DECAMPS
Souvenirs et Begrets« — Métamorphose d*iin billet de banque. — L'Orient et sa magie. — M. Ary Scheffer à propos de PiceUes. — Le soleil de M. Decamps. — Fange et volupté. — L'œuvre de M. Decamps. — La bourgeoisie et son idole. — L'Épopée de Samson. — Jean Bonhomme et l'inspiration. — La grande peinture, — Une économie de quarante mille francs pour Rébecca. -r La nature est toi^ours parcimonieuse. — Empâtements mon^ trueux. — Encore la Vénus de Milo. — De la difficulté d'une critique. — Supériorité de M. Decamps. — Spéculation des pharisiens. — La défaite des Gimbres. — Les bardes à la guerre. — Un drame en neuf tableaux. — Abomination de la désolation. — Ce qu'on peut faire d'une mâchoire d'âne. -^ A quoi servent quatre brins de soie de porcs.
Vous savez de souvenir, pour peu que vous vous occu* piez d'art, l'Odalisque de Ingres, le Dante ou les Naufragés d'Eugène Delacroix, la Défaite des Gimbres de Decamps ; mais tâchez de vous rappeler une des innoml^ablés peintures de n'importe quel académicien ! . . .
L'immense succès de M. Decamps s'est entretenu en dehors des expositions; sa réputation est surtout l'œuvre des amateurs et des ventes publiques ; c'est le Hon artistique du billet de banque. Dans toutes les galeries d'amateur plus ou moins riches ; chez tous les marchands de tableaux, et même chez les plud modestes, vous rencon-
trerez un Decamps. Le prix seul variera de 50 francs à 50,000 fr., de l'esquisse à l'école Turque, vous n'aurez qu'à choisir. Tout amateur qui n'a pas un Decamps le rêve nuit et jour ; mais à peine le Decamps est-il trouvé qu'il ne s'arrête plus et que de collectionneur il devient enthousiaste. La peinture de notre grand artiste, ardente et empourprée comme l'Orient, a donc bien de la magie, puisqu'à la vue de ses tableaux la furia artistique nous emporte.
Chez M. Decamps, l'impression est soudaine, l'image vivante. C'est, si vous le voulea^, la magie du réalisme. Quoiqu'il peigne par ficelles y il ne tâtonne jamais, comme M. Ary-Soheffer , l'expression de sa pensée. Il voit, il sent, il rend. Il est spontané, ardent, entraînant. Il a au plus haut degré l'instinct de la forme, de la pensée et de l'action. Il nous subjugue par sa vive lumière ef nous éblouit avec son soleil asiatique. « Sa peinture, comme l'a dit un de nos meilleurs critiques, est un Turc qui se promène en plein midi. »
M. Decamps obtient, à l'aide d'ime intelligence merveilleuse de l'ombre et de la lumière, des effets toujours saisissants. Ses toiles sont d'une telle unité de ton qu'elles absorbent complètement les nuances particulières qui la composent. Il n'y a jamais dans ses tableaux rien de prétentieux, et sa composition est toujours simple; c'est un bûcheron courbé sous le poids de sa bourrée, ou un enfant qui joue sur le bord d'une mare ; ce sont des singes qui philosophent ou qui donnent un concert avec plus d'inspiration qu'on n'en trouve généralement salle Herz. Il est esclave de l'impression du moment ; c'est un basset hargneux qui baisse la queue ou un cheval qui
sMkace ; un Turc qui se vautre dans la volupté ou uii
canard dans la fange; enfin c'est n'importe quoi; le , .
désordre de l'art, mais Tharmonie de la nature! t^ j/vt^ î^U*^^ ^ **^^
Voilà TcBuvre de M. Decamps. Nous qui ne demandons f^ t %i.-h à l'art que conviction et foi, les tableaux de l'iUustre^ / ^
peintre, s'ils ne le placent aussi haut que MM. Ingres et |/v/ / AM^^^ç Eug. Delacroix, le font dominer de toute la hauteur qui T / ^7 séparel'art de l'industrie, le rhytbne bourgeois de M. Paul l^^^J^.^ Delaroche, le tâtonnement poétique de M. Ary-Scheffer, V>>f *t ^^^^>-'^ et le réalisme fastidieux de l'école académique y compris /v^y/^^^ «^^ '] les grandes pages de M. T. Couture. M. Decamps est un , pemtre qm se joue des difficultés de l'art et qui, pour tf 'C^ rf\^ f^ ^ évite?^ le reproche que nous adressions à M. H. Lehmann à propos de ses Océanides , à l'instar du Giorgirài et à l'aide d'une glace ou d'une rivière, nous offre la nature sous différents aspects et reproduit toutes les beautés de la femme à l'aide d'un seul type. La science de M. De- \ camps consiste dans le jeu de ces ombres chaudes qui projettent les reflets d'un soleil ardent. Ses tableaux respirait l'eidvrement des sens, au milieu d'une nature brûlante dont les ciels empourprés augmentent le délire ou le mystère suivant l'heure du soir ou de la nuit. Tels i sont les Souvenirs d'Orient: en décrire un, c'est vous dire - de les adnairer tous; car, de mémoire d'homme, on n'a ; *^ ' vu tant de richesses amoncelées.
Les quarante-cinq tableaux de M. Decamps, plus les \ neuf dessins de Sam^n, sont en effet une des curiosités du Salon. Les oppositions si franches et si hardies, si riches et si luxuriantes qu'on y remarque, font pâlir les chefs-d'œuvre qui les environnent, malgré les noms de MM. Meissoimier et Th. Rousseau dont ils sont signés.
Le ^nge peintre est. de la boun^ manière de M. De^ camps ; c'est un peu noîr^ mais d'une belle qualité de ton. Les heureux singes!... de pouvoir barbouiller tout à leur aise sans jamais être mécontents de ce qu'ils font. Comme Jean-Bojohomme est bien à son chevalet et soua le €Oup de l'inspiration ; quelle malice narquoise aniine sa physionomie. . . C'est qu'en s'abandonnant à son ca^ price et à sa poésie, M. Decamps trouve toujours un style original et des effets imprévus. Si M. Decamps s'était contenté, quoi qu'en pensent ses enthousiastes, de peindre dçs tableaux suivant son goût et qu'il n'ait pas quelquefois violenté sa verve poiu* l'asservir au style religieux et à ce qu'on a coutume d'appeler la grande pein-iurCj nous ne l'en eussions que mieux aimé.
Dans Rembrandt, est-ce le sujet qui nous charme ou la magie étincelanle de la couleur?... Que ses vierges seraient laides si elles n'étaient si lumineuses I Nous abandoimons donq au capitaliste qui peut économiser 40,000 francs sur sa table sans se priver de manger des primeurs à son dîner, nous lui souhaitons, dis^je, le Moïse, la Pèche miraculeuse, le Joseph de M. Decamps, pouy garder un de ses intérieurs turcs ou normands, ses dienils embourbés, ses enfants déguenillés; et nous affirmons que ses ânes et ses chameaux nous plaisent mieux que la scène pompeuse d'Eliezer et de Rebecca. Est-ce parce que la Judée nous est inconnue que nous trouvons généralement les ciels trop bleus et trop plombés ; les eaux sans transparence, le feuillage trop vert?... Est-ce que, sous ce beau ci^ d'Orient, les personnages doivent s'incruster dans la toile?. . . Non, en Orient comme en Occident, j'en demande pard(»i à ceux qui les ont visités.
l'on circule malgré Fembrasement de T atmosphère. Le peintre doit donc varier son exécation suivant la nature des cboses qu'il représente.
Le procédé de M. Decamps, celui qu'il a inventé et mis de mode, c'est un empâtement exagéré de la couleur. n le pratique si habilement que c'est, pour la représeur tation matérielle des objets solides et résistants, pour les terrains et les murailles , un véritable progrès dans le procédé. Mais ce ne sont point ces qualités secondaires qui font de M. Decamps l'un de nos meilleurs peintres, car si la Vénus de Mile est un chef-d'œuvre, ce n'est point par son plus ou moins de ressemblance avec la nature. A ce point de vue de la pratique, le peintre s^éloigne du véritable but de l'art. S'il n'avait que ces qualités, si estimées des amateurs et du vulgaire qu'ils les con« fondent avec l'art , nous ne nous donnerions pas la peine de lui adresser notre critique ; car il ne nous prendra jamais envie, croye^^le bien, de nous occuper sérieusement de tous les tableaux insignifiants qui tapissent les vingt-cinq mille mètres de murs de l'Exposition uni^^ verselle, et d'analyser les œuvres d'un artiste qu'aucune originalité ne recommande. M. Decamps, mal^é sa lourdeur d'exécution et l'abondance de sa pâte, n'en excelle pas moins dans le faire étourdissant d'où jaillit la lumière qui colore ses tableaux d'une richesse de ton inoi]de.
On ne se doute guère que la réputation de M. Decamps se soit surtout établie sur cette qualité du faire que l'amateur prend pour l'apogée de l'art. Ses défauts ont plus feit pour sa gloire que ses qualités. En effet, le pubUc habitué à prendre le signe pour la pensée, et sachant
qu'il faut tant d'années de travail pour acquérir le signe seul 9 doit croire que l'imitation matérielle est le but quaud elle n'est réellement que le moyen. — Et les initiés le savent si bien, informez-vous-en aux vtaîs connaisseurs, qu'ils laisseront toujours le tableau fini pour l'esquisse, la pensée intime de l'artiste. Et M. Decamps, poëte autant que peintre , sourit quand chacun lui dit : a Que tu es habile, grand artiste ! de représenter, avec de rhmle et une pincée de terre, la nature avec tant de vérité ! d Et pendant que les pharisiens causent entre eux et spéculent sur ses tableaux, lui, face à face avec sa conception, trouve : que le beau qu'il a rêvé est bien supérieur à la pèle imitation qu'il a créée. Au surplus, s'il s'agissait pour arriver à la réalisation du beau de l'imitation parfaite de la nature, l'âge d'or existerait et le Salon carré en serait le paradis.
Un des plus magiques tableaux de M. Decamps, la Défaite des Cimbres, fut exposé au salon de 1834, il y a vingt ans. Vous voyez que son talent date de loin et que sa réputation est déjà afiermie. La Défaite des Cinibres est une vraie bataille. Au premier plan, belles et grandes masses, soldats repoussés, écrasés, foulés et étouffés dans le désordre et la confusion. Sur les ailes et se perdant dans les profondeurs de la toile, des phalanges de guerriers se déployant comme des serpents gigantesques vont se perdre dans cet immense horizon. Un ciel brûlant, terrible, bien épais et embrasé d'une couleur sinistre; des terrains samvages et empierrés ; une grande variété d'incidents, un désordre et une mêlée effrayante; la lumière fauve et terrible qui éclaire la scène, tout dans, cette vaste composition vous impressionne et vous
éblouit. L'âme de Tempeste, la furia de Salvator Rosa et la sombre sauvagerie du Caravage s'étaient em* parés de Tàme de M. Decamps quand cette sombre page sortit de son pinceau. La composition en est savante; c'est vif d'action, plein d'effroi et du coloris le- plus éclatant. Mais vous décrire cette bataille, c'est vous dire d'aller la voir ; car, à l'exemple des anciens peuples qui conduisaient leurs bardes à la guerre pour être témoins de leurs combats, .on serait porté à croire, si lamétempsychose était un peu dans nos croyances, que M. Decamps a assisté à cette effroyable retraite.
Les œuvres d'enthousiasme sont si rares, que nous mentionnerons encore comme une des productions les plus extraordinaires du maitre sa grande épopée de l'Histoire de Samson. C'est une des plus belles et des plus dramatiques conceptions de l'art contemporain.
Dans ces neuf tableaux, la grande préoccupation du peintre a été de rendre, de sentir forte et originale l'ex-* pression individuelle, singulière et fataliste qui doit s'emparer de l'âme du spectateur à la vue de ce grand drame. — La femme, dans ce poème homérique , sera le mauvais génie de l'homme prédestiné dont le nom signifie : « Semblable au soleil. » La vie de Samson va se dérouler au travers d'images effrayantes , de combats et de trahison, de scènes de carnages et d'incendie, va se partager entre l'amour et la perfidie. Il va passer sa vie à aimer et à combattre pour finir, à sa dernière heure, par tuer plus de monde qu'il n'en massacra dans tout le cours de son existence.
Tout est grand et terrible dans les neuf tableaux de M. Decamps. La figure de Samson est comprise dans le
style da Plorentm. Les campagnes désolées et les popu^ laiions en fuite ; les ciels lugubres et sulforiques rayés de tons fauves, s'appesantissent lourdement sur ces scènes dévastées. L'effet, toujours fantasque, étrange/ suma* turel, ressemble à une hallucination de Gérard de Nerval, Le mystère et la poésie remplacent la réalité qu'un faire énergique nous rappellerait. Dans cette grande épopée Samson défait des armées, foule de ses pieds robustes les corps meurtris des vaincus, étouffe dans ses bras les combattants, et brandissant la fatale mâchoire se fait un trophée des lambeaux de leur chair.
Si on aperçoit quelques défauts dans ces belles pages, on peut fadlement les excuser en jouissant des beautés qui y brillent. Un peu de sécheresse, quelquefois des mouvements hasardés dans plusieurs figures, certains caractères de tète qui se trouvent parfois en désaccord avec le style grandiose de l'o&uvre; des expressions de physionomie qui sont des réminiscences de sujets burlesques dont nous vous pai^Hons précédemment, n'empêchent pas M. Decamps d'avoir, dans cette suite de l'histoire de Samson, créé un des plus extraordinaires chefs-d'œuvre du dix-neuvième siède.