'autel; alors le cierge s'éteint, une nuit profonde l'environne, et, après être resté là jusqu'à minuit, il se décide à partir. Il entre ensuite dans la forêt, rencontre quatre veneurs qui poursuivaient un sanglier et leur demande la maison du roi

Pêcheur. Ceux-ci lui disent qu'ils sont ses serviteurs et qu'il peut d'ici voir la tour de son logis ; il faut encore que Perceval rencontre une demoiselle qu'il interroge vainement au sujet de l'arbre aux cierges, du chevalier mort, de la main noire et du jeune enfant sur l'arbre. Enfin il arrive au château tant désiré.

On le voit, Ghrestien de Troyes crée, comme à plaisir, des obstacles à la succession naturelle des événements. Tout cela est absent dans Robert de Borron qui va au but plus franchement et sans accumuler tant d'aventures inutiles.

Voici donc Perceval arrivé chez le roi Pêcheur. On se met à table et alors se produit la série des merveilles dont il doit, cette fois, demander la signification, dans Ghrestien de Troyes, tandis que, dans Robert de Borron, Perceval qui en est à sa première visite et qui se souvient des recommandations du prud'homme qui, lorsqu'il le confessa, lui défendit de trop parler, Perceval n'ose interroger à ce sujet le roi Pêcheur. Ce dernier cependant le met sur la voie, mais il ne desserre pas les dents. Le Graal passe donc devant lui et reçoit les salutations de tous les assistants, sans que Perceval veuille risquer la moindre question. Le roi Pêcheur fait alors ôter la table, préparer un lit à Perceval et va lui-même se coucher en s'excusant poliment.

Perceval, après avoir pensé longtemps au Graal, à la lance et aux autres reliques qui ont passé devant ses yeux, s'endort jusqu'au lendemain matin. Il descend alors à la cour et ne voit personne ; seulement son cheval et ses armes étaient devant lui. Il s'élance dessus et le dirige vers le bois où il rencontre une

demoiselle qui pleurait et « faisait grand deuil; » elle s'écrie à sa vue : « Perceval le Galois ! Maudit sois-tu, tu es un malheureux et jamais bonheur ne doit t'advenir. Tu as été en la maison du roi Pécheur, ton aïeul, et tu n'as pas demandé la raison du Graal que tu as vu passer devant toi. Sache donc que Notre- Seigneur te hait et que c'est merveille que la terre ne fonde pas sous toi. »

Perceval la prie de lui expliquer ce qu'il a vu; la demoiselle lui apprend que s'il eût demandé au roi son aïeul de le renseigner sur le Graal, la prophétie faite par Notre-Seigneur à Joseph se serait accomplie ; le roi Pêcheur serait revenu à la santé et les enchantements de Bretagne auraient cessé; « mais tu n'es encore ni assez sage, ni assez vaillant pour mériter d'avoir le digne sang de Notre-Seigneur en garde; plus tard, tu reviendras ici et quand tu auras adressé] au roi Pêcheur les questions voulues, ce dernier sera' guéri : maintenant va-t'en à Dieu. »

Dans Chrestien de Troyes, Perceval qui en est àsaj seconde visite, n'oublie pas d'interroger son aïeul ;j il l'accable même de questions et sur l'enfant et surj l'arbre aux cierges, puis il l'attaque au sujet du Graal, de la lance sanglante et de l'épée cassée ^ Le roi lui

1 Cette épée, qui ne peut être ressoudée que par le chevalier qui doit achever les aventures de Bretagne, est mentionnée dans le Grand Saint Graal de Gautier Map, mais dans des circonstances différentes de celles qu'expose Chrestien de Troyes ; du reste Robert de Borron n'en parle pas dans son Perceval. Dans le Grand Saint Graal, Josephé, ayant promis à Agron de guérir le duc Matagran, se rendait chez ce dernier, lorsqu'un lion furieux fond sur Agron et l'étrangle ; les

dit que si l'enfant lui a parlé avec colère, c'est qu'il le hait pour les grands péchés dont il est entaché; puis le roi lui fait comprendre l'image ou la figure

gens du pays qui croient que Josephé a suscité ce lion par ses enchantements, le saisissent et le conduisent à la forteresse. Le sénéchal du pays, dans un accès de fureur, le frappe de son épée à l'endroit de la cuisse où il avait déjà été blessé par l'ange ; la lame se brise en deux et la pointe reste dans la plaie. Josephé rend la vie à Agron, la santé au duc, et, prenant les deux morceaux de l'épée, il dit : « A Dieu ne plaise que cette bonne épée soit ressoudée, sinon parce lui qui doit accomplir l'aventure du siège vide de la Table ronde. »

Dans Chrestien de Troyes, l'épée qu'il s'agit de ressouder est celle dont Pertinel (Partiniaus) frappa le roi Goon du Désert par trahison, lorsqu après que son parti eut été vaincu, il se couvrit des dépouilles d'un mort de l'armée de Goon et lui fendit le crâne qu'il avait dégarni de son heaume. Goon est frère de Brons, et naturellement celui-ci veut venger sa mort. D'ailleurs un autre événement est survenu : Brons ayant pris les deux morceaux de l'épée, les laissa tomber et se blessa « à travers les jambes, w de telle sorte qu'il se trancha les nerfs et qu'il ne peut plus se servir de ses jambes, depuis lors -, cette infirmité ne doit être guérie que lorsque Perceval l'aura vengé de Pertinel. On sait que Perce val, ayant trouvé l'écu de ce dernier pendu à un arbre (vers 44410) et l'ayant jeté à terre tout froissé, Pertinel qui ne se doute pas de la chose, arrive en hâte, appelé par le cor d'un valet ; la bataille s'engage, sanglante, acharnée ; Pertinel est vaincu, mais refuse de demander merci. Perceval tranche sa tête et la porte au roi Pêcheur qui la fait ficher « sur la lor » au haut « d'un pal. » Ce dernier est guéri et les aventures de Bretagne sont achevées. Dans tous ces récits le nom de Merlin n'est pas prononcé.

contenue dans l'action de l'enfant de courir vers le haut de l'arbre.

Dieu a formé les animaux pour regarder la terre ; mais il a donné à l'homme un visage dirigé vers le ciel.

C'est la paraphrase du célèbre passage du poëte latin : Os homini sublime dédit.

Ainsi li leva haut le viaire Por esgarder la granl hautece Del firmament et la rikece Dont Dam le Dex enlumina Trestout le mont qu'il estera.

Li enfes qui de l'arbre ala K'enviers le ciel amont monta, Vos montre, par sénéfiance.

Que haut el ciel, sans atendance Devés penser au Creator

Moult par est fols qui Dieu oublie

Por conquerre pris tierrien. (Vers 34806.)

Nous ne rapporterons pas toutes les explications du roi Pécheur, aussi bien n'en sommes-nous encore, dans Robert de Borron, qu'à la première visite de Perceval qui, atterré de ce que lui a dit la demoiselle, ne peut retrouver la demeure du roi Pécheur; mais il aperçoit pendue à un arbre la tête du cerf qu'il a tué, et bientôt après, une biche poursuivie par le brachet qu'il avait perdu. A peine Tavait-il pris et mis sur son cheval, qu'un chevalier se précipite vers lui et lui reproche de lui enlever son brachet.

Perceval revendique la possession du chien, combat le chevalier et le renverse. Perceval lui promet de lui laisser la vie, s'il veut lui dire pourquoi il lui a dérobé son brachet, s'il connaît le chevalier avec qui il se battait dans ce moment où il le lui a enlevé, et quelle est la vieille qui lui « enseigna le tombel. »

Le chevalier lui donne alors les explications demandées ; celui avec qui il se battait était son frère germain et la vieille qui enseigna le tombel à Perceval était une belle demoiselle qui « repairoit » avec son frère et pouvait ainsi changer d'apparence.

Perceval veut bien écouter tout cela, mais il en revient à sa quête et demande au chevalier s'il sait où réside le roi Pécheur. Celui-ci a vu beaucoup de chevaliers chercher sa demeure, mais il ne la connaît pas. Perceval lui demande alors s'il sait quelle est la demoiselle qui lui donna son brachet (la demoiselle aux échecs). « C'est la sœur, dit-il, de l'amie de mon frère qu'elle hait ainsi que ce dernier, parce qu'il ne laisse échapper aucune occasion de faire honte aux chevaliers qui passent par là ; elle a pensé que vous les vengeriez, c'est pour ce motif qu'elle vous a donné son brachet. »

Perceval envoie encore ce chevalier se constituer prisonnier du roi Artus qui l'accueille et le tient quitte de sa prison ; puis il se dirige vers le château de la demoiselle qui lui avait donné le brachet.

La demoiselle est fâchée d'avoir attendu si longtemps le retour de son chien, néanmoins elle fait grand accueil à Perceval et puisqu'il a conquis l'ami de sa sœur, elle veut qu'il demeure toujours avec elle et qu'il soit seigneur de ce château.

Percevrai lui apprend alors qu'il a entrepris une œuvre qu'il doit achever et que jamais il ne restera jusque-là plus de deux nuits dans le même lieu. Toutes les prières de la demoiselle sont inutiles ; il demande ses armes. « Restez, dit-elle, encore aujourd'hui avec moi. » « Je trépasserais mon vœu, » répond Perceval qui part à grande allure et dort la nuit dans la forêt.

Pendant sept ans il erre sans trouver le roi Pêcheur et il envoie plus de cent prisonniers au roi Artus ; mais il est si chagrin de ne pas trouver le roi Pêcheur qu'il perd la mémoire de Dieu et n'entre plus dans aucune église ; au point que le jour « de la croix adorée, » il chevauchait, armé de toutes pièces, lorsqu'il rencontre un chevalier et des dames « toutes embrochées » dans leurs chapes, qui faisaient leur pénitence. Cette compagnie s'arrêta et lui demanda « quelle folie il démenait, lui qui s'était armé pour tuer son semblable, le jour où Notre-Seigneur fut mis en croix. » Perceval les entendant parler de Dieu, revient à des idées plus saines, se repent et gagne la maison de son oncle l'ermite. Là il se confesse et accepte la pénitence qui lui est imposée ; puis il dit qu'il voulait aller voir sa sœur : « Vous ne la verrez plus, lui dit l'ermite; elle est morte il y a deux ans. » Quand Perceval l'entendit, il pleura. L'ermite lui donna pénitence « des maux qu'il avoit faits » et Perceval demeura avec lui deux jours et deux nuits.

Ici se place une observation assez singulière. « Mais « les Trouvères ne parlent pas de cela, eux qui ont « accumulé tant de choses dans leurs rimes plaisan- « tes ; pour nous, nous ne rapportons que ce qui « est contenu dans le conte que Merlin fit écrire à

« Biaise son maître si bien instruit des aventures de « Perce val. »

Cependant cette aventure se passe aussi dans Chrestien de Troyes, beaucoup plus tôt, il est vrai ; les dames sont accompagnées de trois chevaliers ; elles sont aussi encapuchonnées :

Lor cies en lor caperons mis

Qui, por sauvement de lor armes ,

Lor pénitance à pié faisoient

Por les péciés que fais avoient,

Etli uns des .IH. chevaliers

L'arrieste et dist : « Biaus sire ciers

Vont ne créés-vos Jhésu-Crist

Qui la novele loi escrist

Et le douna as crestiiens ?

Certes, il n'est raisons ne biens,

D'armes porter, ains est grans tors,

Au jor que Jhésu-Cris fu mors. »

Et cil qui n'avoit nul apens

De jor ne d'oure ne de tens,

Tant avoit en son cuer d'anui,

Respont : « Qués jor est-il dont hui ? »

« Qués jors ! Sire, si nel savés

C'est li venredis aourés. » (Vers 7618.)

Perceval se confesse comme dans Robert de Borron, reçoit les conseils de l'ermite et ses instructions, et communie à Pâques.

On ne voit pas trop pourquoi les trouvères sont accusés de passer ce fait sous silence.

Il y a bien dans les deux cas deux visites faites par Perceval à l'ermite, une première fois avec sa sœur, la seconde sans elle.

Après l'épisode que nous venons d'analyser, se place, dans Robert de Borron, l'aventure de Mélianz de liys.

La demoiselle du blanc châtel est une des plus belles personnes du monde ; un tournoi se prépare et celui qui remportera le prix, aura la demoiselle, quelque pauvre qu'il soit. On s'y rend de toutes parts ; Perceval rencontre sept valets qui chantaient en portant des écus à leur col ; ils conduisaient des chevaux à la main et accompagnaient une charretée de lances ; messire Mélianz de Lys y va dans le but de disputer le prix. Ils invitent Perceval à s'y rendre, mais celui-ci refuse. « Vous avez raison, lui disent-ils, il y en aura assez sans vous, et je ne crois pas d'ailleurs que vous y fassiez merveille. » Perceval arrive à un blanc châtel où on lui fait fête ; il se déshabille, et le seigneur, le voyant si bien fait, dit entre ses dents : « C'est grand dommage qu'un si beau chevalier n'ait pas plus de hardiesse. » Perceval demande alors à quelle distance était le blanc châtel où le tournoi avait lieu ; le seigneur répond que demain ils iront à prime et qu'un peu avant son arrivée, Gauvain, Key le sénéchal, Mordret, tous les chevaliers de la cour d'Artus, et cinq cents autres avec eux, ont passé par là se rendant au tournoi.

On dresse les tables, Perceval est fêté et très-regardé par la mère et la fille qui disent « en leur cuer >> que jamais elles n'ont vu plus beau chevalier. On presse Perceval de se rendre au tournois dès qu'il fait jour. Après avoir entendu la messe, ils se rendent au champ du tournois.

Mélianz de Lys était déjà sur les lieux ayant son

écu d'or à deux lions et autour du bras la manche de la demoiselle ; Lancelot, Gauvain et Béduers faisaient merveille de leur côté, de sorte qu'on ne savait à qui donner le prix. Le soir, Perceval rentra chez son hôte, on parla des « mieux- faisants » et on s'accorda à décerner la palme à Mélianz et à Gauvain. Cependant Perceval manifeste l'intention de se mêler le lendemain au tournois ; le seigneur du lieu dit qu'il s'armera lui-même pour l'amour de lui. Quand il fait jour, ils vont oïr messe et la fille du châtelain lui donne sa manche pour la porter au tournois comme un gage d'amour. Perceval lui dit que pour elle « feraitil plus d'armes qu'il n'en fit jamais. » On envoya le harnais au blanc châtel. Perceval se revêtit d'armes que lui prêta le vavasseur pour n'être pas connu, et s'élança dans l'arène où il voyait Melianz de Lys. Toutes les demoiselles l'admiraient et demandaient son nom ; il eut facilement raison de Mélianz à qui il cassa le bras droit en deux parties, puis il se jeta sur Key et le porta à terre. Quand les chevaliers de la bande du dehors virent ces deux exploits, ils se précipitèrent du côté de Perceval ; Gauvain le prit à partie et se fit jeter au milieu du pré. Perceval prit trois des meilleurs chevaux qu'il avait conquis et les offrit à la demoiselle en échange de sa manche. Le châtelain dit à Perceval : « N'irez- vous pas demander la main de la demoiselle du blanc chastel ? » « Non, répliqua Perceval, car je n'ai pas loisir de prendre femme et je ne le dois pas. »

Gomme ils parlaient ensemble, ils rencontrèrent un homme âgé qui portait une faux sur son col et dit en allant à Perceval : « Musard ! Musard ! tu n'aurais

pas dû aller au tournois, tu manques à tes devoirs. » Perceval l'entendit et eut honte pour son hôte, il dit au vilain : « Vieillard faucheur, cela ne te regarde pas. » Le prud'homme réplique : « Si fait, une grande partie de ton affaire repose sur moi. » Perceval s'éloigne un peu et le faucheur lui dit : « Perceval, tu as trépassé ton vœu, car tu as juré de ne coucher qu'une nuit dans le même lieu, tant que tu n'aurais pas trouvé le Graal. Je suis Merlin et suis venu à toi de « Hortoblande » ; et sache que les prières de ton oncle ont touché Notre-Seigneur qui veut que tu gardes son précieux sang ; le roi ton aïeul est trèssouffrant, mais il ne peut mourir avant de t'avoir vu. Va donc par ce chemin et tu y arriveras, quand il plaira à Dieu. »

Cette aventure de Mélianz de Lys et cette rencontre de Merlin ne se trouvent pas dans Chrestien de Troyes, qui apphque le nom de Mélianz de Lys à un personnage allant également à un tournois. Mais il s'agit de lutter contre Tiébaut de Tintaguel dont il n'est pas question dans le roman en prose, et c'est Gauvain qui y joue le principal rôle, tandis que Perceval reste étranger à l'action. (Vers 6210.)

Perceval quitte donc son hôte, se remet en route et arrive le soir chez son aïeul. On lui ôte ses armes et on l'introduit dans la salle ; après avoir parlé de diverses choses, on se met à table. Aussitôt parait le Graal escorté des saintes reliques. Perceval, sans perdre de temps, dit : « Sire, je vous prie de me dire à quoi sert ce vaisseau que porte ce valet et devant lequel vous vous inclinez si profondément. » Aussitôt que Perceval a prononcé ces mots, il vit que le roi

LE SAINT GHAAL. 413

Pêcheur était guéri et tout changé. Le roi Pécheur en est tout joyeux et lui demande à qui il doit sa guérison ; Perceval lui dit qu'il est fils d'Alain le Gros et son petit-fils à lui roi Pêcheur. Ce dernier s'agenouille et rend grâces à Dieu. Puis il mène Perc^ ceval devant le Graal et lui dit : « Cette lance est celle dont Longis perça le côté de Notre-Seigneur, et en ce vaisseau repose le sang précieux que Joseph d'Arimathie recueillit des plaies du Sauveur ; nous 'appelons Graal parce qu'il agrée aux prud'hommes et à tous ceux qui peuvent rester en sa compagnie. »

RONS se met à genoux et invoque la voix divine qui bientôt se fait entendre, et lui ordonne d'apprendre à son petit-fils les secrètes paroles que le Sauveur confia à Joseph dans sa prison, et que celui-ci lui fit connaître à lui-même, lorsqu'il lui remit le Graal. ^ Brons se conforma à l'ordre d'en haut, et instruisit ^ Perceval de tous les points de la religion chrétienne; puis il passa de vie à trépas, et Perceval vit les anges qui l'emportaient au ciel.

Perceval demeura chez son oncle, pratiqua la sagesse ; et les enchantements de la terre de Bretagne prirent fin.

Ce jour-là, Artus était à la Table ronde, il survint un si grand bruit que tout le monde s'en effraya et que la pierre qui fondit sous Perceval résonna de nouveau ; alors Merlin vint à Biaise, lui dit que son travail était terminé et l'emmena à Perceval qui en fut joyeux, car il était sage et bon chrétien. Le reste du roman est relatif aux aventures d'Artus.

414 LE SAIINT GRAAL.

Cependant à la fin on reprend l'histoire de Perceval en quelques lignes. Biaise resta longtemps avec Perceval qui avait toujours le Graal en garde. Merlin, qui séjourna avec eux, conta partout l'aventure d'Artus et comment il était allé en Avallon et comment finirent tous ceux de la Table ronde qu'il avait tant aimés. Merlin prit ensuite congé de Biaise et de Perceval et dit qu'il se bâtirait, en dehors de la forêt un ermitage où il se retirera et prophétisera lorsque Notre-Seigneur lui révélera l'avenir. « On l'appellera communément l'esplumeors Mellin. » Dès lors, Merlin fut perdu pour le siècle et l'on n'en parla plus, non plus que du Graal. Seulement le conte dit que Merlin pria Notre-Seigneur qu'il accordât sa miséricorde à ceux qui écouteraient volontiers réciter son livre et le feraient écrire pour l'édification des sages.

Cette fin a quelque chose de touchant et de mélancolique qui manque peut-être au poëme. Chrestien de Troyes, à la vérité, conduit l'histoire plus loin; il s'aide de la Qiieste de Gautier Map et fait mourir Perceval, dont l'âme est ravie au ciel en compagnie du saint Graal, de la Lance sanglante et « du beau tailloir d'argent. »

Perceval fut enterré au palais aventureux, à côté du roi Pêcheur, sous une lame d'or et d'argent où l'on voyait cette légende gravée en petits caractères :

Ci gist Percheval Li Galois, ki del Saint Graal Les aventures achiéva. (Vers 45374.)

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