ÉCRITE POUR UNE REPRÉSENTATION DONNÉE AU BÉNÉFICE DES PAUVRES
La Comédienne.
\J cœurs toujours ouverts, dont la pitié si tendre Va chercher le malheur pour mieux s'en souvenir, Écoutez-moi : c'est lui que vous allez entendre, Je suis la voix de ceux qui veulent vous bénir.
Eux à qui le Seigneur donna pour seules armes L'humble foi du croyant qui le prie à genoux, Pour vous remercier ils n'avaient que leurs larmes, Ils m'ont dit en pleurant : « Vous parlerez pour nous.
Aussi je viens vous dire au nom des pauvres mères Dont le calme sourire, aujourd'hui triomphant, Hier dissimulait des angoisses amères :
« Merci, car c'est à vous que je dois mon enfant ! >i
Je viens vous dire, au nom de toutes les familles Pour lesquelles demain, grâce à vous, sera beau : « Merci pour les enfants et pour les jeunes filles, Merci pour les vieillards courbés vers le tombeau !»
Je viens vous dire au nom de celui qui déploie Au-dessus de nos fronts le ciel immense et bleu : « En plaisirs, en bonheur, en délires de joie On vous rendra cet or que vous prêtez à Dieu ! »
Car le pauvre, c'est lui. Sublime poésie Que lui-même enseigna pour guide à la vertu ! Celui qui donne au pauvre un pain, le rassasie, Celui qui donne au pauvre un mantea'i, l'a vêtu !
Mais ce pauvre, la chair de sa chair, et qu'il aime Avant tous, l'indigent que le Christ appela A s'asseoir dans le ciel à côté de lui-même, N'aura besoin de rien tant que vous êtes là!
C'est l'hiver. Tout gémit dans la pauvre demeure. Auprès de son vieux chien qu'il vient de rudoyer, Le père tout pensif se tait, et d'heure en heure Le pain manque à la huche et le bois au foyer!
Les petits, secouant leur chevelure blonde, Disent: «Qui soutiendra nos pas, faibles roseaux, Si vous nous oubliez, mon Dieu, maître du monde, Qui donnez leur pâture aux petits des oiseaux ? »
La mère, elle, tressaille en faisant la toilette De sa fille, et jetant, de larmes arrosé, Un œil de désespoir sur l'enfant qu'elle allaite. Le berce avec terreur sur son sein épuisé.
Mais vous venez, ainsi qu'une aurore vermeille Des rayons de vos yeux dorer ces pauvres murs, Et, comme un serviteur qui vide sa corbeille, Vous faites de vos mains tomber les épis mûrs !
Consolant tout ce monde avec mélancolie, Vous leur dites avec un sourire divin : « Celui qui songe à tous jamais ne vous oublie ; Mangez , voici du pain ; buvez, voici du vin. »
Et tous ces malheureux, retrouvant l'espérance Rien qu'à vous voir ainsi, pensent avec raison Que, venus de là-haut pour calmer leur souffrance, Des Anges de lumk-re entrent dans leur maison !
Car, lorsque pour six mois a fui la saison douce Où le contentement tombe du ciel vermeil, On dit : « Que reste-t-il à ceux que tout repousse Et qui n'ont plus pour eux l'air pur et le soleil?
A ceux-là qui le soir souffrent un long martyre En voyant s'allumer les vitres des palais? Au marin dont la mer a brisé le navire? Au pêcheur dont la vague a troué les filets? »
On dit : « Que reste-t-il à toutes les victimes Qui, malgré cet espoir résigné du chrétien, Sous leurs pieds frémissants ne voient que des abîmes ; Enfin, que reste-t-il à ceux qui n'ont plus rien? »
O bons cœurs, il leur reste encore un héritage Dont aucun d'eux ne peut être déshérité, Et qu'ils possèdent tous entier et sans partage, Ce trésor infini, c'est votre Charité !
1+6 l£ SANG DE LA COUPE.
C'est elle, ange penché partout où crie un gouffre, Amour inépuisable entre tous les amours, Qui de sa lèvre en fleur baise tout ce qui souffre : Elle est le bien du pauvre, et ce soir et toujours!
Et maintenant, ô foule émue, ô jeunes femmes, (Quel que soit devant vous mon invincible émoi, Je ne tremblerai pas, car je parle à vos âmes,) Pour les pauvres encor merci, merci pour moi!
L'humble artiste après eux bénit votre indulgence, Pour avoir bien voulu qu'en ses nobles chemins Votre or sanctifié, qui cherchait l'indigence, Pour arriver au but ait passé par ses mains !
Décembre 1853.
A Henri Heine.
C/ poëte ! à présent que dans ta chère France, L'Amante au froid baiser t'a pris à la souffrance, Et que sur ton front pâle, encore endolori, Le calme harmonieux du trépas a fleuri; A présent que ta fais vers l'astre où la musique Pure t'enivrera du rhythme hyperphysique, Tu soulèves la pierre inerte du tombeau, Et, redevenu jeune, enthousiaste et beau, Loin de ce monde empli d'épouvantes frivoles, Libre de tous liens, mon frère, tu t'envoles Aux rayons dont fourmille et frémit l'éther bleu, Le visage riant comme celui d'un dieu !
Vêtu du lin sans tache et de la pourpre insigne, Couronné, rayonnant, tu joins la voix du cygne Au concert que faisaient dans le désert des cieux Les sphères gravitant sur leurs légers essieux;
Glorieux, tu redis les chants qui sur la terre N'ont fléchi que le tigre et la noire panthère, Et tu vois accourir vers toi, ravis d'amour, Les constellations et les lys. A l'entour, Sous le voile meurtri d'une Aurore qui saigne, La lumière en pleurant dans ton ode se baigne ; Dans les jardins de feu, les roses de mille ans Pour la boire ont ouvert des calices brûlants ; La vigne et les raisins de l'immortelle joie, Rougissants de désir sous la treille qui ploie, Laissent pendre leurs fruits gonflés sur les chemins; Et toi, vers les rameaux tendant tes belles mains Heureuses de cueillir les célestes vendanges, Tu montes dans l'azur en chantant des louanges !
Février 1856.
Jugement de Paris.
Les Noces de Pelée.
Le Chœur.
Oœurs du dieu de Claros, chantez en chœur. Les dieux Pleins de joie ont quitté l'Ouranos radieux
Pour les grands monts de Thessalie.
Tressez vos chants divins, sœurs du dieu deClaros! Le Nysien joyeux avec le chaste Éros,
La joie avec l'amour s'allie.
Eris.
Des sommets que baigne le jour Délaissant la splendeur austère, L'Olympe descend sur la terre ; Astrée heureuse est de retour.
Moi seule, sans que nul me voie, J'écoute leurs longs cris de joie, Et de rage mon front flamboie Comme les leurs brillent d'amour.
O mon âme, foyer de haine !
Entr'ouvre-toi sans clameur vaine, Et contre les cœurs purs déchaîne Quelque insatiable vautour!
Le Chœur.
Tous sont venus unis pour une même fête, Depuis Hèra d'Argos, qui règne sur le faîte,
Jusqu'à la blanche Dioné.
Pallas contre la pourpre échange la cuirasse, Et l'invincible Ares, le dur guerrier de Thrace,
Adoucit son front sillonné.
lE SANC DE U CUUPE. I $ I
C'est qu'embrassant l'épouse à sa couche appelée, Vaincu par le Désir, l'indomptable Pelée,
Le petit-fils du dieu des airs Voit triompher Cypris de son dédain farouche, Et dormira ce soir dans une même couche
Avec Thétis aux cheveux verts.
Pelée , élevant sa coupe.
Je bois à l'antique Cybèle, A Zeus, porte-sceptre, aux enfants D'Ouranos, rois et triomphants, A toute la troupe immortelle!
Zeus.
Recevez mes suprêmes dons. A toi, prince des Myrmidons, Les combats que nous décidons ; A toi Thétis, la mer rebelle, Les abîmes du flot béant, Le pouvoir de mettre au néant Les colères du flot géant...
Eris , jetant la pomme d'or.
Et cette pomme à la plus belle!
Les Déesses, à Zeus.
C'est à moi, c'est à moi d'avoir le fruit doré. Sur ma tempe d'ivoire et mon bras adoré
La lumière rit et se joue.
L'or serre avec amour mes cheveux bien plantés, Et la pourpre divine aux plis ensanglantés
N'a jamais fait pâlir ma joue.
L'archer Eros lui-même loue Mes cheveux touffus qu'il dénoue,
Mon teint harmonieux doucement coloré
Et mes pieds blancs qui sur le sable Font une empreinte insaisissable.
C'est à moi, c'est à moi d'avoir le fruit doré.
Cyprjs.
Dans la nuit où le sang d'Ouranos abhorré
Souilla l'Océan vaste, Où Thétis dans ses bras, qu'en naissant j'honorai,
Me porta jeune et chaste,
Vers Cypre aux bords charmants, que baignent de grands flots,
J'abordai solitaire, Et tu vis sous mes pas le doux printemps éclos
Quand je touchai la terre.
Tu vis dans ces beaux lieux, d'où l'épouvante fuit
Sans que tu t'en irrites, Paraître le riant Éros. fils de la Nuit,
Et les blanches Charités.
Et tu me dis : u Leurs fronts sont semblables au tien,
Ne t'éloigne pas d'elles.
Sois déesse! et reçois pour guide et pour soutien
Ces trois divins modèles.
La forme est ton empire, et tu conserveras La ligne humble et féconde,
Et tu tordras sans cesse, en élevant les bras, Tes cheveux sur le monde !
Pal las.
O mon père, Cypris est née au sein de l'onde
Vierge de pas humains, Mais moi, je m'élançai de ta tête profonde,
Un glaive dans les mains,
Et je t'aidai pendant la guerre difficile
Contre les durs géants, A les précipiter sous les monts de Sicile
Pleins de gouffres béants.
Seule, parmi mes sœurs de la guerre alarmées,
Tu sais ce que je vaux, Et comme je contiens les phalanges armées
Et le frein des chevaux.
Quand le combat frémit, tu sais si je balance,
Ou si dans les sillons, Les pieds sur les mourants, je verse avec ma lance
Le sang des bataillons.
Tu sais si, chérissant ma science rigide
Et ma virginité, Je les préserve encor de mon horrible égide
Ainsi que ma beauté !
Hèra.
De nous tous les grands dieux, toi le plus redouté
Sur les célestes cimes, Toi qui, sûr de la force et de l'impunité,
Accumules les crimes,
Kroniôn ! oses-tu, sans donner leur essor
Aux suprêmes injures, Hésiter à présent, et retourner encor
Le fer dans mes blessures ?
Moi reine des humains, moi du maître des dieux
Et la sœur et l'épouse, Je subis des mépris qui font horreur aux deux:
Mais, ô fureur jalouse!
Peut-être qu'à la fin mon cœur qui saigne, hélas!
Et ma rage obsédée Trouveront le moyen de réduire Pallas
Comme Philomédée,
Celle qui le défend, et celle qui l'aida
Dans ses amours indignes, Et. qui mit dans sa voix, pour égarer Léda,
Le divin chant des cygnes !
Zeus.
Au sommet de l'Ida, sous de pauvres habits, Le fils d'un roi puissant fait paître ses brebis Et couché parmi l'herbe épaisse, au pied d'un hêtre, Il enfle ses pipeaux ainsi qu'un dieu champêtre.
Tantôt par un regard il contient ses taureaux. Tantôt, rêvant tout bas la gloire des héros. Il écoute gémir les eaux du fleuve Anaure Dont les flots argentés rendent un bruic sonore.
Il gravit les sommets dès que le jour a lui. Hermès, fils de Maïa, tu vas voler vers lui, Rapide, et, franchissant les cieux à tire-d'ailes, Et tu lui rediras ces paroles fidèles :
« Pasteur aimé de Pan, ô Paris, fils de roi! Laisse là tes brebis et calme ton effroi. De l'Olympe neigeux trois déesses sublimes Ont pour ton jugement quitté les hautes cimes.
Pèse entes mains les flots de leurs cheveux tremblants; Regarde leurs bras ; vois quels pieds sont les plus blancs, Et quel sein virginal montre, par sa courbure, Sous le riche péplos la forme la plus pure.
Compare la blancheur des dents et la façon
Dont les sourcils égaux, plantés à l'unisson,
S'arrondissent en arc, puis offre à la plus belle
Ce fruit d'or, qu'elle estime un prix bien doux pour elle. »
Le Chœur.
Comme le lait divin de l'antique Cybèle Sur l'univers entier tombe de sa mamelle
Et va tout féconder au loin, Ainsi le roi des dieux sur nous avec largesse Répand dans ses discours sa féconde sagesse
Que nous recueillons avec soin.
La querelle à présent reste entre les trois reines. Hcra montre aux amours des splendeurs souveraines ;
Pallas, belle comme les soirs, A des regards d'azur dont nul cœur ne se sauve, Et Cypris, secouant sa chevelure fauve,
Met des éclairs dans ses yeux noirs.
Éris.
Ainsi que les magiciennes Composent d'amères liqueurs En poussant des clameurs obscènes, Ainsi j'ai des poisons vainqueurs
Qui, sous cette main qui les racle,
Coulent de ma rude mamelle,
Pleins de ma haine, ardents comme elle.
Ah ! je brave les dieux moqueurs
Quand je vois, malgré leurs outrages,
S'amasser de jalouses rages,
Et quand j'ai longtemps dans les cœurs
Épanché mon cœur plein d'orages!
Le Chœur.
Tressez vos chants divins, sœurs du dieu de Claros! Le Nysien joyeux avec le chaste Eros,
La joie avec l'amour s'allie.
Thétis aux cheveux verts est épouse, et les dieux Ont quitté sans regrets l'Ouranos radieux
Pour les grands monts de Thessalie !
l6o LE SANG DE LA COUPE.
Les trois déesses,
précédées par Hermès, traversent les airs
dans des chars rayonnants.
Le Chœur, sur la terre.
Quelle clarté nouvelle illumine les cieux Et força les enfants à baisser la paupière ? Des feux épanouis éblouissent nos yeux.
Le roi Zeus est-il las de nos temples de pierre, Et fait-il pour ses fils un temple de soleil ? Les grands dieux ont-ils vu briller à leur réveil Un soleil né d'hier qui veut trouver sa route, D'un vol si furieux qu'il épouvantera Les vieux astres épars dans l'éternelle voûte? Est-ce un sanglot prodige? ou la belle Hèra A-t-elle fait encore, en secouant ses voiles, D'une goutte de lait un chœur dansant d'étoiles?
LE SANG DE LA COUPE. l6l
Hermès.
Déesses! pressez vos coursiers!
Il ne faut pas que vous laissiez La Nuit arriver la première.
Laissez fuir vos chars de lumière!
Si le plaisir a peu d'instants, Les heures comptent les tristesses.
Pressez vos coursiers, ô diesses !
Les Heures ont courbé le Temps.
Laissez fuir vos chars éclatants !
Chœur des hommes.
Ah ! ce feu n'est fatal qu'à la terre où nous sommes ! Quels que soient ces éclairs dont s'embrase le ciel, Nous serons la victime offerte sur l'autel. L'aube d'un jour fatal s'allume pour les hommes, Car rien ne peut troubler l'Olympe radieux, Et nous portons la joie et la haine des dieux. La race d'Ouranos frappe la race humaine. Ainsi les deux, par qui nous sommes éblouis,
l62 LE SANG DE LA COUTE.
Scintillèrent, vêtus de rayons inouïs, Le matin de ce jour où le fils de Clymène, Au milieu des clameurs de la terre en sanglots, Funeste et foudroyé, s'abîma dans les flots.
Hèra.
Aglaïa, Thalie, Euphrosyne, Vous qui savez donner le regard qui fascine, S'il est vrai, sur l'Olympe aux ombrages dormants, Qu'un jour je vous conçus dans des baisers charmants,
Plus rapides cent fois que la flèche des Thraces
Qui vole avec des sifflements, Tenez-vous par la main et volez sur mes traces,
O vous mes filles, vous les Grâces!
Chœur des femmes.
Jadis, comme aujourd'hui, les cieux que nous voyons Scintillèrent, brillants de pourpre et de rayons, Et montrèrent aux yeux des splendeurs inconnues. Les hommes étonnés se demandaient entre eux Si la foudre aux cent voix se forgeait dans les nues. Ou si, défaits après des combats désastreux,
D'autres Titans mouraient dans les flammes célestes.
Ce fut le jour, ô jour à jamais abhorré!
Où succombant, hélas ! à des conseils funestes,
La mère de Bacchos, sur son lit vénéré
Duquel, avant le jour, on avait vu descendre
Un dieu tout rayonnant, tomba réduite en cendre.
Pallas.
Volez, ô mes coursiers sans frein, Habitués au bruit des boucliers d'airain, Vous qui, lorsque la Guerre éblouissait, confuse, Ecrasiez sous vos pieds les artisans de ruse !
Brillez comme autrefois, armes que je suspends
A mon égide, et toi, Méduse, Pour me faire plus belle emplis d'éclairs rampants
Tes cheveux qui sont des serpents !
Le Chœur.
Phcebos a-t-il encore à quelque téméraire Confié pour un jour son char d'or et d'onyx? A-t-il promis d'avance et juré par le Styx ? D'autres nymphes en pleurs par un chant funéraire
l6+ LE SANG DE LA COUPE.
Vont-elles consoler une autre ombre, et va-t-on
Voir tomber dans les flots un nouveau Phaëton ?
Pour une autre rivale aimante et préférée,
La déesse d'Argos, comme pour Sémélé,
A-t-elle empli de haine une feinte dorée;
Et le roi Zeus, du haut de son nuage ailé,
Vient-il chercher encor parmi nos jeunes femmes
Une amante au grand cœur qui mourra dans les flammes?
Hermès.
Déesses, pressez vos coursiers !
Plus vite que les blancs ramiers Et que notre rose courrière, Laissez fuir vos chars de lumière !
Tandis qu'en vos cœurs palpitants La colère met ses ivresses, Pressez vos coursiers, ô déesses !
Avec l'Euros et les autans Laissez fuir vos chars éclatants !
Chœur des femmes.
Quand Sémélé portait Bacchos dans ses entrailles, Furieuse, et rêvant de promptes représailles,
LE SANG DE LA COUPE. l6j
Hèra sentit la rage emplir son cœur jaloux.
Sur son lit solitaire elle versa des larmes,
Et par ces mots amers exhala son courroux :
« Quoi ! ce n'est point assez d'avoir vu tous mes charmes
Haïs et dédaignés pour des baisers mortels!
Non contente à la fin d'outrager mes autels,
Et d'attirer à soi, lorsque la nuit scintille,
L'amourdeZeusqui fuit loin de mes brastremblar.ts,
Ma rivale en reçoit un gage dans ses flancs!
Mais, ô Kronos, Titan rusé, je suis ta fille ! »
Elle dit. Aussitôt elle ride son front Comme s'il eût des ans subi le rude affront. De rares cheveux gris elle ombrage sa tempe, Et fuit vers Sémélé dans un nuage d'or. Sérieuse, courbée, et portant une lampe, Parlant à mots comptés d'une voix ferme encor, Elle avait tout l'aspect de la sage nourrice Béroë, qui porta Sémélé dans ses bras.
« Hélas ! dit-elle, enfant, redoute un artifice. Bientôt, le cœur gonflé de pleurs, tu gémiras, Car souvent un morte], le mensonge à la bouche, Est monté comme dieu sur une chaste couche.
Si l'amant de tes nuits est le dieu des humains, Qu'il vienne à toi, brillant des clartés qu'il étale Aux genoux dédaigneux de Hèra ta rivale, Ceint d'éclairs et terrible, avec la foudre aux mains. Ce discours éveilla l'orgueil de la Thébaine. En flattant de la main ses longs cheveux d'ébène, Le roi Zeus se lia par un fatal serment. Et quand, rouge d'éclairs, il vint, céleste amant, Adorer, comme aux deux, les genoux d'une femme, La mortelle, livrée à ses destins écrits, Sentit son fol espoir expirer dans la flamme Et sa vie à POrcos fuir avec de grands cris.
Cypris.
Au-dessus des mers et des syrtes, De Cypre bien-aimée, où fleurissent les myrtes, Venez, fendez la nue et l'air étincelant, Colombelles de'neige au plumage tremblant!
Et vous aussi, venez, mes fils aux blondes ailes, Que le cœur cherche en se troublant !
Pour le berger qui vaut tous les amants rebelles Rendez-moi belle entre les belles!
iANG DE LA COUPE. -167
Chœur des hommes.
Phaëton, outragé par le dédain moqueur D'Epaphos, et blessé par lui dans son cher cœur, Alla, par les conseils de Clymène sa mère, Jusques aux palais d'or de Phœbos-Apollon. Le dieu lui confia, malgré sa crainte amère, Son char et ses coursiers au souffle d'aquilon. Et, dès qu'à l'Orient s'enfuirent les étoiles, Que dans les vastes deux, de sa beauté surpris, L'Aurore, rougissant de paraître sans voiles, Montra son front semblable à des rosiers fleuris, Le mortel, ignorant où l'entraînaient ses fraudes, Monta le char divin constellé d'émeraudes.
Bientôt, habitués à de plus fortes mains, Les coursiers du soleil s'écartent de la route. Phaëton, étranger aux célestes chemins, Tressaille, et de terreur son âme s'emplit toute. Il voit les monts s'ouvrir, les fleuves se sécher, Les forêts devenir un immense bûcher, Et comme des flambeaux se consumer les astres. Alors la Terre énorme, en proie à ces désastres,
Supplia Zeus vengeur dans les deux étoiles, Déplorable, et montrant sa tête flamboyante, Son vaste sein tari, ses grands cheveux brûlés, Et ses os de rocher fondus en lave ardente.
Zeus irrité lança du haut du ciel vermeil Sa foudre sur le char enflammé du Soleil. Laissant derrière lui des sillons de lumière, Phaëton s'abîma dans le vaste Eridan.
Telle du vaste azur tombe au fleuve Océan Une étoile, ravie à sa splendeur première. Sur un lit de roseaux le cadavre meurtri Fut lavé par les mains des tristes Hélïades Avec les eaux du ciel et les pleurs des Hyades Phœbos en fut ému ; de leur front tout flétri Des rameaux verdoyants jaillirent avec force Et leur sein virginal s'environna d'écorce.
Hermès.
Déesses, pressez vos coursiers !
Comme la flamme des trépieds Que le vent torde leur crinière !
Laissez fuir vos chars de lumière !
Qu'ils soient comme les feux ardents, Frères des foudres vengeresses !
Pressez vos coursiers, ô déesses; Comme la flamme aux mille dents Laissez fuir vos chars éclatants !
Le Chœur.
D'une goutte de lait un chœur dansant d'étoiles Est-il sorti superbe et la couronne au front, Comme lorsque Hèra, secouant ses grands voiles, Argenta ce chemin que tous les dieux suivront, Et fit, en épanchant ses mamelles sacrées, Des mers de diamant dans les mers azurées? On dirait que les dieux, retirés dans leurs camps, Se sont fait un rempart avec mille volcans. Pourtant sur leurs autels ceints de fleurs et de lierre, Le sang versé ruisselle avec des vers pieux. Quelle clarté nouvelle illumine les cieux Et force les enfants à baisser la paupière?
170 Lfc SANG DE LA COUPE.
Les Nymphes et les Naïades du fleuve entourent Paris endormi sur le mont Ida.
Chœur des Nymphes et des Naïades.
Sommeille, ô bel enfant, et que le dieu voilé Égare tes yeux bleus dans un rêve étoile ! Vêtu d'un sombre azur, comme le ciel nocturne, Qu'il verse autour de toi les trésors de son urne, Et te fasse entrevoir sur ces coteaux penchants L'Olympe, débordé de lumière et de chants. Sommeille! pour sourire à ta beauté fatale, J'ai quitté les fraîcheurs de mon onde natale, Et renoncé, tandis que le jour brille encor, A tresser mes cheveux pareils au sable d'or. Car la nymphe du fleuve et des grottes profondes T'aime avant les grands bois et la fraîcheur des ondes.
LE SANG DE LA COUPE. \Jl
Lorsque ta mère Hécube, avec un doux espoir, Te portait dans son sein, un songe lui fit voir Un flambeau sortir d'elle et mettre en feu l'Asie. Et, sitôt que du jour tu goûtas l'ambroisie, Tu fus dans ces grands bois, par tes frères jaloux, Exposé sans défense aux morsures des loups. Mais moi, dans ma pitié, sur des tapis de mousse J'ai recueilli d'abord ton enfance humble et douce; Et, tu le sais, berger, plus tard, quand tu revins, Heureuse, et frappant l'herbe avec mes pieds divins, J'ai, la robe flottante et le front ceint de lierre, Conduit sous ces grands bois ma danse régulière.
Puisque je veille ainsi, comme sur des trésors, Sur ta calme beauté, dors, ô bel enfant ! dors. Que le vague Morphée en songe t'émerveille ! Mais sa paupière s'ouvre, ô mes sœurs, il s'éveille: Comme au sortir d'un rêve, il pâlit, et ses yeux, Levés languissamment vers l'abîme des cieux, Semblent y contempler des formes inconnues... Quels chars éblouissants sortent du sein des nues? Quelles divinités quittent le ciel serein? C'est la sage Hèra. Pallas au cœur d'airain,
Dont le lourd bouclier brille parmi les ombres, Et Cypris aux yeux noirs, amante des nuits sombres.
Paris.
Mes sœurs, vous qui dansez au fond des bois épais, Ou qui cherchez dans l'ombre une amoureuse paix, Cependant que les flots, que votre voix étonne, Se plaignent aux rochers dans un chant monotone, Fuyez au bois! fuyez sous les ruisseaux d'argent! Moi, sur le bord du fleuve, en berger diligent, J'assemble les troupeaux de brebis et de chèvres, Charmés par les doux chants qui coulent de vos lèvres Parmi l'herbe des prés où je les ai conduits. Car les dieux n'aiment pas que nos regards, séduits Parles rayons brûlants dontleurcouronneest ceinte, Affrontent leurs regards et leur majesté sainte !
Hermès.
Pasteur aimé de Pan, ô Paris, fils de roi ! Laisse là tes brebis et calme ton effroi. De l'Olympe neigeux trois déesses sublimes Ont pour ton jugement quitté les hautes cimes.
Pèse en tes mains les flots de leurs cheveux tremblants ; Regarde leurs bras ; vois quels pieds sont les plus blancs, Et quel sein virginal montre, par sa courbure, Sous le riche péplos la forme la plus pure. Compare la blancheur des dents et la façon Dont les sourcils égaux, plantés à l'unisson, S'arrondissent en arc, puis offre à la plus belle Ce fruit d'or, qu'elle estime un prix bien doux pour cl'e.
Hîrra,
Fils de Priam, approche et viens à mon côté. Si tu m'offres le prix qu'on garde à la beauté, Avec tous les trésors dont l'homme s'extasie Je puis mettre à tes pieds les trônes de l'Asie. Règne. Après les grands dieux on adore les rois, Car, affranchis comme eux de la pudeur des lois, Ils savent le secret des plus humbles retraites, Et trouvent pour leurs vœux toutes leurs amours prêtes. La pourpre, sur leurs corps divins et sur leurs fronts, Cache aux regards de tous le sang et les affronts, Et leur désir ailé, sans limite et sans règle, S'en va droit à son but, comme le vol de l'aigle!
Pallas.
Fou qui, pouvant prétendre à de riches butins, S'endormirait stupide au milieu des festins ! Mais moi, loin de t'offrirla pourpre, à tort vantée, Qu'un ennemi mourant n'a pas ensanglantée, Vain effroi du vulgaire et des jeunes taureaux, Je te rendrai l'égal des plus vaillants héros. Dans les champs de bataille, horreur des pâles veuves, Où le sang déborde teint de rouge les fleuves, Sur les fronts les plus hauts j'alourdirai ton bras, J'endurcirai ton cœur, et tu t'enivreras Des clairons pleins décris, des poudreuses mêlées Et du tressaillement des foules écroulées!
Cypris.
Tombez, voiles jaloux ! Vois les trésors épars Dont j'ose sans rougir enivrer tes regards. Admire mes cheveux d'or pur, mon corps d'ivoire Où parmi les blancheurs tressaille une ombre noire. Qu'ai-je à faire du sceptre et des lourds boucliers? Ces charmes tant chéris, si souvent suppliés,
l E SANG DE LA COUPE. 175
Sont des boucliers sûrs et de paisibles armes. En échange du prix qui cause tant d'alarmes, La fille que Léda conçut près des flots bleus Dans les embrassements du beau cygne onduleux, Livrera sans colère à ton amour fidèle Son corps charmant, semblable au mien.
Paris laisse tomber la pomme aux pieds de Cypris.
Paris.
A la plus belle!
Cypris.
Déesses au cœur fier, habiles au mépris,
Voyez quelles beautés ont mérité le prix!
C'est toi qui sur l'Olympe où l'on cherche leurs traces,
Hèra ! dans des baisers charmants conçus les Grâces,
Et qui les enfantas dans de grandes douleurs.
Le sang pur de ta veine a coulé dans les leurs,
Tu leur ouvres tes bras, et tu verses sur elles
L'intarissable flot des boutés maternelles.
Tu les a fait monter au Parnasse divin
Près des Muses leurs sœurs, et pourtant, c'est en vain
Que, sur le roc sonore où les guide Euphrosyn;, Tu leur as demandé le regard qui fascine.
Et toi, qui des combats affrontes les hasards, A quoi donc t'ont servi tes coursiers et tes dards? Ton front que l'homme craint plus qu'il ne le révère, N'a pas été lavé par des baisers de mère ; C"est par une blessure où brilla le sang clair Que tu jaillis du front de Zeus, comme un éclair, Et jamais un amant, à l'aurore naissante, N'a tordu tes cheveux dans sa main frémissante. Il faut que ton orgueil descende à l'avouer : Les hommes en retour dédaignent de louer Celles qui, leur prenant le casque et la cuirasse, Préparent des festins pour le corbeau vorace.
Mais celle qui chérit mes mystères vantés, Je lui donne le sens des sages voluptés. Elle boit à ma coupe et sur toute la terre, Apprend comme aux bosquets de Cypre et de Cythère, Où j'emplis de soupirs les ombrages discrets, Tout ce que ma ceinture enferme de secrets ! Et maintenant venez, mes fils aux blondes ailes, Et vous dont le plumage est blanc, mes colombellcs !
LE SANG DE LA COU l'E. \J7
ayons les cris de rage et les espoirs déçus! endez le sein des airs, et volez au-dessus )es bois profonds, des mers, des rochers et des syrtes "ers Cypre bien-aimée, où fleurissent les myrtes!
Pallas.
\ durs affronts, tombés dans des cœurs immortels! >ni désormais voudra, sur nos tristes autels, our attirer à soi des regards plus propices, aire couler à flots le sang des sacrifices ? "èra ! viens ! pour guérir notre cœur ulcéré, épouillons la splendeur de notre front sacré. îierchons l'ombre et le bruit, les promptes funérailles, 2S champs tièdes cncor de récentes batailles, ù, privés pour jamais du calme des tombeaux, es héros mutilés râlent, où les corbeaux, mibres comme l'Érèbe ou comme nos pensées, anent sinistrement en légions pressées !
Les déesses, précédées par Hermès, s'envolent sur liurs chars.
17ii LE SANG DE LA. COUPE.
Le Chœur.
C'est moi, fils de Priam, qui parmi ces grands bois Ai doucement, aux sons cadencés de ma voix, Guidétespremiers pas sur l'herbe, et quand naguères Tu parus dans les jeux, né pour les grandes guerres, Tu vainquis même Hector, qui de tous tes rivaux Était le plus habile à dompter les chevaux. Maintenant, pour juger les déesses en larmes Choisi par Zeus, sans peine, ô berger, tu les charmes! Tel fut ce bel enfant que je ne verrai plus, Ganymède, enlevé sur ces monts chevelus, Ou tel dans Naxos vint de l'Orient en flamme, Lysios florissant, au visage de femme.
Paris.
O mon Hélène ! Hélène, orgueil charmant des cieux, Est semblable à Cypris ! O flots silencieux!
Omers! O bois profonds ! leurs cheveux clairs et sombres Sont, comme vous, baignés de lumières et d'ombres. O nuit voilée, en pleurs pour Phœbosqui s'enfuit! Torrents échevelés qui roulez dans la nuit! O neiges des hauteurs ! Temples au front d'ivoire ! Tels brillent leurs pieds blancs et leur prunelle noire. Nymphes qui sur moi seul attachez vos regards, Oh! qui m'emportera vers Hélène! Quels chars? Quelles mers? Quels zéphyrs, amants des cieux d'étoiles? Quels rapides vaisseaux, ailés de blanches voiles?
Le Choeur.
Que les arbres nouaux, épargnés par les ans, Tombent sous la cognée et les marteaux pesants! Qu'avec des bruits pareils à la voix des tonnerres, Roulent déracinés les chênes centenaires ! Que la dryade en pleurs torde ses bras tremblants Et saigne autour de toi la sève de ses flancs ! Quand le flot frémira sous tes légers navires, Moi-même, abandonnant mes cheveux aux zéphyres, Je viendrai de ta route écarter les dangers
Et pousser de mes mains tes navires légers.
Thétis en me voyant apaisera ses ondes,
Et rira de me voir sous ses grottes profondes.
En quittant le rivage aimé des matelots Ou régna Dardanos, où, roulant ses grands flots, L'Ismare dans la mer jette une onde affligée, Gagne la mer de Thrace, où le cap de Pangée A l'ombre des palmiers montre, couvert de lys, Le mausolée où dort l'amoureuse Phyllis ; Autour de son tombeau, m reverras l'enceinte Où, fatiguant les airs d;une inutile plainte, Elle appela neuf fois son jeune époux absent Sous les arbres en fleur, son spectre pâlissant Le cherche encor parfois au milieu des arènes Et revient l'appeler pendant les nuits sereines.
Mycènes la superbe et Phtie aux champs vantés Que la limpide mer baigne comme une amante. Dès qu'à tes yeux fuiront les prés del'Érymanthe, Sparte t'apparaîtra, Sparte où tendent tes vœux, Où les vierges, mes sœurs, dénouant leurs cheveux.
LE SANG DE LA COUPE. l8l
Aux bords de l'Eurotas cueillent le laurier-rose. C'est là qu'abandonnée à des chagrins sans cause, Hélène, les cheveux épars sur son sein nu, Attend sans le savoir son amant inconnu, Et, dans ses longues nuits aux souffrances sans trêves, Étreint de ses deux bras les fantômes des rêves.
Avril 1846.
Les Voyageurs.
(couvertes de haillons, deux vierges magnifiques, A la démarche svelte, au regard ingénu, Vont par les carrefours et les places publiques, Les cheveux dénoués et le sein demi-nu.
Toutes les deux font voir à la foule profonde Le fier sourire fait pour les éternités, La prunelle céleste et la crinière blonde Et le port qui convient à des divinités.
Près d'elles, et parfois leur prêtant son épaule, Les nommant tour à tour l'une et l'autre : « ma sœur, o Passe, le front plus pur que les neiges du pôle, Un grave adolescent en habit de chasseur.
Il les console ainsi: «Courage, ô mes compagnes! Bientôt dans les parfums nos pieds seront lavés. Après tant de forêts, de champs et de campagnes Voici Paris sans doute, et nous sommes sauvés. »
Ils s'arrêtent d'abord au festin plein de flammes Où l'or, que rend vivant l'âme des ciseleurs, Harmonise et reflète aux yeux des jeunes femmes Le sang des noirs raisins et les lèvres des fleurs.
Là, la coupe est en feu sous les tresses fleuries. Tout s'étale à souhait pour ravir les amants : Le vin du Rhin y lutte avec les pierreries, Et la blancheur vivants avec les diamants.
Les divins voyageurs sous la splendide voûte S'avancent d'un air doux et cependant hautain En faisant voir leurs pieds tout meurtris de laroute, Et disent : « Donnez-nous une place au festin. »
Puis ils vont au théâtre, au cher pays du rêve, Où de deux bras de lys pour une heure enlacé Le sublime histrion, appuyé sur son glaive, S'écrie : « O Juliette! » avec un ton glacé
Ils lui disent : « Oh! viens, toi qui connais les clr.r De la Douleur, pareille à l'orage des flots, Que nous te racontions la cause de nos larmes, Et pourquoi notre cœur est gonflé de sanglots! »
Puis ils vont au dernier sanctuaire, où l'artiste, Pareil à la Pythie interrogeant l'autel, Se demande quelle est la tête noble et triste Qui mérite le marbre et le bronze immortel.
Et tous les trois, calmés alors, parce qu'ils lisent Sur les socles épars des noms mélodieux, Parlent au statuaire indécis et lui disent : «Reconnais trois enfants sortis du sang des dieux! »
Mais tous ceux qu'ils avaient implorés leur répond.'! « Enfants, évitez-moi des efforts superflus. Nos villes cette année en orphelins abondent, Redites-moi vos noms, car je ne les sais plus.»
Déjà, pour assouvir leur appétit vorace, On posait devant eux le vin et le doux miel, Mais dès qu'ils ont montré les signes de leur race En ajoutant ces mots : « Nous arrivons du ciel,
Nous sommes la Beauté, l'Amour, la Poésie, » On s'écrie aussitôt : « Portez ailleurs vos pas. Enfants déguenillés, ô buveurs d'ambroisie, Passez votre chemin, je ne vous connais pas ! »
Février 1856.
lS6 .LE SANG DE LA COUPE.
Tille de la clarté, Muse aux regards vermeils,
Ouvre les yeux. Que font dans l'éther les soleils?
Ils gravitent. Que fait l'Océan vaste? Il broie
Les navires de l'homme en rugissant de joie.
Et le tonnerre? Il gronde. Et l'aigle immense? Il fond
Sur la brebis, du haut du ciel clair et profond
Et l'emporte à son aire. Et le lion? Il plante
Ses fortes dents parmi la chair vive et sanglante.
Et le doux rossignol? Blessé cruellement
Par sa fleur, il la chante avec ravissement
Et retourne au buisson d'épines. Et la rose,
Que fait-elle du flot d'ambroisie? Elle arrose
La terre de parfums et les grands cœurs d'amour.
Et le penseur ? Il vient à la clarté du jour
Pour secouer devant la foule intimidée
Ton glaive de lumière, inexorable Idée !
Et le sage ? Dans l'ombre il dirige ses pas, Vers l'ange Liberté, qui ne le connaît pas. Et le poëte auguste? Il tourne son flambeau Vers la Beauté, sa foi, qu'on a mise au tombeau, Et se penchant sur elle avec mélancolie, Il relève en pleurant cette image avilie. Et l'impuissant, ô Muse? Il vit, fier de railler Et de mentir. C'est bien, Muse, allons travailler.
Février 18^6.
BALLADES JOYEVSES
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