‹ Le Saint-Siège et les Juifs: le ghetto à RomeChapitre 41 sur 67 · REVENUS · texte numérisé non relu

REVENUS

Rente du collège allemand 1 .000 écus d'or.

Intérêts sur fonds places ù 6 <*/o lU) —

Revenus d'Ardea lâO —

Location d'une maison 8 —

Cod. Vat. 6792.

(1) Acte d'achat d'un terrain par Grégoire XIII, en date du 26juil- ] et 1582. (R. Archivio di Stato di Roma, Chirographi, ser. A. vo). I.)

(2) Tzarphati était d'une famille originaire de Fez et naquit en France. Son savoir était grand. II prouva, dit Basnage, que Jules III avait été prophétisé par l'Écriture sainte et tira son nom, en s'appuyant de la Gémara, des textes sacrés. (Liv. IX, 863.)

LE RECRUTEMEiNT DES CATÉCHUMÈNES 277

Les plus cruels ennemis des juifs et les plus habiles furent toujours des convertis.

Armé de ce zèle ardent et impitoyable qui est le propre des néophytes, Tzarphati entreprit de convertir ses anciens coreligionnaires. Il prêchait dans un oratoire assez vaste, voisin du ghetto, et appartenant à la confrérie de la S. Trinilà de* Pellegrini. Une église eût été souillée par la présence d'infidèles, mais un oratoire convenait à merveille; s'il s'y trouvait quelque objet du culte 9 on l'emportait soigneusement avant l'entrée des juifs. Il prêchait bien. Montaigne, alors à Rome, alla l'entendre, attiré par sa renommée, ce II y avait d'excellents prêcheurs, dit-il, comme ce rabbi renié qui prêche aux juifs le samedi après diner à la Trinité. Cetui était fort fameux docteur parmi eux, et, par leurs arguments, mêmes leurs rabbis, et le texte de la Bible, combat leur créance (1) ^.

Mais Tzarphati prêchait dans le vide; plus il se montrait éloquent et enthousiaste , plus de juste défiance il inspirait aux juifs. Un de ses amis, Moro da Fessa, l'en prévint sans ambages : a Les juifs disent résolument qu'ils ne veulent pas venir à vos sermons et qu'ils se soucient peu des mauvais offices que vous leur rendez... Cela soit dit pour vous avertir, attendu qu'ils sont fort mal disposés à votre endroit; bien

(1) Journal de voyage, p. 139.

qu'on dise que vous êtes leur serviteur pour leur prêcher la loi sainte de Dieu sans nul salaire de leur part, toutefois votre enseignement ne leur agrée point, et ils préféreraient entendre les leçons de n'importe quel autre chrétien (1) ». Il y avait presque une prophétie dans cette lettre.

Tzarphati s'en fut alors trouver le pape et lui représenta tout Tavantage qu'il y aurait à rendre obligatoire pour les juifs la fréquentation de l'oratoire où il prêchait la parole de vérité. Grégoire XIII se laissa convaincre; mais sa décision ne fut pas, sans doute, celle qu'attendait le trop zélé néophyte; il obligea les juifs d'assister aux sermons contre leurs erreurs, et chargea quelqu'un autre de les prêcher (2). Ce tempérament était dû à l'intervention du cardinal Sirleto (3).

La nouvelle obligation imposée aux juifs n'en était pas moins des plus dures et des plus vexatoires. Chaque samedi, au sortir de la synagogue, le tiers au moins de la population du ghetto, en y comprenant les enfants âgés de plus de douze ans, devait se rendre à l'oratoire pour y entendre malmener, une heure durant, leurs rabbins et leurs croyances (4). Il était ordonné au sermonneur (c'était presque toujours un

(1) BibL Vat. Cod. Vat. C792.

(2) Bulle a Sancta Mater Ecclesia i>, l*'' septembre 1584.

(3) Basnage, liv. IX, 863.

(4) D'abord cent hommes et cinquante femmes; plus tard, trois cents personnes. (Gregorovius, Ricordi^ p. 83.)

dominicain) de commenter impartialement et sans passion, le texte biblique dont le rabbin venait de donner lecture, et d'en montrer le véritable sens. Même, pour ne point blesser les sentiments des juifs, on lui prescrivait de ne prononcer qu'à voix basse les noms de Jésus et de la Vierge (1). Mais que de Fois le pieux orateur, emporté par un zèle trop ardent, ne se laissait-il pas aller à remplacer l'argument par l'invective et à accabler de sanglantes injures les contempteurs de la foi! Les recommandations réitérées des papes en témoignent. Aussi arrivait-il que les juifs ne lui prêtaient pas toujours toute l'attention désirable; les uns se bouchaient les oreilles avec du coton, les autres s'endormaient. Afin de prévenir ces distractions, un surveillant fut chargé, une longue baguette à la main, de parcourir constamment les rangs des auditeurs (2). A la porte de l'église, un registre était déposé sur lequel on inscrivait le nom des absents, qu'une lourde amende et parfois la prison punissaient de leur obstination dans l'erreur; un néophyte veillait à ce qu'il n'y eût point de substitutions (3). Quant aux frais de la prédication, ils étaient, bien entendu, à la charge de

V Basnage, Hv. IX, 900;PiAZZA, p. 152.

;'2) Il ne faut pas trop s'en étonner; c'est de cette façon qu'aujourd'hui encore, dans certaines églises italiennes, on réveille l'attention des enfants clirélicns. (Camoin de Vent.e, Impressions hihistes. Souvenirs iles /aos de la Ilaute-Itafie,"

(3) Si'REN«.ER, Homa nuova, p. 107; IMazza.

la communauté. C'est là ce qu'on appelait la o predica

coaltiva ».

L'effet ne larda pas à s'en faire sentir, pour un temps, tout au moins. « Sous le pontiOcat de Grégoire XIII, (lit une supplique juive, ta communauté fut réduite à une grande pauvreté par suite de l'abjuration de nombreux juifs fort riches (i) ».

Cependant, à Grégoire XIII de sévère mémoire, succéda Sixte-Quint, chez qui le prosélytisme n'excluait pas l'humanité. Il s'empressa d'amender singulièrement la rigueur des prescriptions de son prédécesseur y2) ; les juifs ne furent plus astreints à assister aux sermons que six fois par an. Mais ce répit ne dura guère. Clément VIII, rigoureux en cela comme pour le reste, rétablit, dans toute sa dureté, l'ordonnance que la haine de Tzarphati avait dictée à Grégoire XIII (3). C'est de nos jours seulement, que Pie IX délivra l habitants du ghetto de ce pénible devoir [i).

Celait trop ou pas assez. Cette tentative de demîintimidalion, inspirée plutôt par la rancune d'un apostat que par l'ardeur d'un apôtre, allait contre son I Le premier moment passé, elle provoqua, parmi la jai^

[D Recueil i< AlC lltustrissima », doc. 13.

(S) Bulle « Christiana pietM », 22 oclobre Ia86.

[3) Bulle n C'i'cai et uMurotu n, 25 Tévrier 1593.

(4) luterronipue durant l'occupation française, la prédication obligatoire Tut reprise lors de la restauration du pouvoir papal. Elle se fit alors dans IVglise S. Angelo in Pescheria, voisine du glielto.

verie, plus de colères que de défections. Les succès des convertisseurs furent dus, si l'on en croit les registres de la communauté, à tout autre chose qu'à la persuasion. En voici la preuve :

a En novembre 1604, le protecteur des catéchumènes fit enfermer au monastère Josué Ascarelli, grand rabbin, sa femme et ses quatre fils. Au bout de quarante-trois jours, on dut renoncer à vaincre Tobstination du rabbin et de sa femme; mais leurs enfants, dont Talné n'avait que douze ans, ne firent pas difliculté pour se convertir. Le 22 janvier, le cardinal Baronius les baptisa y> .

a Le 22 mai 1641, Canosa, femme d'Angelo di Pinto, fut conduite, avec ses deux fils, à la maison des catéchumènes. Le 2 juillet, n'ayant pu la convaincre, le protecteur la laissa retourner au ghetto. Ses enfants consentirent à abjurer t>.

a Le 23 février 1612, on amena au couvent, Esther, femme d'Israël Terracina, sur la déposition de deux témoins. Elle refusa obstinément de se laisser convertir ».

<K Le 4 septembre 1650, Patientia, âgée de douze ans, sa sœur Reina, âgée de sept ans, Angelo, qui en avait neuf, furent enlevés dans le ghetto, car leur père était mort chrétiennement à Pérouse. Tous trois abjurèrent bientôt ».

<K Le 2 mai 1666, Adula, esclave ramené de Tunis, fut

jugé digne, après le temps d'épreuve, d'être baptisé. Au dernier moment, pendant que le prêtre allait chercher ses vêtements sacerdotaux, il s'enfuit de l'église et on ne le revit plus ».

« Le 12 décembre 1667, la fille de Giuseppe di Piperno, qui avait dix-huit ans, entra au couvent; quinze jours plus tard, elle renonçait complètement à ses erreurs ».

On le voit, les conversions étaient peu fréquentes à l'âge 011 les arguments des convertisseurs auraient pu avoir quelque influence sur la vocation des juifs; elles l'étaient beaucoup plus avant.

Il y a quelques exemples d'une étonnante fermeté. Le 2i novembre 1736, au matin, on amena sur la place du pont Saint-Ange deux juifs^ l'un âgé de quarante ans, l'autre de vingt-quatre, afin de leur faire subir le dernier supplice ; des prêtres et des chanoines les entouraient, les conjurant d'abjurer; c'était peutêtre pour eux le salut; tous deux demeurèrent inébranlables, et la populace outrée couvrit leurs cadavres d'immondices (l).Le 2S février 1747, un juif, qui avait l'intention d'abjurer, entra avec sa femme et ses deux tilles à la maison des catéchumènes. Tous reçurent le baptême, mais la femme résista à toutes les supplica-

H) Journal d'un moine^ rapporté par Bertolotti. (Revue des Études juives,)

lions. On doubla pour elle le temps d'épreuve, rien n'y fit; elle s'en retourna seule au ghetto.

Les convertisseurs ne négligeaient rien, cependant, pour assurer les conversions.

Entré dans la maison des catécliumùnes, il fallait faire preuve d'une rare obstination pour n'en point sortir chrétien. l.es convertisseurs ne demeuraient pas facilement convaincus de l'inanité de leurs cllbrls, témoin ce juif que l'on enferma au monastère a pour explorer sa volonté * et qui, trois jours après, se sauva par la fenêtre; ramené de force, il s'enfuit encore et se cacha au ghetto, mais ses parents, redoutant la colère ilu cardinal-protecteur, le livrèrent de nouveau. On te confia aux soins exclusifs d'un prélat, qui obtint promptement sa conversion. Un juiffrant^ais, condamné aux galères, s'était ri>rugié à Kome; ou l'y emprisonna; sur sa déclaration (ju'il voulait se faire chrétien, on l'envoya à la maison des catécliumènes, mais là, Il hésita, et finalement refusa de céder aux prières des néophytes. Immédiatement conduit;) Civita- Veechia, il mourut sur les galères pontificales (1665). Un jeune homme, qui voulait abjurer, avait entraîné au couvent sa fiancée, mais celle-ci résista opiniâtrement; alors le jeune homme sentit, a son tour, chanceler son ardeur; il voulut retourner au ghetto. On le jeta dans les prisons du Capitole d'où il ne sortit que chrétien.

H est certain aussi qu'on ne se montrait ni très

exclusif, ni très difficile sur les signes de vocation; l'affirmation d'un témoin, même démentie par l'intéressé, un mot échappé dans une conversation, un geste, passaient pour une preuve suffisante (1). Nous en trouvons la preuve dans les registres mêmes de la maison des catéchumènes, contresignés par le curé de l'église de S. Maria de' Monti, et qui se rapportent cependant à une époque où l'on se montrait déjà bien plus difficile sur le chapitre des conversions (2).

ce Le 5 mai 1605, Stella, fille de Jacob, a été amenée au couvent parce qu'un de ses parents, catéchumène, affirmait que, devant lui, elle avait manifesté le désir de devenir chrétienne. Après avoir résisté vingt-cinq jours, elle consentit à abjurer. On la baptisa sous le nom d'Hortense ».

(( Le 2 décembre 1649, Guida, âgée de treize ans, fut conduite à la maison des catéchumènes sur la déposition de deux témoins ; elle refusa avec persistance de se convertir ».

a Le 14 janvier 1687, un néophyte ayant affirmé qu'une juive voulait se faire chrétienne, elle fut conduite au couvent. Elle résista longtemps, et l'on ne par-

{\) Benoit XIII mit un terme à ce que cette façon d*interpréter les volontés d'un hétérodoxe pouvait avoir de trop large. (Bulle a Emanavit nuper », 1 4 février i 727). Voyez aussi la bulle a Postremo merise » de Benoît XIV.

(2) E. Natalî, p. 244.

vint à la convertir que le l""' mars suivant. Elle avait vingt-quatre ans » .

« Le 26 avril 1689, sur la dénonciation de deux témoins, le protecteur des catéchumènes envoya des soldats dans le ghetto, pour s'emparer d'une jeune fille de dix-neuf ans. Les juifs la cachèrent; on arrêta sa mère et son frère, et la jeune fille dut se livrer. Elle ne renonça au judaïsme que le 5 janvier suivant ».

Il avait fallu, on le voit par ces exemples choisis au hasard et que confirme la correspondance du cardinal Sirleto, protecteur de la communauté (publiée par M. Dejob) (1), beaucoup de sagacité de la part des dénonciateurs et beaucoup de bonne volonté de la part du directeur de la maison des catéchumènes, pour découvrir chez ces jeunes filles des indices de vocation. Mais la fin, sans doute, sanctifiait les moyens.

Il arrivait aussi parfois qu'un néophyte, dans Fardeur de sa foi nouvelle, offrit à TÉglise toute sa famille; il en avait le droit. Tel ce mari qui, après s'être converti, contraignit sa jeune femme à entrer au couvent des catéchumènes; elle y demeura quarante jours, durée habituelle du temps d'épreuve, puis, comme elle persistait à rester juive, ont dut la renvoyer. Tel aussi cet oncle qui, avec plus de succès, livra au Saint-Office, par acte notarié en date du 30 mai 1698, ses quatre

(1) Revue des Études juives, n<* 17.

neveux. Il les donnait, mais il fallut les prendre; on dut opérer une descente à main armée dans le ghetto. Finalement, toutefois, les convertisseurs eurent plein succès. Une autre fois encore, c'est un père qui traîne son fils, Agé de trente- trois ans, au monastère et Poblige à abjurer.

La conversion d'un chef de famille entraînait presque forcément celle de tous les siens, car sa femme, ses enfants, ses parents étaient tenus de se présenter ù la maison des catéchumènes et d'y subir, bon gré mal gré, le temps d'épreuve. Leur foi devait être bien solide pour ne point être ébranlée par les assauts dont elle était alors l'objet! N'était-ce point le devoir de l'Église d'éviter à tout prix que les liens de la famille fussent rompus par la conversion d'un seul membre (1)?

Les baptêmes faits à l'insu des parents étaient rares à Rome; on en cite pourtant quelques exemples. Un enfant de cinq ans fut un jour laissé par sa mère quelques instants chez des parents qui étaient chrétiens; ceux-ci s'empressèrent de le baptiser. La mère protesta, ramena l'enfant au ghetto, l'y cacha; ce fut en vain; les sbires pontificaux vinrent le prendre et il fut élevé chrétiennement (2). Voici un

(\) Édit du cardinal S. Onofrio, !•' juillet 1635, § 9. (BiW. Casanatense.)

(2) On sait que dans d'autres pays, il suffisait parfois qu'un enfant jetât sur un autre un peu d*eau,en lui disant : « Je te fais chrétien », pour que le baptême fût considéré comme valable.

autre exemple de la facilité avec laquelle on profitait des occasions qui s'offraient de multiplier les conversions : un jour, Fra Giovanni Domenico aborda, dans Téglise S. Maria délia .Minerva, un juif nommé Tullo Serotino et le pria, moitié plaisant moitié sérieux, de lui laisser baptiser un de ses enfants. Comme le juif refusait': a Par ma foi, dit le frère, le pape luimême en serait le parrain ». a Si cela est, j'accepte, répliqua Serotino, je veux vous donner sur IMieure un de mes enfants y> ; puis, craignant d'en avoir trop dit, il se ravisa et ajouta : a Je préférerais les égorger tous. » Ces paroles imprudentes furent rapportées au protecteur des catéchumènes qui s'en prévalut aussitôt pour réclamer tous les enfants de Serotino ; on alla les chercher au ghetto, il y eut lutte, presque sédition, mais enfin les soldats pontificaux revinrent avec deux des enfants du juif, qu'on baptisa. Suivant la promesse faite, le pape leur servit de parrain (1).

Le 27 mars I0o9, niùme aventure advint à Prospero di Pultro,qui eut aussi, bien malgré lui, l'honneur de voir ses enfants baptisés par le pape (â).

Par tous ces moyens, le nombre des pensionnaires de la maison des catéchumènes augmenta rapidement. Les fonds manquèrent; c'est alors (pie Jules III créa

'{) Bknoît XIV (lôrendit ces surles do baptùnics. v2 Hrvue (/(>' Etuiles juives, n® iî,, p. î»6.

l'impôt de dix florins par synagogue dont il a éW^ p plus haut (1).

t le temps d'i

Durant le temps d'épreuve, les catécliumùnes < nalent, pour ainsi dire, les prisonniers des néophyte* chargés de les convertir; un édit, en date du 7 jaillet 163S, impose une amende de cent écus d'or et même des châtiments corporels, aux juifs qui auraient tenté de s'évader de la maison des catéchumènes (2). Cette menace ne sullisant pas, le cardinal Odescalchi aggrava encore les peines encourues (14 octobre 1653} : cinq ans de galères pour les hommes, le fouet pour les femmes, de plus la confiscation totale, punissaient la moindre velléité d'hésitation.

Toute relation du catéchumène avec ses coreligionnaires était interdite ; eu passant le seuil du monastère, il devait oublier momentanément qu'il avait été juif. C'est en io68 que le cardinal Sirleto, en novateur qu'il était, publia la première ordonnance à ce sujet (3). Défense était faite aux catéchumènes et aux néophytes, sous peine des inévitables trois coups de corde, du fouet, et d'une amende de vingt-cinq écus au profit du monastère, de pénétrer dans le ghetto, de lioire, manger ou dormir en compagnie de juifs, et même do Ifi] adresser la parole.

(2j Bibl. CasaDatense.

(3) BiU. Vat. Cud. Vat. C793.

Clément YIII confirma cette ordonnance et, peu après, le cardinal Rusticus est obligé de rappeler, en les rendant plus sévères, les prescriptions de Sirleto (1). Au catéchumène qu'on surprendra en conversation avec un juif) quand bien même ce serait son père, ou sa mère, ou son fils, l'amende, la bastonnade, l'exil (2). Pour les juifs qui auraient osé s'approcher à moins de trente toises du monastère et , à plus forte raison , du couvent, l'édit prescrit les mêmes châtiments. Quant à celui qui se serait permis d'entraver, même indirectement, l'action bienfaisante de l'Église, qu'il fàt juif, ou par impossible, chrétien, son crime ne pouvait être expié que par les galères à perpétuité et la confiscation totale de ses biens (3) .

Lorsque le catéchumène avait enfin consenti à devenir chrétien, on lui administrait le sacrement du baptême et les autres sacrements , dans la basilique de Latran, en grand apparat, un jour de fête, à l'Epiphanie ou à la Pentecôte. On faisait alors des fournées. Quand il n'y avait pas assez de catéchumènes à Rome, on en amenait de fort loin; ou bien, on se procurait un Turc. Parfois, le souverain pontife assistait en personne à la cérémonie. Le cardinal qui présidait adressait un long

(1) Le i3 mars 1603. Bibl. Casanatense.

(2) Le 14 octobre 1659, le cardinal Odescalchi renouvelait cet édil.

(3) Ëdits de 1592 et de 1635, § § 7 et 8. Toutes ces prescriptions se trouvent renouvelées et conQrmées dans le grand édit de Benoit XiV (1751) dont il a été parlé ci-dessus , p. 197.

LI SAUfT-tlèCB. 19

aoo I.R SAINT-SIÈGE ET LES JUIFS

discours à l'assemblée oà il se félicitait du miracle < venait de s'accomplir sous ses yeux (1 ) ; puis, le noi veau converti était promené par les rues de la vi^ en carrosse, vêtu de satin blanc, afin que chacun ] constater sa conversion (2) .

Si le catéchumène était Tobjct de soins si jaloux, on conçoit que le néophyte, dont on avait enfin obtenu la conversion, fût encore plus strictement observé f3| L'Ëglise en faisait sa chose, elle le considérait coib un pupille dont elle avait mission de défendre la 1 encore mal assurée; elle veillait sur lui avec un i méticuleux et sévère. Plus encore peut-être qu'aux C téchumènes , TÉglise défend aux néophytes de fréquenter jamais les juifs, sous quelque prétexte que ce so(^ it ne leur est même pas permis de se laisser abord par eux dans la rue. Le néophyte doit rester s l'œil vigilant des convertisseurs; il ne peut s'écarJ de Rome sans y être autorisé par écrit par le cardin protecteur, « même pour changer d'air », dit l'édit (M

(1) GiiEGonoïius, Rieordi, p. 86.

(2) BisNAGE, liv. IX, 1)00; UottONi, art. Baltesimo, et Bibl. ' Cod. Urbinate, tûfio. Rclaziotte délia fujmone fktta net b (talodaP.P.Clemente Xla tre Ebrei nella Basilica Vaticana(tia

no4).

(3; On sait que le néophyte est an calùchumËne ce que le papï est à la chrysalide.

[4) Êditdu l"juilleU635.Cf. Kdiltiu cardiDaI0»le3caIchi(7 jî tel 1660) conln? Tommaso Agostino, sa Tcnimc cl ses trois fils, B phytes, soupçonnés d'avoir quiUô Home «uhreplicement, but d'apostasie r. (Arcliivio segrcto vaticanu.)

Ëty comme la misère est mauvaise conseillère, il fallait aussi que, dans le mois qui suivait leur sortie de la maison de conversion, les néophytes prissent un métier, sous menace de trois coups de corde.

Cependant, on leur accordait, à Toccasion, quelques secours, quelques faveurs. Il a été déjà parlé des pensions allouées à certains néophytes de marque; mais il arrivait aussi que pour faciliter une conversion, on fit luire aux. yeux du catéchumène de moindre importance l'espérance d'une récompense. Ainsi Clément VIII concède des rentes, sur le mont-de-piété d'Avignon, à deux jeunes néophytes (11 novembre 1594); Urbain YIII ordonne à son trésorier général de donner des bijoux (collier d'or, croix de rubis et de diamants) à Urbain et Anna, juifs convertis le !28 mai 1639 (1). On constituait des dots pour les jeunes filles (â,.

Tout cela ne se faisait pas sans difficulté. Curtio de' Franchi, ami de Sirleto, se plaint d'avoir beaucoup de peine à délivrer aux nouveaux convertis les vêtements qu'on leur destine; il lui faut sans cesse invoquer l'autorité du cardinal ; un jour même il a dû faire ouvrir de force la caisse où étaient contenues les bardes réservées aux néophytes, et on lui en a fait un crime.

( 1 ) Bertolotti , Revue des Études juives. Cf. bulle « Nuperpro parte >», de Benoît XIII, 8 janvier 4726.

(2) bulle « yuper pro parte », de Benoit XIII.

232 LE SAlST-SlKnE ET LES JLIFS

u Dieu ^^ait, ajoute-t-il, combien, toute cette semaine, je me suis fatigui; a leur service, jusqu'il quatre ou cinq heures de la nuit ; Paulre soir, je me suis donné beaucoup de mal pour accommoder deux l'emmes que je venais de tirerdu ghetto. Aprèscela.onmejettela pierre (1) ». Non moins curieuse est la lettre d'une pauvre femme qui vient de se convertir, non sans quelque arrièrepensée discrètement éveillée en elle, à ce qu'il semble, et qui se plaint amèrement qu'on ne lui paye pas la pension promise etqu'on réponde îi sesréclamations a d'aller se faire nourrir par son mari », qui était resté juif (2).'

Très sensément, l'Église pensait que le plus sur moyen de confirmer la foi nouvelle des néophytes, était de leur faire épouser des chrétiens. Elle s'y employait activement. Au besoin, on rompait les mariages existants (3).

C'est par ces moyens que la papauté luttait contre le judaïsme à Rome, et certes, si elle se montra parfois, sur d'autres points, intolérante et oppressive, ■ Qt preuve, dans une question qui lui tenait tant ii d'une louable modération, en ne suivant pas les exel pies d'extrême violence et de persécution dont i était entourée.

(1) Dejub, flti'nc 'iflï Eliidei juives.

12) Ibtct.

(3) Bulles « Apoitolici minutfrii « i nott XIV.

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