LA MÈRE DE NÉRON
La seconde Agrippine, fille de Germanicus, esl une figure altière et souveraine. Cette femme extraordinaire, dont l’intelligence servait si bien l’ambition et dont la beauté cachait mai l’âme virile, a joué un rôle insigne dans l’histoire. Elle tenait de ses parents les dons les plus opposés : de sa mère, Agrippine, la fermeté, un caractère indomptable, une opiniâtreté qui ne se pliait ni à l’obéissance ni au silence ; de son père, Germanicus, le goût de plaire aux honnêtes gens et la pas-
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sion de la popularité ; de sa grand’ mère , Julie, l’esprit, l’orgueil aristocratique et une audace effrénée ; de son aïeul. Agrippa, une énergie mâle et en quelque sorte plébéienne, le sens des affaires, l’aptitude à bien administrer.
Elle était née à Cologne l’an 16 de l’ère chrétienne. Le souvenir de ses premières années était un mélange d’impressions brillantes et lamentables : d’une part la grande situation de son père sur les bords du Rhin, la vie des camps, le retour triomphal à Rome sur le char qui montait au Capitole, le voyage en Orient et le gouvernement de Syrie ; d’autre part les souffrances et la mort de Germanicus, un cortège funèbre à travers le monde, les cendres rapportées par une veuve en babils de deuil, enfin les persécutions subies par sa
mère avec une amertume, une violence, des
imprécations qui s’étaient gravées dans la mémoire de la jeune fille.
Ixirsque la veuve de Gerraanicus fut exilée, exil qui précédait à peine la mort, la jeune Agrippine fut recueillie par Ântonia, sa graiid’mère paternelle. A douze^ns, elle fut mariée par Tibère, qui choisit pour elle un neveu d’Auguste, Cn. Domitius Ænobarbus, homme d’un caractère farouche, redouté de ses contemporains, qui avait tué un affranchi parce qu’il ne voulait pas boire à son gré, crevé l’œil à un chevalier romain en plein forum, écrasé sur la voie Appienne un enfant trop lent sur lequel il avait lancé son char. Plus tard, accusé d’inceste avec sa sœur Lépida, il ne fut sauvé que par la mort de Tibère, le grand justicier. Après neuf ans de mariage, Agrippine mil au monde Néron, le jour môme où Tibère expirait, comme si l’âme du tyran quit-
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LA MÈRE DE NÉRON T.r,
tait une dépouille usée pour entrer dans le • corps d’un tyran plus exécrable encore. A ceux qui le félicitaient, Domitius répondit : « D’Agrippine et de moi, il ne peut rien naître que de monstrueux et de funeste au peuple romain. » On prétend aussi qu’Agrippine, entendant les devins prédire que son fils régnerait, mais qu’il la ferait périr, s’écria : « Qu’il me tue, pourvu qu’il règne ! » Ce cri dévoile la profondeur de son ambition.
Appelée bientôt par son frère Caligula à partager sa grandeur , ses débauches , sa couche et les honneurs divins, Agrippine ne s’étonna ni de l’inceste, ni de l’éclat de la toute-puissance, l.’exemple des vertus maternelles et la gloire si pure de Germanicus n’étaient ni un frein, ni une cause de remords. Le crime devenait une preuve plus enivrante ■ d’un pouvoir élevé au-dessus des lois et au-