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Ce livre s'adresse directement à vous , chers et vé nérés confrères. Il se recommande à votre piété ; il sollicite votre attention , non par son origine ou par sa forme, mais par son objet et par son but.
La récitation de l'Office divin est une de vos obligations principales , celle que vous avez le plus fréquemment à remplir : notre dessein est d'en faire sentir l'excellence , la sainteté et les avantages. Nous tâcherons d'abord d'en donner une juste idée, celle que la foi en fait concevoir aux ecclésiastiques fervents. Après avoir dit les fruits qu'elle doit produire et les dispositions qu'elle demande, nous indiquerons les défauts qui peuvent s'y glisser : nous en montrerons les causes, les effets, les remèdes. Puis, prenant pour exemple les prières les plus ordinaires, celles qui se récitent tous les jours, nous en ferons ressortir le sens et la beauté. Enfin nous signalerons les exemples que les saints nous ont laissés à cet égard; nous
b AUX PRETRES
recueillerons leurs maximes et leurs pratiques. Quel sujet plus digne de votre intérêt! Quelle étude plus importante au point de vue de votre sanctification et de votre ministère !
Nous avons tous, assurément, vénérés confrères, une sincère estime pour le saint Office. Dieu en met de bonne heure le sentiment dans l'âme des ecclésiastiques, et l'éducation qu'ils reçoivent l'aide à se développer. Toutefois est-elle toujours assez réfléchie, assez éclairée, assez convaincue? Répond-elle bien à l'importance et à la sublimité de son objet? On voit dans l'Office une préoccupation grave et religieuse , une occupation sainte, un devoir capital; mais regardet-on les prières qui le composent comme une œuvre supérieure aux œuvres humaines , comme la digne expression des pensées les plus sublimes et des plus nobles affections que la grâce de Dieu puisse produire en des êtres créés à son image? Pense-t-on toujours qu'en s'en acquittant on exerce sur la terre une fonction toute céleste, qu'on unit sa voix à un concert immense dont Jésus -Christ est l'âme, qu'on prête son cœur et ses lèvres à l'Esprit- Saint, pour rendre à la majesté divine des hommages proportionnés à sa grandeur? Considère- t-on que, lorsqu'on récite les prières de l'Église, comme lorsqu'on monte au saint autel, non seulement on glorifie Dieu et l'on réjouit les anges, mais encore on ajoute au sacrifice du Sauveur le complément qu'il demande pour produire ses fruits, on travaille à étendre et à soutenir le règne de Jésus- Christ, on sollicite du Ciel et l'on répand autour de soi les grâces nécessaires pour accroître la foi, fortifier l'espérance, animer la charité; enfin on
contribue d'une manière efficace à propager et à faire fleurir dans les âmes cette vie surnaturelle et divine dont le Sauveur a apporté avec lui le principe sur la terre, et dont le développement complet fera notre ravissement et notre gloire dans l'éternité? Ne perdon pas trop souvent de vue ces grandes pensées , et n'est-ce point parce qu'elles sommeillent à l'intérieur, qu'on laisse voir quelquefois au dehors , dans une fonction si sainte, tant de légèreté, d'empressement et d'apparente inapplication?
Comme on estime ce divin Office, on l'aime aussi, sans aucun doute. Quel est le ministre sacré qui n'ait compté pour un jour heureux celui où l'Église lui a remis le saint bréviaire entre les mains ? Quel est le prêtre qui ait cessé de trouver cette charge douce et ce fardeau léger? Cependant, ne deviendrait- il pas plus cher encore si l'on appréciait mieux les fruits qu'il doit produire; si l'on considérait qu'après l'eucharistie , nous n'avons pas de moyen plus efficace pour nous unir à Notre-Seigneur et nous pénétrer de ses sentiments; si l'on était convaincu que la récitation des Heures est une sorte de communion incessante par laquelle se continue et se perfectionne , à tous les moments du jour, l'œuvre de sanctification que le Sauveur opère chaque matin dans l'âme de ses ministres; enfin si l'on n'oubliait jamais cette vérité, qu'à force de parler à Dieu comme son Fils lui parlait, de prier comme il priait, de s'occuper comme il s'occupait, on prend presque infailliblement l'esprit de ce divin Maître, on s'approprie ses vues, ses pensées, ses dispositions, en un mot, on s'identifie peu à peu avec lui , et l'on devient à l'intérieur, suivant la
parole de l'Apôtre*, un autre Jésus-Christ, éclairé de sa lumière, aimant de son amour et vivant de sa vie? Que chacun consulte sa conscience. Pour moi, je sens intimement que si ces pensées ne disparaissaient pas de mon esprit, j'éprouverais pour une fonction si salutaire et si sainte un attrait plus constant; je m'y porterais avec plus d'ardeur; et, loin de précipiter jamais ou de différer sans raison l'accomplissement de ce devoir, j'aspirerais à prolonger ou à renouer au plus tôt un commerce si doux et une union si précieuse.
Enfin, sans méconnaître l'application et la ferveur avec lesquelles le grand devoir de la prière publique est généralement rempli, ne serait-il pas permis de croire qu'un certain nombre pourraient y apporter une préparation plus soigneuse et des dispositions d'esprit plus parfaites? Car quel soin a-t-on d'acquérir l'intelligence du saint Office et d'en prendre l'esprit? Que fait-on pour se mettre en état d'en entendre les paroles et d'en pénétrer les mystères ? De quelles précautions use- 1- on pour que cette divine prière ne dégénère pas en un simple exercice des lèvres , et que la formule sainte , la lettre obligatoire , ne cesse jamais d'être une lumière pour l'esprit et un stimulant pour le cœur ?
Dieu nous garde d'exagérer, surtout dans le blâme! Il faut distinguer, nous le savons, la perfection du devoir rigoureux, et l'on aurait tort d'exiger une chose, par cela seul qu'elle est désirable. Nous sommes intéressé d'ailleurs à admettre toutes les excuses ei
^ Philip, i, 21.
toutes les explications. Néanmoins, pour être sincère, ne faut-il pas reconnaître qu'à cet égard encore, il en est peu qui soient sans reproches, et que, pour Tinstruction liturgique en particulier, nous sommes fort éloignés de ce qu'on suppose et de ce que demanderaient nos intérêts spirituels, aussi bien que l'honneur de l'Église?
Que voyons-nous , en effet , chers et vénérés confrères? Chaque année, un grand nombre déjeunes gens, aussi instruits que fervents, entrent dans nos rangs pour servir aux saints mystères , et s'obligent comme nous, devant leurs frères, à payer au Seigneur le tribut de louanges et de supplications que réclame sa grandeur; mais de ces milliers de sous-diacres, si éclairés qu'ils soient, en est-il beaucoup qui aient eu le temps, les moyens, la pensée d'étudier à l'avance la prière de l'Église dont ils deviennent les organes, qui peuvent se flatter d'en avoir l'intelligence, d'en posséder l'esprit ? Non , assurément ; c'est le fait d'un petit nombre. Or, si vous voulez y faire attention , vous trouverez qu'il en est moins encore qui se reprochent, par la suite, ce manque de préparation et qui tâchent de suppléer, dans les loisirs du ministère, à ce que leurs premières études laissaient à désirer sous ce rapport. Si l'on ne méconnaît pas entièrement un défaut qu'on partage avec tant d'autres, on aime à penser que l'usage y remédiera bientôt, et qu'on ne saurait manquer d'acquérir suffisamment la science d'un emploi auquel on doit consacrer toute sa vie. Mais c'est une illusion. Comme le travail et l'application sont la condition essentielle de toute connaissance sûre et précise, et qu'une récitation morcelée et rapide ne peut laisser
de traces durables dans la mémoire, ni de notions claires dans l'esprit, on continue presque toujours d'ignorer ce qu'on ignorait au début. Ainsi de longues années se passent , et souvent la vie entière s'écoule sans qu'on ait levé un seul voile, sans qu'on ait brisé un seul sceau de ce livre sacré qu'on a eu sans cesse entre les mains , qu'on a relu mille et mille fois , et dont on pourrait dire quelquefois , avec une exactitude étonnante, jusqu'aux moindres formules.
Que s'il en est ainsi , si l'esprit et la science de la prière publique laissent à désirer parmi nous, n'est-ce pas l'une des meilleures œuvres qu'on puisse faire, de travailler à acquérir et à propager l'un et l'autre?
La prière est la principale et la plus essentielle de toutes les fonctions , pour le peuple chrétien comme pour les individus. Tout ce qui l'affaiblit, diminue la grâce, énerve les vertus dont la grâce est la sève, et menace de tarir en sa source la vie surnaturelle. Aussi, quand on voit la piété se refroidir en tant d'endroits, quand la foi d'un grand nombre chancelle, quand les hommes apostoliques deviennent rares et que la main de Dieu tarde à se montrer dans les épreuves de son Église , il est naturel de craindre que le feu sacré ne languisse dans son sanctuaire, et que les prières de ses ministres n'aient plus les mêmes ailes qu'autrefois pour s'élever vers lui. C'est le moment de se demander si les adorateurs ne sont pas devenus plus froids en devenant plus rares, si le silence des temples n'a pas amené le sommeil des âmes, et si le bruit, l'agitation et les sollicitudes du monde n'étouffent pas , jusque dans le cœur des prêtres, dernier asile du culte divin, la voix de l'Esprit- Saint, ces désirs se-
crets, et ces gémissements intérieurs sans lesquels les prières les plus touchantes ne seraient qu'un vain son.
Tel était le sentiment d'un saint évoque et d'un grand docteur , la dernière gloire de Carthage. « Je « viens d'apprendre, » écrivait-il à son clergé à l'approche d'une persécution, « et c'est de là part de (( Dieu , d'une manière surnaturelle , une chose bien « propre à nous humilier. On nous reproche d'être (( endormis dans la prière , d'y manquer d'ardeur et (( d'application... Le Seigneur nous frappe pour nous (( réveiller*. )) Eh! n'est-ce pas là un fait constant et universel, ou plutôt une loi divine, attestée par les saints prêtres de tous les temps? Depuis la passion du Sauveur, l'assoupissement des apôtres et leur langueur durant la prière du divin Maître, n'ont-ils pas toujours précédé les épreuves de l'Église et présagé ses malheurs ?
Vous voyez assez, vénérés frères, quels sentiments nous ont animé dans la composition de cet écrit. Nous ne savons si Dieu lui fera la grâce de produire quelque bien , de faire réfléchir quelques esprits , de réveiller quelques âmes ; mais nous avons travaillé dans cet espoir. Nous pouvons le dire aussi : l'estime et l'amour du saint Office, qui nous l'ont fait entreprendre, se sont accrus par ce travail , et notre vœu le plus ardent serait de communiquer à nos frères , aux moins âgés surtout, les bons désirs qu'il a plu à Dieu de nous donner.
Oui, jeunes lévites, vous qui venez de consacrer au
^ Nam et hoc nobls non olim per visionem, fratres carissimi, exprobratum sciatis quod dormitemus in precibus, nec vigilanter oremus. S, CypR. iTpisÉ. vix, ad Clenim,
Seigneur votre cœur et vos lèvres , et qui avez à le bénir plus longtemps ici -bas, c'est vous surtout que nous voudrions confirmer à jamais dans l'estime et l'amour du divin Office. Vous êtes pleins d'ardeur pour la prière, nous le savons : c'est un des fruits les plus visibles de l'ordination que vous avez reçue. Mais il faut songer à l'avenir, et assurer votre persévérance. Ne dissipez pas le talent qui vous est confié; gardez-le ; exercez-le ; faites-le valoir comme le principe et le gage d'une infinité d'autres. Profitez de la paix et de la liberté dont vous jouissez encore, pour vous former de bonnes habitudes de religion et de ferveur. Ce qui est facile au début, ne le serait pas également plus tard. L'âme du Prêtre est un métal précieux destiné à prendre les plus belles formes; mais il n'y a qu'un moment favorable pour lui donner ces formes : c'est celui où il sort de la fournaise , amolli et purifié par le feu du divin Esprit.
Et vous, ministres du Seigneur, qui signalez de tant de manières votre zèle dans l'Église, prédicateurs, directeurs, pasteurs des âmes, permettez à une voix que rien n'autorise, mais qu'enhardit l'obscurité, de vous rappeler l'avis de l'Apôtre à son disciple Timothée : Ne laissez pas votre piété se dissiper dans l'agitation et le tumulte des œuvres extérieures. Veillez sur lintérieur, comme sur l'essentiel : Corporalis exercitaiio ad modicum utilis est.-pietas aiitem ad omnia uiilis estK Pour sanctifier les âmes, il ne suffit pas d'agir, il ne suffit pas d'exhorter : il faut encore prier 2. « Les aver-
1 I TiM. IV, 8.
* Manu quidem pugnantes , sed Domlnum cordibus crantes, prostraverunt non minus triginta quinque millia, prsesentiâ Dei magnifiée delectati. Il Mach. XV, 27.
« tissements réveillent, dit saint Augustin, les in- « structions éclairent; mais c'est la prière qui change « les cœurs et qui convertit*. » En négliger le principal exercice, s'en acquitter avec froideur, c'est renoncer au moyen le plus efficace d'attirer sur ses travaux les grâces et les bénédictions du Ciel.
Mais nous tous, vénérés confrères, que Jésus-Christ a honorés de son sacerdoce , quelles que soient nos fonctions et nos devoirs particuliers , ne sentons-nous pas le besoin de réveiller en nous l'esprit de prière? Jamais l'Église n'a eu un plus grand besoin de l'assistance du Ciel. Les sentinelles d'Israël redoublent leurs cris d'alarme, et signalent chaque jour de nouveaux périls. Au dehors, c'est une guerre ouverte et toujours croissante; au dedans, ce sont des défections, des scandales, des divisions : Foris pugnœ; inius timorés-. Ah! ce n'est pas assez de trembler, comme Héli, pour l'arche sainte, lorsqu'on la voit en butte à tant de coups 2 ! Un prêtre doit employer à la défendre toutes les armes dont il dispose. S'il n'a pas à combattre dans la plaine comme Josué, ne peut -il pas lever les mains avec Moïse et prier sur la montagne ^? Et ne devons-nous pas invoquer le secours d'en haut avec d'autant plus d'ardeur qu'il reste moins à espérer dans les ressources humaines et dans les puissances d'ici-bas? JEdificans Jérusalem Dominus : dispersionés Israelis congregabii ^.
* ut advertant monemus, ut instruantur docemus, ut mutentur oremus. De verMs apost., Serm. cxxi, 10.
2 II Cor. vit, 5.
^ Heli seâébat... spectans, erat enim cor ejus pavens pro arùâ Dei. 1 Reg. IV, 13.
^ Memores estote Moysi servi Domlni, qui Amalec..., non ferro pugnando, sedprecibus sanctis orando dejecit. Judith iv, 13.