CHAPITRE II
Des Laudes.
Les Matines et les Laudes ne forment ensemble qu'une seule Heure : elles se succèdent d'ordinaire sans intervalle, et se terminent par une même conclusion. Néanmoins le passage d'une de ces parties à Tautre est marqué par la répétition du : Deus, in adjutorium. C'est le moment de s% renouveler dans la ferveur, et il convient de chercher, dans les prières mêmes et dans le moment du jour auquel elles se rapportent, un sujet de pieux sentiments et de saintes considérations.
Nous avons dit que le jour est l'image aussi bien que l'élément de la vie. Les Laudes, destinées à être récitées aussitôt après minuit, doivent rendre les sentiments d'une âme qui entrerait dans le monde avec la vue de Dieu et de ses perfections. Elles doivent exprimer, par conséquent, les dispositions du Sauveur dans sa nativité, ou au début de sa vie glorieuse par la résurrection. Aussi est-ce ce qu'on remarque, surtout dans les Laudes des dimanches et des fêtes, dont nous nous occuperons uniquement : toutes les parties dont elles se composent tendent vers ce but, et l'on ne doit pas le perdre de vue dans la récitation.
Qu'on envisage Notre- Seigneur au sortir du tombeau, iprès les trois jours de sa sépulture, ou quittant le sein de jon Père, la différence importe peu. Dans l'un et dans 'autre de ces mystères, Jésus-Christ nous apparaît animé les mêmes sentiments envers la majesté divine : de reîonnaissance pour sa bonté , d'admiration pour ses grandeurs, de zèle pour sa gloire, en un mot, de toutes les lispositions que nous voyons exprimées dans cette partie ie rOftice. Peut-être, cependant, le souvenir de la résurrection convient-il plus spécialement à des ecclésiastiques, oit parce que ce mystère donne l'idée d'une vie toute spirituelle et toute céleste, telle que doit être la vie des prêtres ou des anges ici- bas, soit parce qu'il rappelle à l'esprit les grands faits qui ont signalé la fondation de l'Eglise : la mission des apôtres , la descente du Saint-Esprit et la régénération du monde.
Avec le cantique, les psaumes de Laudes atteignent le nombre de huit, nombre des béatitudes, symbole de la vie du ciel; mais plusieurs de ces psaumes s'unissant en deux groupes, la somme se réduit à cinq. Ce sont, disent les commentateurs, comme les cinq victimes dont Dieu demandait l'offrande , chaque jour, aux chefs de son peuple ^ et comme les cinq flambeaux des vierges sages, allumés pour la venue de l'Époux ^ Ils peuvent rappeler aussi les cinq plaies du Sauveur, sources du fleuve de vie où nos sens doivent être purifiés, où notre âme a trouvé la grâce et le salut ^ Considérons chacun d'eux en particulier, pour en bien voir l'objet et la signification.
Psaume xcxii. Dominus regnavit.
Le premier est un chant de louanges inspiré par la double merveille de la création et de la régénération du monde. En quelques traits aussi magnifiques que rapides, le Psalmiste retrace la grandeur du Dieu créateur et ré-
^ KuM. vn.
2 Matth. XXV, 8.
3 Is. XII, 3,
dempteur, Torigine du monde fondé, comme l'Eglise, sur le néant, et soutenu, comme elle, par une main toutepuissante, le Très -Haut triomphant de tous les obstacles et comblant tous les abîmes, l'œuvre divine, enfin, resplendissant de toutes les richesses et de toutes les perfections de son auteur. Naturellement on se représente Jésus- Christ, pontife suprême, entrant dans le monde comme dans son temple, et prêtant sa voix à la nature pour glorifier le Créateur; ou bien on le considère remontant au ciel après avoir fondé son Eglise , véritable et éternel sanctuaire de la majesté suprême, et laissant échapper de son cœur les plus vifs sentiments d'allégresse, d'admiration et de reconnaissance pour les merveilles qu'il vient d'accomplir à la gloire de son Père. Telles doivent être les dispositions de ses ministres, à la vue des prodiges, toujours subsistants et toujours nouveaux , de la puissance et de la charité divines. Quoi de plus doux pour un prêtre que d'offrir ainsi à Dieu, avec son divin chef, son admiration et ses actions de grâces dès la première heure du jour, alors que la nature, sortant des ombres de la nuit, semble créée tout de nouveau, et qu'on aperçoit au-dessus d'elle, toujours debout et toujours ferme, cet édifice spirituel de l'Eglise, qu'un Dieu seul a pu fonder, et qu'un Dieu seul peut soutenir!
Psaume xcix. Jubilate Deo,
Le second psaume est une exhortation plus vive à l'allégresse et à la reconnaissance. Il est inspiré par un ardent désir de faire sentir aux hommes ce que Dieu a fait pour eux, et quel retour ils doivent à sa bonté. En le récitant, on peut penser au Sauveur ressuscité et à ses saints, dont on doit un jour partager la gloire.
Un pieux ecclésiastique , qu'un attrait surnaturel tenait habituellement uni à Notre-Seigneur, appliquait aux plaies de ce divin Sauveur ces mots du verset quatrième : Introite portas ejus; et les paroles suivantes : Atria ejus in hymnis, à l'ouverture de son cœur, ce sanctuaire sacré, source de tant d'amour et de tant de bénédictions.
Pss. Lxii : Deus, Deus meus; et lxvi : Deus misereatur nosiri.
C'est surtout dans le psaume LXii que Notre- Seigneur îxprime d'une manière touchante l'ardeur dont il brûle )Our son Père , son regret d'en être éloigné , son désir de •entrer dans sa gloire et de lui rester éternellement uni. Jn ecclésiastique qui a pris le Seigneur pour partage et jui met le ciel au-dessus de tout, trouvera donc en ce )saume l'expression de ses sentiments les plus intimes. ar le péché il était séparé de Dieu comme tous ses frères : l s'est réconcilié avec lui par la grâce; il est entré dans es rangs de ses amis et de ses ministres. Il lui reste à >*unir parfaitement à lui, à se consommer en lui dans a gloire. Ce doit être l'objet de tous ses vœux. En attenlant, il doit se souvenir qu'il jouit plus parfaitement que jersonne de l'objet de son amour, dans un sanctuaire dont 1 est le ministre et dont le tabernacle juif n'était que 'ombre; et c'est vers l'Eucharistie et vers le ciel à la fois, |ue doivent se diriger ses affectionij et ses pensées.
Le psaume lxvi : Beus, misereatur nostri, que l'Eglise unit m précédent, est une prière pour demander à Dieu de ré- )andre de plus en plus la lumière de la foi , et de faire onnaître à tous les peuples celui qui, étant la voie, la vérité et la vie , peut seul les conduire à leur véritable lin : Jt cognoscamus in terra viam tuam.,. En effet , la terre ayant produit le fruit béni qui doit être son salut, l'ayant produit doublement, par sa naissance et par sa résurrection , que reste-t-il à souhaiter, sinon que tous les hommes connaissent la grâce qui leur est faite et jouissent de leur bonheur? Ainsi ce psaume ne fait que développer la première demande du Sauveur à son Père : Sanctificetur nomen tuum. Il doit répondre au premier vœu du prêtre, qui n'est sur la terre que pour continuer l'œuvre de Jésus- Christ, en faisant connaître et servir la majesté divine.
Le rapport de ce psaume, où respire un zèle si ardent du salut des âmes, avec le précédent, qui est un pur élan d'amour divin , et leur réunion sous une même doxologie,
rappellent une vérité iniportante : c'est que les deux charités doivent être réunies dans notre cœur comme en celui du Sauveur, et que si l'une ou l'autre venait à nous man-| quer, nous ne représenterions plus qu'imparfaitement id Verbe fait chair : Misit illos binos ante faciem suam ^ .
Cantique Benedicite, omnia opéra Domini.
Après les trois premiers psaumes , on trouve toujours à Laudes un cantique, c'est-à-dire un chant de joie, une! hymne solennelle prise hors du Psautier, et composée pour] rendre à Dieu des actions de grâces signalées. Celui qu'oi récite les dimanches et les jours de fête, est un des plusl remarquables par l'événement qu'il rappelle et par les sentiments qu'il exprime.
On sait à quelle époque et à quel fait historique il s© rattache 2. C'est au milieu de Babylone, comme action de grâces du bienfait le plus prodigieux de la divine providence , en présence de Nabuchodonosor et de son peuple confondus, que fut chanté pour la première fois ce magnifique cantique. Les trois Israélites, livrés aux flammes pour leur fidélité au vrai Dieu, se voyant protégés miraculeusement dans la fournaise ardente, sont ravis d'admiration à la vue de la bonté et de la puissance du Seigneur. Dans l'enthousiasme qui les transporte, ils ne peuvent suffire à exprimer ni à ressentir toutes les émotions de leur cœur; ils s'adressent à leurs frères et à leurs pères dans la foi, à tous les esprits du ciel, à toutes les créatures sans exception , à tous ces êtres témoins de leur bonheur et dépendant comme eux du souverain Maître. Ils les appellent à leurs secours ; ils les énumèrent en l'ordre indiqué par Moyse dans la création; ils voudraient leur donner à tous un esprit et un cœur, pour les associer à leur reconnaissance; ou plutôt, oubliant qu'ils n'ont ni sentiment ni volonté , et supposant que la bonté de Dieu est reconnue partout où elle mérite de l'être, ils les exhortent à s'unir
^ Luc. X, 1. — Pro Evangelistis. Homil. S. Greg. lect. VII. 2 Dan. ni.
eux pour louer de concert leur commun Créateur. Ils les pressent avec une ardeur croissante, et ne se lassent is de réitérer leurs instances. Monuments vivants de la jissance et de la bonté divines , ils sentent le besoin d'emoyer tout ce qu'ils ont de vie et de force à faire connaître, mer et servir la Majesté suprême ; ils regrettent de ne mvoir faire au milieu du monde ce que les anges font ins la nature, ce que fait, dans un corps terrestre, une ne sainte et fervente : éclairer, pénétrer, sanctifier toutes loses par la pensée et l'amour de Dieu , principe , arbitre (in de tout ce qui existe.
Tels furent, sans aucun doute, les sentiments du premier
mme, lorsque, au sortir des mains du Créateur, en por-
nt l'image encore intacte dans son âme, animé de sa vie,
lairé de sa lumière, embrasé de son amour, il contempla
ur la première fois ce vaste univers comme un temple
an dont il devait être le prêtre. Il sentait que toutes
; créatures , venant de Dieu aussi bien que lui , devaient
Te pour Dieu et lui rapporter Tusage de toutes leurs
issances. Il souhaitait que chacune d'elles répondît
lement aux vues de son auteur, que nulle ne fût dé-
irnée de sa fin par une affection déréglée, et que toutes
idant, se suppléant, s'excitant mutuellement, comme
is un concert harmonieux, chantassent d'une commune
à la gloire de l'Etre souverain, ce cantique de bé-
iictions qui ne cesse de se faire entendre au ciel. Tels,
lus forte raison, durent être aussi les sentiments et les
irs du Fils de Dieu, le Saint des saints, le pontife su-
me, soit lorsqu'il descendit ici-bas pour restaurer le
te divin et restituer à la Majesté souveraine la gloire
Adam prévaricateur lui avait ravie, soit lorsque, son
irifice étant achevé et le monde sanctifié tout de nou-
u par le sang adorable qui ne devait plus cesser d'y
1er, cet Homme-Dieu remontait vers son Père, pour
iager avec lui une gloire que leur devaient, à tant de
;s, des créatures douées deux fois d'une vie sans fin,
établies dans tous leurs droits à l'héritage du ciel.
.ussi l'Éghse fait-elle de ce cantique le partage spécial
ap
des prêtres, des représentants du Sauveur. Non contente de le remettre sur leurs lèvres presque chaque jour dans l'Heure de TOfEce qui précède l'oblation de la sainte vie time, elle veut qu'en descendant de l'autel ils en répètent encore les saintes aspirations. Par là, elle semble leur dire qu'en les choisissant pour ses ministres, en leur demandant de renoncer à tout pour le servir, Dieu ne leur a pas témoigné moins de prédilection qu'à ces Israélites destinés à glorifier son nom au milieu de Babylone; qu'en préser vant leur âme de l'impiété et de la corruption du monde. il leur a fait une plus grande grâce qu'en dérobant leui corps à la fureur des flammes ^ ; que l'ange du Seigneui qui descendit dans la fournaise et y répandit une rosée dii ciel n'était que la figure de ce Fils de Dieu qui se me^ entre leurs mains et qui épanche en leur cœur son sang; vivifiant; que par conséquent l'amour du Seigneur et Lji zèle de sa gloire ne doivent brûler nulle part avec plu d'ardeur que sur l'autel de leur âme ; qu'appelés à étendr le règne de Dieu sur la terre, ils doivent aspirer à aug menter le nombre et la ferveur de ses adorateurs; qu s'ils puisent, comme ils doivent, l'esprit sacerdotal da le sang de l'Agneau, leur aliment et leur hostie, un i leurs principaux désirs doit être de s'insinuer dans le cœurs comme Jésus -Christ, de s'étabhr au fond dé âmes, d'animer, pour ainsi dire, toute créature, afin que toutes se portant vers Dieu avec eux et comme eux , i glorifient Dieu avec elles et par elles, d'un même mou vement et d'une commune voix. Et pareillement, quan f elle leur fait répéter ce même cantique à la premièï f Heure du jour, elle leur donne à entendre que c'est en ir moment surtout et dans cette fonction qu'ils ont à lom Dieu pour tout Tunivers; et, leur apprenant à se regard comme le cœur et l'âme de toute créature, elle les exhor à rendre, au nom de tous, à la Majesté infinie le devo de l'adoration dont nul n'est dispensé, mais dont ils ci mieux que personne le sentiment et la conscience.
s. Chrysost. de Sacerd. III , 14.
Qu'on ne s'étonne pas, après cela, de la vivacité du langage inspiré; qu'on ne demande pas comment on peut exhorter des êtres insensibles et muets à bénir le Seigneur. De telles paroles n'ont pas besoin d'être justifiées. On les goûte dès qu'on les comprend, et on les comprend à proportion qu'on participe au sentiment qui les a dictées. C'est le lieu de répéter les paroles de saint x\ugustin : Ba amantem^ et sentit quod dico ^... Il n'est pas un cœur chrétien, vivement touché des bontés divines et convaincu de sa pauvreté , qui n'ait obéi cent fois au même mouvement, en souhaitant que tous les êtres lui vinssent en aide pour rendre grâces à l'auteur de tous les dons, et en regrettant de ne pouvoir étendre ses louanges aussi loin que s.'étendent les divines miséricordes -,
C'est le propre des grandes émotions de faire des vœux irréalisables. Un tyran altéré de sang eût souhaité, dit-on, que le genre humain n'eût qu'une tête, pour avoir le plaisir de la couper. Le bonheur des saints serait de multiplier sans fin les adorateurs de Dieu en donnant un cœur et une âme à tout ce qui existe; ou plutôt ce serait de prêter leur âme et leur cœur à tous les êtres, afin de louer, de remercier, d'aimer par chacun d'eux le Roi immortel des siècles; celui qui a tout fait et qui gouverne tout pour sa gloire : Deurriy cui omnes vivunt^.
On connaît les hymnes à la nature que l'amour divin nspirait à saint François d'Assise. Son âme séraphique semblait s'étendre à toute la création : une sorte de sympathie surnaturelle lui faisait ressentir ce que Dieu faisait pour tous les êtres, et il trouvait juste que chaque don du divin Maître eût un retentissement dans son cœur comme chaque créature un organe dans sa voix ^.
^ Tract, in Joan. xxvi n° 5 ; Feriâ IV, inf. octav. Pentec. lect. II. — • îic S. Thom. In corporalibus priùs videtiir, deindè gustatur : in spirituaibus priùs gustatur, postea autem videtur. In Psalm. xxxiii, 9. Super : 7ustate et videte.
^ Exemples : S. Franc, de Sales, Traité de l'amour de Dieu, 1. V, c. vit,
Itc. Étendard de la croix, Avant -propos, initio. --8*^ Thérèse, Sa Vie iar elle-même,, c. xvi, etc.
■ 3 Luc. XX, 38.
* Annales fratrum minoru7n, t. V.— Ozanam , Les Poètes franciscains,--^ :
Il en fut de même de sainte Rose de Lima, cette merveille de grâce, ce prodige de sainteté qui décore le nouveau monde. Elle ne pouvait considérer le moindre objet, un insecte, une plante, une fleur, un brin d'herbe, sans ressentir pour Dieu les plus vives affections d'amour, de louanges et d'actions de grâces. Et ceci donna lieu à un miracle, étonnant dans l'histoire même des saints. Un jour qu'elle sortait de la maison de ses parents avant le lever du soleil et qu'elle traversait le jardin pour aller prier à l'écart, elle fut comme ravie par la pensée de Dieu, et se mit à s'écrier dans un saint transport : « Arbres et plantes, herbes et fleurs, productions de la terre, bénissez votre Créateur. » Aussitôt, Dieu voulant montrer à sa servante le plaisir qu'il prenait dans l'ardeur de sa charité, toutes ces créatures insensibles se mirent à s'agiter, comme pour suppléer, par le mouvement, à la voix qui leur manquait. « Vous eussiez vu en ce moment, dit le P. Haysen , son confesseur et son historien , les arbres battre leurs branches les unes contre les autres, et entrechoquer leurs rameaux et leurs feuilles comme s'ils eussent voulu en tirer des sons harmonieux; les herbes, les fleurs et les fruits formaient comme une danse joyeuse, et les arbustes courbaient leurs tiges jusqu'à terre, comme
Même ardeur de sentiments , même étendue de zèle , même élévation dans les Mémoires de M. Olier. « Hélas I mon Dieu , combien de fois m'avezvous fait éprouver tous ces désirs! Combien de fois m'avez -vous donné ce zèle d'avoir cent mille et cent millions de cœurs pour y répaudre le sentiment de votre amour I sentiment qui s'écoulait de votre cœur dans le mien , comme une goutte d'eau des abîmes de TOcéan... Mon grand souhait , Seigneur, c'est que vous soyez honoré, glorifié, révéré par toute créature; c'est de vous voir régner sur le monde entier, et qu'il n'y ait plus de sceptre ni de couronne, plus de prince ni de monarque, plus de puissance ni d'autorité sur la terre qui ne vous soit soumise. Je voudrais, ô mon Dieu, multiplier ma vie mille et mille fois pour votre honneur. Je meurs de langueur de ne pouvoir vous servir que si peu de temps et d'une si faible manière. Ah 1 s'il m'était donné de répandre ici - bas , durant des centaines de millions d'années , le zèle de votre gloire I Ce serait un brin de mon désir accompli. Je voudrais , ô mon tout , que toutes les créatures fussent converties en langues pour vous bénir et vous louer. Je voudrais avoir des bras capables d'embrasser le monde, pour vous le porter et le remplir d'amour. 0 amour, que ce soit à jamais que je vous aime et que je vous serve, sinon en moi, au moins dans les serviteurs que je vous laisserai après moi dans TÉglisel » T. II, 163, 252, etc.
pour adorer leur Créateur *. » Ainsi Dieu témoignait d'une manière sensible ce qu'il révéla un jour à une autre de ses servantes, sainte Madeleine de Pazzi, qui lui demandait, en entendant chanter ce cantique, quelle gloire pouvaient lui procurer de telles exhortations faites à des êtres sans raison. « Quand on prononce ces paroles avec ferveur, lui dit ce divin Maître, et que du fond du cœur on appelle toutes les créatures pour me louer, c'est à mes yeux comme si elles s'unissaient réellement pour me bénir : la louange d'un seul équivaut devant moi à la louange de
tous 2. ))
Il importe de s'habituer à réciter ce cantique avec une vive dévotion, et d'en prononcer tous les versets avec un sentiment sincère et profond. Pour entrer dans les dispositions qu'il exprime, on peut penser, en le récitant, à cette fournaise ardente où il fut chanté pour la première fois. On peut se représenter Nabuchodonosor et sa cour, obligés de reconnaître la puissance et la bonté de Dieu envers son peuple. Mais qu'on se représente surtout les flammes éternelles auxquelles on était condamné et dont Jésus-Christ nous a délivrés par la vertu de son sang; qu'on songe à l'aveuglement du monde dont on doit éclairer les ténèbres et qu'on ne peut espérer de gagner sans se tenir exempt de sa corruption , par conséquent sans un secours signalé de la protection divine. On n'aura pas de peine alors à s'animer de l'esprit de ce cantique; et loin de le trouver monotone, loin d'en précipiter la récitation, comme il arrive, hélas 1 quelquefois, on remerciera le Seigneur d'avoir conservé depuis tant de siècles un monument si glorieux de sa Providence et d'en remettre si souvent les paroles sur nos lèvres, après en avoir fait, sous la loi nouvelle comme sous la loi ancienne, l'expression de tant d'amour. On aimera à en méditer les beaux sentiments, comme ce pieux évêque qui n'avait pas trop d'une heure d'action de grâces après le saint sacrifice pour
1 Vie f par le P. Eaysen,
2 ViCj par le P. Cepari. — Agt. Sanct., 25 maii.
en achever la récitation ^ On se fera môme quelquefois un bonheur de le réciter par dévotion, comme le pieux et savant Mabillon, qui, sur son lit de mort, après quatrevingts années d'étude et de prière , ne se rappelait rien de plus beau, rien de plus digne d'occuper les derniers moments de sa vie, ni de plus propre à lui assurer un miséricordieux accueil de la part du souverain Maître ^
Ps. cxLvni : Laudate Dominum de cœlis...; cxlix : Cantate Domino...; cl ; Laudate Dominum in sanciis ejus...
Nos considérations sur le cantique Benedicite s'appliquent pour la plupart aux psaumes qui le suivent.
Ces trois psaumes, réunis sous une même doxologie, figurent, selon les liturgistes, les trois Eglises, militante, souffrante et triomphante, qui doivent, après la nuit des temps, à l'aurore du jour éternel, quand tous les membres vivants du Sauveur s'uniront à leur chef par une résurrection glorieuse, se confondre en une seule et unique société pour chanter ensemble à jamais les louanges de l'adorable Trinité.
Tous trois ont pour principe les mêmes sentiments d'admiration , de reconnaissance , d'amour, et sont comme le développement du cantique qui précède. Ils expriment les mêmes désirs de voir Dieu loué, béni, adoré, par toute créature; ou plutôt c'est un désir toujours croissant, une exhortation de plus en plus pressante. Toutes les œuvres du Créateur contribuent à sa gloire : celles du moins à qui il n'a pas donné le pouvoir de lui résister ou dont l'amour est fixé par la claire vue de sa perfection , rendent hommage à sa grandeur. Mais c'est peu , au gré du Psalmiste , au jugement de l'Esprit-Saint qui l'inspire. Il exhorte chacune d'elles à persévérer dans la fidélité et à redoubler,
* J.-B. Gault, derOratoire, qui succéda à son frère sur lé siège de Marseille, et dont le clergé de France demanda la canonisation, 1642. Vie, par Segault; in- S».
2 Vie, pavD. Riiinart. — De même du B. Pierre Fourrier, 1640. — Alcuin mourut aussi en récitant le Ps. en, BenediCj anima mea^ Domino.
/il se peut, de dévouement et d'ardeur. Le ciel et la erre, les êtres spirituels et les créatures sensibles, les )rinces et les peuples , tous les âges de la vie comme tous es ordres de la nature, tout ce qui existe, en un mot, loit s'unir dans un même concert, et s'exciter, par une ainte émulation, au service et aux louanges de la Majesté uprême. « Enfin, dit saint François de Sales ^ après avoir omposé une multitude de psaumes avec cette inscription : ouez Dieu, et s'être adressé à toutes les créatures pour les xciter à bénir le Maître souverain, ce divin Psalmiste arcourt encore et énumère une grande variété de moyens t d'instruments propres à célébrer les louanges de cette ternelle bonté; puis, comme tombant en défaillance, il onclut toute sa psalmodie par cette suprême aspiration : )ue tout esprit loue le Seigneur * ; c'est-à-dire : Que tout ce [ui a vie ne vive et ne respire que pour bénir son souerain auteur ! »
Ces trois chants, qui terminent le Psautier, sont les erniers de l'Office de la nuit, aux jours de férié comme .ux fêtes de Notre-Seigneur et des saints ; et c'est l'accent e jubilation qui les distingue, aussi bien que ces invitaions si multipliées à louer le Seigneur, qui ont fait donner pécialement le nom de Laudes ou louanges à cette seconde artie.
Ce doit être une consolation pour des ecclésiastiques 'avoir à répéter chaque jour ces témoignages réitérés de èle pour la gloire de Dieu ; mais c'est en même temps un ncouragement et une leçon. En invitant toutes les créaures à bénir et à célébrer leur Maître commun, comment le s'animeraient- ils pas eux-mêmes à l'honorer et à le ervir? Sanctifiés doublement, et par les sacrements auxuels ils participent en qualité de fidèles, et par les Ordres ui les consacrent au service de l'autel, identifiés en uelque sorte à Notre-Seigneur pour glorifier son Père sur a terre comme les saints le glorifient au ciel, n'est-ce pas eux comme aux élus et aux anges que s'adressent les
^ Traité de l'amour de Dieu , VI , ix.