‹ Le Salon de 1855 (volume 2)Chapitre 3 sur 13 · PROMENADE A LA DAUMONT · texte numérisé non relu

PROMENADE A LA DAUMONT

Il ne serait pas trop, pour écrire sur le Salon, de l'esprit de Voltaire, de la verve de Diderot et de la bonhomie de Toppfer. Quel est l'écrivain qui pourra jamais réunir ces brillantes qualités, surtout en considérant les modifications sans cesse renouvelées à travers les siècles.

L'art n'étant que convention, la pensée humaine doit suivre ses phases et ses progrès.

La Vénus de Médicis, acceptée jadis comme le chefd'œuvre de la sculpture féminine antique, n'a-t-elle pas vu se terminer son règne quand la Vénus de Milo sortit des entrailles de la terre pour lui donner un démenti, et donner raison à ce proverbe : On trouve toujours plus beau que soi. Que dire alors? que la volonté invisible de Dieu est pour le progrès.

Oui, avant cette fameuse découverte, on ne jurait que par Médicis ; les lois de la plastique dominaient en vertu de ses proportions ; leurs bases servaient de règle ; et ,

comme pour l'unité d'Aristote, était bafoué quiconque ne s'y soumettait pas. Mais le Destin l'a renversée de son piédestal : et resplendissante de beauté et de noblesse, l'œil ardent et la bouche animée comme si elle venait redemander sa royauté, la Vénus victrlx, la Vénus de Milo, est sortie de son sépulcre , est ressuscitée d'entre les morts après deux mille années d'ensevelissement. La destinée des œuvres d'art subit la volonté de Dieu, de même que celle des peuples.

Devant ce nouveau chef-d'œuvre, créé et compris avec enthousiasme, s'écroule un échafaudage de règles et de principes établis sous l'ancien. Cette statue, où la volupté et la grâce n'excluent pas la force, a bien dérouté les amateurs de l'antiquité et surprendrait bien tous les écrivains des siècles passés, qui ont épuisé toutes leurs louanges et brûlé leur encens aux pieds de la Vénus de Médicis. Nous ne serions pas surpris, tout en les plaignant sincèrement, que les Canova, les Thornwaldsen , les Coustou, etc., et même les Pradier, enfin tous les sculpteurs de la décadence aient, comme principal défaut, ce manque d'ampleur que l'on trouve dans leurs œuvres.

S'ils avaient saisi cependant la grandeur et la majesté de la Vénus de Milo ; s'ils avaient compris, dans cette femme sans bras , le style et la mâle sévérité de ses formes féminines, l'amour que respire ce beau sein, ils auraient, le marteau d'une main et la foi dans le cœur, démoli à coups redoublés ces statues courtisanes qu'ils laissaient à la postérité! Je le répète, si jamais le souffle divin animait la Vénus de Milo, elle commanderait aux hommes, non par l'ascendant de son sexe, mais par sa perfection même.

Il en est malheureusement ainsi pour la peinture, l'architecture et la gravure : partout du gracieux, du léché, sans le moindre souci de conception ni de sens poétique ; cela est si vrai que les grands maîtres de l'école italienne, le Buonarrotti en tête, deviennent de jour en jour un épouvantait pour le public, et que l'artiste à la mode, effrayé de se modeler sur de pareils monstres, évite, ainsi que l'amateur timide, leurs beautés, leur faire et leurs formes, comme des excentricités hors nature, des monstres qui ne sont pas de vente, des parias de la civilisation actuelle.

D'où je conclus en suivant cet axiome :

« Que la difficulté d'une critique se fondant sur la valeur artistique des œuvres »

Il ne me sera pas difficile, dis-je, d'en sortir, puisque je n'aurai qu'à comparer les écoles entre elles, sans me soucier aucunement de l'antiquité.

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