A LA PRINCESSE
Vous souvenez-vous souvent, mon adorable élève, de nos heures du Louvre?
Ce fut un doux moment celui où curieuse, indépendante et vierge, vous me donniez votre cœur pour Paccoler au mien et votre esprit à féconder.
Ce futun douxmoment ! celui d’aujourd’hui nous sépare et une amertume se dégage de notre résignation mutuelle. Il fallait que l’un de nous deux se sacrifiât et comme j’ai respecté la destinée de l’Altesse vous vous être inclinée devant celle de l’écrivain : De notre rencontre un grand regret s’émane et nous pleurerons un jour notre bon sens et cette stérile sagesse.
Frère et sœur, nous n’avons pas assez cru en nous pour nous
proposer de jouer votre couronne fermée et ma pensée contre l’amour.
Il faut un palais aux princesses : Voilà pourquoi je vous ai laissée partir. Un Nomade serait criminel de suspendre sous sa tente fragile un tableau de Léonard et n’ayant pas d’or pour votre encadrement, je vous ai laissée à votre famille, ô mon chefd’œuvre !
Là, du moins, vous resplendirez avec la pompe nécessaire et votre malheur, paré et dans un beau décor, ne sera pas la faute de votre frère.
Vous m’écriviez encore, l’autre mois : « Je donnerais unande ma vie pour un mois de votre parole, et si ce n’est de l’amour^ c’est l’ambition de monter par vous, sinon jusqu’à vous. »
Pauvre androgyne, perdue au milieu d’une maison Nimroudique.
Vous souvenez»vous souvent de notre dernière heure dut Louvre ?
« Je ne regarderai plus jamais de tableaux sans vous », avezvous dit, et des larmes perlaient à vos cils tandis que la Victoire de Samothrace palpitante et immortelle semblait nous dilater le cœur de son battement d’ailes.
Eh bien. Princesse, aujourd’hui je me suis souvenu et voulant que vous teniez votre chère parole sans peine ; à vous qui allez, venir, escortée de nobles imbéciles, faire le parcours obligé du salon, j’offre de vous y guider, invisible comme fut notre amour.
Vous souvenez-vous toujours de la petite salle des Flandrins^ là, rougissante et poussée par tous ces nobles maîtres dont je suis l’imparfait rejeton, vous m’avez baisé, ma Princesse. Ce baiser du Louvre fut le premier et celui-là vous me l’avez donnée Las ! vous ne m’en donnerez plus d’autres.
Il faudrait beaucoup de politique pour que l’écrivain homme d’état par amour pût vous apporter les vieilles armes des Sars. Kaldéens et restaurer pour vous l’occulte gubernatif. Dieu vous.
accordera-t-il une grande aventure, il nous a donné du moinsun peu de son mystère pour y cacher notre double cœur.
En attendant, ma sœur, que vous ayez besoin de l’anneau de Gygès, du Thélème de Thot, voici mes yeux, réverbérant lemorne ennui de l’art qui meurt, eux qui réverbéraient autrefoisvotre regard d’Œlohite androgyne et de sœur amoureuse.
J’étale ici le secret battement de mon âme avec la résignation de ce prostitué que devient tout poète et ce mépris absolct de l’humanité terrestre que je vous ai enseigné par-dessus toutesmes autres leçons; afin que vous soyez un orgueil absolu.
Souvenez-vous, aux heures du Salon, de nos heures du Louvre,., c’est ici. Princesse, ma leçon et mon désir, unis.
JosÉPHiN PÉLADAN.
27 avril 1888.