LEVASSEUR
Juste ou injuste la théorie, ou si l’on préfère, la pratique du salaire d'appoint, réagit considérablement sur l'évaluation du travail féminin. Il en résulte une concurrence doublement tyrannique entre les travailleuses, car le nombre des ouvrières est considérable et l’organisation actuelle du travail offre un champ tout préparé à une facile exploitation.
Les femmes sont, de par leur situation, inégalement armées pour la lutte pour la vie. Les unes, mères, femmes, filles ont un soutien dans l’homme
fils, époux ou père ; les autres, célibataires, veuves, abandonnées sont seules sur la route rocailleuse et bordée d’épines. Quelle est la conséquence de cette inégalité ?
Nous répondrons par un exemple. Deux femmes se présentent pour obtenir un ouvrage. L'une est isolée, l’autre est l'épouse d’un ouvrier qui gagne un bon salaire. N’est-il pas évident que la première sera à la merci de la seconde. Que celle-là demande un taux de rémunération strictement calculé d’après le coût de la vie, la femme mariée pourra abaisser le tarif. Elle peut toujours gagner moins que l’autre. « L'’ouvrière, a écrit M. Bonnevay, est le plus terrible ennemi de l’ouvrière » et il cite ce fait : « Il y a quelques années une grande manufacture de chaussures de Lyon qui fournissait de l'ouvrage à 50 piqueuses, leur payait le piquage de 12 paires de bottines d’échantillon 14 francs. Elle annonça un matin qu’elle ne paierait plus la douzaine que 3 fr. 75. Toutes les ouvrières se retirèrent refusant ces conditions nouvelles.
« Le fabricant fit publier dans les journaux du lendemain l'avis suivant : « On demande des piqueuses chez M. X... »
«Le soir même, deux cents femmes (trois fois plus qu’il n’en fallait) se présentaient à ses bureaux et acceptaient le travail au prix dérisoire qu'il avait imposé (1).»
Regardez autour de vous et vous trouverez
(1) Bonnevay. Les ouvrières lyornaises p. 114.
mille exemples du salaire d'appoint. En veut-on quelques-uns ?
C’est la femme d'un fonctionnaire qui, avec l’aide de deux finisseuses, fabrique des gilets. Elle gagne 1.800 francs par an, en dépense 1.100 pour payer ses ouvrières et- 100 en frais divers.
Quand même, elle se contente de son bénéfice de 600 francs (1).
C’est une concierge, dont le mari est tailleur, et qui, avec sa petite fille et sa toute jeune nièce, parvient à gagner près de 1.200 francs (2).
Ce sont ces femmes des ouvriers d’usine de Lille, de Montceau-les-Mines, du Creusot. J'avais entendu dire que M”° Schneider, la femme du grand industriel du Creusot, avait créé une œuvre pour fournir de l'ouvrage aux femmes des ouvriers. Je me suis renseigné directement. À proprement parler, m'a-t-on répondu, Me Schneider n’a pas créé d'œuvre, ni imaginé de mode spécial de travail. Désireuse de procurer du travail à domicile aux femmes du Creusot, elle a fait des démarches pour décider un fabricant d'ouvrages de broderie à confier aux Creusotines une certaine quantité de ses travaux à facon. M" Schneider a chargé plusieurs personnes, qu'elle rémunère elle-même, d'apprendre aux femmes et aux jeunes filles ce genre de broderie qui est facile et ne demande que quelques leçons d'apprentissage. Le gain journalier peut varier de 1 à 2 francs suivant le degré d'habileté de l’ouvrière. Celle-ci reçoit à chaque
(1) Office du Travail. La petite industrie Tome Il. (2) Ibid.
CAUSES DE SON INFÉRIORITÉ 14i
livraison des fournitures dont elle est responsable mais elle n’a aucune dépense à faire.
Ce sont encore des ouvrières à salaire d’appoint, les paysannes qui travaillent en allant aux champs pour passer le temps; de même les femmes des cavaliers de manège de l'Ecole de Saumur, que nous avons observées, et qui font de la couture, de la lingerie, de la dentelle. Le salaire qu’elles gagnent vient s'ajouter aux 100 francs par mois du mari. Ouvrière à salaire d’appoint aussi cette bonne ménagère, qui a mis en ordre la maison après le déjeuner de la famille. Le père a regagné son travail, les enfants sont partis à l’école. Elle approche près de la fenêtre la machine à coudre ou la table, sur laquelle elle a abandonné son ouvrage, et pendant trois, quatre ou cinq heures, elle travaille « pour le dehors » ; elle gagnera 10, 15, 20 ou 25 sous. «Ce n’est pas beaucoup, mais c’est toujours ça ! »
«Comment font vos ouvrières en temps de morte-saison ? » demandait M. Honoré, directeur des Grands Magasins du Louvre, à la patronne d’un atelier où se fabriquent des jupons. — Elles ne s’en tirent pas mal. — Eh quoi! qui donc employez vous ? — Les jeunes filles que j'emploie sont toutes filles de mécaniciens ou de chauffeurs attachés à la Compagnie de l'Ouest. »
Voici un autre atelier où l’on fait des peignoirs. « Que devenez-vous du quinze février au quinze mai quand vous ne travaillez pas ? — Ah! Monsieur, nous vivons tout de même, nous dit la patronne, je n’emploie que des femnies mariées. —
Quelle est la profession de leurs maris? — Ils sont tous sergents de ville ou employés d'octroi (1). » Ces exemples, qui avaient pour but de montrer quelles ouvrières peuvent supporter la mortesaison, montrent à plus forte raison lesquelles peuvent supporter les bas salaires.
En dehors même du peuple, les ouvrières proprement dites rencontrent encore des concurrentes dont le travail est également une cause de la baisse des salaires. Un nombre plus grand qu’on ne croit de femmes ou de jeunes filles de la petite bourgeoisie occupent leurs loisirs par un lucratif passe-temps. Le plus souvent, elles font des travaux un peu artistiques. — Il faut être une grande dame, a-t-on dit, ou une ouvrière pour oser tricoter ouvertement un bas ou bâtir et ourler une chemise d’enfant. — Elles brodent, elles font de la dentelle ou de la tapisserie. Pas assez malheureuses pour être ouvrières, pas assez riches pour vivre largement, quelques-unes de ces femmes ne font que de mettre à profit les connaissances qu’elles ont acquises quand elles étaient dans l’aisance. Quel est le prix de ce travail qui ne doit pas faire vivre, mais seulement permettre d’orner un peu la vie ? Le prix ?.. Il est celui que veut bien donner l'industriel ou lecommerçant qui accepte, & pour faire plaisir », de servir d’intermédiaire entre la clientèle et la pseudo-ouvrière. Comme bien l’on pense, celle-ci ne discute jamais, elle serait trop honteuse de «tirailler » quelques
.(1) Communication faile au congrès de la Société d’économie sociale. Réforme sociale 1896. Tome II, p. 269.
sous. Elle est bien loin alors de se douter qu’elle n’est pas seule à en souffrir, et que l’ouvrière du monde est un instrument d’oppression pour l’ouvrière tout court. Quand cette dernière offrira ses services et demandera un salaire convenable, le patron lui répondra : (Je regrette, mais je ne puis vous donner que tel prix, c’est ce que je donne à tout le monde. » Et qui donc pourrait le blâmer de parler ainsi ? |
Toutes ces femmes « travaillent en quelque sorte à la facon d’un amateur. Or, les amateurs ont toujours été les plus terribles ennemis des professionnels. Ceux-ci sont dans l'hypothèse victimes de la compensation de bénéfices qui se produit chez les ouvrières amateurs entre le modique salaire d’appoint et les ressources principales » (1).
Le titre d’« amateurs » est un peu trop relevé pour la grande majorité des ouvrières de France, il s’appliquerait mieux aux ouvrières américaines. Lesouvrières industrielles d’'Amériquesont presque toutes des jeunes filles vivant dans leur famille. Le salaire n’est pas même pour elles un appoint, c’est un salaire de luxe. M" J. Van Vorst (2), qui a vécu au milieu d’elles pour les observer, raconte ce trait :
« Près de moi, une jolie fille très anémiée verse des achars dans des flacons.
— » Depuis combien de temps êtes-vous ici
(1) Th. Cotelle. Le Sweating system. V (2) Mes J, et B. Van Vorst (traduction Doumic). L'Ouvrière aux Etats-Unis.
lui dis-je, attirée par son air capable. Elle travaille bien et avec aisance.
— » Cinq mois à peu près.
— » Combien gagnez-vous?
— » De 90 sous à un dollar par jour, 7 sous par huit douzaines de flacons que je remplis.
— » Demeurez-vous dans votre famille ?
— » Oui, je ne suis pas forcée de travailler, je ne paie pas de pension, mon père et mon frère nous font vivre, maman et moi, mais — ses yeux brillants pétillaient — je ne pourrais pas m'offrir la toilette que je porte si je ne venais pas ici.
— » Et vous dépensez tout votre argent en toilette?
— » Ma foi, oui! » (1).
Mais quittons le pays de la vie intense, et nous serons obligés de reconnaitre, que le salaire des femmes s’abaisse au taux le plus réduit, auquel se sont abaïissées les prétentions des besogneuses les moins difficiles,au dernier taux de la sous-enchère.
On a encore imputé au manque de formation professionnelle de la femme l’infériorité de sa rémunération. Cette accusation est trop vraie pour être discutée, elle ne l’est pas du reste, et partisans et adversaires de l'égalité des sexes devant le travail s'accordent pour reconnaître l'insuffisance d'instruction dans le métier. Chacun fait servir l'argument au profit de sa thèse, les uns en tirent
(1) « Le salaire que les ouvrières recoivent est en général assez élevé et suffisant pour subvenir à leurs besoins. Mais la plupart du temps la jeune fille vit dans sa famille; dès qu'elle se marie, elle quitte l'usine ». Lepelletier. Le Travail des femmes aux Etats-Unis. Réforme sociale, 1901.
parti pour prouver la supériorité de l’homme, les autres pour plaindre la femme qu'on n'’instruit pas pour la mieux asservir.
Nous aurons l’occasion d’énumérer les causes de cette différence, qui trouve surtout son explication dans le rôle que la jeune fille est appelée à tenir plus tard dans la vie. Elle deviendra épouse et mère, et ne pourra consacrer toute sa vie ou une grande partie de sa vie au métier qu'elle aura appris. Pourquoi alors faire un apprentissage long et coûteux qui ne doit pas rapporter? La jeune fille et sa famille croient préférable le choix d’un métier, qui permettra à l’ouvrière de gagner tout de suite.
Dans certaines branches de la grande industrie où l'apprentissage est à peu près insignifiant, les femmes n’occupent presque toujours que des places secondaires. Je tiens d’un industriel cette phrase textuelle : «Les jeunes filles arrivant en fabrique à treize ans pour se marier à vingt ans y restent trop peu de temps pour devenir très habiles.» Cette plainte nous est confirmée par cette constatation d’un fabricant de toile d'Hazebrouck : «Les fillettes qui commencent à travailler manquent absolument de direction de la part de leurs parents. Un père tisseur emmène sa fille à l’usine et en fait une bobineuse ou une épeuleuse, alors qu’elle n’a aucune aptitude ainsi qu'on le constate six mois après. Malgré cela, on persiste et on fait une mauvaise ouvrière. Bien mieux vaudrait alors que l’apprentie changeât de profession et non
d'usine. Mais elle n’en a pas le temps. Toutes les
femmes, du reste, veulent faire le travail dit de préparation. Elles y sont trop nombreuses, il faut réduire les heures de travail pour que la préparation n’aille pas plus vite que le tissage. Les salaires diminuent ».
Il nous a été donné d’entendre les doléances de premières de magasins de modes sur ces ouvrières qui restent toujours ouvrières de second ordre. Pendant une saison, elles se placent comme apprenties. La saison suivante, n'ayant pas achevé leur apprentissage et ne sachant pas grand chose, elles se proposent comme petites-mains à 2 fr. 50 par jour dans un autre atelier. Elles font la besogne facile, gâchent l'ouvrage quelquefois, et aussitôt le temps de presse fini on les remercie. L'année suivante elles sembaucheront ailleurs et souffriront et des bas salaires et des longs chômages.
Dans l'imprimerie également, la majorité des ouvrières ne font que les travaux ordinaires qui exigent un court apprentissage. Les emplois plus difficiles sont laissés aux hommes.
L'infériorité professionnelle de la femme a donc cette conséquence de l'empêcher d’avoir les bonnes places, les fonctions les mieux rémunérées dans les professions où elle est admise. « Le champ d'emploi du travail féminin, dit M. Leroy-Beaulieu, déjà restreint par la nature s’est donc encore trouvé rétréci par le défaut d'instruction des femmes. Non seulement les ouvrières ont été exclues par une incapacité constitutive de la plupart des travaux qui réclament de la force, mais encore dans les travaux qui nedemandent que
de l'adresse, leur manque d'éducation les a rendues presque toujours inférieures aux hommes (1) ».
Mais il serait injuste d’accuser l’ouvrière d’être seule l’artisan de son malheur. À la vérité, le phénomène économique est complexe. Si l’affaiblissement des salaires dépend de l'incapacité de la femme, il dépend aussi de l’organisation du travail dans les professions féminines.
Les études précédentes nous ont révélé que les femmes formaient la part principale des travailleurs à domiciie. Or l’industrie à domicile est celle qui donne les plus minimes salaires. Dans la grande industrie, malgré tout, s'établit une sorte d'équilibre entre le salaire masculin et le salaire féminin. La femme y profite de la hausse générale qui s’yproduit. L'industrie à domicile, aucontraire, ne donne à :a femme isolée aucun appui, aucun moyen de revendication, elle donne libre cours à la concurrence et à l'exploitation.
La petite industrie est, en outre, souvent soumise au régime de l’entreprise. L'industriel s'adresse à quelques intermédiaires ; il s'arrange avec eux sur un prix de façon, et les chargedefaire exécuter la fabrication à leurs risques et périls. «Les maisons commerciales paient le même prix pour le même genre de travail, écrit M. Constantin Bresciani, qu'il soit exécuté directement par l’ouvrière ou livré par l'intermédiaire et ne se soucient point de savoir combien les ouvriers recoivent en ce dernier cas. Ce n’est pas leur
(1) Paul Leroy-Beaulieu. La Femme au XIXe siècle, p. 134.
affaire... Dans la saison, l'intermédiaire est un instrument précieux pour contraindre les ouvriers à un travail intense.
«Je connais à Berlin une maison de confection de blouses qui n’occupe que des intermédiaires. Elle promet à ceux qui sont capables de gagner 100 marks par semaine, 5 marks de prime. C'est pourquoi ceux-ci cherchent à faire travailler leurs ouvriers et ouvrières autant qu’ils le peuvent. On se plaint beaucoup de ces « sweaters » qui n’ont aucun souci de leurs ouvriers, mais on voit que la cause première de ces maux remonte aux entrepreneurs (1) ». |
La difficulté à trouver de l'ouvrage, que rencontrent les travailleurs à domicile, les poussent, même quand ils ne sont pas entrepreneurs de profession, à en accepter beaucoup plus qu’ils n’en peuvent faire. Voici une bonne aubaine; il ne faut pas la laisser échapper. Ils ne calculent ni le temps que leur demandera la tâche, ni le salaire infime qu’elle leur vaudra, et ils endossent une responsabilité bien au-dessus de leurs forces en s’engageant à rapporter l’ouvrage achevé dans un délai limité. Qu’en résulte-t-il ? C’est que l’ouvrier à domicile a trop de travail pour une seule personne. Il appelle à son aide d’autres malbeureux, plus malheureux que lui. «Ces travailleurs de hasard seront à sa merci, comme il l’est lui-même vis-à-vis de celui dont il reçoit l'ouvrage. Et cette complication nouvelle du travail prétendu familial
(1) La Réforme sociale 1904, t. IL, p. 823.
va se traduire par deux faits qui caractérisent essentiellement le sweating system : nouvelle exagération des heures de travail et nouvel abaissement du taux des salaires (1). »
Que n’a-t-on pas dit et que ne dira-t-on pas contre les entrepreneurs, ces exploiteurs sans âme et sans entrailles, ces « buveurs de sueurs »? Il faut pourtant faire la part des amplifications faciles. Ce serait une erreur de s’imaginer que tous les entrepreneurs font une rapide fortune. Leur situation est quelquefois aussi précaire que celle de leurs ouvriers, et il n’en manque pas qui ne font qu’un prélèvement modeste et raisonnable sur les affaires qu'ils traitent.
Cette restriction faite, on est bien obligé de reconnaître, que les intermédiairesretirentsouvent des salaires qu’ils paient un impôt aussi considérable qu’injustifié. De cette catégorie sont ceux qu’on nomme les facteurs. Ils ne savent même pas fabriquer les objets qu'ils s'offrent à produire, ils n’en surveillent même pas la fabrication. Leur métier consiste seulement à trouver des ouvrières, et à leur remettre la matière première qu'ils ont reçue du patron.
La confection des vêtements et la fabrication de la dentelle sont des industries les plus éprouvées par l’entreprise. Dés pièces de dentelles qui sont vendues des prix considérables n’ont quelquefois été payées que quelques francs à la dentellière.
(1) Me Henriette Jean Brunhes. La ligue sociale d’acheteurs. Rapport présenté à l'Association nationale française pour la protection légale des travailleurs, 10 novembre 1908.
Une maison de Paris donnait à une entrepreneuse 40 francs pour de très belles confections pour dames et les ouvrières qui les exécutaient recevaient 10 francs. On trouverait et sans trop chercher des exemples plus scandaleux.
Nous en avons eu dans le Nord pour la confection d'habillements militaires, dans l'Est pour la fabrication de dentelles. La plupart des facteurs sont des petits marchands de campagne ; au lieu de payer en argent ils paient en marchandises, et réalisent ainsi un double bénéfice. Quand ils paient en argent, ils sont bien sûrs que lesouvrières se fourniront chez eux pour avoir de l’ouvrage, c’est alors que s’atteint la limite extrême de « l’exploitation des travailleurs ». € Certains d’entr’eux, lit-on dans une enquête officielle de Belgique, ont
soin de remettre à l’ouvrière des objets pour une valeur plus grande que le salaire auquel elle adroit. Elle est donc tenue de travailler pour payer sa dette, et lorsque celle-ci sera près d’être comblée, le facteur forcera l’ouvrière à s’approvisionner de nouveau chez lui. Parfois les fournitures qu’il lui remet consistent en fil et en dentelles, et l’on voit cette chose étrange, cet abus qui n’a peut-être pas son pareil dans l’exploitation des travailleurs, l’ouvrière recevant comme salaire une marchan-. dise qui retournera plus tard à son patron, lorsqu’elle l'aura transformée par le travail de ses doigts (1). »
(1) Pierre Verhaegen. Bruxelles. La dentelle et la broderie sur tulle.Les industries à domicile en Belgique (Office du Travail 1902).
M. Pierre Verhaegen donne d’autres exemples : « Presque
Autre cause de l’infériorité des salaires féminins : les métiers féminins ont l’avantage d’être relativement faciles et cet avantage devient dans l'espèce un inconvénient. Malgré la forme quelque peu paradoxale de l’argument, on comprendra sans peine que la facilité avec laquelle s’apprend le métier de l'aiguille est une cause directe de l’avilissement de la main-d'œuvre (1). La meilleure ouvrière en souffrira, Car la concurrence est illimitée et illimitable. Les grands magasins de Paris ont des ouvrières dans toute la France, jusque dans les moindres hameaux. Comment l’ouvrière la plus adroite pourrait-elle faire distinguer son habileté ? Dans les travaux de couture ordinaire toutes les ouvrières se valent.
L'apparition de la machine à coudre avait été saluée avec enthousiasme. On escomptait que la
partout, les facteurs qui pratiquent le truck system exploitent l’ouvrière d’une manière révoltante. A Houthulst, près de Dixmude une factoresse à qui je demandais ce qu’elle faisait lorsque ses ouvrières lui apportaient de la dentelle mal faite m'a répondu « qu'elle préférait encore l'accepter plutôt que Ja refuser, vu que ses ouvrières étaient toujours ea retard de paiement sur ce qu’elles avaient pris en magasin. On m'a cité à Beveren, près de Tamise, l'exemple d’un facteur * qui avait fait travailler pendant deux ans une dentellière, en paiement de quelques mètres d’étoffes achetés pour la première communion de sa fille. Une autre ouvrière de Beveren avait payé, chez le même facteur, 2 fr. 90 l’aune, une étoffe vendue partout ailleurs 90 centimes. A Oost Rosebeke, près de Courtrai, une facteuse, femme du grade-champêtre de la commune, force les dentellières à lui remettre leur ouvrage, en les menaçant, elles et leurs maris, des procès-verbaux de son conjoint ».
(1) « Que voulez-vous, Monsieur, disait une entrepreneuse à un enquêteur qui lui reprochait son exploitation des ouvrieres, je ne les oblige pas d’accepter. Il n'y a pas assez d'ouvrage pour toutes celles qui en cherchent. Elles sont encore bien contentes d’en trouver. Je n’ai qu’à choisir... »
(Ad. Brisson. Florise Bonheur).
femme en produisant beaucoup gagnerait beaucoup. Durant les premiers temps, l'illusion put prendre corps, mais aujourd'hui les machines à coudre se sont vulgarisées et la concurrence a redoublé : « La machine à coudre, disait Me Paule Vigneron, à ur congrès de la Société d'économie sociale, loin d'apporter une amélioration à la condition des couturières, semble avoir empiré leur sort, en permettant d'organiser le système de confection à bon marché (1). »
La machine à coudre a donné l'essor, en effet, à la confection à la série. Jadis la mode était réservée aux riches. La classe moyenne, les ouvriers et les paysans portaient indéfiniment les mêmes vêtements. L’étoffeétaitalors solideet chaude.On rencontre encore dans les villages de ces petits vieux et de ces bonnes vieilles qui, lorsqu'ils se «mettent en dimanche » semblent encore porter l'habillement qu’ils ont étrenné le jour de leur mariage. On rit d’eux. Quelle fille oserait maintenant sortir avec un corsage à manches étroites quand le journal de mode règle que les manches doivent être à «gigot »? Mais il est nécessaire d’accommoder deux choses : la mode et le bon marché. Grâce à la machine à coudre, la confection-série y est parvenue. Le fabricant fait faire en grande quantité des « séries » de la même confection. L’étoffe est à très bon marché, la main-d'œuvre doit être des plus réduites. Au lieu de s'adresser à l’ouvrière qui travaillait à la journée et taillaitet cousait elle-même la robeou
. (1) Communication lue au XX° congrès de la Société d'économie Sociale. — Réforme sociale 1901 t. 2 p. 827.
CAUSES DE SON INFÉRIORITÉ Melo
le veston, on achète un vêtement tout fait dans un magasin de confections. La mode risque d’être celle de la veille ou de l’avant-veille; mais de plus en plus, la saison entre la « couture » et la « série » se rapproche et les corsages ou manteaux confectionnés d'avance sont sensiblement dans le goût du jour. Et ainsi la production et la consommation ont augmenté dans d’incalculables proportions, et la main-d'œuvre a baissé.
La division extrême de la main-d'œuvre n’a pas été sans coopérer à cet amoindrissement des salaires. Dès que la façon d’une pièce — confection ou lingerie — est un peu compliquée, les ouvrières se spécialisent. Les machines coupent, des ouvrières ajustent etfaufilent, d’autres cousent, d’autres font les boutonnièreset posent les boutons... «La catégorie des « unskilled » se trouve ainsi accrue, c’està-dire des travailleurs dont le métier s’apprend aisément et qui, par là même, ne peuvent exiger un salaire aussi élevé que ceux dont l'initiation est longue et onéreuse. » (1)
La broderie et la dentelle sont l’objet de la même concurrence implacable due à la vulgarisation du métier. Le talent d’une ouvrièrea peine à se révéler dans un pays où de génération en génération, toutes les femmes font les mêmes travaux artistiques qu’elle. J’ai pénétré, raconte M. Pierre Verhaegen, dans quelques-unes de ces maisons de dentellières (à Louvain, Malines, Saint-Troud), et j'ai trouvé partout un dénuement absolu, jointà
(1) Th, Cotelle. Le sweating-system.
une saleté repoussante. Les murs paraissaient n’avoir jamais été blanchis, plusieurs maisons n’étaientmêmepas carrelées; les chaises bancales et les meubles boîteux — là où il y avait des meubles — reposaient sur la terre nue. Dans ces taudis immondes, les dentellières confectionnaient le blanc et diaphane tissu destiné à l’ornement de la Beauté heureuse, les magnifiques volants au points de Lille rapportant à l’ouvrière un salaire de 8 fr. 75 pour 11 journées de travail de 9 heures chacune, soit 0.08 centimes par heure. .....Nous avons vu dans certains villages les ouvrières gagner plus à faire la grosse dentelle que la fine, et ailleurs des dentellières expertes abandonner leurs beaux ouvrages pour en commencer d’ordinaires, qui leur rapportaient autant, en leur coûtant moins de peine. » (1)
Dans certains pays de montagne, les petits pâtres eux-mêmes déprécient le talent féminin et tandis que durant les heures solitaires leur imagination brode de naïfs rêves, de leurs doigts experts ils brodent la même broderie que font les jeunes filles. [ls acceptent n'importe quel salaire. L’enquêteur belge que nous citions tout à l’heure, rapporte que dans des villages de son pays, les paysans que l'hiver retient chez eux font également de la dentelle pendant quelques mois. En 1896, on recensait 114 hommes dentelliers en Belgique; pendant la morte-saison il y en a plusieurs centaines.
L'évolution économique, fruit de la science et
(1) Pierre Verhaegen. Op. cit.
des inventions, parait sévir plus particulièrement sur la femme et, dans certains cas, influencer ses salaires. Sans doute l’ouvrier sera souvent la victime expiatoire immolée au progrès, mais la femme plus longtemps et plus désespérément que lui soutiendra une lutte inégale. L'homme retournera à la glèbe, ou il entrera à l'usine accapareuse; la femme, elle, continuera le métier de famille. Ces faits sont saisissants dans les pays de tissage à domicile. La femme et la jeune fille prennent les places laissées vides par les hommes et au prix d’un travail opiniâtre elles gagnent des salaires de famine, salaires d'appoint. On a un outil sous la main, on l'utilise, « on travaille à domicile parce qu’on ne peut se passer du produit de cette besogne. Et c’est sans doute, avec d’autres raisons, une des causes qui expliquent le mieux la permanence de la production décentralisée. Si amer que soit le pain gagné au prix d’épuisantes journées de labeur, l'ouvrier et surtout l’ouvrière ne peuvent s’en passer » (1).
Il y a pis encore, c’est lorsque, par un singulier retour des choses, l’industrie a recours à la femme pour concurrencer la machine. Je puis citer un cas précis qui m'a été signalé par un fabricant de chaussons, pantoufles et chaussures légères. Cet industriel employait primitivement des hommes à certains travaux. D’autres maisons, afin d’abaisser leurs tarifs de vente, employèrent des ouvrières qu'elles payaient moitié moins que les
(1) Armand Julin. Réforme sociale, mai 1905.
hommes. Le patron dont il s’agit, pour pouvoir offrir à sa clientèle des prix aussi bas que ceux pratiqués ailleurs, installa des machines perfectionnées donnant une grande production. N'importe, les femmes produisent chez les concurrents à aussi bon compte que les machines, et de plus, me faisait remarquer mon interlocuteur, nous avons contre nous immobilisation de capitaux, intérêts, amortissement, entretien, usine, éclairage, impôts. Les femmes ne sont entrées dans cette industrie qu'à la condition d'être des « moyens » de production moins onéreux que les hommes....., que les machines.
Une cause générale de l’infériorité du salaire féminin reste enfin, qu’il faut avoir le courage de reconnaitre. Jusqu'à ces temps derniers on n’a pas écouté les légitimes revendications de la femme, on s'est désintéressé de son sort. « On s'occupe des ouvriers, écrit un auteur qui a mis tout son dévouement au service de la cause des ouvrières, on ne s'occupe pas des ouvrières.
» Et voulez-vous que je vous en donne une preuve? Dernièrement je fus appelé à faire une conférence pour fonder, loin de Paris, un syndicat de l'aiguille. J’étudiai de mon mieux tout ce qui regardait la situation légale des ouvrières, et je ne trouvais rien du tout. On me donna la moyenne des salaires de l'Etat, de l'Industrie, du Commerce, il n'y avait rien pour les femmes. J’allais trouver le président de la Commission du Commerce et de l'Industrie et je lui en fis la remarque. « Oh! me dit celui-ci, on ne s'occupe pas de la femme
ouvrière! — Pourquoi donc? — Pourquoi? Parce qu’elle ne vote pas et qu’elle ne fait pas de grèves. De sorte qu’il n’y a ni crainte ni espérance de ce côté... » C’est Ia vérité crue et c’est la vérité poignante. On ne s'occupe pas de la femme » (1).
Dans des grandes villes, certains patrons qui occupent des employés et des employées donnent une heure et demie aux hommes pour déjeuner et ils n’accordent qu’une heure aux femmes. Pourquoi? Faut-il répondre : « Parce qu’ils n’en ont pas peur? »
Des évènements récents et des grèves importantes ont donné la preuve que les ouvrières pouvaient aussi user des moyens violents. C’est à prévenir leurs justes réclamations qu’il faut travailler, en travaillant à l'amélioration sociale et économique de leur sort.
(1) Stanislas du Lac. Le Fil et l'Aiguille (Brochure de l’Action populaire).
CAPI FR ELTEL
« Les religieuses qui fondent des ouvroirs, rendent aux filles qu’elles instruisent, aux femmes qu'elles occupent et à la Société tout entière un important service. » JULES SIMON.
« Ce serait une étrange conception que celle qui considérerait le chômage de cette armée de prisonniers, comme une aubaine à laquelle auraient droit les ouvriers libres, comme unprivilège inlangible à leur profit. »
E. CHEYSSON
Dans la lutte pour l'existence, l’ouvrière est la victime d’une involontaire concurrence de l’ouvrière. Dans l’industrie de l’aiguille le salaire est la dernière limite d’un marchandage au rabais. Chaque isolée subit le sort que lui créent les autres isolées.
Or, chose déconcertante, lorsque des ouvrières se trouvent momentanément réunies, soit par la charité, soit par la justice, les salaires descendent encore plus bas que partout ailleurs et loin d’avoir une influence heureuse sur le marché de la maind'œuvre, les couvents et les prisons renforcent
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plutôt la concurrence au point de la rendre insoutenable. C’est du moins ce que prétendent un grand nombre de ceux qui se sont intéressés à la question qui nous préoccupe. « La situation du travail à l'aiguille, écrivait Jules Simon, ne peut aller qu’en empirant. Les ouvrières ont à redouter trois concurrences : celle des prisons, celle des couvents et enfin celle d’un nombre plus grand qu’on ne croit de femmes jouissant d’une certaine aisance et qui pourtant sont charmées de pouvoir tirer profit de leur travail. »
Le grief est grave. Il semble en résulter que ce qui est bien au point de vue moral est mauvais au point de vue social, et que la charité peut devenir, par une contradiction déplorable, un instrument d’oppression. Problème délicat etaigu qui demande à être traité avec autant de bonne foi et d’impartialité que de précision.
A entendre les récriminations qui s’élevèrent contre les couvents, refuges, orphelinats, ouvroirs et autres œuvres, aussi bien que contre les prisons, aux différents congrès féministes de 1900, on serait porté à admettre que leur concurrence est la plus pernicieuse des influences qui affaiblissent démésurément le salaire féminin. «Les métiers de femmes aujourd’hui ne nourrissent pas les femmes, lit-on en tête d’un compte rendu, la concurrence la plus déloyale et la plus immorale est faite aux ouvrières par le travail des petites mains et par celui des prisonnières. Dès qu'il est en âge de marcher seul, l'enfant est le concurrent de sa mère. Ne sont-ce pas les fillettes exploitées dans
les couvents et les orphelinats, les femmes internées qui ont ruiné les ouvrières de l'aiguille (1) ? »
Dans un autre congrès les rapports soutenaient les mêmes reproches. « Parmi les raisons qui ont contribué à l’avilissement du salaire féminin, disait Me Avril de Sainte-Croix, j'estime que les œuvres philantropiques : assistance par le travail, maisons de refuges, orphelinats, ouvroirs et couvents, ces derniers surtout qui se sont — dans un but louable sans doute, mais l'enfer n'est-il pas pavé de bonnes intentions — multipliés, ne tenant compte que de la question charité sans se préoccuper de la question travail et de sa rétribution équitable, ont été un des facteurs les plus importants de l’intolérable situation faite à la femme. » Mais ce n’est pas tout, ajoute le rapporteur, qui dresse alors un véritable acte d'accusation, «il ya plus ; souvent à l’irréflexion s’est joint encore l'esprit de lucre. Dans les orphelinats et couvents, une quantité de jeunes filles, enfants du peuple sans famille ni protecteurs, qui plus que tous autres auraient besoin d’être instruites, fortement armées pour la lutte, sont astreintes du matin au soir à des travaux de couture sans autre rétribution que la maigre pitance qui leur est accordée. Plus de 47.000 jeunes filles sont, à l’heure actuelle, exploitées par un seul ordre religieuxet fournissent un travail gratuit qui permet à ces maisons de soumissionner à des prix tels que l’ouvrière de
(1) Me Marguerite Durand. Préface du Compte-rendu du congrés international de la condition et des droits de la femme. Septembre 1900.
l'aiguille né trouve plus au dehors de travail rémunérateur ? (1) ».
On blâme, en premier lieu, les couvents de favoriser le système du salaire d'appoint. Le travail des pensionnaires n’est pas la seule ressource du budget. Il est encore alimenté par le montant des pensions et surtout par les dons de la charité privée. La lutte à soutenir par les ouvrières libres est encore plus décourageante que la sous-enchère des femmes qui ne cherchent dans le travail qu’un salaire d'appoint. À tout prix, il faut du travail pour occuper les jeunes filles confiées aux couvents, à tout prix, c’est-à-dire à n'importe quel prix. Comme entre les individus, la concurrence se poursuit entre les différentes œuvres elles-mêmes. Pour obtenir de l'ouvrage, elles baisseront leurs tarifs à l’envie et l’ouvrière professionnelle se trouvera littéralement écrasée, annihilée entre ces forces contraires.
Le genre de vie adopté dans ces maisons permet
(1) Compte-rendu des travaux du 2° Congrès inlernutional des œuvres et institutions féminines. Tome III, page 427.
Les griefs ne sont pas toujours exprimés avec une aussi grande modération. Sous la plume d’une inspectrice générale de l'enfance, nous lisons: (« Ah! si les déséquilibrés, hommes ou femmes, des couvents-éducateurs peuvent bénéficier de l'argument pathologique, par quoi s’excuserait la cupidité abominable des orphelinats-exploiteurs qui, d'année en année, vont s'enrichissant, achetant des terrains, faisant bâtir en matériaux superbes, et pour cela tirant argent de tout?
» Il y a de ces maisons qui cumulent les moyens d’exploitation : orphelinats-ouvroirs dans l’aile droite, ils sont pensionnats de demoiselles dans l’aile gauche et joignent parfois à ce double gain celui d’une laiterie, d’une fromagerie et d’une culture maraîchère; venant d'un côté comme venant de l’autre, l’ergent qu’elles empochent est pareïillement gagné par leurs souffre-douleurs. »
(Mre O. Gevin-Cassal, Education claustrale. Revue de Morale sociale, décembre 1899).
de plus d’y vivre à un bon marché exceptionnel. Le logement commun, la table commune, l'atelier commun, le chauffage, l'éclairage communs, réduisent au minimum les frais pour chaque ouvrière. Le coût de la vie n’est pas comparable à celui de la travailleuse à domicile.
Et d’ailleurs comment lutter, comment soutenir la concurrence contre une organisation d’exploitation à outrance. « L'esprit de lucre » a transformé les œuvres de charité en ateliers maudits où ce sont des enfants, des fillettes qui peinent, qui s’usent, qui meurent pour rapporter de l’argent, beaucoup d'argent, des sommes énormes aux entreprises qui les emploient.
Les critiques formulées contre le travail des couvents sont donc de deux sortes : critiques de concurrence loyale mais impitoyable, critiques de concurrence déloyale et injuste. Quelle est la part de la vérité ? Quelle est la part de l’erreur? Quelles réformes pourraient être tentées ?
Une affirmation, qui doit être immédiatement réfutée, consiste à laisser supposer que le travail des ouvroirs et des couvents est d’une importance telle, que toute la main-d’œvre féminine s’en trouve compromise. Or, quand on sait le nombre des femmes ouvrières, on peut évidemment croire, que le nombre de celles qui travaillent dans ces établissements, est considérable pour produire les conséquences qu'on relève avec tant d’indignation. Il n’en est rien cependant, et voici quelques chiffres qui, avant de pousser plus loin la discussion, retireront déjà beaucoup de force aux arguments
réunis contre le travail des institutions d'’assistance.
Sans avoir à notre disposition des chiffres absolument précis, nous sommes assuré de dépasser de beaucoup la vérité en évaluant à 50.000 le nombre des jeunes filles des orphelinats et des refuges.
L'inspection du travail en a rencontré, au cours de ses visites en 1904, 48.540 et, comme on sait, peu de ces sortes d'établissements industriels échappent à ses investigations. Ce total se répartissait ainsi :
DA A TION DO DERCONNEL Run d'enfants protégés
Filles au-dessous de 43 ans non munies de certificat . . 14.891 — de 12 à 13 ans munies de certificat. . . 138 225 0 EE NÉ R TRN E 19.711 — mineures de 18 à 21 ans...... 7.644 — majeures et femmes......... 6.156
OTAD ere 48.540
Sur ce total, 14.891 enfants ne devaient pas travailler plus de trois heures par jour suivant les prescriptions légales. Or, qu'est-ce que cinquante mille, si l’on veut même, soixante mille ouvrières, dont près d’un tiers travaillent 3 heures par jour par rapport au personnel féminin ouvrier de toute la France ?
Dans un travail présenté au Congrès d'Economie Sociale de 1901, l’auteur qui étudiait le travail des ouvroirs à Paris cherchait la part qu’il tenait
dans l’ensemble du travail de l'aiguille de cette seule ville. Il estimait à 88.000 le nombre des ouvrières de l'aiguille dans la capitale, — nous conservons ce chiffre bien qu'il soit inférieur au nombre réel, — et à 5.985 le nombre des jeunes filles des ouvroirs en état detravailler. La proportion du travail non libre dans une spécialité était de 1/15. « Ne pourrions-nous pas exprimer l'avis, disait le rapporteur, que la concurrence qu'on ne saurait nier, n’est point aussi désastreuse qu'on le laisse entendre ? » (1)
On s’en est pris à la plus importante de toutes les œuvres qui font travailler des jeunes filles, au Bon Pasteur, et des voix autorisées ont dit «qu’au lieu de faire la charité avec les malheureuses que la misère a touchées, le Bon Pasteur avec ses 47,000 ouvrières fait une excellente spéculation. » (2) Il amasse des sommes scandaleuses (3) ainsi détour-
(1) M. Fleurquin. Réforme Sociale, 1901, Tome II, p. 284.
(2) Conclusion de M. le Procureur Général Coste (af. Lecoanet 7, 8 juin, 13 juillet 1901) Prévost p. 50.
(3; « Me Prévost, avocat de Mile Lecoanet dans la fameuse affaire de Nancy, qui n’a point cherché à établir ses calculs sur des bases scientifiques, s’est imaginé pouvoir généraliser et mettre sur le même piedles 221 maisons du Bon Pasteur négligeant les différences de temps, de lieu, d’occupations, d'unité monétaire. Calculant au contraire sur l’ensemble de tout le personnel, comme s'il était homogène de mœurs, de nationalité et uniformément apte au travail, et dans ces conditions tablant sur le chiffre de 50.000 travaileuses, ilarrive au résultat suivant (p. 126).