LES CHEFS D'ÉCOLE
Le diamaot de notre siède. — Un anto^trfé. — Encore U. Ingres. » M. Eng. Delacroix se trouve encore là. — L'immensité de M. Décampe. — MM. Troyon, etc.. Bergers. — Le Paysage au Salon. — Les Moutons. ^ M. Léon GogEiiet et sa suprématie. » M. Winterhalter est bien heureux d'avoir peint sa majesté l'impératrice. — Du talent et pas de génie. ** L'École anglaise, belge et môme péruvienne. — Jenny Lind et son peintre ordinaire. — Florence devenue la portière des arts. — Le doute. — * Notre manière de procéder. — Où chaque maître va se trouver entouré d'une aarô(de peu lumineuse.
Comment trouver, dans ce labyrinthe le diamant pur et sans tache, l'œuvre qui doit marquer la valeur artistique de notre époque, le chef-d'œuvre destiné à immortaliser notre siècle. Michel-Ange et Titien personnifient la Renaissance dont Poussin et Rubens vont être les derniers représentants. Lebrun caractérisera le grand siècle de Louis XIV et Boucher perpétuera les ruelles de Louis XV. David, le régénérateur et le maître de l'école du xnfi siècle restera-t-il seul debout? Fera-t-on un auto-da-fé de cette avalanche d'œuvres que le salon universel nous offre? Ces mille et mille chefs-d'œuvre, exhumés des cathédrales, des musées, des catacombes
artistiques dont nous allons vous rendre compte, doivenlr-ils périr?... Suivant nous, bien peu survivront à l'examen des siècles.
Dans cette grande mêlée, les ingristes, puisqu'il faut un drapeau, provoquent hardiment les coloristes! Les chances vont être égales. M, Eugène Dôlâjcroix, seul sur la brèche depuis trente ans, va se trouver assez fort pour soutenir vigoureusement le choc. M. Decamps, le vigoureux et lumineux coloriste, tour à tour paysagiste, peintre d'histoire, de genre, et le seul, avec M. E. Delacroix capable d'engager une mêlée, en restant isolé, marque sa place dans le xix^ siècle. MM. Meis^onnier et R. Flgury, suivis d'une pléiade d'imitateurs, se contentent, comme TéblouissantM. Diaz, de régner et de gouverner : ils sont essentiellement Français. Les peintres d'animaux, de paysage, de genre, etc., s'avancent,,. A leur tête, MM. Brascassat, Troyon, Jadin et mademoiselle Rosa Bonheur rivalisent de zèle et d'ardeur; MM. Th. Rousseau, Corot, Français, De^jofterf, Cabat, Villevielle, etc., luttent de talent ; et les imitateurs de M. Meissonnier et de M. Robert Fleury, MM. Chavet, Fauvelet, Plassan, etc., MM. A. StSv^is, Aze, H. Comte, etc., font ce qu'ils peuvent pour les égaler. Il ne nous reste donc plus, pour caractériser le salon actuel, qu'à citer les deu3ç beaux por'traits de M. Léon Cogniet, et le portrait de l'impératrice, par son importance officielle. '^^ ,
Hors cela, nous apprécions le beau talent M. T. Couture, l'habileté de peindre de MM. MuUer et Yvon, l'apparçnce de style de M* Gérome, etc.; mai^ nous ne rencoutrojis plus de maîtres.
Da];isjes peiijrtres étrangers, il y s^.jmmUm^. M. La^d-
Mer et ses gravnres, Gooper, etc. , représentent, ponr les animanz, les peintres anglais, comme MM. J. Stevens, Eug. Verboeckoven et Verlat les Belges. Leslie, Knigbt, Goodall, Grant avec ses beaux portraits, sont les appro- Yisionneurs de vignettes anglaises; et MM. Willems, Leys,.Hamman, Âlf. Stevens, etc., sont Français, àl'ex* ception de M. Leys, plutôt que Belges. MM. Gook et Hdlins conduisait les peintres de marine de la Grande*Bre^ tagne, et M. Grant est à la tète de ses portraitistes ; pour M. Mulready, dont on nous avait fait grand éloge, nous ne pouvons le prendre comme chef de file.
Les autres nations, à l'exception de la Prusse qui se tient au premier rang avec im portrait de Jenny Lind par M. Magnus, de celui peint par M. Richter, d'un tableau d'histoire, Mort de Léonard de Vinciy par M. Schrader, et de plusieiirs belles marines par M. André Achenbach, n'ont pas de représentants assez sérieux pour entrer en lice. Les écoles espagnole, bavaroise, quoique avec le nom de M. Kaulbach; des États-Unis, représentée par des élèves de l'école hrançaise; de la Suisse, du Wurtemberg, de Saxe, du Pérou, des Deux-Siciles, des villes Ânséatiques, de la Sardaigne, ne peuvent lutter avec nos maîtres. La Suède se soutient encore avec MM. Hockert et Kïorboe, tous deux à demi Français ; mais la plus faible, on ne s'en douterait jamais, est l'ex-fameuse école florentine ! La reine artistique du monde en est devenue la portière... Avenir, que nous réserves-tu?...
La grande exposition de 1855 va donc offîdr une ample moisson à la critique et au public. La variété des écoles et des genres étant infinie, il nous sera indispensable de grouper les œuvres par catégories ; car^ entre tous ces
exposants bien peu garderont leur originalité • S'il nous fallait prendre un salon, le décrire, passer à un autre et en faire autant, que de redites sur le même artiste, que d'impossibilité surgiraient ! Et puis, savez-vous bien que, même pour un œil excercé, la place qu'occupe un tableau a évidemment une importance réelle sur l'œurre... Que les deux tableaux de fantaisie de M. £. de Beaumont perdraient de leurs qualités à la place qu'ils devraient occuper. Faisons donc une auréole à chaque chef d'école, et entourons son nom des artistes qu'il guide ou qui n'ont pas la force de s'affranchir de son joug.
ËUGËNË DELACROIX.
Un paradoxe pour toas et une ▼érité pour quelques-uns. - M. Eugène Delacroix aux enfers. — Dieu et Timperfection. — Les peintres parfaits. — L'Académie aux genoux de H. Eugène Delacroix. — Grand tournoi où il y aura deux Tainqueurs. — MM. Paul Delaroche et Ary Scheffer dans les Champs- Elysées. — On crée un chef-d'œuvre avec un bout de manche à balai. — La ligne et la couleur deviennent inutiles. — Michel^Ange et un tas de boue. — La matière n'engendre que matière. — Une seule fois dans sa vie M. Eugène Delacroix n'a pas osé être lui. — • Une page de l'histoire romaine. — Dante et Shakespeare. — Venise ressuscitée. -^ Le Christ et l'Évangile. — Un morceau de toile et l'immortalité. »• Création du monde. •— Oeulos habent et non videhunt, — Une chasse au lion. -- Où l'auteur retrouve Rnbens. -« Les vivants détrônent les morts. — Un lupanar« — Ce qu'il reste of H^ poor Yorick, »• Conversion des athées. — Apothéose d'Eugène Delacroix. — * Le chant du coq. -* Saint Pierre renie son maître. MM. Chasseriau, Riesner, etc. — Où le spectateur se trouve heureux comme un pacha. — Salle de bain où tout le monde s'essuie. — Un mau* vais voisin* — M. Riesner dans les bras de Léda. ** Paroxjrsme du désir. — Un tableau qui s'ennuie où il est. — Si M. Riesner s'en trouve bien, le public n'y trouve pas son compte.
Chose singulière ! M. Eugène Delacroix serait donc plus grand dessinateur que M. Ingres^ puisque la forme chez Tun matérialise la nature ^ pendant que chez le coloriste elle ne sert id de moyen, ni de but. Le beau de Fart, comme nous le répétons, n'étant ni dans la reproduction du beau de la nature, ni dans le sentiment matériel de la forme, M. E. Delacroix est, envers et contre tous, le
seul grand peintre-poëte du xix« siècle. Ceci va paraître paradoxal et nous fera traiter d'extravagant par les critiques qui n'ont su jusqu'à ce jour disséquer l'individualité du fougueux fantaisiste : cela n'en est pas moins vrai.
M. Eugène Delacroix^ à son début, anime, avec le pinceau fougueux d'un illuminé, le poème de Dante ! Virgile et le Dante passent aux enfers. Le Styx est rapide et bouillant, le cratère au loin fait irruption et embrase l'horizon; et des énergumènes, se tordant autour du seul esquif qui les rapproche de l'humanité, s'y accrochent avec leurs mâchoires écumantes et semblent reprocher au sombre poëte florentin d'avoir éternisé leur douleur. Quand je contemple cette terrible apparition, cette traduction insensée et sauvage qui rend si bien la pensée du créateur, je ne cherche ni ligne, ni couleur; je ne demande plus le procédé, je me plonge avec des délices ineffables dans la poésie qui émane de cette divine page ! Ai-je le temps, dans mon extase, de m'apercevoir des défauts s'ils existent, puisque Dieu lui-même n'a, dans la nature, rien voulu créer de ce que nous autres humains appelons la perfection.
Âh! vous demandez à M. E. Delacroix du parfait! Vous voulez qu'il vous exhibe de la peinture propre et compassée, qu'il mesure le nez et les angles de ses figures ?.. • Allez, allez, bolmes gens, vous prosterner devant la peinture officielle de tous les gouvememaits. Que MM. Abèl de Pujol, Droling, Ad. Yvon, Muller, et tous les peintres parfaits soient vos idoles, car ils n'ont pas de défauts ceui-là; .mais, eu grâce, laissez le poëte devant M. E. Delacroix, car, je vous le dis, vous ne le compi^nez paa-
QueUe persévérance ! Trente années de persécution, 3â ^h%v4a Qt n'être point encore compris! Quelle volonté il lui a ^j^j^j^l^^^Mi^ci fallu, à ce puissant artiste, pour lutter contre le public/' ^^^^^^^^ ^ la presse et l'Académie toute entière! Être de TÂcadé- ». w
mie ! . . • lui, le seul immortdfde notne époque. . . mais le ^ ^^
doute qu'il veuille Tmlaire cet honneur! Non, mes- A^^rvi^ ^'*^"^ T" sieurs des quarante, chez M. E. DelacroÛL, l'œuvre c'est 'j^ M\<a ^ l'homme, et s'il ambitionne une chose, qu'il n'obtiendra / , Y peut-être jamais, c'est l'a&anchissement de la pensée ^ f*'^* "^ '^ " humaine par le rhythme poétique. i- v y»*^*^^ * t
Le peintre immortel dont nous allons décrire l'œuvre, 4^*^,^v J. car aujourd'hui ce n'est point une lutte d'homme à C * .ç ^y homme, de peintre à peintre, mais bien un duel entre la forme et la pensée, im combat entre M. Ingres et M. E. î^^^t^^*** v Delacroix, l'homme de génie va, dis-je, sortir victorieux /^ €r^-ly d etrayonnantdegloire de ce tournoi artistique. Son œuvre, /^^ ^ J. comme celle de son antagoniste, est au grand complet, et ^ ^
c'est tous deux à la tète de quarante tableaux qu'Ûs vont '^^j>^^^ " ' ^ \ , se proclamer les premiers peintres dumonde entier. M. E. ^^ twt v.v *
\ £% \m^ Delaerœx ne porte pas ses coups dans l'ombre, à l'exemple ^ #
*\ k^ ^*M. Paul Delaroche et Ary Schefier; c'est au grand ^^ y^^tv v soleil, éclairé par les rayons radieux et lumineux de ses ii^ J<.nA"^{ toiles, qu'il vient demander l'immortalité ! ^ysr v / «
Que de pages sublimes parmi les tableaux du Franco- / ^ *^ ^ ^ Y4mtien ! toutes m'entraînent, me passionnent, m'hallu- %: 'Wu' *
Jt^lA^i^it'/ cinentl — A droite, c'est Médée, craintive et terrible! Ai^^vtf ^^aaka^ Les tuera-t-elle ses ohers petits... le sang de son sang, ^^^^, i^^ la chair de sa chair I... Le poignard tremble, l'œil s'é- . /f gdre... Ah! grâce, grâce pour cette mère, pour ce cœur /^^ «^'^ 5 * * ' égaré ! Et M. Ë. Delacroix, sans pitié, me laisse, m'aban» (^ ^^ «/y ^^ donne au doute... Ah! que de poésie! Oui, critiques, ^ f \
tt c/Mï^/t-v- tju^'lili^^'^''^- i^^si ^ K i*^^ Hu<i /xa/^
oui, peintres oompassés et académiques, le maître fftt-il enfermé, emprisoma^é, nous impressionnerait autant, nous rendrait cette scène aussi palpitante sur un pan de muraille délabrée et à l'aide d'un bout de bois noirci à la flamme d'une lampe solitaire. Que devient alors le procédé, la ligne de M. Ingres et la couleur des plus magiques coloristes. En vérité, ce ne sont que les très humbles serviteurs du sens poétique !
Il est incontestable, d'après les déductions que nous pouvons faire de ce que nous venons d'écrire, que la réalisation poétique du beau ou de la sensation intime ne dépend ni de l'exécution plus ou jnoms sojgHée, de la forme plus ou moins arrêtée, ni des ingrédients, ni du temps, puisque nous pouvons le faire resplendir aussi bien sur une miu*aille décrépie que sur une toile bien préparée : que si Michel-Ange n'a pas de marbre, il pétrira de la boue; que si M. E. Delacroix n'a pas de toile, il rendra sa pensée sur la matière la plus étrangère au procédé. Nous citerons, à l'appui de notre assertion sur l'impression plus ou moins forte que nous cause dans un tableau la perfection du dessin et de la couleur, lebeau^ tableau du maître : La prise de Gonstantinople nar les à .^ crmsésf^ ^Hmjx j^^^^ ^rr^ tyJiê4 #^.^m:. ^^ ^*^ ^^^-^, viA^%^ ^ ^^ tableau, expo^ en 1841 , est sans contredit le plus ''
' / / ^ , r parfait sous le rapport de l'union du dessin et de la couf , j^ ^ leur que le maître ait jamais produit. Et cependant, ce ^ /ît< .^f:wf^ coloris aussi harmonieux et limpide que Véronèse, nous (h i-'h^^yu^ émeut moins que le ton blafard de la Médée; le groupe
d'assiégés se prosternant sous les pieds du cheval de Beaudouin, malgré une supériorité de dessin, n'a pas l'élan fougueux auquel M. Ë. Delacroix nous a habitués,
et la magnanindté du comte n'inspire pas asses d'élan aux captifs. Tout cela, dans un autre peintre, serait par^ fait ; mais on sent, en étudiant ce beau tableau, que le grand maitre a fait des concessions à sa pensée, a com* primé sa verve audacieuse pomr être plus correct, pour satisfaire la foule. Dans la création de cette œuvre, M. Delacroix, une fois dans sa vie, n'a pas osé être lui! O^taJ A%^--n^>
Que son Maro-Âurèle mourant est supérieur ! Que de grandeur et de silence dans cette dernière action de la vie d'im sage. L'empereur, à demi couché, recommande aux philosophes et aux stoïciens rassemblés autour de lui la jeunesse de son fils. Quel langage muet et mysté* rieux ! Comme il intéresse mon cœur ce monarque qui veut, avant de mourir, inoculer la vertu dans l'âme de celui qui doit gouverner après lui I — Tu peux mourir, Marc-Âurèle! ceux qui t'entourent, si j'en juge par la simplicité de leurs attitudes, la grandeur d'âme qui se peint dans tout leur être, les angoisses qui semblent les dominer, tu peux mourir» dis-je, ces philosophes devinent les destinées de Rome et veiUeront sur ton fils.
M. E. Delacroix s'est épris d'amour, dès son début, pour les postes dont la fougue et l'audace subjuguent les générations. Âi»^s Dante, Shakespeare; après Gœthe, Byron ! Walter Scott, le fécond romancier, lui fournit le sujet d'un de ses plus beaux tableaux, l'Évêque de Uége. L'histoire des Francs : les batailles de Nancy, de Poictiers, la prise de.Constantinople. La vieille Rome : Justinien composant ses lois, la justice de Trajan, Marc-Aurèle mourant. Il s'inspire de Venise, le grand coloriste , pour ses pages les plus brûlantes et les plus dramatiques : Marine Faliero, les deux Foscari, etc. Enfin, il traduit
l'Évangile atec te vague mystériéta de sa peâitut^e et anime les scènes palpitantes de la passion du Christ! A peine son âme a-t^lle reçu une impression qu'aussitôt il Ta fait revivre sur la toile ; enfin tout, jusqu'à F A- Mque aux sables brûlants, tout a concouru à immortali* ser son nom, à éterniser sa mémoire !
Il donne, ce grand magiden, de l'odeur aux fleurs, de ]a saveur aux fruits, de la foi aux peuples ! Il anime de son souiBe divin l'épiderme hérissée du supplicié ; il fait palpiter la plaie entrouverte de notre divin maître ! A sa volonté, le lion rugit, le tigre écume sur les sables brûlants du désert, le cheval hennit, le bourreau sue le sang, l'orgie dévore la raison, la donleur édate, la terre tremble, la nue se déchire, les nuages se poursuivent, la nature s'anime, lia vierge expire de douleur, et vous me demandez, vous tous qui êtes aveugles, si M. E. Delacroix est un grand peintre!... Je ne sais que vous répondre!... Péiiétrez dans le sanctuaire, suppliez le dieu de vous initier à ses mystères, et croyez ! . . . Croire ! voilà le secret du poëte»
. La Chasse au lion appartient à l'État. C'est le dernier tableau du maître et celui qui va nous donner la plus haute idée de la perfection et de l'originalité de son talent. La Chasse au lion^ sauvage et âpre interprétation de la nature, est une j^erlé^enchàssée dans l'écrin déjà si riche de M. E. Delacroix. Il est vrai qu'en décrivant cette œuvre nous vous priverons des aperçus que nous pourrions faire de Inen des tableaux qui font les délices de la bourgeoisie éclairée ; mais, en faveur d'un nom aussi éclatant, pardonnez-nous.
La lutte est engagée. Un lion, de toute sa force athlé-
tique et titanesque, étreint sous ija lai^ ek mortelle î«« ^ t /uvn griffe un cheval terrassé et deux hommes. A gauche, la . ^ ^^ /. /j ^ . , lionne, car chez M. E. Delacroix il y à toujours imité "^ / dans l'effet qu'il veut produire, la béte fauve, dis-je, se précipite au secours de son protecteur. Elle se cram* ponne, fine et cambrée comme ime amante en rage, sur là croupe ruisselante d'im cheval dont le cavalier s'apprête à la terrasser. La mêlée est terrible, les lambeaux de chair vont joncher la terre abreuvée de sang, et la mort va terminer le carnage ! La victoire va-f>^lle rester au roi du désert?... Le hon et sa compagne vont-ils se repaître des flots de sang répandu, ou la crinière du terrible combattant servira-t-elle de trophée au vainqueur? Mais j'aperçois dans les lointains d'un paysage aussi sauvage que le drame, des cavaliers... Plus de doute, la victoire sera le prix de l'audace, l'homme va se relever vainqueur 1 Voilà à peu près la description du tableau de < u i
M. E. Delacroix... Mais puis-je rendre l'efiS^oi que j'é- ^ '^'^ *^ ' *^ ' prouve à sa vue I Puis-je vous dépeindrela fougue insen- ^ (, ^ , , . ^, I^ w >» ?• \ sée qui l'a inspiré ! Le carnage e&ayant, la oouleurTauve "! ». , )n^^ -^etmagique, le dessin fantasque, capricieux et mouve- ^\\.^\ un^ • mente qui animent cette scène, cette griffe frémissante.. '' l'àpreté du site, l'énergie de ce hon surpris à la vie sauvage, la rage des combattants, l'effort surhumain de Li vie contre la mort; tout cela, dis-je, peut-il se décriro, aussi bien que le peintre-poëte l'a rendu ! . . .
Dans M. E. Delacroix, et c'est sa qualité première, ]à mouvement est toujours bien saisi, l'action complète. Il \K vv«v^ ^^ Im laut, ccHume dans sa barque de naufragés, le me n!iient suprême, la lutte entre l'espoir et la crainte, le /vçr^r^X^c doute entre la vie et la mort! Daas sa Médée, peintuie
qui lutte au mneée de Lille avec Rubens, il rend, avec un rare bonheur la beauté ardente, agitée, échevelée ; ou, avec le génie qui Tanime, il sait rendre, ce grand maître, la tranquille insouciance de l'odalisque et la volupté asiatique du lupanar, comme dans ses Femmes d'Alger.
En général, les personnages de M. Eugène Delacroix ne sont jamais déplacés : Hamlet, en contemplant le crâne que lui présente le fossoyeur, songe bien à son cher Yorick ; Marc-Âurèle présage bien, à l'attitude morne et réfléchie de ceux qui Fentourent, les destinées futures de l'empire ; il convertit à la contemplation de ses scènes religieuses ; et les douleurs du Christ et les larmes de la Vierge font des croyants. Le Msson nous gagne à la vue de ses bètes fauves; ses deux Foscari nous attendrissent, et si nous laissons le maître sous l'impression que nous aura produite sa Madeleine^ cette femme à laquelle le Obudst a tout pardonné, et qui est perdue de désespoir, nous répéterons de toute la force de notre conviction : Qm si Jf. Ingres trouve ta beauté dans la forme ^ M. Eugène Delacroix lui est bien supérieur y puisqu'il la domine en la rendant insaisissable l
Depuis trente ans que M. Eugène Delacroix est sur la brèche, après avoir peint tous les sujets qui l'ont inspiré, il est étonnant qu'il ait pu. encore créer les belles déco^ rations de la chambre des Députés, du Sénat, et peindre le sublime plafond de la galerie d'Apollon. Son œuvre est innombrable et peut rivaliser avec celle des plus grands maîtres. Nous pouvons donc dire hardiment que si MM. Ghasseriau, Riesner, etc., peuvent être classés parmi ses imitateurs, ils ne peuvent lui être comparés. ^
M. T. Ghasseriau, élëve de M. Ingres, a renié son maître , saiis toutefois abandonner entièrement ses eroyanoes. C'est un métis de l'art : il cherche et la forme et la couleur, sans posséder ni lune ni l'autre. Placé à gauche d'une des travées de l'école française, nous re* trouvons son Tépidarium exposé en 1853. C'est un tableau sérieux. La composition en est bien ordonnée , et certaines parties sont d'un dessin magistral ; la femme qui avance les bras et celle qui montre son dos au spectateur font preuve des bonnes études de l'artiste et nous prouvent, s'il n'avait placé sur le devant de son tableau deux femmes d'un aspect si désagréable, que M . T. Chasseriau sait dessiner quand il le veut. La couleur de l'ensemble est harmonieuse et les types ont de l'originalité.
Nous ne pouvons en dire autant de la Défense des Gaules. L'aspect général de cette grande page est ingrat, et la couleur nous a paru des plus fausses. Le groupe de guerriers à demi-nus qui s'avancent au premi^ plan sur des cadavres, nous affecte singulièrement la vue. — Et puis, les femmes du second plan visent à l'académique, pendant que l'ensemble du tableau s'en éloigne avec horreur; de plus n'aurait-on pas joué un mauvais tour à M. T. Chasseriau en plaçant son tableau en regard du maître qu'il pastiche?. .. Monsieur Chasseriau, sache2-le : pour tenir un rang dans les arts, il faut être soi et ne pas chercher ailleurs les qualités qu'on ne possédera jamais.
Pour en finir avec l'école du maître, nous devons encore iH)us occuper de M. Riesner. C'est un peintre peu productif, si nous le jugeons sur l'ensemble de son exposition. Elle se compose d'une Léda, d'une Vénus, d'une
Bacchante et d'une petite Égyptienne que nou& avions admirée il y a cinq ou sis: ans chez M. Gavé.
La Léda, que nous connaissions par la lithographie, nous fait regretter que M. Riesner ne produise pas da^ vantage. La mythologie me parait du goût du peintre^ et sa Léda^ si elle n'était un peu trop dans le sujet, oupeut-» étce à cause de cela, nous ferait désirer le rétour des faux dieux. Elle est nonchalamment couchée et déve-^ loppe des formes si suaves , des chairs si chaudes et si lumineuses qu'elles éclairent la toile de leurs reflets : une vapeur moite et humide dont le corps parait parfumé fait pressentir les eaux où son amant, sans doute, vient de ranimer ses forces en y plongeant son plumage argenté, car il parait au paroxysme du désir. Mais que dis-je, et quel style; arrêtons-nous.,. L'antique Lutèce n'est point Athènes, et, avec l'amour de Léda et de son divin amant je pourrais, sans m'en douter, effaroucher bien des oreilles. Qu'il me suffise de l'admirer et de dire à M. Riesner : Si quelquefois vous rappelez le maître, dans cette œuvre vous l'égalez.
Le moins heureux des tableaux du peintre se trouve avoir une place d'honneur dans le salon carré. Est-K^e pour le sujet ou à cause de la peinture qu'on lui a fait cet honneur?... Son entourage, quant à cette dernière, nous défend d'insister. Enfin, si c'est pour le sujet, qui pourrait être gracieux, on s'est trompé : Un enfant et ime bacchante, voilà tout. S'il est des plus simples, la composition n'en vaut guère mieux et les formes en sont bien chétives ; le bras de la femme n'a pas d'action et s'emmanche mal, la couleur est lourde et opacte et l'en* semble est des plus désagréables. En voyant le peu de
valeur artistique des œuvres qui l'entourent, dans ce sanctus sanctorum, on est forcé d'avouer que le tableau n'est pas déplacé. Quant au tableau que nous avons précédemment mentionné il nous prouve, par ses qualités supérieures, que si les œuvres du peintre se prélassent en première ligne, le talent de M. Riesner a suivi une route entièrement opposée et qu'en l'année 1 855 il n'est point en progrès.