‹ Le salon de Madame Necker: d'après des documents tirés des archives de Coppet (volume 2)Chapitre 6 sur 49 · I.E PRESBYTÈRE DE CRASSIBR · texte numérisé non relu

I.E PRESBYTÈRE DE CRASSIBR

gne sans attirer les regards. Dans ce petit pays oii tout le monde se connaît, où tout se voit, où tout se sait, le bruit ne tarda pas à se répandre que la fille du pasteur de Crassier était une personne accomplie, qui joignait fi tous les agréments de son seie les solides mérites de l'autre. Cette réputation amena bientôt au presbytère de Crassier d'assez fréquents visiteurs qui vinrent distraire la profonde retraite où, écrivaitelle plus tard, « elle avait passé son printemps ». Parmi ces vîsiteurS) les plus nombreux étaient de jeunes ministres qui, sous prétexte de suppléer M. Curchod dans ses fonctions pastorales et de monter en chaire à sa place, venaient pa'îser lA journée du dimanche à Crassier, et s'en retournaient à Genëvd ou à Lausanne le lundi. Attirés par la perspective d'une aussi agréable hospitalité, ces jeunes suppléants de M. Curchod ne se faisaient sans doute point beaucoup prier pour venir ainsi développer devant les fidèles de Crassier (qui ne soupçonnaient guère ce qui leur- valait ce renfort de prédicateurs) quelque texte tiré de l'Écriture sainte, et la fille du pasteur en titre du village ne dut pas avoir beaucoup de peine à obtenir la signature d'un petit papier par lequel Isaac Cardoini et G. Francilien, ministres du saint Évangile, s'engageaient « vis-à-vis de très aimable demoiselle Suzanne

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Curchod à venir prêcher à Crassier, toutes les l'ois qu'elle l'exigerait, sans se faire prier, solliciter, presser, conjurer, puisque celui de leurs plaisirs le plus doux était de l'obliger en tout© occasion ».

Comme Crassier est situé à une lieue environ de la rive du lac et que le coche de Genève à Lausanne n'y passait point, M. Curchod récompensait le zèle de ses suppléants en leur prêtant son cheval Grison qui les reconduisait à Genève, et, comme il fallait bien, d'autre part, renvoyer Grison et remercier de l'hospitalité qu'on avait reçue au presbytère, c'était, entre la jeune fille et les jeunes ministres, l'occasion d'une correspondance fréquente et enjouée à laquelle se mêlaient, de la part des prédicateurs, des galanteries parfois assez vives. J'ignore sur quel ton la Jeune fille leur répondait; mais son attitude n'échappait pas à toutes les censures; car un ami, plua ft-anc peut-être que les autres, lui disait sans ménage'meDt dans une lettre assez verte : « Vous avez beaucoup d'adorateur^, qui sous prétexte de prêcher pour monsieur votre père, viennent vous en conter. La saine raison ne dit-elle pas que, dès qu'ils ont prêché, vous devriez les chasser à coups de balai, ou vous tenir cachée ! »

Dois-je prendre un « balai » pour les mettre dehorj ï

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aurait pu répondre Suzanne Curchod à ce nouvel Alceste; et, sans la comparer à Céliraène, il ne semble pas qu'elle fut non plus d'humeur à ces expulsions brutales. Le plus déclaré de ces adorateurs qu'on lui reprochait n'était cependant pas un pasteur, mais une sorte de bel oa^ prit du cru, dont le vrai nom était Dariet-Defoncenex ; mais, probablement à cause de son âge, il signait toutes les épîtres en vers et en prose qu'il adressait à Suzanne Curchod du nom de Melchisédech, jusqu'au jour où, la jeune fille lui ayant fait observer que son inspiration était beaucoup plus païenne que biblique, il doubla son pseudonyme de celui d'Anacréon. Melchisédech-Anacréon accablait la Sapho moderne (c'était un des noms qu'il se plaisait à lui donner) de madrigaux dont quelques-uns valent bien ceux que nous verrons Marmontel rimer plus tard pour madame Necker. Il allait jusqu'à se croire autorisé par son âge à lui adresser ' des vers dont, même à toute autre que la fille d'un pasteur, l'expression aurait pu sembler un peu vive. On en jugera par les suivants, qui ne sont pas les plus hardis :

Cea yeux, cette gorge, ces traits.

Ce teint qui pénètre mon âme, Eom'aanonçant d'autres attraits, Me charme, m'émeut et m'eatlamme.

. D.3l.za..ïG00gle

SO LE 8AL0H DE UAfAUE MECKEa

Mon cœurronne mille désirs:

Mais votre étei-oelle morale.

Qui me fut loi^ours si Tetnle, Empoisonne. tous mes plaisirs.

Un autre jour, il lui racontait(toujoiirs en vers, bien entendu) un songe où il l'avait vue apparaître et où l'étemelle morale qu'on lui opposait avaitparudisposéeàse laisser fléchir. Voici comment se termine cette pièce assez libre :

Jegoûtoia un sort plein de channes; Rien ne traversoit mes désira.

Heureux, sans crainte et sans alarmes, Je m'enivrois dans les plaisirs.

Ne vous alarmez pas, Snzette, Vous ({rondâtes, l'amour se tut.

Mou sommeil aima sa conquête, Et mon réveil, votre vertu.

Bien des années après, celle qui avait accueilli ces hommages sans déplaisir, ne laissait pas de ressentir quelque embarras en repassant ces souvenirs d'une époque de sa vie où elle devait avoirpeineàsereconnaître.etellejustifiaitainsi à ses propres yeux, par une note écrite dans son journal, son ancienne indulgence. « Je n'avois guère alors le sentiment des bienséances; car ma simplicité m'empêchoit de les connaître, et j'avûis d'ailleurs la tête tournée par les éloges. »

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Il aurait fallu une tète plus solide que ne te sont, en général, les tètes des jeunes âUes pour que la sienne ne fût pas, en effet, tournée par tant d'hommages. Loin de se préoccuper des inconvénients que leur système d'éducation pouvait présenter, les parents de Suzanne Curchod semblent, au contraire, n'avoir cherché qu'à la produire sur un plus grand théâtre. Comme tout est en ce monde affaire de comparaison, ce théâtre fut celui de Lausanne. Si mes lecteurs, comme je le voudrais, n'ont pas dédaigné ce petit tableau de mœurs pastorales et vaudoises que nous a offert l'intérieur du presbytère de Crassier, ils trouveront également, je l'espère, quelque intérêt à la peinture de la vie littéraire et sociale de la ville de Lausanne, précisément à l'époque où Voltaire venait éclairer d'un rayon de sa gloire les rives encore obscures du lac de Genève. Il ne faudrait pas juger tout à fait de ces mœurs d'après les lettres enthousiastesque Voltaire écrivait de sa « petite cabine de Monrion >àd'Alembert et à Moncrif ■, alors que le souffle puissant de son génie avait en quelque sorte ranimé et soulevé de terre ce monde un peu endormi. On était accouru en foule aux représentations de son théâtre; on avait pleuré à la mort de Zaïre; on

1, Paradis de Mouci'îr, littérateur fraoçaîa, aé i. Paris en 1GS7, mort eu 1770.

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l'avait applaudi dans le rôle du bonhommo Lusignan, et il n'en demandait pas davantage pour proclamer ses deux cents spectateurs « d'aussi bons juges qu'il y en ait en Europe », en déclarant que « son beau pays romand était devenu l'asile des arts, des plaisirs et du goût, et que César ne prévoyait pas, lorsqu'il vint ravager ce petit coin de terre, qu'on y aurait' un j our plus d'esprit qu'àRo me, » Mais, malgré l'eotliousiasme avec lequel 11 parlait, au début, de ses quinze croisées donnant sur le lac, il n'avait pas tardé à vendre sa maison et à retourner aux Délices, pour y engager de plus près la bataille avec le Magnifique Petit .Conseil et le Vénérable Consistoire de Genève.

Près d'un siècle plus tard, Sainte-Beuve portait sur ce même pays romand un jugement bien autrement juste et modéré lorsqu'il disait. « Ce pays-ci est un pays bien à part. On n'y vit pas de la vie de la France ; on va peu à Paris et on ne s'en inquiète guère. C'est une vie en soi : la pente est tournée vers le lac. » Si, en 1837, on vivait en soi h Lausanne, et si la pente était tournée vers le lac, à plus forte raison en était-il de même en 1757, et l'on va voir qu'en dépit du brillant passage de Voltaire, l'horloge de ce petit mondeavait continué à retarder singulièrement sur celle du siècle et sonnait quel-

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quefois encore l'heure de l'hôtel de Rarabouillet.

A l'époque dont nous parlons, Lausanne, déchue de ses antiques privilèges de « ville impériale » et réduite à neuf mille habitants, jouissait, sous la domination un peu rude, mais énergique et intelligente, de Leurs Excellences de Berne, d'une tranquillité qu'auraitpuluienvier parfois sa voisine la libre Genève. Docile et résignée sous la domination d'un bailli qui lui était envoyé de Berne, la future capitale du pays deVaud servait de refuge à la noblesse du pays, qui commençait à s'ennuyer dans ses châteaux, où elle était dépouillée de toute autorité et de toug privilèges. Les représentants de ces vieilles familles féodales dont les noms élégants et sonores semblent faits pour le roman, les Senarclens, les Lois, les Lavigny, les d'Hermenches, habitaient de préférence le quartier de Bourg. Leurs vieux hôtels y subsistent encore avec leur façade noirâtre et leurs gais jardins dont la vue s'étend sur le lac. Ils avaient échangé l'existence batailleuse de leurs pères contre une vie oisive, facile et douce. De la noblesse, ils avaient perdu les droits et les exemptions; mais j'aime à. penser que quelquesuns avaient su atteindre ce rare idéalsi bien défini par madame de Charrière lorsque, dans les Lettres écrites de Lausanne, elle a peint, quelques

années plus tard, la même société ', — « J'imagine, disaitmadamedeCharrière.des gens qui ne peuvent devenir ni chanoines, ni chevaliers de Malte, et qui payent tous les impôts, mais qui se sentent plus obligés que d'autres à être braves, désintéressés, fidèles à leur parole ; qui ne voient point de possibilité pour eux à commettre iine action lâche; qui croient avoir reçu de leurs ancêtres et devoir remettre à leurs enfants une certaine fleur d'honneur, qui est àla vertu ce qu'est l'élégance des mouvements, ce qu'est la grâce à la force et à la beauté, et qui conservent ce vernis avec d'autant plus de soin qu'il est moins définissable, et qu'eux-mêmes ne savent pas bien ce qu'il pourrait supporter sans être détruit ou flétri. » En tout cas, ces derniers représentants de la féodalité vaudoise avaient abjuré de la noblesse la morgue et les préjugés. Par les belles "soirées d'été, ils se mêlaient au menu peuple, rassemblé sous les marronniers

1. fcabelle ou Arabelle van Tuill, van Soerooskerlien, »an Zuïleû, Qée aux environs de la Haye en 1740, morte à Colombier, près de Neuchatel, le 27 décembre 1805. Elle avait éjiousâ un (gentilhomme faudoia, M. de Charrière et alai^séptusieursceuvrescharmanteseiitreautresleaXettreA de Lausanne, et Caliste. Voir, sur madame do Chaisière, les ^tudea de Sainte-Beuve, dans ses Portraits de fenimea (édition 1870), et dans ses Portraits littérairea, T. HI (édition 1864).

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qui environnent la «athédrate; souvent ils ne dédaignaient pas d'entrer dans les rondes, et on les voyait danser aux chansons.

\ Sur les pentes de la colline où s'élève la ieille .' église Notre-Dame et le château des évêques, dans le quartier de la Cité, se réunissait à la même époque une autre société, celle des professeurs et des étudiants à l'académie ou au collège de Lausanne. Il est probable que la société du quartier de Bourg méprisait la société de la Cité, à cause de son peu de naissance, et que la société de la Cité méprisait celle du quartier de Bourg à cause de sa frivolité ; mais, la douceur des mœurs et une certaine bonhomie générale aidant, ces deux sociétés ne s'en mêlaient pas moins et se retrouvaient fréquemment dans des assemblées et dans des piqueniques, qui sont demeurés jusqu'à nos jours un des divertissements favoris du pays. Les jeunes filles de Lausanne avaient même créé entre elles une petite société qui portait le nom gracieux de Société du printemps. Les mères en étaient soigneusement bannies; mais les jeunes gens y étaient reçus. On y jouait aux jeux innocents, et on y contractait parfois aussi des engagements que le mariage venait consacrer. Il y avait loin, on le voit, de ces mœurs simples et honnêtes à cel Les, à la fois cérémonieuses et cor-

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romi»uea, de Paris ou de Versailles, et je crois qu'un peu d'ennui entra pour autant dans le départ de Voltaire que les petites tracasseries dont il fut à la fois la cause et la victime.

C'est à peu près vers le temps où ZoiVe et ^delaïde du Ouesclîn venaient d'être jouées sur lo théâtre de Monrion, que Suzanne Curchoil paraît avoir été amenée pour la première fois à Lausanne par ses paronts. On peut penser l'émoi que produisit dans un cercle aussi restreint l'apparition d'une jeune fille belle autant qu'instruite, dont on disait « qu'elle était supérieure à toutes les jeunes filles parle visage et à tous les jeunes gens par le savoir ». Vingt ans plus tard, un des correspondants de madame Necker (il est vrai que c'était un solliciteur) lui rappelait en cfâ termes le souvenir de cette apparition :

Lorsque j'étudiois en belles-lettres, à Lausanne, M. Darney, notre professeur, noua dtsoit que vous étiés * une exception de votre sexe par vos lumières,

1 1. Je me auia décida, ooa saoa béaitatioQ, â laisser aus DOmbreusea lettres que je citerai l'orthograplie du temps. Sans compter que ces lettres cooserveot mieux ainsi leur physionomie véritable, on remarquera que l'orthographe varie avec la condition sociale et avec l'âge des correspondants. Cest ainsi que les personnes qui tiennent à la bourgeoisie la mettent plus correctement que les grands

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