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Le saint voyage de Jherusalem du seigneur d'Anglure

Publication proposée à la Société le 23 décembre 1875. Approuvée par le Conseil le 11 mai 1876 sur le rapport d' commission composée de MM. de Montaiglon, Meyer et Picot.

Commissaire responsable É. Picot.

Tiré à cent exemplaires sur ce papier

PRÉFACE

PRÉFACE

La relation du voyage en Terre-Sainte que nous publions d'après le manuscrit de la Bibliothèque nationale, coté F R. i52i7 [anc. SuppL fr. 621 n'en est pas à sa première édition. Deux fois déjà elle a été imprimée, en 1621 et en i858. La découverte d'une autre copie du même pèlerinage, notablement différente de l'unique translation connue jusqu'ici, nous a déterminé à donner cette nouvelle édition. Avant d'en tracer les caractères particuliers, il convient de dire quelques mots de celles qui l'ont précédée, et du manuscrit qui en a fourni le texte.

Le ms. FR. 15217 a été très-soigneusement décrit par notre regretté confrère, Léopold Pannier. Nous renvoyons le lecteur à cette notice (Vie de Saint Alexis I, 332-6), en nous bornant ici à donner le titre des morceaux dont se compose ce manuscrit :

L (f° 2, le premier feuillet manquant) [Dialogue entre Vesprit de Guy de Turno et le prieur de..,.]-^ IL (f°* 14 r^-25 v°) Vie de Saint Alexis, en vers,

dont les variantes utiles sont reproduites au pied du texte publié, loc, cit., pages 346-388;

III. (f°^ 25 v°-27) Sous le simple titre de Exemple [du secret de la Confession], une petite et intéressante pièce, en prose, transcrite en entier p. 333-334;

IV. {f°« 27 r°-67 r°) Cy apprès s'ensuit le contenu du saint Voyage de Jherusalem .... ;

V. (f°s 67 v*'-72 v°) Cy s'ensuit la Prinse de Constantinople.,.., publiée à la suite de la première édition imprimée du Voyage;

VI. (f° 73 r°) [Les Vigiles des morts en vers français]. — (f° 96 v°) <c Cy fine l'exposition des vigilles des mors en françois. »

Uun des possesseurs du manuscrit au xvi^ siècle s'est fait connaître par la notule suivante, inscrite en tête du deuxième feuillet :

« Ex libris Nie. Gouviot, Doct. Sorb. »

Le manuscrit compte 96 feuillets à longues lignes, d'une écriture cursive, sans autre ornementation que de rares lettrines. In-4° papier, relié en peau de vélin sur le dos de laquelle on lit ces mots : 20 sous, (( qu'on prend d'abord pour le titre, et qui montrent « le peu de cas qu'on fit aux siècles passés de ce mac( nuscrit relativement précieux. »

Toutes les pièces de ce manuscrit ont été publiées en entier. Les Vigiles des Motets ont eu plusieurs éditions aux xv^ et xvi^ siècles , voy. le Manuel de Brunet , t. V. Le Sai7it Alexis a été utilisé pour variantes comme il vient d'être dit. Quant au mor-

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ceau du début, il aurait été imprimé dès le xvi* siècle, ainsi que le constate expressément cette mention (f° 2) :

(( Guy de Turnoi, i. p. 5.

En l'imprimé p. 5, les paroles un peu changées. »

Mais nous n'avons pas été plus heureux que notre feu confrère dans nos recherches sur la pubncation à laquelle le docteur en Sorbonne, Nicolas Gouviot, a fait allusion.

De la première édition du Voyage on ne connaît que deux exemplaires dans les dépôts publics : l'un à la bibliothèque de l'Arsenal, sous la cote ft H 618,» et l'autre à la Bibliothèque nationale, sous la cote O F Réserve 74. » Titre :

Journal contenant le voyage faict en Hierusalem et autres lieux de dévotion, tant en la terre Saincte quen Egypte.

Par tres-illustre Seigneur messire Simon de Sarebruche, chevalier, Baron d'Anglure, au diocèse de Troyes, en Vannée i3g^.

Mis en lumière pour la première fois sur le manuscript trouvé en une Bibliothèque.

A Troyes

Par Noël Moreau, dict le Coq, demeurant en la rile Nostre Dame, à l'enseigne du Coq, 1621,

Petit in- 12 allongé. Non paginé; 86 feuillets numérotés (dans l'exemplaire de la Bibl. Nat.) par une main moderne. Le Voyage remplit les 76 premiers

feuillets, avec le titre courant : le Voyage de Hierusalem; les dix derniers contiennent le Discours sur la Prise de Constantinople^ précédé de ces quelques lignes en manière d'Avertissement au Lecteur :

Le Discours suivant s'est trouvé à la fin de celuy du sainct voyage, et pource a V Imprimeur jugé estre a propos de Vadjouster pour grossir le livret.

Cette relation est adressée au cardinal d'Avignon * par deux négociants de Florence, témoins du siège et de la prise de Constantinople. C'est un témoignage authentique, d'une valeur historique assurée, et dont la réimpression ferait, pour ainsi dire, une actualité.

L'éditeur de Troyes a fait précéder le texte du Voyage d'une petite dissertation généalogique sur le baron d'Anglure, « auteur et promoteur de ce voyage » . Nous reproduisons ce morceau à la suite de notre préface.

La seconde édition du Voyage forme le premier volume de la Bibliothèque catholique de voyages et de romans, éditée par Tabbé Domenech. En voici le titre :

Le saint voyage de Jérusalem, par le baron d'Anglure. i]çS' Accompagné d'éclaircissements sur r état présent des lieux saints. Paris, Pouget-Coulon,

I. Alain de Coëtivy, né le 8 novembre 1407, évêque de Dol, puis de Cornouailles, et archevêque d'Avignon; créé cardinal par Nicolas V en 1448 ; envoyé en France avec le titre de légat en 1456 ; mort à Rome le 22 juillet 1474.

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iS^8. — In-i8, 2 22 pages. — Dans la notice bibliographique, mise en tête du texte, l'éditeur, qu'on nous assure être M. l'abbé Michon, le graphologue bien connu, déclare que ces éclaircissements ont été re- « cueillis récemment dans la Terre Sainte sur les « lieux mêmes » (p. 18). Bien qu'il annonce (p. i3) avoir reproduit, pour plus d'exactitude, le manuscrit (( original » de préférence à l'édition de Troyes, son texte est loin d'être suffisamment correct. Toutefois, nous n'eussions pas songé à le publier de nouveau, sans la découverte d'une copie variante du même pèlerinage dont l'ordonnance est de nature à modifier l'opinion reçue jusqu'ici sur la valeur du manuscrit de la Bibliothèque nationale.

Cette variante se trouve, avec un grand nombre d'autres pièces de divers genres (environ 2 3oen l'état actuel du recueil), dans le ms. n° i8g de la Bibliothèque d'Epinal. Exécuté à Metz au xv^ siècle par un membre de la famille Desch, il fut Pun des volumes que dom Calmet transporta à son prieuré de Senones, d'où il est venu à Epinal. Le manuscrit est de format in-4°, papier. Il compte 162 feuillets, dont quelques-uns ont été rognés par le ciseau du relieur. L'écriture en est généralement négligée, et l'orthographe, capricieusement individuelle, offre un spécimen curieux et authentique de l'idiome populaire messin au xv^ siècle. Le lecteur en rencontrera quelques cas dans les variantes placées au pied du texte ainsi que dans le glossaire. Pour une étude plus complète de ce système phonétique, et d'une façon

Vlll LE SAINT VOYAGE DE JHERUSALEM

générale, pour la description étendue de cet intéressant recueil, nous le renverrons, afin d'éviter double emploi, à la Notice publiée dans le Bulletin de la Société (1876, pp. 64-134), nous bornant à indiquer ici que le Voyage remplit les feuillets 104-148 du volume, et que nous lui avons assigné le n® 89 dans notre Notice (p. i25).

L'intérêt particulier de cette relation réside dans l'artifice de sa composition. En même temps qu'une version dialectale, c'est aussi une adaptation faite au point de vue local et spécial de Metz ; il y a changement non-seulement de la forme, mais encore du fond. L'ordre topographique y est parfois modifié ; la description des lieux de dévotion n'est pas toujours identique dans l'une et l'autre version; les dates mêmes ne concordent pas toujours pour le quantième. De la vérification facile, quant à ce dernier point, il est résulté que la version messine l'emporte généralement en exactitude sur le ms. français, qui, dès lors, ne peut être tenu pour une reproduction fidèle de l'original ^

Laissant de côté tous les passages où les deux mss. sont d'accord, et ceux oià, M manquant, P a été trouvé exact en soi, la comparaison montre que les dates fournies par M sont exactes contre celles données par P aux §§ 84, 1 13, iSy, 176, 2^4, 271, 272, 278, 3 17, 33o (voy. la note i de la p. 108), tandis que P

I . Dans la suite nous désignons ce ms. par P(aris)\ les variantes et phrases insérées dans le texte d'après la version dialectale sont indiquées par le sigle Mfetp.

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n'est bon contre Af qu'aux seuls §§ 3o8 et 3ii. Les deux mss. font erreur, soit isolément (§ 52), soit de concert (§ 224) ; dans ce cas nous avons restitué la date précise, ainsi qu'aux §§41 et 5o où la mauvaise leçon de P n'a pu être rectifiée par celle de M, qui fait défaut à ces endroits. — En résumé, M est supérieur à P pour l'exactitude chronologique.

Il en est de même pour Tordre topographique, et, par déduction légitime, pour l'ordonnance du récit.

On conçoit que nous ne pouvons donner ici les raisons particulières de cette préférence que nous accordons à la translation messine : en effet, elles se déduisent du contexte même, d'après Tordre naturel des faits et Tenchaînement logique du discours, s' appuyant tantôt sur des données topographiques plus exactes, tantôt sur des considérations purement littéraires (composition plus simple, ordonnance plus sobre, répétitions et doubles emplois évités, lacunes comblées, détails plus précis et plus clairs). Chacun de ces motifs est donné en son lieu, parmi les notes au texte de P; nous signalerons entre autres les §§ 74, 1 23-1 33 (sur lesquels voy. la note de la p. 3o), 196-8, 287.

Dans cet ordre de faits, il est un point de repère précieux pour assurer la valeur respective de nos deux versions dans les cas divergents, et les départager au besoin. C'est la relation d'un voyage accompli dix ans auparavant, en i384 et i385, par plusieurs marchands florentins qui ont parcouru le même trajet que nos pèlerins, mais en sens inverse, débarquant en Egypte et rentrant à Venise par la

Syrie. Ce récit présente un caractère particulier qui ne se retrouve pas dans le nôtre : aux indications plus ou moins historiques, aux pieuses réflexions inspirées par la vue des Lieux-Saints, se mêlent des détails plus « réalistes », tels que relevés de dépenses, aperçus sur le prix des denrées, les frais de logement et de nourriture : détails et préoccupations que le seigneur d'Anglure a négligé de consigner sur ses tablettes, mais qui ne pouvaient être omis par les voyageurs florentins, pèlerins sans doute, mais avant tout négociants par état. Ces indications, parsemées dans le récit, lui donnent d'ailleurs une saveur personnelle, qui explique et justifie la double édition dont il a été l'objet, dans ces dernières années. La première a été donnée à Parme, en i865, sans nom d'auteur et sans notes ni éclaircissements d'aucune sorte, faut-il croire, puisque le second éditeur, travaillant sur cette édition princeps, annonce qu'il a muni son texte di alcune note di lingua^ di critica et di storia ; de plus, il a divisé le récit original en autant de chapitres avec bref sommaire que la matière lui a paru en demander. Le tout, ainsi éclairci, a paru sous le titre de Viaggio in Terra Santa di Simone Sigoli, Torino, 1873, in- 12 ^

I. Ce volume est le cinquante-huitième d'une collection dite Bibliothcca délia Gioventîi Italiana. Il contient deux ouvrages distincts, écrits l'un et l'autre dans la langue du xiV siècle. Voici le titre complet du volume : Viaggio in Terra Santa di Simone Sigoli, ed il Fiore di Virtii, commentati ad usa de'Giovani stiidiosi dal sac. prof. Michèle Rua. Torino, tipografia e libreria delV oratorio di S. Francesco di Sales. i8-j3. Il compte 256 pages dont le Viaggio occupe les io5 premières; le Fiore di Virtù va

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Il va de soi que la concordance entre deux relations de pèlerinage ne peut être cherchée que dans les parties du récit qui constituent le fond du pèlerinage lui-même, à savoir la description des Saints- Lieux, topographique ou architecturale, et Ténumération des monuments et des reliques offertes à la vénération des pèlerins ; pour tout le reste, les détails sont nécessairement différents, puisqu'ils reflètent le caractère individuel du voyageur et les incidents particuliers de son excursion. Nous ne nous sommes

de la page 107 à la page 252, Explicit : Finito e compiuto è il libvo detto Fiore di Virtù e di Vij^ii. Deo gratias. Suit l'index des auteurs cités, et les tables des deux ouvrages contenus au volume. — Ce serait une étude intéressante que de rapprocher il Fiore di Virtù e di Vi:^ii de l'une des nombreuses sommes des Vices et des Vertus, que nous a léguées le Moyen Age ; mais ce n'est pas ici le lieu. — Nous terminerons cette description bibliographique en donnant l'avant-propos mis par l'auteur du Viaggio en tête de sa relation, où il énumère les motifs et les résultats de son pèlerinage, l'ordre du voyage, les noms et qualités de ses compagnons.

Al nome di Dio Amen.

Qui apresso faremo men^ione délia nobiltà délie terre d'oliremare^ quaudo si va al santo Sepolcro di Cristo, e de' loro costum e modi ; e, appresso, quante giornate si fa da una terra a un' aU tra, e quello che si trova in quel mei^o ; e tutte le dette cose e condi^ioni e modi personalmente le vidi io Simone Sigoli negli anni Domini 1884, quando andai a santa Caterina al monte Sinai e al santo Sepolcro e negli altri santi luoghi con quQsta compagnia. Cioè : Lionardo di Niccolà Frescobaldi, e Andréa di M. Francesco Rinuccini, e Giorgio di Guccio di Dino Gucci, Bartolemeo di Castel Focognano, e Antonio di Paolo Mei lanaîuolo, e Santi del Rîcco vinattiere, con sei nostri famigli. (Pages 9 et 10.) — L'éditeur ajoute en note que le premier et le troisième compagnon de Sigoli ont aussi écrit chacun la relation de leur pèlerinage.

donc attaché, pour relever cette concordance, qu'aux passages strictement concluants pour notre thèse et, pour ainsi dire, officiels. C'est ainsi que la leçon de M est assurée contre celle de P, par son concert avec les données du Viaggio aux 8i, i J4-5, i2 3- 33, 174 bis^ 25o. D'autre part, ce même ms. M est isolé, avec une leçon qui lui appartient en propre, aux gg 92 et 94. On verra plus bas d'autres cas de son individualité, s'inspirant d'un ordre d'idées tout différent de celui qui nous occupe ici. — Il reste acquis que, là où le contrôle est possible et efficace, la version messine l'emporte sur la copie proprement française par la précision des détails, par Tordre du récit, par la logique dans les lieux et les choses.

Il y aurait bien d'autres points à signaler, parmi ceux qui nous semblent confirmer la supériorité de l'un de nos deux mss. sur l'autre -, mais ici un contrôle réel fait défaut, l'induction et l'ordre logique sont nos seuls guides. Mentionnons seulement comme offrant des détails plus explicites ou comblant des lacunes évidentes de P, les leçons et variantes de M aux i^" 104, 1 56, 196, 243, 261-2, 267, 277, 281, 289, 292, 3 12, 3i9, et surtout 174 bis, 193, 232, 235 bis, 3oo, 322 bis. Enfin, en d'autres endroits et notamment au g 289, les deux versions se complètent l'une par l'autre.

Ici s'élève une objection considérable. Si par ce qui précède nous avons réussi à montrer que la version messine reproduit plus fidèlement le ms. original, qu'elle mérite la préférence sur la copie française, non-

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seulement par sa composition intérieure et par la précision des détails topographiques, mais encore par sa concordance de fait avec la relation italienne, antérieure et indépendante, on se demandera pourquoi nous n^avons pas pris ce même ms. M pour base de notre édition critique.

Cette objection peut sembler d'autant plus fondée que l'exécution du ms. M (du moins en ce qui concerne le Voyage) est certainement antérieure à celle du ms. P. Celui-ci, en effet, ne peut appartenir qu'à la seconde moitié du xv^ siècle, puisqu'il renferme un discours sur la Prise de Constantinople , écrit de la même main que le Voyage, D'autre part, il a été démontré dans le Bulletin de la Société pour 1876, que le ms. d'Epinal (M) a été copié pour partie au commencement du xv^ siècle (voy. p. 66 et 12b). Il y est fait mention (f" io3, n° 88 de la Notice) de la bataille de Nicopolis, livrée en 1 896 ; Titinéraire de France en Bulgarie, pour aller à la recherche des prisonniers chrétiens, y est transcrit de la main même qui l'a fait suivre du Voyage accompli en cette même année 1395-6.

Mais cette transcription a été exécutée dans des conditions toutes particulières de forme et de fond. L'idiome en est si foncièrement local, l'orthographe ou, pour mieux dire, la notation phonétique si personnelle, la syntaxe si arbitraire, qu'on ne pouvait songer à présenter cette traduction comme Pun des monuments de la langue « française ». Publier les deux leçons en regard Tune de l'autre, eût été peu pratique. Nous avons du nous contenter de mettre au pied du

texte de P les variantes utiles de M, et, généralement, tous les passages du second ms. propres à rectifier les erreurs et à combler les lacunes du premier.

Parmi ces emprunts, il en est un certain nombre qu'il faut signaler à l'attention du lecteur en raison de leur caractère individuel, qui frappe à première vue et qui contribue, non moins que le langage lui-même, à donner à la relation messine un aspect si profondément différent de la leçon française. De ces deux variantes, quelle est celle qui suit de plus près le texte original ? Non-seulement nos deux manuscrits ne dérivent pas l'un de l'autre, mais encore ils n'ont pu être exécutés sur un original commun. Le texte primitif a subi des altérations et des retouches qui ont abouti, d'une part, à la leçon M, d'autre part, à la leçon P. La première, comme on l'a vu, plus exacte pour les dates et les détails topographiques, et confirmée (là où le contrôle est possible) ^ par la relation italienne, plus explicite et plus précise en certains points, mais trèssouvent aussi réduite et volontairement écourtée par Pinsertion trop fréquente du sigle etc, alors même

I. Depuis, sur les bienveillantes indications de M. P.Lacroix, nous avons pu confronter les données de nos deux leçons avec celles du ms. 4797 de la bibliothèque de l'Arsenal, qui contient, entre autre choses, une nomenclature des Sains Leiis de la terre de Jérusalem, dressée sous le point de vue exclusivement topographique, sans aucune préoccupation individuelle ni influence historique. Son caractère impersonnel donne à ce document la valeur incontestable et quasi-officielle d'un « Guide » du pèlerin. C'est à ce titre qu'il nous a paru bon de le transcrire à l'Appendice IV, en faisant suivre chaque article, quand il y a lieu, du numéro correspondant de la présente édition.

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que les deux leçons sont identiques comme au g 1 89 . Faut-il en conclure que, en cet endroit, le ms. P est réduit de l'original ? S'il a, en effet, opéré quelques suppressions, — et il est certain que ce ms. offre des lacunes, — il ne les a jamais indiquées (voy, entre autres au g 298, note).

Ce qui constitue la valeur historique de la leçon française, c'est qu'elle est signée, qu'elle porte un nom, qu'elle est attachée à la mémoire d'un personnage réel S d'un de ses compagnons qui est mort en route et dont la fin est racontée avec un détail touchant, tandis que la version messine, anonyme, ne représente vraisemblablement qu'un exercice de style, un rifacimento^ une de ces refontes si communes dans la littérature du xv^ siècle, agrémentée, dans l'espèce, et relevée d'une piquante saveur de « patois » qui mériterait par son étrangeté même d'être analysé en détail.

L'origine historique de la relation « française » ainsi assurée, il nous reste à faire ressortir le caractère spécial de la translation messine.

Tout d'abord, le copiste de M modifie en l'abrégeant la première partie de l'itinéraire (voy. la note de la page 3 et l'Appendice I) . Les deux groupes de pèlerins se mettent en route le même jour, 1 6 juillet 1395; l'un sort réellement du château d'Anglure; l'autre fictivement de la cité de Metz. lisse rejoignent à Chalon-sur-Saône (du moins, cette ville

I . Voyez la notice historique et biographique, à la suite de cette Préface,

est la première étape commune aux deux itinéraires) % traversent de concert la Bourgogne, la Bresse, la Savoie ; descendent en Italie par le mont Cenis, et arrivent par le Piémont et la Lombardie à Venise, le 9 août; y séjournent pendant trois semaines et s'embarquent le 29 du même mois. Longeant l'île de Corfou et celle de Rhodes, ils débarquent le 24 septembre à Beyrouth, et font leur entrée à Jérusalem le 4 octobre au soir. Un séjour de trois semaines leur suffit pour visiter les lieux saints de la Palestine. Le 24 octobre, ils quittent la Terre-Sainte, traversent l'Arabie déserte, visitent le mont Sinaï, passent en Egypte et arrivent au Caire le 22 novembre. Séjour d'un mois dans le pays et embarquement le 2 1 décembre à Alexandrie. Une tempête jette les pèlerins sur les côtes de l'île de Chypre. Si le bon accueil qu'ils reçoivent du roi les engage à prolonger leur séjour, un triste événement les oblige à différer encore leur départ : la maladie et la mort d'un de leurs compagnons, le comte de Sarrebruck. Enfin, ils s'embarquent à Limisol le 24 janvier 1396 (n. s.) pour l'île de Rhodes, où les vents contraires ne les laissent pas aborder d'un mois {28 février). Ils y restent pendant tout le Carême, y passent les fêtes de Pâques et s'embarquent le 9 avril, dimanche de Quasimodo, pour rentrer à Venise en longeant l'île de Candie, la

I . Le copiste de M n'a pas réfléchi qu'il dévoilait lui-même son plagiat en maintenant le i6 juillet comme date du départ de « ses » pèlerins, sans tenir compte du temps nécessaire pour franchir la distance de Metz à Chalon, distance notablement plus considérable que celle d'Anglure à la même ville de Chalon.

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Morée, la Dalmatie. Descente à Raguse le 6 mai ^ , départ le 9 et arrivée à Venise le 2 3 du même mois. Le retour en France, par le duché de Milan, le lac Majeur, la Savoie, le pays de Lausanne, la comté et duché de Bourgogne et la Champagne, s'effectua en trois semaines, du 29 mai au 22 juin, a ou refeusmes au disner a Anglure. La grâce a Nostre Seigneur Jhesu Crist... »

Le pèlerinage, avec ses divers incidents, a donc duré près d'une année entière, du 16 juillet 1396 au 22 juin 1396 2.

De ces incidents, le translateur messin a systématiquement supprimé tous ceux qui ont trait à la personnalité de l'auteur du pèlerinage. C'est ainsi qu'il a modifié l'itinéraire au départ, et qu'il l'a brusquement écourté au retour (Appendices I et II). Pour être encore plus conséquent avec son système d'adaptation, le copiste du manuscrit M se met lui-même en scène,

1. Ici le copiste de M arrête brusquement sa transcription; voyez la note de la page et l'appendice II.

2. Nos voyageurs mettent un peu plus de trois semaines pour se rendre d'Anglure à Venise — à dos de cheval jusqu'à Pavie, puis par eau de cette ville à Venise,— et ils consacrent le même temps au retour. La durée du pèlerinage proprement dit, comptée du jour de l'embarquement au jour du débarquement, se réduit ainsi à neuf mois, du 29 août au 2 3 mai suivant. Telle est aussi, à peu de chose près, la durée du voyage des marchands italiens : partis de Florence le i3 août i384 et de Venise le 4 septembre (p. 11), ils parcourent l'Egypte, la Terre-Sainte, la Syrie, et débarquent à Venise le 21 mai i385. — Ce n'est que quelques années plus tard que Simone Sigoli écrivit la relation de son pèlerinage : Compiuto di scrivere martedi a di 4 d'ottohre i3go, il di di santo Francesco benedeito, e Dio sio lodato. Amen. (p. io5.)

XVIH LE SAINT VOYAGE DE JHERUSALEM

affirmant que c'est bien lui à qui ces choses sont arrivées^ qu'il a vu de ses yeux et entendu de ses oreilles ce qu'il a consigné dans son récif, usant de formules destinées dans son esprit à renforcer l'authenticité de ses assertions, introduisant trop souvent le « moi » emphatique et naïf tout à la fois, dans des locutions telles que : Et je vous certifie en dissant veriteit.,,. Vous fait je assavoir.... Ceste chose oii^e je bien certifier, et autres analogues dont le retour trop fréquent (voy. page 67, note 2) produit, contre son intention, un effet contraire à celui qu'il en attendait. Ces affirmations exagérées semblent suspectes. — Ailleurs, il pèche par le défaut opposé, en omettant les détails personnels ou intimes, comme aux §§49 et 3 10 où il supprime l'indication, cependant précieuse , du nombre des pèlerins , et aux § § 3o6 et 3o7 oià il est question de la maladie et de la mort du comte de Sarrebruck. Par contre, il amplifie son rôle en maints autres endroits, s'écriant avec une emphase bien éloignée du ton simple et naturel de Toriginal : Et tant corne a rnoy, je qui escripts CESTuiT LIVRE, jc VOUS jure que, se mon arme ne soit dampnéei, que... (§289). Il a accompli plusieurs fois le voyage d'outre-mer : Ainsi est celle saine te Espine (à Rhodes)^ et ansi l'ait je veue aultre foy per PLUssoiR VOIE (g32i). La tempête qui jette le navire sur les côtes de Chypre lui cause une grande frayeur, bien qu'il ait déjà dans sa vie aventureuse subi un grand nombre de naufrages, plus de XL fortune on^ible et espoentauble, dont il a pu réchapper par lai graice Nostre Signour ( § 289 ),

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sans courir le moindre danger, comme bien Ton pense.

Ces traits de hâblerie préméditée, ces dissonances voulues ne peuvent s'expliquer que par le désir de mettre en relief sa personnalité et, par suite, d'en imposer à la crédulité du lecteur en forçant sa confiance. C'est dans le même but que le translateur, usant ici d'un procédé plus discret et plus adroit, ne néglige pas de faire ressortir à l'occasion les mœurs et usages locaux. D'une phrase jetée incidemment dans le cours du récit, d'un mot glissé en commentaire, il rappelle sa nationalité : c'est à Metz qu'il écrit, c'est de Metz qu'il voudrait bien qu'on le crût parti pour la Terre-Sainte. Sans relever minutieusement toutes les expressions locales, tous les termes qui sentent leur terroir, nous signalerons d'une façon spéciale les notes ou variantes aux §§91, 289, 276-7, 819, qui imprègnent le récit primitif d'une saveur bien franchement messine.

Mais là ne devaient pas se borner les vicissitudes de notre texte. Et comme si ce n'était pas assez de cette refonte opérée au xv^ siècle par un contemporain, voici que cette version « adaptée » devient, elle aussi, l'objet d'une transformation analogue dans des temps tout rapprochés de nous. En i838 parut à Metz une traduction, presque française, de la version dialectale exécutée quatre cents ans auparavant. Et cette fois, pour que rien n'y manquât, l'éditeur a donné les noms des quatre chevaliers messins qui auraient accompli le prétendu pèlerinage. Pour les détails relatifs à ces pèlerins, fabriqués de toutes pièces, nous renvoyons le

lecteur aux Appendices 1-1 II, pages io6, 109 et suivantes. Et quant au fond même du travail, à l'esprit dans lequel il a été conçu, à la manière dont il a été exécuté, nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ici les indications qu'a bien voulu nous donner Tun des érudits les plus versés dans l'histoire politique et littéraire de Metz.

La relation d'un voyage de Met^ à Jérusalem entrepris en i3g^ par quatre chevaliers messins, publiée en i838 dans la Revue d'x\ustrasie par M. le baron E . d'Huart, est une version volontairement altérée du Voiaige en Terre Sainte du ms. d'Epinal, Je tiens cette particularité de M. d'Huart lui-même^ que j'ai été dans le cas de questionner sur ce point à l'occasion d'un travail sur Nicole Louve publié en 18^4 dans Metz littéraire. L'impossibilité d'accorder alors ce qui était dit dans la Revue d'Austrasie avec les données connues de lavie de Nicole Louve d'une part, et, d^autre part, avec la version du ms, d'Epinal que je connaissais, me donnait lieu de douter de l'authenticité du Voyage des quatre chevaliers messins. M, d'Huart, interrogé à ce sujet, répondit avec une parfaite sincérité que mes doutes étaient fondés : que sa publication reposait, quant au fond, sur le voyage en Terre-Sainte du ms. d^Epinal^dont il avait eu entre les mains une copie exécutée par M. Huguenin, avec celle de la Ballade de Nicole Louve conservée dans le même ms., et qu'il avait cru devoir introduire dans le récit les noms des quatre chevaliers messins et tout ce qui concerne cette adaptation, afin de donner ainsi à sa publication plus d'intérêt pour les lecteurs habituels de la Revue dAustrasie. M. d'Huart ajoutait que, s'il avait déclaré en

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tête de sa publication quelle était faite d'après un ms. de la bibliothèque de Met:{, ^ c'était pour donner ainsi une espèce d'autorité à une petite supercherie littéraire qu'il considérait comme tout à fait innocente, et parce que son intention était de déposer à la bibliothèque de Met^ le manuscrit de son travail : ce qui devait justifier en quelque sorte son assertion. Il a négligé cependant de le faire et de donner ainsi la clef d'un problème qui pourrait embarrasser les critiques , sans les explications qui précèdent. J'ai conservé les lettres de M. le baron d'Huart (mort depuis cette époque) qui les contiennent, et je serais en mesure de prouver au besoin, en les montrant, tout ce que je viens de dire.

II juin 1878.

AuG. Prost.

Dans les conditions qui viennent d'être précisées, le texte modernisé du pèlerinage, systématiquement écourté, remplit 36 pages de la Revue (pp. 149-168 et 221-236)2. La copie d'après laquelle feu le baron d^Huart a donné son travail, faite par Jean-François Huguenin (sur lequel on peut voir ce qui est dit didiXisldi Romania^ ^ 270-1) est celle-là même qui nous a servi pour établir le texte de la présente édition.

[i. Voyez la note 3 de la page io6. — Au total, c'est bien un manuscrit de Metz, exécuté par un particulier pour son usage personnel, qui a été transféré, avec beaucoup d'autres documents messins, au siècle dernier, par Dom Calmet dans son prieuré de Senones, d'où ils ont passé en 1790 à la bibliothèque d'Epinal.] — 2. LÂustrasie, Revue du Nord-Est de la France, troisième volume (Metz, i838, in-S").

Avec les nombreux papiers de Huguenin, elle est venue aux mains de M. de Bouteiller qui a bien voulu la mettre amicalement à la disposition de Tun de nous.

On a vu plus haut que la version messine se distingue par des traits de phonétique locale très-accusés, qui demanderaient une analyse détaillée dont la place n'est pas ici ; on trouvera, aux variantes et au glossaire, l'explication de certaines formes spéciales que l'on pourra rapprocher des cas analogues étudiés dans la discussion critique du texte de la Guerre de Met^ en 132^, et aussi dans la notice du ms. même d'Epinal (Bulletin de la Société pour j8y6).

Quant au ms. P, base de la présente édition, il montre çà et là quelques traces de prononciation qui appartiennent plutôt au langage parlé dans la région orientale de la France qu'au dialecte « français » proprement dit. Ce qui s'explique naturellement par ce que le récit du pèlerinage aurait été écrit au retour en Champagne, sans doute par le secrétaire ou le chapelain du seigneur d'Anglure\

I Que le texte original ait été rédigé après le retour en Champagne sur des notes journalières prises au cours du voyage, c'est ce qui résulte d'un passage du § 33 où il est question de la Sainte- Epine que les pèlerins virent en fleurs le Vendredi-Saint au retour ner a Rhodes; et de fait ce bel miracle est consigné au l 32 1.

PRÉFACE

Notre leçon P, exécutée non sur l'original mais d'après une copie déjà altérée, a néanmoins conservé quelques légères traces du dialecte champenois, lequel d'ailleurs, à la fin du xiv^ siècle, ne devait plus présenter que des différences fort peu accentuées avec le « français » dont la prépondérance refoulait rapidement les divers parlers provinciaux. Aussi n'y a-t-il guère à relever que trois ou quatre particularités dont les cas ne sont même pas très-fréquents. Telle est la paragoge de / dans costel « côté », §§ io6, 2 11, 3i3, 33o; aisnel « aîné », § 225 ; ~ la désinence el « eau » notée eil : corbeil, § § 2o3, 268; vaisseiîy § 3 17 ; et aussi traveil, § 3 19 ; — quelques autres influences locales comme : apparent, sarrée, §§ 128, 2 33 ; chemy a chemin », §§ 146, 147, i56, 225, etc.; raouvry, aoiivry « ouvrit », §§ i5o, 225 ; chamoix «chameaux», §§ 224, 257, 271, 280; peulent « peuvent», § 248; ospitail, cristail, §§ 5i, 332; lac Majour, § 35 1. Cette influence est surtout sensible dans la substitution de la notation -en à -an^ représentant un a latin ou roman : jayant, jayent, §§ 17; autent, lence, 17, 39, 241, 263; enfent'Sy 57, 82, 99; druchement, 78; dimenche , 190, 291, et ailleurs ; stgnïfience, 193; pendent, diament, 249; viendes , 236, 266 \ gembes, 241; nagens, 277; attendent, 317; fience, 32o; empoles, 354. Par contre, -an au lieu du fr. -en : dans dens, § § 7, 9,17 ; gardian, 54; chrestian, 285 ; an, prép., 341.

On sait que cette homophonie dans la prononciation et, par conséquence logique, cette confusion

dans la notation écrite d'an et en est Pun des caractères les plus saillants des dialectes parlés dans la région orientale de la langue d'oïl.

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