PSALM. CXXXIX, II
lant et si doux? Peut-on bien, pour un gain si futile, tarir en soi l'une des principales sources de la grâce, et rendre non seulement stériles, mais ennuyeuses et pénibles, les heures les plus précieuses de la vie * ?
On veut gagner du temps... Serait-ce donc le perdre, pour un prêtre, que de l'employer à louer Dieu, ou à prier pour l'Eglise? Supposons qu'on ne puisse suffire à ses occupations, qu'il y ait nécessité de ménager quelques instants : est- ce sur les moments consacrés à la prière qu'il convient d'épargner? Telle n'a pas été la pratique dos saints. Saint Liguori avait fait vœu de ne pas perdre un seul de ses moments : on ne voit pas néanmoins qu'il ait jamais donné l'exemple de la précipitation dans la prière; au contraire, personne ne recommande plus instamment de s'y appliquer avec calme, attention et respect. Saint François Xavier avait devant lui tout un monde à convertir ; il ne suffisait pas à instruire et à baptiser tous ses néophytes; cependant, au lieu d'abréger son Office, selon la faculté qu'on lui en avait donnée, il y ajoutait de nouvelles prières pour obtenir la grâce de le bien réciter. Si c'est au préjudice de Dieu qu'on veut ménager le temps, si l'on est décidé à réduire les prières qu'on lui adresse, pourquoi ne pas abréger plutôt celles qu'on dit librement et qu'on peut omettre sans péché ? Il faut tâcher d'être constant dans ses exercices de piété , sans aucun doute ; il ne faut ni omettre ni abréger sans nécessité l'oraison , la lecture spirituelle, le chapelet : mais enfin, la raison ne dit-elle pas que ce qui est obligatoire doit passer avant tout le reste? Et, comme l'enseigne saint Bonaventure ', ne serait-ce pas une illusion, de prétendre compenser par des prières facul-
* Beati, inqnlt, qui scrutantur testimonia ejtis ! Scrutlnlo quld opns est ? Non solùm nt eruantnr mystica , sed ut sugantur moralia. [deôque vos qui perambulatis hortos Scripturarnm, nolite negligerc et otiosè transvo- !are; sed scrutantes slngnla, sicut apes sedulae, mel de floribus, spirltum do sermonlbua colligite. Gcxrric, abb. in Cantic. vin, 13.
- Vie, par le P. Bouhours, 1. VI.
3 Specul. discipul. — S. Llguort dit de même, après un religieux de feTande vi-rtn, qu'il vaudrait mieux abréger l'oraison que précipiter l'Office. — Spiritus .«Miictn? non reclplt qnidquid aliud quam quod debea obtuicris, ncglocto co quod dcbes. Reff. Carlhus. 6.
talives les défauts volontaires de celles que l'Eglise nous impose comme un devoir rigoureux?
D'ailleurs, qu'est-ce qui presse tant? quel usage espèret-on faire de ces moments dont on est si avide? Considérez la vie de ces hommes si impatients : vous verrez que le manque de loisir n'est pour eux qu'un prétexte % et que s'ils mettent tant d'ardeur à gagner quelques instants, c'est moins souvent pour en faire un emploi utile que pour les dissiper et les perdre". Ils se hâtent, afin de jouir en toute liberté d'un loisir dont ils ne savent que faire; afin de se livrer sans réserve à la paresse ou à la futilité; afin de commencer plus tôt un délassement, une conversation, une lecture curieuse, dont ils ne tarderont pas à se fatiguer; et ainsi ils sacrifient à une vaine satisfaction, à un plaisir souvent imaginaire, un temps qui, laissé à sa légitime destination, etît été pour leur âme une source des joies les plus douces et des plus précieux mérites.
M^ Dévie, évêque de Belley, parlant de la beauté des psaumes, rapporte, d'après Barruel, de quelle manière Laharpe fut conduit à les étudier, après avoir partagé si longtemps à leur égard le mépris de son maître Voltaire. Devenu suspect à la Révolution, malgré les gages qu'il lui avait donnés, jeté en prison comme tant d'autres, il avait pour compagnon de captivité un prêtre habitué à réciter son Office à demi-voix, sans s'inquiéter du désagrément qu'il causait à ses voisins. Un jour, fatigué de ce murmure continuel qui lui ôtait, sans lui rien apprendre, la liberté de réfléchir à son gré, le littérateur prend, pour s'en délivrer, le seul parti qui se présente à sa pensée. Il demande à son compagnon s'il ne voudrait pas lire un peu plus lentement, et d'une voix distincte, de manière à être entendu
^ Producltur somnus, prodncltur niensa, producuntur confabnlatlones:, luRUS, nugse nugarum : solins supremae Majestatis cultus snmmâ quâpotest celerltate deproperatur. Kugler. de Spirit. ecclesiastic.
2 Sainte Brigitte rapporte, dans ses Révélationa, que Notre-Seigneur se plaignit nn Jour à elle de ce qu'une multitude de prêtres perdaient leur temps à se divertir avec leurs amis, tandis qu'ils se bâtaient tellement à rofflce, que leur prière était pour lui une offense plutôt qu'un hom-
et compris. L'ecclésiastique y consent volontiers. Laharpe écoute, avec indifférence d'abord, puis avec curiosité; bientôt il se sent touché; il est ravi d'admiration. Les beautés incomparables qu'il découvre excitent ses transports. Il veut étudier les psaumes; il les médite. Enfin il fait plus : il se laisse gagner par les sentiments religieux dont l'expression le charme; et la grâce achevant ce que la nature a commencé, il se réconcilie avec Dieu par une conversion sincère et solide. Telle est l'origine de la traduction du Psautier qu'il publia plus tard, et des convictions profondes dont il s'est plu à consigner dans ce livre le généreux témoignage*.
Ce n'est donc pas aggraver la charge du Bréviaire , de demander qu'on s'en acquitte posément. Au contraire : jamais l'Office ne paraît plus court, jamais il n'a plus de douceurs, que lorsqu'on le récite avec une dévotion respectueuse et calme : devotione tranquillà. Et nous ne connaissons pas de moyen plus sûr de le trouver long et ennuyeux que de se précipiter pour en finir. Sjies quœ differtur, affligit animam, dit le Proverbe-. Rien de plus pénible qu'un désir impatient qu'on entretient et qu'on combat à la fois.
II ne s'agit pas, au reste, de prolonger l'Office démesurément, ni de méditer sur chaque verset, ni d'observer scrupuleusement toutes les pauses marquées pour la célébration publique ; mais il est essentiel d'éviter tout ce qui sentirait l'empressement , tout ce qui produirait la confusion et ôterait à l'Esprit de Dieu la liberté d'agir sur notre âme. Par conséquent, il faut renoncer dès le début à cette impatience, à cette ardeur inquiétante, à tout désir d'une autre occupation, quelle qu'elle soit^. Si durant la récitation on se sent emporté, soit subitement par quelque idée imprévue , soit peu à peu par l'activité naturelle, il faut réprimer ce mouvement, reprendre sa
* Dkvtb, Mémcyrial du clergé.
2 Pbov. xiit, 12.
^ Operam detis ut quieti sitls. I Thess. iv, 11. Nonne duodecim sunt horas diel ? Joan. xi , 9.
première disposition, et se dire à soi-même: « Qu'est-ce qui me presse' ? Si je n'ai pas en vue la volonté de Dieu, je m'égare et je dois rentrer dans la vraie voie. Si c'est elle que je cherche, ne l'accomplis-je pas en ce moment? Dieu me demande-t-il à la fois deux choses inconciliables , et puis-je mieux faire que de m'appliquer tout entier à ce que je fais-? » Dans le cas où les préoccupations deviendraient trop vives et l'ardeur intempérante, il serait bon de faire une pause, et de dire à la nature, à l'exemple de M. Boudon : « Pour te punir et te mortifier, j'irai plus lentement; je mettrai aujourd'hui à mon Office un peu plus de temps qu'à l'ordinaire'. »
Une autre pratique pour écarter le péril de la précipitation, c'est de ne réciter par cœur aucune partie de l'Office, et de lire toujours verset par verset les prières mêmes qu'on sait le mieux. Saint Charles , saint Philippe de Néri, saint Vincent de Paul s'en étaient fait une loi. Par ce moyen , les paroles , frappant la vue et l'ouïe tout à la fois, sont moins exposées à passer inaperçues, et le soin qu'on prend de chercher du regard les mots qu'on prononce est un obstacle de plus à l'entraînement de la routine. Cependant pour plusieurs personnes cet avantage ne serait pas sans compensation. Le père Giry, par exemple, croyait réciter avec plus de recueillement ce qu'il tirait de sa mémoire, parce qu'il reportait sur les pensées toute l'attention que la lecture des mots lui eût demandée. Aussi avait-il appris par cœur son Bréviaire tout entier, pendant son noviciat*.
^ sis domlnus actlonum tnarum et rector, non servns aut emptltlus. Imit. m, 38. — Qulcumque Spirltu Del agantur, hl sunt fllil Del. Rom. vm, 13.
2 Age qnod agis. Imit., lib. III, c. XLvn, n» 2. — Caveat Martha ne tnrbetur clrca plurlma , memor sororis meliorem esse partem. S. Basil, in Reg. XX.
"^ Vie de M. Boudon, archidiacre d'Évrevx.
'• Vie du P. Giry, Minime, c. rv. — S. Jérôme dit de S. Hilarlon : Sciiptnras sacras memoriter tenens post orationes et psalmos quasi Deo prœsente recitabat. Vita. — Même remarque sur S. Pierre d'Alcantara. — Dans les premiers temps de la vie monastique, les religieux étaient tenus d'apprendre par cœur tout le Psautier : Discatur Psalterlum ad verbnm. S. HiKRON. Epist. cxxv, 11. — Omnis qui sibi noroen monachi vult Tindi-
HDITIÈME PRATIQUE 141
Un dernier avis, sujet à moins d'exceptions, c'est de ne jamais commencer la récitation d'une Heure, qu'on n'ait à sa disposition un temps bien suffisant pour l'achever; comme aussi de ne pas réciter de suite une partie trop considérable de l'Office. D'un côté, la crainte de ne pas finir à temps, de l'autre, la fatigue d'une application trop prolongée , amèneraient presque infailliblement l'inquiétude et la précipitation. Nous aurons occasion de revenir sur cet avis.
care, totos Psalmos memorlter teneat. S. Fbrreol. Beg. xi, ssec. vi. S. Césalre fait la même prescription, et S*« Césarine l'étend aux religieuses. — « Les Chartreux, dit MablUon, ont conservé cet usage jusqu'à ces derniers temps.» Traité des études monast., p. Il, ch.n, §1. — Plusieurs anciens conciles en firent pareillement une règle pour les ecclésiastiques; et nous voyons en divers endroits des oeuvres de S. Grégoire le Grand qu'il n'aurait pas admis au sacerdoce un clerc en défaut à cet égard. Voir Tho- MASSix, Ancienne et nouvelle Discipline, 1. 1, 1. II, c. lxxxii; n<" 1, 11.