OD E RÉCITÉE A LA COMÉDIE FRANÇAISE
par MADEMOISELLE RACHEL
le 6 janvier 1854
La Muse.
r euple, écoute la voix de la Muse héroïque. Pensive et recueillie et tout émue encor, Je viens chanter Corneille, et sur son front stoïque Étendre cette main qui tient des sceptres d'or.
Car son esprit vivant dans ma veine circule, Et de l'éternité montrant déjà le sceau, Le jour où je naquis déesse, comme Hercule J'étouffai les serpents autour de mon berceau.
LE SANG DE LA COUPE. Il/
De sa tête vouée aux sublimes délires, Calme, je m'élançai telle que tu me vois, Et déjà, pour dompter les clairons et les lyres, Portant les ouragans épiques dans ma voix.
O Français, devant vous, sur ce même théâtre Où les penseurs, à qui j'enseigne ma fierté, Chantent en vers divins leur poëme, idolâtre De l'honneur, du devoir et de la liberté;
Sur cette même scène où, tendre et familière, Et me tendant ses mains en m'appelant sa sœur, La grande Comédie, amante de Molière, A démasqué le vice et fait voir sa noirceur,
Sur ce champ de bataille où notre voix profonde, Ressuscitant les morts dans la nuit du tombeau, Évoque, pour servir d'enseignement au monde, L'Histoire secouant son glaive et son flambeau;
Dans ce souverain temple ouvert à la pensée, Nos devanciers cherchaient encor leur talisman, Et dans leur fiction froidement insensée Égaraient au hasard des héros de roman.
Jeux bouffons sans gaîté, drames sans épouvante , Leur fantaisie en vain s'agitait : pas un cri Sorti d'une poitrine émue et bien vivante! Et celle qui nous jette un sourire attendri,
La Vérité, vers qui notre désir s'élance, Levant ses yeux d'azur vers le ciel étoile, Honteuse, et s'accusant de garder le silence, Sanglotait tristement sur son miroir voilé.
Enfin je suis venue, apportant la lumière. Un soir... ô grande voix du peuple! ô souvenir Toujours éblouissant de ma grandeur première, Que se rappelleront les peuples à venir !
Regardez, c'est l'Espagne amoureuse ! Quelle âme A tant de passion oppose la vertu?
Toi qui mets tes deux mains sur ton sein plein de flamme Pour garder avant tout l'honneur, qui donc es-tu?
Quel heureux charme a pris cette salle étonnée ! D'où venez-vous, effroi, pitié, vous, tendres pleurs, Émotion? Le Cid a paru, je suis née!
Le ciel s'ouvre, battez des mains, jetez des fleurs !
Au gré de mon poëte, espagnole et romaine, J'éveille les guerriers de leur sommeil jaloux. Je m'appelle Camille, Emilie et Chimène : Famille de héros, nous voici, levez-vous!
Rodrigue, ta maison veut un fils digne d'elle! Amant sans forfaiture et soldat sans effroi, Qu'il saigne, et sers d'un cœur également fidèle Ton père et ton pays, ta maîtresse et ton roi !
Toi, Rome te regarde, immole-lui ta race ! Va combattre ton frère ! et toi, vieil empereur, Efface pour jamais la victoire d'Horace, Aux pieds de la clémence immole ta fureur!
Toi, Polyeucte, viens, nouveau-né du baptême! Ne songe en t'inclinant, humble, dans le saint lieu, Qu'à prendre ta patrie avec tout ce qui t'aime Pour faire un holocauste à mettre aux pieds de Dieu !
Et, plus nous avancions vers les horizons vastes, Austères, et toujours pour le bien travaillant, Chacun, en écoutant nos voix enthousiastes, Se sentait devenir meilleur et plus vaillant.
Oui, telle fut notre œuvre, ô mon père, ô Corneille ! Et maintenant, où sont les pâles envieux? Qu'importent aujourd'hui les douleurs de la veille, Et ceux qui te mordaient, lion devenu vieux?
Qu'importe si jadis, lorsque l'âge sinistre Jetait sur toi son ombre et te glaçait enfin, Toi dont César-Auguste aurait fait un ministre, Tu t'écrias un jour : « L'auteur du Cid a faim ! »
Les siècles t'ont vengé, Titan rival d'Eschyle, Et, lorsqu'ils nommeront tous les victorieux, Se rappelleront moins la crinière d'Achille Que tes souliers de pauvre et leurs trous glorieux
Et moi pieusement, d'une main ferme et juste, En disant à nos fils : « Comme lui vous vaincrez, » J'ai caché tes haillons sous une pourpre auguste Et couvert tes cheveux de ces rameaux sacrés!
La Gloire de Molière
ODE RÉCITÉE AU THÉÂTRE DE L'oDÉON
le ij janvier 185 1.
La Poésie. Mme Roger-Solié.
La Comédie. Mlle Sarah Félix.
Le Drame. Mme Marie Laurent.
Akeste. M. Bouchet.
\ji\ rideau devant lequel sont groupées les trois Muscs de la Poésie, de la Comédie et du Drame.
La Poésie.
leuple, je suis la Poésie.
Ma lyre, en horreur aux méchants, Vibre, et ma sainte frénésie Laisse, comme un flot d'ambroisie, Déborder la source des chants.
En ce jour où naquit Molière, Je viens, au doux son de mes vers, Sur sa tête aux dieux familière, Au lieu de roses et de lierre, Poser ces lauriers toujours verts.
Car, depuis le siècle d'Astrée, Nul parmi ces audacieux Que je redoute et que je crée, N'a mieux su la langue sacrée Empruntée au rhythme des cieux.
Et moi qui descends d'une cime Et qui naquis sur un autel, Ame du mètre et de la rime, Je veux voir sur son front sublime Briller le feuillage immortel.
Et sous mes pieds, soeur du poëte, Foulant les trésors, dédaignés Pour une plus noble conquête, J'entrelacerai sur sa tête Ces rameaux, de soleil baignés.
La Comédie.
Peuple, je suis la Comédie, La Muse au sourire effronté, Que fuit la sottise, assourdie Aux carillons de ma gaîté.
Je suis la fille prophétique Qu'un vendangeur, sous le ciel bleu, Promenait jadis par l'Attique, Ivre, et taché du sang d'un dieu!
Et, comme un roi foule en sa gloire Un pavé d'or et de lapis, Je posais nus mes pieds d'ivoire Sur le chariot de Thespis!
Cruelle, avec Aristophane, Contre les noms les plus vantés, J'ai même de mon vers profane Raillé les dieux épouvantés.
Le doux Ménandre fut mon hôte, Et mon babillage malin A consolé le rêveur Plaute A la meule de son moulin.
C'est à moi de chanter Molière! .
Moi, la Muse aux graves leçons, Qu'il a trouvée aventurière, Errante à travers les buissons!
Oh! par les bourgs et les villages, Prodigues, rieurs, affamés, Dans tous ces fiers vagabondages Combien nous nous sommes aimés!
Et lorsque mon tambour de basque Chantait de ses clochettes d'or, Quel monde charmant et fantasque Nous suivait, qu'on admire encor!
Fous à l'habit rayé de rose, Pierrots, Jodelets et Scapins, Gérontes à face morose, Pages, laquais et galopins;
Clitandres à perruque blonde, Agaçant d'un sonnet fleuri Leur Angélique sans seconde, A la barbe d'un vieux mari ;
Grandes soubrettes, belles filles Accortes sous leurs bavolets, Sganarelles et Mascarilles Empereurs des fourbes valets!
Le fat ivre de sa duchesse, Le provincial de la cour, L'avare ivre de sa richesse, Et les enfants ivres d'amour!
Femmes coquettes et savantes, Sots médecins, pédants fripés, Couples épris, folles servantes, Tuteurs jaloux, maris trompés!
Oh ! combien dans nos jeux sévères, Avec les amours échansons, Nous avons puisé dans nos verres Le vin de France et les chansons !
lift LE SANG DE LA COUPE.
Je fus sa première maîtresse!
Et si pour le peuple, enchanti Dans un souvenir d'allégresse, Molière doit être chanté,
Cest par moi, c'est par mon délire!
Car, bohémienne du ciel, Molière me doit son sourire, Et ce sourire est immortel!
Le Drame.
Pour moi, peuple, je suis le Drame.
C'est à moi, non pas à ma soeur, De louer le hardi penseur Qui leva les voilas dz l'âme.
Les grands types qu'il nous fait voir Vivants, dans ses portraits magiques, Sont terribles sans le savoir, Et plus sûrs de nous émouvoir Que tous les demi-dieux tragiques.
Le vice, qu'il est parvenu A nous faire voir si risible, Nous frappe d'un trouble inconnu ; Tant le cœur humain mis à nu Devient un spectacle terrible.
Cœur divin et supérieur A toute haine vengeresse, Souvent son visage rieur N'est que le masque extérieur D'une inconsolable tristesse.
S'il m'a fait sourire, en souffrant, D'un amour qui, par ses alarmes, Est si ridicule et si grand, Arnolphe, aux pieds d'Agnès pleurant, Me contraint de verser des larmes.
Quand l'Avare blessé grandit Et s'en va battant les murailles, Méprisé d'un fils qu'il maudit, Harpagon me laisse interdit Et fait frissonner mes entrailles.
Enfin, par un lâche avéré Trompé sans pudeur ni scrupule, Quand je le vois désespéré, Georges Dandin déshonoré Ne me paraît plus ridicule.
Tartuffe et don Juan, tortueux Jusqu'à la basse apostasie, M'emplissent d'horreur tous les deux, Avec le sourire hideux Du vice et de l'hypocrisie.
Et quand je vois le grand moqueur, Alceste à l'âme surhumaine, Dont un froid sourire est vainqueur, La colère me monte au cœur Contre la froide Célimène.
Molière, privilégié,
Plaisante d'une âme attendrie,
Et c'est au moins pour la moitié
Que la terreur et la pitié
Se mêlent à sa raillerie.
C'est à moi, chantre des douleurs, De m'agenouiller sur la pierre, Pour consacrer ces pâles fleurs Et ces lauriers baignés de pleurs Sur le front du divin Molière.
La Poésie.
Oui, tous les arts humains, toutes les poésies
Qui savent nous charmer En mêlant la sagesse aux vives fantaisies,
Le peuvent réclamer.
Il sut épanouir les brillantes peintures
Filles d'un ciel serein, Et couler d'un seul jet d'immortelles figures
Dans un moule d'airain.
Sous les grands plafonds d'or il nous montre les rages
Des amours mensongers, Et nous fait voir après dans de frais paysages
L'idylle des bergers.
Mes sœurs, puisqu'en son œuvre où la pensée ondoie
Comme les vastes flots, Renaissent tour à tour l'ivresse de la joie
Et celle des sanglots,
Ne nous disputons pas sur le masque et la lyre,
Et que toutes nos fleurs Parent son monument : il eut le don du rire
Avec le don des pleurs !
Mais, reines du théâtre, ô troupe familière,
Laissons parler celui En qui, fils adoré des veilles de Molière,
Tout son génie a lui,
Alceste, ce sauvage à la fois rude et tendre,
Qui, les yeux éblouis Des seules vérités, les a fait même entendre
Au siècle de Louis!
Un jardin. — Les comédiens, sous les costumes des personnages des comédies de Molière, sont groupés autour de son buste. Un comédien, représentant Alceste, s'avance et récite les strophes suivantes :
Le Comédien.
O Molière! homme simple et sublime génie, Qui fis l'honnêteté maîtresse de tes vers, Toi qui, sans les haïr en leur ignominie, Châtias jusqu'au sang les sots et les pervers!
Tant que tu combattis selon la destinée, La basse hypocrisie habile aux trahisons, Avec la calomnie à ta perte acharnée, Goutte à goutte sur toi distilla ses poisons.
Et lui-même, Louis, qui t'aima pour la France, Conquérant comme lui calme et victorieux, Autant que Scipion avait aimé Térence, Ne te protégea pas contre les envieux.
C'est à peine s'il put dans la funèbre enceinte, Lorsque enfin le trépas glaça tes yeux pâlis, Obtenir par prière un peu de terre sainte Où tes restes mortels fussent ensevelis !
Les mêmes ennemis qui te jetaient ces fanges Et qui le condamnaient sur un ton solennel, T'accablent à l'envi d'honneurs et de louanges A présent que tu dors du sommeil éternel.
Car à moins que Molière une autre fois renaisse, Armé du fier regard qui les a tant troublés, Ils ne redoutent plus que nul les reconnaisse Sous les habits d'emprunt dont ils sont affublés.
Mais comme on voit soudain frissonner d'épouvante Les monstres de la nuit sous l'éclair d'un flambeau, S'ils voyaient devant eux ta figure vivante Paraître en soulevant la pierre du tombeau,
Combien de ces menteurs montrant pour ta mémoire Une admiration de luxe et d'apparat, Qui taxeraient tes vers d'impiété notoire Et t'iraient dénoncer au prochain magistrat!
Car ils existent tous, ces corrupteurs serviles Que tu dévisageais de ton ïambe ardent, Prévoyant que le vice est, dans nos grandes villes, La lime où le génie use sa forte dent!
L'hypocrite a toujours le rubis sur la lèvre Et sait cacher l'horreur de ses profonds desseins; Avec sas lingots d'or Josse est toujours orfèvre, Et nos grands méiecins sont toujours... médecins.
En morale, en science, hélas! ce qui nous mène,
Depuis Marphurius ne change pas encor.
Le cœur vous en dit-il d'épouser Dorimène?
C'est toujours comme au temps du bonhomme Alcantor.
Geronimo dira, fidèle à sa doctrine :
« Mariez-vous ou non, tous les deux sont aisés. » Mais Alcidas reprend, le fer sur la poitrine : « Je vous tue à l'instant si vous ne l'épousez. »
Pour ces grimauds qu'ensemble un jour nous rencontrâmes. L'habit seul a changé de leur esprit banal : Mon Oronte au sonnet gâche des mélodrames, Et Monsieur Trissotin signe au bas d'un journal.
Thomas Diafoirus fait de l'anatomie
Dans de mauvais romans qu'il nous faut avaler ;
Le docteur Sganarelle entre à l'Académie,
Quant à Monsieur Tartuffe... il n'en faut point parler!
Ton don Juan raille encore, après Monsieur Dimanche, Son vieux père qui parle, un pied dans le cercueil ; Mais il porte un poignet retroussé sur la manche, Le stick dans la main gauche et le lorgnon dans l'oeil.
Si Scapin fait toujours ses fredaines antiques, En ce temps sérieux il sait qu'il les paiera, Joueur de trois pour cent sur les bruits politiques, Et protecteur des arts le soir à l'Opéra.
Enfin le vieux Paris cache toujours cet antre Où le pâle Harpagon achète à réméré.
Le père à ce comptoir est souillé dès qu'il entre, Et le fils qu'il maudit en sort déshonoré.
Non, non, rien n'a changé! c'est toujours le grand nombre Pour atteindre aux sacs d'or foulant aux pieds l'amour, La timide vertu cachée au fond de l'ombre Et le vice insolent qui s'étale au grand jour !
Dorimènc, Angélique, ô belles créatures, Démons à l'âme froide, à l'œil suave et doux, Combien ont de grands cœurs étouffé vos ceintures, Que d'hommes tomberont les yeux levés vers vous !
Onde folle et changeante, insaisissable flamme ! Cœurs sans cesse tournés vers le fruit défendu ! Combien se sont fiés à l'honneur d'une femme Et se sont réveillés sur leur bonheur perdu !
O problème où se perd la raison révoltée ! Chaos abominable en ces riches accords ! Quand il crut vous donner une âme, Prométhée Anima seulement le marbre de vos corps !
Mais, q\ie dis-je ! pardonne, ô poëte, ô Molière ! Philinte et Léonor, épris du vrai bonheur, Henriette, Éliante, Elmire noble et fière, Gardent comme un rempart la décence et l'honneur.
Ariste est de tout point le vrai sage ; Clitandre, Cœur sans détour, épris d'un honnête entretien, Reste sincère et franc sans cesser d'être tendre, Et, sans forfanterie, il est homme de bien.
Chrj-sale, en défendant sa guenille si chère, Défend l'oeuvre divine en ses naïfs accens : En Dorine et Toinette, humbles docteurs sans chaire, Veille ton redoutable et sublime bon sens.
O grand esprit qu'il faut remercier sans cesse! Toi qui portais ton œuvre avec des bras d'Atlas, Toi-même en la voyant tu fus pris de tristesse, Un pleur mouilla tes yeux, tu murmuras : Hélas!
Et pour nous détourner des images fatales,
Tu créas ces fronts purs et ces types charmants,
Fantômes adorés, figures idéales
Qui nous font croire encore aux nobles sentiments !
Oui, tous les verts lauriers et toutes les couronnes, O Molière, sont dus à ton grand souvenir, Et tes vers inspirés, des leçons que tu donnes Enchanteront encor les siècles à venir.
De ce ciel poétique où resplendit ta gloire, Vois, d'un œil indulgent, épris de ta raison, Se réunir ici pour fêter ta mémoire Les derniers serviteurs venus dans la maison !
Couronnement du buste. — Apothéose.
La Muse des vingt ans