CANDIDATURES ACADÉMIQUES
et de rendre des oracles. Aussi les compétitions étaient-elles des plus vives, dès qu'un de ces postes de gloire et de combat devenait vacant, et madame Necker se trouvait tout naturellement j nformée des préliminaires et des péripéties de ces batailles littéraires. Marmontel la tenait au courant de ses efiforts pour faire triompher la candidature de l'abbé Maury sur celle de Target \ et Buffon la prenait pour confidente de la colère que lui causait l'obstination de Bailly * à voter pour Sedaine ^.
De l'information à l'influence il n'y a souventpas loin et il était inévitable qu'on finît par lui attribuer sur les élections académiques elles-mêmes une action, sinon égale, au moins comparable à celle autrefois exercée par madame ^e Lambert ^, dont le marquis
1. Target, né à Paris eu 1733, mort à Paris en 1806, s'était acquis une grande célébrité au barreau. Il fut nommé de l'Académie française en 1785 et devint sous l'Empire membre de la cour de Cassation.
2. Bailly (Sylvain), né à Paris en 1736, membre de l'Académie des sciences, maire de Paris en 1789, mort sur Téchafaud, le 11 novembre 1793.
3. Sedaiue (Michel-Jean), né à Paris en 1719, mort en 1797, auteur de la Gageure imprévue et du Philosophe sans le savoir.
■ 4. Aune-Thérèse de Marguenat (ou Le Marguenat) de Courcelles, née à Paris en 1617, morte en 1733. FJUe
(VArgenson * disait qu'on n'était guère reçu à rAcadémie qu'on ne fût présenté chez elle ou par elle. Plus d'un candidat inquiet dut également se demander s'il avait pour lui le salon de madame Necker, et, par quelque démarche auprès de la maîtresse de la maison, s'efïorcer d'obtenir cet indispensable appui. Ce fut le cas de Dorât, le fécond et malheureux Dorât- dont cinq comédies, six tragédies, cinq poèmes, cinq romans et une quantité innombrable de pièces plus que
avait épousé le marquis de Lambert, officier de mérite qui devint plus tard lieutenant général, et tint jusqu'à sa mort un salon, un bureau d'esprit, disait-on, où se rencontraient Fontenelle, La Motte, d'Argenson. C'est elle qui donnait à son fils ce conseil assez spirituel : « Mon fils, ne commettez jamais que les sottises qui vous feront plaisir. Les Lettrées d'une mère à son fils, (ju'elle a publiées, contiennent cependant des préceptes d'une morale plus élevée.
1. René-Louis Voyer, marquis d'Argenson, né en 1604, mort en 1757, ministre des affaires étrangères de 1744 à 1747. Il a laissé, en plus de ses Mémoires, publiés en 1835, les Leçons d'un Ministre d'État. On l'appelait à la cour d'Argenson la bête pour le distinguer de son frère, le comte d'Argenson, auquel il n'était nullemen-t inférieur, mais qui passait pour plus aimable.
2. Dorât (Claude-Josepb)né à Paris en 1734, mortenl7S0. Il est fort heureux pour lui et pour la durée de son nom que certaine édition de ses Baisers, ornée de gravures, ait une grande valeur aux yeux des bibliophiles.
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légères, ont à peine sauvé le nom de l'oubli. Lorsqu'il posasa candidature à l'Académie, Dorât rencontra parmi ses ennemis les plus déclarés quelques-uns des encyclopédistes qui fréquentaient habituellement le salon de madame Necker. Ce fut donc à elle qu'il s'adressa pour triompher de leurs préventions, et, si je cite en entier cette lettre, c'est qu'elle montre assez bien le crédit littéraire dont, moins de six ans aprè s son mariage, était arrivée à jouir l'ancienne présidente de la petite académie de la Poudrière.
J'ai tant confiance dans vos bontés, madame, que je ne crains pas d'y avoir recours dans cette occasion. Il me seroit plus doux de vous devoir qu'à toute autre ; et voilà pourquoi je me hasarde avec une sorte de sécurité. Vous connoissez beaucoup d'académiciens ; ces messieurs ont autant de déférence pour votre goût que d'estime pour votre personne, et, si vous vouliez appuyer auprès d'eux le désir que j'ai d'être leur confrère, je suis sûr que leurs préventions ne tiendroient pas contre des démarches que vous auriez l'air de favoriser. Voilà douze ans que je m'occupe et que le public accueille mes travaux avec bienveillance. Ma famille m'a fait quitter ma carrière, où je serois très avancé aujourd'hui : j'ai cru trouver du dédommagement dans les lettres et suppléer i)ar elles à l'état que j'avois perdu. Point du tout; j'ai rencontré des oppositions cruelles et dont je ne peux deviner le principe ; des mœurs, de l'honnêteté, quelques autres avantages
qu'on ne cite pas, quand ils sont seuls, mais qui doivent valoir par le reste, tout cela n'est compté pour rien ; un évoque mes torts, ou affaiblit mes titres, et l'on a été à la veille de me préférer un homme qui n'est célèbre que par des noirceurs, des chutes et une fausseté d'autant plus coupable qu'elle a les dehors de la franchise. Je vous ouvre mon âme, elle est vraie, et la vôtre l'est trop, madame, pour se refuser à l'évidence des injustices qu'on m'a faites. Quel est l'académicien qui peut se plaindre de moi ? Je suis l'ami des uns, l'admirateur des autres, mes ouvrages sont semés de leurs éloges : au reste, madame, si vous vous intél'essez à moi, vous ne serez point tout à fait isolée ; le prince Louis S M- Duclos ^, l'abbé Voisenon * se sont plus d'une fois déclarés en ma faveur ; M. Thomas n'est sûrement pas contre; MM. Marmontel et Saurin n'ont nulle raison de m'en vouloir, et un mot de vous suffira pour les déterminer. Je sais qu'on a des vues sur l'abbé de Lisle*, mais il est plus jeune que moi, il
1. Il s'agit ici du fameux cardinal de Rohau que l'affaire du collier a rendu si célèbre. Il était, eu eliet, avaut sou élévation au cardinalat, connu sous le uom de prince Louis.
2. Charles Pineau-Duc les, né à Dinaa en 170J, mort à Paris en 1772, auteur des Mémoires secrets sur les règnes de Louis XIV et Louis X V.
3. Claude-Henri Fusée, abbé de Voisenon, né au château de Voisenon, près de Melun, en 1775, auteur de Poésies légères et de Contes qui ont été dernièrement réimprimés.
4. L'abbé Jacques Delille, né à Aigueperse en 1738, mort à Paris en 1813. Sa traduction des Oéorgiques parut eu effet en 1709; mais il ue fut uomuié de l'Académie qu'eu 1774.