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lio:i et (lélrir lout ce lionl il s’étail abstenu.
Le danger d'ime telle conduite pour un gouvei nemenl est grand et un despote doit redouter la contagion d’un semblable exemple. Que deviendrait-il, si les autres sénateurs imitaient Thrasea, si les chevaliers imitaient les sénateurs, si tous ses sujets s'abstenaient? L’empire ne serait plus qu’une poignée de brigands campée sur le Palatin. Quoique Néron, qui avait des sentiments d’artiste, admirât Thrasea et l’eût d’abord ménagé, il comprenait la portée de la guerre honnête et déclarée que lui faisaient les stoïciens. Peu à peu ils allaient détacher de lui l’univers ; ils persuaderaient aux hommes immobiles d’attendre que leur maître tombât à terre, par .son propre poids ou par le poids de ses fautes. La peur prit Néron et il frappa. Ortes la persécution n’a fait que hâter le triomphe des idées qu’il
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redoutait. Mais ce qui prouve que Néron et ses amis avaient une intuition prophétique du danger, c’est que la chute de l’empereur est telle que l’eût pu souhaiter Thrasea lui-méme ; elle est le résultat, sinon prévu, du moins inévitable de la politique stoïcienne. Néron tombe, parce que ses sujets cessent de le soutenir.
Il n’est ni vaincu par une armée, ni renversé par un parti, ni assassiné par un conspirateur. Le monde, fatigué, se retire de lui; en pleine paix, quand Galba est encore en Espagne avec une seule légion, quand Vindex va être vaincu en Gaule, Néron, pris de vertige au sommet de cette puissance qui n’a plus de base, se pnicipite lui-méme , s’abandonne lui-méme , s’exécute lui-méme,' arrachant peut-être un .souriceaux stoïciens qui lui avaient survécu.
Ainsi s’explique la persécution subite de ■Néron contre les stoïciens : il répond à leur
guerre sourde par une guerre déclarée, à l’abstention par l’assassinat. Sa vengeance atteint d’abord les deux précepteurs qui l’ont conduit dans le piège et qui ont prété tant de force aux stoïciens. Burrbus, pris d’un mal de gorge, est soigné par un médecin que lui envoie Néron ; sa gorge, touchée par une plume, enfle, se décompose et ne laisse plus passer l’air. La plnme était-elle empoisonnée? Burrhus le laissa croire, car, lorsque Néron vint s’asseoir au chevet du mourant et lui demanda comment il se trouvait : « Bien, » lui répondit Burrbus, et, sans un adieu, sans un regard, il se tourna du côté de la muraille. Sa mort excita des regrets universels ; ses vertus furent célébrées par la douleur publique. Sénèque doit mourir à son tour, impliqué dans la conspiration de Pison. Il vivait dans la retraite, pratiquant le mépris des richesses, au milieu
des biens immenses qu’il avait offerts en vain à Néron, buvant l’eau d’une source, mangeant des fruits sauvages, dormant sur une couchette si dure qu’elle ne gardait pas l’empreinte de son corps, rachetant ses faiblesses par l’ascétisme, calmant ses remords par la méditation et 1e sacrifice : c’était une véritable pénitence. L’ordre de se tuer le trouva prêt : il se fit ouvrir les veines et loua la jeune et belle Pau-, line, sa femme, qui voulut partager librement son sort. Les émissaires de Néron bandèrent les blessures de Pauline, qui conserva toute sa vie la pâleur de la mort. Quant à Sénèque, comme le sang coulait à peine de son corps exténué par le jeûne, il se fit trancher les veines des pieds, puis celles des jarrets, et, comme il ne réussissait pas à rendre l’âme, il se fit porter dans son étuve et suffoqua après avoir invoqué Jupiter Libérateur et dicté un dernier
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discours. De même, Lucain, son neveu. Espagnol jusqu'au bout, usait de son dernier souffle pour réciter ses propres vers, où il décrivait la mort d’un soldat.
Les victimes se multiplient autour de ces illustres victimes. La conspiration de Pison, acte fatal d’un étourdi, qui servit à perdre plus d’innocents que de conspirateurs, fut le prétexte des fureurs de Néron.
Déjà Silanus, Cassius, P.ubellius Plauius ont
péri ; Latéranus se laisse égorger sans mot dire par un tribun qu’il sait son complice. Tandis que les stoïciens et leurs amis sont exilés en foule, formant dans les îles de véritables colonies, leurs chefs doivent mourir : ils s’en réjouissent, car ils veulent laisser de grands exemples; les femmes luttent d’héroïsme avec leurs pères et leurs maris, comme le feront bientôt les femmes chrétiennes. Barea Soranus
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et sa fille Servilia quittent la vie en proclamant que le trépas est la délivrance. L. Vêtus, Sextia, sa belle mère, Pollutia, sa filie, enveloppés de longs vêtements, plongés dans des baignoires disposées à dessein, se font ouvrir les veines à la même heure et attendent la mort en se regardant avec tendresse : chacun demande aux dieux d’expirer le premier, pour ne point survivre, fût- ce de quelques minutes, à ceux qu’il chérit. Le ciel juste les rappelle dans l’ordre de la nature. Enfin Thrasea, cité devant le sénat, refuse de se défendre et de démentir ainsi sa politique d’abstention. Il attend son arrêt dans le beau jardin qu’il cultivait lui-même, entouré de ses parents, de ses amis, de femmes vertueuse et charmantes, donnant à Perse, son neveu, ses fiers conseils, discutant avec le philosophe Démétrius, s’entretenant aussi tranquillement que Socrate dans
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sa prison. On apprend la condamnalion : les larmes éclatent, Thrasea les calme et les contient; il défend à sa femme d’imiter sa mère, la célèbre Arria ; il faut qu’elle vive pour protéger leur fille dont l’époux n’est condamné qu’à l’exil. Il abrège ses adieux, tend les bras au médecin, et, quand le sang a coulé jusqu’à terre, il fait approcher le questeur qui lui a signifié son arrêt : « Offrons, lui dit-il, cette a libation à Jupiter Libérateur. Regarde, jeune (c homme, car tu es né pour des temps où il a convient d’affermir son âme par des exemples « de constance. » Puis, comme la mort était lente à venir cl comme il souffrait cruellement, il se tourna vers le philosophe Déinéirius...
Le récit de Tacite s’interrompt ici avec le dernier livre de ses Annales. Par une fatalité intelligente, ce fragment, semblable à un
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temple antique que la ruine rend plus grandiose, clôt riiistoire de la persécution des stoïciens. Rien n’affaiblit l’impression de celte scène immortelle ; car le dénoûment du drame se perd dans une clarté sereine et dans l’inlini.
Qui croira qu’un sang si noblement versé ait été inutile? Qui osera dire que celte suite de beaux trépas, de témoignages confirmés jusqu’à la mort, d’héroïsme tranquille, n’ait point été féconde? Qui doutera que tant de sacrifices faits publiquement au devoir, à la patrie, à l’honneur, n’aient remué toutes les âmes, à Rome «
comme dans les provinces et jusqu’aux confins du monde? Ce sceau apposé à des carrières pures, celte abnégation de consciences convaincues, étaient une leçon propre à enflammer les générations plus jeunes. Les stoïcienségorgés par Néron léguaient à la postérité ce qu’il y a de plus grand parmi les hommes, l’image
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d’une belle vie couronnée par une belle mort.
Ainsi deux mouvements parallèles se produisaient dans la société romaine, deux doctrines proclamaient la dignité morale et la liberté absolue de l’àme, deux partis, s’appuyant sur la beauté du sacrifice, présentaient, sans se défendre, leurs poitrines nues aux tyrans. Les stoïciens et les chrétiens étaient inconnus les uns aux autres; un jour les uns absorberont les autres, mais, à cette époque, ils ne s’étaient point rencontrés. En vain, a-t-on voulu rapprocher Sénèque de saint Paul; on l’a fait sans preuves et sans vraisemblance. Le double courant est bien plus remarquable, puisqu’il n’esl point combiné : il agit à la fois en haut et en bas de la société. Le stoïcisme, qui se répand dans l’aristocratie, dans les familles riches, lettrées, fait des conquêtes rapides et triomphe le premier; le christianisme, qui s’adresse aux
pauvres, aux esclaves, à ceux qui désespèrent, doit soulever peu à peu toutes les couches sociales; son triomphe sera long, mais plus durable. Les stoïciens préj)arent le siècle des Antonins ; ce ne sont plus alors les ministres qu’ils ont conquis, ce sont les souverains euxinômes. Les chrétiens préparent l’avénemenl de Constantin et étendent sur le monde non pas une doctrine abstraite et rigide, mais une religion qui console, parce qu’elle ajoute au devoir l’espérance, à la morale la charité. Il ne faut qu’une génération aux stoïciens pour voir se ■ succéder Nerva, Trajan, Hadrien, Antonin, Marc-Aurèle; il faut trois siècles aux chrétiens pour planter la croix sur le Palatin. Trente ans après Néron, la philosophie s’assied sur le trône pour inaugurer le règne de la sagesse, la conscience dans le pouvoir, l’adoption par estime et la succession par ordre île vertu.
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Caligula el Néron, messieurs, sont deux princes méconnus el pleins d’esprit, car ils ont admirahlemenl compris le prestige divin d’un César el l’étendue de la bassesse humaine ; ils ont voulu prouver tout ce qu’un peuple peut supporter el même ce qu’il est capable d’aimer. La postérité, dans ses jugements trop sommaires, les appelle l’un el l’autre des monstres et croit avoir tout dit. Mais les lois générales qui président aux races et aux espèces nous persuadent qu’il n’y a point de
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monstres ; il y a de grandes maladies, d’immenses faiblesses, des déformations inouïes, produites sur des êtres semblables à nous par un pouvoir qui seul mérite d’être qualifié de monstrueux.
Néron était une intelligence nette et hardie, qui, dès le premier jour, avait pénétré le secret de l’empire; il avait compris toute la philosophie de la loi du plus fort, dont la nature lui montrait des applications si claires. Quand le lion a faim, il tue; quand on trouble sa source, il lue; quand on le réveille, il tue; s’il a peur, il tue; s’il est en gaieté, sa gaieté même est funeste et peut donner la mort. C’est l’état primitif, c’est la nature chantée par les poètes dans sa belle naïveté; aussi les poètes ne manquent-ils pas d’appeler le lion le roi des animaux. Pour un César, les choses étaient plus simples encore; il n’avait qu'à
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faire un signe, on tuait pour lui; bien mieux, celui qui le gênait se tuait lui-môrne, et, dans sa reconnaissance, couchait sur son testament le maître qui l’avait débarrassé du fardeau de la vie.
Néron, d’ailleurs, avait pour s’instruire les traditions de ses prédécesseurs, les proscriptions d’Auguste, les procès de Tibère, les massacres de Caligula, les assassinats des Césaricns et de Claude ; il avait les avertissements de Sénèque qui lui conseillait la sagesse, la douceur, la clémence, en lui rappelant qu’il était au-dessus des lois, égal aux dieux, planant sur la tête des hommes, comme le soleil éclaire le monde ; il avait les dogmes nouveaux de la religion romaine qui lui ouvraient le ciel par l’apothéose, et ce culte enivrant qui produit l’infatuation, élève l’égoïsme jusqu’au vertige, gonfle l’ame jusqu’à cette explo-
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sion -d’orguoil qui est une vérilalilc folie.
En troisième lieu, Néron sortait d’une famille populaire, où le premier devoir était de paraître un adorateur de la liberté, un défenseur des institutions, un ami des citoyens, un serviteur de la multitude, c’est-à-dire un prétendant accompli. Sa mère lui avait appris de bonne heure à étudier son rôle ; elle l’avait formé par ses exemples ; elle l’avait laissé s’échapper souvent du Palatin pour se mêler à la canaille dont le petit-fds de Germanicus devait être l’idole ; elle en avait fait un acteur consommé, d’un sang-froid précoce, toujours en scène ; elle lui avait répété les préceptes d’Auguste sur l’art de régner et montré que le plus habile empereur est le plus grand comédien.
Enfin, Sénèque et Burrhus lui avaient enseigné consciencieusement les doctrines d’un
prince libéral, la théorie de la sagesse, la praliifuede quelques vertus stoïciennes ; ils avaient été touchés de son génie et de sa docilité ; ils avaient pris le pouvoir de ses mains ; ils lui avaient soufflé des mots heuieux ; ils l’avaient excité contre les ministres de Claude et mis en défiance contre Agrippine, sans prévoir que leur disciple pousserait la logique jusqu’à empoisonner liritannicus et tuer sa mère. Cn effet, à dix-huit ans, il conspire avec Locuste; à vingt-deux ans, il s’émancipe par le parricide.
Tout fut accepté, e.xcusé, justifié par un peuple prévenu. Rome était heureuse, parce que le souverain, livré à ses plaisirs, à ses premières amours et aux emportements secrets de la jeunesse, abandonnait l’exercice du pouvoir à quelques hommes de bien. L’art de cette époque exprime fidèlement l’état des esprits et